ÉGLISE DE NOTRE-DAME
Avant qu'une cathédrale ait été érigée à Dijon, l'église de Notre- Dame fut long-temps regardée comme la principale paroisse et la principale église de la ville. A ce titre, et plus encore à cause du mérite de son architecture, qui, comme celle de Saint-Bénigne, offre un modèle , assez complet et fort rare aujourd'hui , de l'architecture religieuse du i3e siècle, mais beaucoup plus parfait et beaucoup plus remarquable par son intégrité et son caractère particulier, les édite ^rs de cet ouvrage ont jugé à propos d'en joindre ici la description à celle de la cathédrale. L'origine et la première construction de cette église ne sont pas bien connues; mais il est certain qu'elle existait avec le titre de paroisse dans le 12e siècle, et que l'église actuelle fut rebâtie dans l'intervalle de l'année 1252 à i334, époque de sa consécration et de sa dédicace sous le vocable de Notre-Dame de bon Espoir, qui fut faite en grande pompe par Hugues, évêque de Tabaries (Palestine).
L'extérieur, qui joint à la régularité d'ensemble la plus heureuse distribution, mais dont le coup-d'ceil général est en partie intercepté par des maisons particulières et des baraques adossées aux murs, s'aperçoit sous plusieurs aspects qui peuvent faire juger du style, et sont fort pittoresques. La partie la plus remarquable est le portail principal, unique dans son genre, et justement vanté par les antiquaires et les curieux. Sa forme est celle d'un parallélogramme rectangle, de quatre-vingthuit pieds d'élévation , soixante de largeur et environ dix-neuf de profondeur; divisé en trois étages, dont le premier est occupé par trois grandes arcades entièrement ouvertes, formant l'entrée d'un vaste péristyle ou porche, dont les voûtes sont soutenues par deux rangs de piliers, et qui précède les trois portes de l'église, dont les voussures, le tympan et les parois latérales étaient jadis richement ornés de statues et de sculptures, détruites en 179^. Les deux autres étages sont deux galeries ou colonnades superposées, composées chacune de dix-sept colonnes fuselées, d'un seul morceau, très délicates, couronnées de leur
chapiteau et d'un petit arc ogive, dont les retombées s'appuyent sur des figures saillantes d'animaux chimériques en forme de gargouilles.
Les bandeaux ou frises qui partagent chaque étage présentent, dans leur développement, une suite d'animaux ailés, des lions, des griffons et autres de fort relief, placés à l'aplomb des colonnes, qui rappellent les triglifes de l'architecture antique , et dont les intervalles sont remplies de rinceaux et autres ornemens variés, mais presqu'entièrement ruinés, ainsi que les figures d'animaux, par la vétusté. Des contre-forts, dont la partie supérieure prend la forme d'une petite tourelle ronde en encorbellement, flanquent les deux angles de cette façade ; ils sont terminés, ainsi que le massif, par un toit très applati, sur la droite duquel , vers le midi , s'élève une charpente en fer supportant la cloche et les figures mécaniques d'une horloge, devenue un monument célèbre de la vengeance que le duc Philippe-le-Hardi exerça sur les habitans de la ville de Courtrai en i582 (1). Il est très peu probable que cette façade ait dû être surmontée de tours ou de flèches, comme l'affirme M. Noellat dans son Guide du voyageur à Dijon , dont la preuve n'est pas rigoureusement convaincante. Enfin le mérite et l'importance du portail de l'église de Notre-Dame de Dijon paraissent doublement confirmées en trouvant ce portail gravé et choisi comme exemple curieux dans le parallèle des édifices anciens et modernes de Durand et dans le cours d'architecture de Patte.
