‹ Cathedrales francʹaisesChapitre 9 sur 37 · DE REIMS · texte numérisé non relu

DE REIMS

Nous n'essaierons point de pénétrer à travers l'obscurité qui enveloppe le berceau de l'église de Reims : son origine est rapportée avec beaucoup d'incertitude, par les nombreux historiens qui nous ont transmis le résultat de leurs recherches (1); incertitude, que nous retrouvons dans les ouvrages de presque tous ceux qui ont écrit sur nos vieux monumens, et dont nous avons déjà donné des exemples dans nos descriptions des cathédrales de Paris, d'Amiens et d'Orléans. Celle de Reims n'est pas une des moins anciennes et des moins célèbres de la France, et fut toujours la métropole de la Gaule belgique : il paraît qu'elle prit naissance vers le milieu du troisième siècle , et que, comme ailleurs, ce fut pendant les plus sanglantes persécutions, que les nouveaux prosélytes commencèrent à élever un temple, ou plutôt un modeste et solitaire asyle, bien différent, sans doute, des immenses basiliques actuelles , orgueil des contrées où fleurit le christianisme. Nous passons donc sous silence l'histoire de ces monumens informes ou trop peu connus, et nous ne parlerons que de celui que l'on suppose avoir été bâti par Saint-Nicaise (2) vers l'an 4oi , sur les ruines d'un temple consacré à Vénus, monument dont l'existence ne serait point sans intérêt , si l'on avait des preuves certaines que Clovis y eût été sacré et baptisé par Saint-Remi en 49^, comme le prétendent les historiens.

(1) Les principaux sont Flodoard, Historiée remensis eclœsiœ cum appendice j qui écrivait en g56; son ouvrage a été traduit par Nicolas Chenau, en i58i. Dom Marlot , mètropolis remensis historicij eh 1666. Pierre cocquault , chanoine de Reims, table chronologique de l'histoire de Féglisej ville et province de Reims i65o. Anquelil, Histoire civile etpolitique de Reims, iy56. Gérusez, description historique et statistique de Reims j 1817. Gilbert , auteur de plusieurs ouvrages sur les édifices religieux du moyen âge, description historique de l'église métropolitaine de Notre-Dame de Reims, i8i5 et 1825. Povillon Pierard, même titre, 1823. Une histoire manuscrite de Reims, sans nom d'auteur, et quelques notices insérées dans des almanachs ou des mémoires de sociétés savantes.

(2) Saint-Nicaise que l'on croit né à Reims eu fut évêque et y fut martirisé par les Vandales, vers l'an 407.

Ce temple , réduit, vers le commencement du neuvième siècle, à un état complet de vétusté , fut reconstruit sur un plan plus magnifique, par l'archevêque Ebon, élevé au pontificat en 822, sous le règne de Louis I , dit le Débonnaire. Rumualde ou Rumualdus , architecte de ce prince, cité pour ses talens et son goût pour les arts , en dirigea les travaux et les termina en 846, époque à laquelle Hincmar avait succédé à Ebon au siège apostolique. Si l'on en croit l'historien Flodoard, qui nous a laissé une description fort détaillée de cet édifice , c'était alors un des plus beaux monumens de la France. Les voûtes et les murs , décorés de peintures et de dorures éclatantes ; des pavés de marbre et de mosaïque ; des vîtreaux magnifiques; la quantité et la beauté des sculptures; de riches tapisseries; de nombreux chefs-d'œuvre d'orfèvrerie; attestaient aux regards émerveillés la pieuse munificence de ses fondateurs; mais ce temple, sur lequel nous ne pouvons toutefois avoir que des idées trèsvagues, malgré les pompeuses descriptions de Flodoard, et le témoignage d'un vieux sceau qui en représentait l'extérieur, conservé long-temps, dit-on, au chapitre (1), devint entièrement la proie des flammes en l'an 1210, ainsi qu'une partie de la ville. C'était alors le temps où, plus que jamais, les peuples étaient dévorés du zèle de la maison du Seigneur: Alors, dans chaque province, comme nous l'avons observé ailleurs (2) , on rivalisait à qui bâtirait sur de nouveaux modèles la plus belle église , la cathédrale la plus magnifique ; aussi , le désastre affreux de l'église de Reims ne pouvait rester long-temps sans être réparé : On se mit de suite à l'ouvrage, et les caisses du trésor, promptement épuisées, furent pr esqu' aussitôt remplies, comme par enchantement , du produit immense des quêtes et des libéralités des princes, des seigneurs, du clergé et du peuple, tellement que, l'année suivante , l'archevêque Albéric de Humbert put poser la première pierre

(1) Ce sceau serait pour nous une chose fort curieuse et il est à regretter que les historiens qui en parlent , ne nous indiquent point si le chapitre possède encore cet objet ou si l'on sait ce qu il est devenu.