La brièveté de cette notice ne nous permet pas d'entrer ici dans tous les détails, nécessaires pour décrire exactement le reste de cet édifice;
(1) Les habitans de la ville de Courtrai , après la bataille de Rosebec , ayant refusé de rendre au roi de France les éperons dorés des chevaliers français tués sous ses murs en i3o2, le vainqueur enleva de force ce trophée et fit mettre le feu à la ville. Le duc Philippe-le-Hardi , qui avait aussi à se plaindre , enleva l'horloge , qu'ils regardaient alors comme un chef-d'œuvre, et le plus beau, dit l'historien Froissart, qu'on pust trouver de cà et de là jnurs) , ce qui pouvait être vrai dans un temps où ce genre de mécanisme n'avait pas atteint la perfection qu'il a eu depuis), le fit transporter à Dijon, où le maire Josset de la Halle le fi' Macci ou dessus du portail de IWre-Dame, ce qui coûta 100 liv., que le duc remboursa à la ville. Cette horloge, qui, par suite de diverses réparations successives, n'est plus intégralement la même et n'a guère conservé que sa cloche, était le second ouvrage de ce genre d'un nommé Jacques Marc, mécanicien flamand, d'où , par corruption , le peuple de Dijon a donné à cette machine, qui ne consiste plus qu'en deux figures d'homme et de femme qui frappent alternativement les heures sur la cloche , le nom de Jaqueniard.
et nous ne pouvons donc qu'indiquer très succinctement que l'église de Notre-Dame, du même temps que celle de Saint-Bénigne, offre dans toute son étendue le même caractère, mais avec beaucoup plus d'élégance sans avoir moins de gravité, une distribution de lignes et des proportions plus heureuses, et ce qu'on appelle plus de mouvement, sans approcher des chefs-d'œuvre des i4eet i5e siècles, le chevet surtout, qui se groupe pyramidalement avec les branches du transept , et la belle tour qui le domine , et s'élève du milieu de l'église à la hauteur de deux cent quarante-quatre pieds , est de l'effet le plus pittoresque, et produit le plus agréable coup-d'œil de l'extrémité de la rue large qui y aboutit. Il en est de même de l'aspect général de la façade méridionale vue à quelque distance de la porte latérale, d'où l'on découvre une grande partie de l'église, et que l'artiste a choisi comme le plus propre à en donner ici par son dessin, l'idée la moins incomplète.
L'intérieur de l'église de Notre-Dame offre plus particulièrement lieu d'observer et d'étudier tout le talent dont l'artiste a fait preuve, tout l'artifice de la structure , l'heureuse exécution des colonnades qui régnent dans toute l'étendue des travées, cette harmonie entre toutes les parties, et cette construction ingénieuse et hardie des voûtes qui paraissent comme suspendues et sans appuy (1), dont furent, dit-on, si émerveillés le célèbre Vauban et surtout l'architecte Souflot, qui en fit exécuter une copie-modèle en bois (2). Aujourd'hui, avec des connaissances plus positives de l'architecture du moyen âge, et la science nouvellement acquise par l'élude approfondie des plans, des théories et des moyens d'exécution appliqués par les architectes de ces temps-là, et qui diffèrent essentiellement des principes reçus pour l'architecture antique comme pour celle de nos jours, il nous est permis de juger ce monument avec un enthousiasme moins naïf et tout en rendant justice
(1) Le Guide du voyageur à Dijon, pag. 68, 70 et 71. — Description historique du duché de Bourgogne , lom. 2, pag. 198, etc.
(2) On fait dire à M. de Vauban qu'il n'avait rien vu de si beau que ce temple , et qu'il ne manquait qu'une boîte pour le conserver.
Nous ignorons ce qu'est devenu ce modèle, qui aurait été bien précieux à conserver s'il était fait avec soin et exactitude.
aux beautés réelles qu'il présente ; de ne pas, comme on l'a fait jusqu'à présent, admirer exclusivement des prétendus tours de force , toujours ingénieux sans doute , mais qui sont de l'essence même de cette sorte d'architecture, et cessent d'être extraordinaires pour ceux qui en ont étudié le secret , ou ont assez vu de ce genre d'édifices, pour qu'en les comparant ils ne fassent point comme ceux qui (pour me servir d'une expression vulgaire ) ne s'imaginent pas qu'il puisse y avoir quelque chose de plus beau que le clocher de leur village.