(•j) Description de l'église d'Amiens, p. 4.

du nouvel édifice : cet édifice est celui qui subsiste encore aujourd'hui, et que nous allons décrire. Les travaux, poussés avec une activité dont on voit peu d'exemples ailleurs, furent presqu* entièrement terminés dans le court espace de trente ans, sous la direction d'un seul architecte, Robert de Couci, né à Reims, et qui, par cet ouvrage , l'un des plus parfaits de ce genre, rendit son nom justement célèbre.

Depuis, la cathédrale de Reims, en traversant les siècles, a subi le sort commun aux choses dont l'existence est marquée par une longue durée ; non-seulement, l'influence des élémens a noirci ses murs, calciné ses pierres et altéré la pureté et la délicatesse des profils , mais encore les événemens qui dépendent des passions, de la volonté ou de la négligence des hommes, l'ont quelquefois menacée d'une ruine totale, et lui ont du moins fait perdre quelques-uns de ses primitifs ornemens (1). Enfin, combien le manque absolu de réparations et d'entretien pendant plus de vingt années (2) n'a -t- il pas accéléré les effets pernicieux du temps , et laissé des traces , que des réparations incomplètes n'ont point encore fait disparaître.

(1) En i48i , un incendie allumé par l'imprudence des plombiers qui travaillaient alors, accident si fréquent dans le mojen âge , réduisit en cendres, en peu d'instans, toute la couverture , la charpente inférieure des tours du portail , mit en fusion tous les plombs , ainsi que onze cloches, et détruisit les cinq flèches ou pyramides qui ornaient le centre et les extrémités de la croisée. La pénurie des finances et les affaires du temps ne permirent de réparer ce malheur que très-lentement, et jamais il ne l'a été entièrement.

En 1793, ce même édifice n'échappa aux spéculations destructives de la bande noire, qui en provoqua la démolition, que par la motion adroite d'un Rémois qui proposa de le conserver pour y établir un club patriotique et un temple au culte de la raison. Ce moyen le préserva aussi de l'excès des dévastations de cette époque , dont tant d'autres ont beaucoup plus souffert.

(2) A diverses époques l'ancien chapitre a fait faire plusieurs réparations assez importantes à ce monument, mais on s'est aperçu que quelques-unes des réparations n'avaient pas été exécutées avec tous les soins que ce travail exigeait. Le chapitre de Reims employait annuellement vingtcinq mille francs pour l'entretien de cette cathédrale. Depuis 1809 on a commencé de nouvelles réparations devenues d'autant plus urgentes qu'elles avaient été plus long-temps négligées. M. Dubut, architecte, avait été chargé à cette époque des travaux de restauration , ils furent continués par M. Rondelet fils, architecte de ce monument , mais l'invasion de i8i4, viut toulà-coup suspendre cette restauration ; on a déjà réparé la croisée à droite et les arcs-boutans du rond point, dont plusieurs étaient dégradés, ce premier travail a été terminé au mois de mai i8i3. ( Descript. historiq. de l'église métropolitaine de Reims ; par M. Gilbert j i8a5. )

L'extérieur de l'église de Reims offre un exemple intermédiaire entre l'architecture du douxième siècle et celle des quatorzième et quinzième, c'est-à-dire un mélange de masses unies, pesantes, d'ornemens grossiers, qui tiennent encore à l'état peu avancé de l'art: et de parties plus sveltes, plus délicates , qui annoncent le nouvel essort, que ce même art allait prendre dans les siècles suivans , où il fut poussé jusqu'à la plus extrême élégance et jusqu'à la hardiesse en apparence la plus téméraire. La régularité des lignes l'unité du style et d'assez heureuses proportions en font le principal mérite, on le doit sans doute au petit nombre d'années qui furent employées à la construction de cet édifice (1), et a son exécution sous la conduite du seul architecte qui en avait conçu le plan.

Le grand portail ou portail occidental est regardé comme la plus belle chose connue en ce genre et suivant un adage populaire est une des quatres parties essentielles proposées pour modèle dans la composition d'une cathédrale parfaite (2). Nous ne chercherons point a affaiblir cet éloge par une critique peut être trop sévère , et nous admettrons avec l'opinion commune ce portail comme le chef-d'œuvre, du moins de ceux qui existent.

La partie inférieure divisée suivant l'usage (1) en trois grandes ou-

(1) Comparativement surtout au temps que l'on a mis à construire la plupart des autres édifices aussi considérables, voy. ci-dessus, p. 5.