Le plan géométral présente en général les mêmes lignes et la même forme que celui de Saint-Bénigne. Les bas côtés ou collatéraux ne régnent point autour du chœur , et sont terminés par des petites absides polygones qui forment des chapelles. Le transept a la même disposition ; mais ici le chœur renfermé dans l'abside principale, n'anticipe pas sur cette partie , et en laisse l'étendue entièrement libre. Les dimensions principales de l'église de Notre-Dame sont de cent quarante-deux pieds de longueur, non compris le porche, cinquante- trois de largeur et cinquante-six de hauteur dans œuvre. M. Noellat nous affirme que les deux verrières rondes ou grandes roses aux deux extrémités du transept étaient autrefois en découpure d'une délicatesse admirable ; mais qu'elles furent brisées par un coup de vent. Il n'en reste plus aucune trace.
On doit remarquer, au nombre des monumens qui décorent l'intérieur de Notre-Dame, le groupe de l'assomption de la. Vierge au fond du chœur , en pierre de tonnerre , regardé comme le chef-d'œuvre du sculpteur Dubois ; le maître-autel et les bas-relief du chœur , par le même ; le buffet-d'orgue , d'une composition et d'une exécution charmantes dans le style de la renaissance; quelques tableaux par Revel ; l'épitaphe enrichie de sculpture , du vénérable pasteur Jean Vétu , mort en 1820 , en enfin la statue miraculeuse de Notre-Dame de Bon espoir, dans une des chapelles de la croisée , merceau fort curieux et non moins rare de la sculpture du 11e siècle (1).
(1) Cet image est en bois fort rembruni par le temps et grossièrement sculptée : la tète , entièrement noire , pourrait être en ébènc , le menton est pointu et les yeux très-saillans. Sur sa tète est
Les maires de Dijon avaient coutume, à leur installation , de venir prêter serment dans cette église ; et ce fut dans l'une de ces chapelles que Pierre de Beaufremont , comte de Gharni , et les douze chevaliers, qui avaient tenu avec lui le pas d'armes de Marsannay , en 1 44^ > vm~ rent offrir et déposer leur écu et leur lance , où on les voyait encore suspendus dans la chapelle de la Vierge avant la révolution (1). Plusieurs curés, recommandables par leur science, leurs travaux littéraires et apostoliques , leur piété et leurs vertus , sont en vénération dans l'histoire de la paroisse de Notre-Dame , et les habitans ont particulièrement conservé la mémoire de Thomas Chaudot , Jacques Genreau , Louis Canelet et Joseph Gaudrillet , ce dernier, en 1733, publia en un vol. in-18 l'histoire de cette église sous le titre d'Histoire de Notre- Dame de Bon espoir , ouvrage assez rare à trouver aujourd'hui.
une espèce de bandeau où l'on remarque trois cavités , probablement remplies jadis par des pierres précieuses , et une couronne sans fleuron. Enfin , les bords de son manteau sont dorés et sa robe parsemée de larges mouches. Il paraît très-probable que cette figure date de la fondation de l'église au 1 ie siècle : elle fut long-temps placée dans une chapelle particulière , voûtée et construite au sud du transept de vingt pieds d'élévation. Une foule de luminaires, de cierges et de flambeaux brûlaient jour et nuit , et garnissaient une galerie qui régnait autour de cette chapelle , dont l'extérieur et l'intérieur étaient remplis de tableaux votifs , de jambes , de bras , de pieds de cire , d'argent , de bois : des béquilles de toutes espèces , des boucliers , des épées, des étendards , appendus aux murs comme monumens de reconnaissance des héros , des ducs et des fidèles qui avaient obtenu des grâces ou des guérisons miraculeuses.
(1) Voyez l'histoire et la description de ce tournoi , célèbre dans toute l'Europe, dans les mémoires d'Olivier de la Marche , liv. ier , chap. 9 , et dans le Traité des carrousels du père Ménétrier , in-4°, 1664.
VUES PITTORESQUES
DE LA