(2) On dit communément que pour faire une cathédrale parfaite, il faudrait réunir ensemble le portail de Reims, les clochers de Chartes, la nef d'Amiens et le cœur de Beauvais. Mais il nous semble que cette opinion exprime plutôt le mérite exclusif de chacune de ces parties, considérées isolément que la pensée réelle que leur réunion produirait un tout parfait.

(3) Nous nous sommes déjà servis ailleurs de cette expression, sans avoir expliqué le motif de cet usage; ces trois portes correspondaient et servaient d'entrées particulières, au trois divisions intc ricures de l'église qui, dans les premiers temps du Christianisme , avaient une destination spéciale^

vertures ou portes d'entrées, a beaucoup d'analogie avec la même partie dans le portail de la cathédrale d'Amiens. On y remarque peut être moins de grandiose et de majesté dans l'ensemble; mais beaucoup plus de richesse et de profussion dans les sculptures et les détails, quoique distribués peut-être avec moins de bon goût. Ces vastes portiques élevés sur un perron de cinq degrés sont appuyés à droite et à gauche sur une masse solide ou contrefort avancé , orné de sculpture et sont élégament surmontés , ainsi que ces contreforts , de pignons à angle aigu disposés piramidalement et enrichis de chardons, de dais à jour et de grouppes de figures. Cette partie toute entière forme un avant portail comme à l'église d'Amiens, mais beaucoup plus en saillie et plus détaché du fond. Puisque dans celle là les portes ne remplissent que l'intervalle delà base des arrière-contreforts, tandis qu'ici elles les recouvrent entièrement et les excèdent même de plusieurs pieds.

Les parois latéraux de ces trois entrées sont encore décorés de même qu'à Amiens d'une suite de statues colossales au nombre de trente-cinq placées sur un stylobate d'assez mauvais goût et qui probablement ainsi que le pense M. Gilbert (1) aura été refait dans le dernier siècle. Elles représentent, des patriarches, des prophètes, des rois, des évêques, des vierges et des martyrs. Sur le trumeau qui partage en deux l'entrée du milieu, est placée la statue de la Ste-Vierge, sous l'invocation de laquelle ce temple est consacré. La figure est surmontée d'un dais en forme de pyramide très-délicatement travaillé, et le trumeau décoré de huit reliefs représentant la chûte de nos premiers parens. Les pieds droits et les linteaux des trois portes offrent aussi en sculpture des faits historiques et des emblèmes du paradis, du purgatoire, de l'enfer, des travaux agricoles dans les diverses saisons de l'année, des arts et métiers, des vices, des vertus, etc (2). Mais c'est particulièrement dans les vous-

celle du milieu ou la grande nef était réservée au clergé et aux cérémonies religieuses, l'aile à droite était destinée aux hommes et celle à gauche aux femmes.

(1) Description historique de l'église métropolitaine de Reims, 1 vol. in-12; Reims , chez Robinet i8a5 , p. 11.

(2) Deux de ces bas-reliefs sculptés sur le linteau de la porte principale et qui représentaient

sures de ces portes et les frontons qui les surmontent , que l'artiste a donné carrière à son génie, en traçant avec son ciseau un poëme religieux tout entier. On y reconnaît les personnages et les figures de l'ancienne loi, précurseurs du messie , le règne de Jésus-Christ, le grand mystère de la rédemption , le triomphe de la loi nouvelle , la conversion des idolâtres, etc. Et ce grand et magnifique tableau est terminé par la résurrection générale, le jugement dernier, la punition des méchans et l'entrée des élus dans les demeures célestes. Enfin l'apothéose et le couronnement de la sainte vierge au milieu des anges, et des chérubins, domine toute cette composition, comme étant la créature la plus parfaite et la patrone de l'édifice (1).

On observe comme une particularité assez remarquable que le tympan ou mur du fond, au-dessus des entrées n'a point été consacré comme cela se voit presque partout ailleurs a l'exécution principale de ces tableaux et de ces sculptures ; au contraire , ici , ces parties sont à jour et occupées par une très- jolie rose et par deux vitreaux d'un effet fort agréable, surtout dans l'intérieur. Enfin des gargouilles ou gouttières, très-saillantes, en forme de dragons et de chimères, surmontées défigures, dont quatre dit-on représentent les quatres fleuves qui arrosaient le paradis terrestre , et des campanilles à jour s'élevant gracieusement du sommet de l'angle formé par la retombée des pignons et au centre desquelles sont placées des statues d'anges , tenant des vases et

1 Anonciation , la Visitation et la purification , ont été détruits en 93, pour y placer la fameuse inscription qui fut alors gravée sur la façade de toutes les églises en France.

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