‹ Catherine; comedie en quatre actesChapitre 19 sur 48 · SCÈNE VI CATHERINE seule, puis MANTE L · texte numérisé non relu

SCÈNE VI CATHERINE seule, puis MANTE L

Catherine, seule, songeuse.

Comme il avait l'air ému, ce matin en m'écoutant... Et quand il m'a dit adieu... sa voix tremblait... Et puis, je suis folle, je vais m'imaginer... ne pensons plus à ra. [Etfe

CATHERINE Hl

commence à écrire. Au bout d'une ou deux secofides, Mantel entre et vient doucement derrière elle voir ce qu'elle écrit.)

mantel, lisant par-dessus so?i épaule.

« Je tais le bouffon...

Catherine, surprise.

Ah!

MANTEL

... Pendant la classe pour dissiper mes camarades... »

Bonjour, Georges.

MANTEL

«Tu fais le bouffon... » Qu'est-ce que c'est que ça?

Un pensum que Paul a attrapé au lycée.

MANTEL

Et c'est vous qui le faites ?

Naturellement! Le pauvre petit... Con-

juguer deux fois en entier le verbe : « Je fais le bouffon pendant la classe pour dissiper mes camarades. » A-ton idée de ça !... Le présent et l'imparfait, ça marche encore. Mais quand je vais arriver au plus-que-parfait du subjonctif... c'est là que je vais m'amuser.

MANTEL

Voulez-vous que je vous aide?

Merci.

MANTEL

La moitié? Chacun une conjugaison.

Inutile. Ça me connaît. Ça n'est pas mon premier pensum.

MANTEL

Ni le dernier.

Hélas!... Qu'est-ce qui me vaut le plaisir de votre visite?

MANTEL

M. Frouard m'a donné congé cet aprèsmidi.

Mais à quel propos vous voit-on de si bonne heure? Vous ne pouvez pas dîner ce soir à la maison?

MANTEL

Mais si. C'est mon jour et je n'y manque jamais.

Alors?

MANTEL

Je voulais vous voir, Catherine, et vous voir seule, parce que j'ai à vous parler.

De quoi?

MANTEL

Toujours la même chose, mon éternel désir.

Oh! Georges! Comme vous êtes peu raisonnable! Nous étions pourtant convenus de ne jamais revenir là-dessus.

MANTEL

C'est vrai. Mais je ne peux pas. Pourquoi ne voulez-vous pas de moi? Vous me connaissez pourtant assez, mon Dieu! Voilà dix-neuf ans que je suis un ami de votre père... Je vous ai vue toute petite, vous aviez dix ans, je vous ai fait jouer.

Je me rappelle très bien.

MANTEL

J'ai le droit de vous parler à cœur ouvert, et vous pouvez aussi m'écouter.

Eh bien, je vous écoute.

MANTEL

M'aimez-vous? Soyez franche au lieu de me répondre d'une manière évasive comme vous l'avez toujours fait jusqu'ici. Dites-le si vous ne m'aimez pas? Ça ne me fâchera nullement.

Mais ça vous peinera.

MANTEL

Vous ne m'aimez pas?

Je vous aime beaucoup, mon ami, je vous aime...

MANTEL

Oui. Mais pas comme il faudrait. J'ai compris.

Non! Et puis d'ailleurs... dois-je me marier, moi?

MANTEL

Certes! Votre père, Blanche, les enfants... tout le monde vous en a priée maintes fois.

Justement. On me le demande trop. Leur désir à tous est la meilleure preuve qu'il faut que je refuse. Vous connaissez la maison et vous savez comme elle est lourde.

MANTEL

J'ai ma place chez le baron Frouard qui me

rapporte six mille francs. C'est beaucoup trop pour moi tout seul.

Et si vous la perdez?

MANTEL

J'en trouverai une autre.

Pensez que mon père vieillit, que nous sommes quatre, moi, Blanche et les deux garçons? Comment voulez-vous que je laisse là cette pauvre petite malade et les deux bonshommes? Ça n'a jamais été mes frères, c'est comme mes enfants. Maman me les a recommandés en mourant. C'est moi qui les ai élevés. J'ai appris le grec et le latin.

MANTEL

Oui, vous vous êtes épuisée à tout mener de front : les parents, le ménage, vos leçons... et aujourd'hui, vous voulez continuer... sacrifier à jamais votre vie? Eh bien, non et non.

Ne me faites pas de peine, mon ami. J'en ai déjà un peu plus que vous ne pensez.

MA.NTEL

Pourtant, si vous m'écoutiez, si vous surmontiez la répugnance...

Méchant ami !

MANTEL

Vous resteriez à la maison, avec cette différence que nous serions deux pour subvenir à tout.

J'entends bien. Mais en étant à vous, je cesserais d'être à eux.

MANTEL

Mais non, je serai si peu exigeant ! Et puis, si vous persistez dans cette folle résolution, songez à l'avenir qui vous attend! Je ne vous parle pas du mien.

L'avenir ne me fait pas peur. Et vous, à la longue vous saurez bien vous passer de moi. Les hommes se consolent.

MANTEL

Vous croyez? Et si j'en meurs?

Pas davantage. On ne meurt pas de chagrin sur commande et à heure fixe. La tristesse, la misère font vivre et soutiennent aussi bien, quelquefois mieux que la joie et la richesse. Vous vivrez avec mélancolie en n'étant pas tout à fait heureux. Moi, je vivrai, pensive souvent, en n'étant pas tout à fait heureuse. Mais, nous vivrons comme vivent tous les hommes, mon Dieu, avec les trois quarts de leurs rêves sacrifiés et le dernier quart mal réalisé.

MANTEL

Et qu'est-ce que nous aurons pour nous réconforter ?

Nos regrets si nous avons le temps.

MANTEL

C'est tout le contraire de l'espoir, les regrets, ma pauvre Catherine. Et ça fait bien du mal.

Non, les regrets ne font pas de mal, Georges! Ils sont permis ;iux faibles, aux

petits comme nous, aux malheureux et aux patients. Les regrets, c'est la poésie du dévouement, le regard jeté en arrière par les résignés, le soupir qui s'échappe aux heures où le devoir pèse trop lourd. Ne nous interdisons pas les regrets, allez, nous y avons droit. C'est la monnaie de nos sacrifices.

MANTEL

De belles phrases!... Mais quoi que vous en disiez, la vie doit être faite d'autre chose que de regrets. Vous parlez de sacrifice... Ah! je sais bien que je vous en demande un très grand!...

Oh! ça n'en serait pas un!

MANTEL

Si. Je n'ai jamais eu l'idée que vous puissiez m'aimer. J'entends comme certains ont la chance de l'être. Et pourquoi m'aimerait-on, moi, timide et sauvage, qui n'ai rien pour plaire? Non, je n'inspire pas l'amour et je n'ose même pas l'éprouver. Mais précisément étant tel que je suis, si j'ai levé les yeux sur vous, si je vous prie, aujourd'hui, avec tant

d'ardeur, c'est que je vous connais, Catherine, autant que je crois me connaître moi-même. Nous sommes tous deux de même origine modeste et nos âmes simples sont pareilles. Oh! si vous étiez une créature de roman, n'estce pas ? portée aux rêves et aux chimères, sans doute je ne vous parlerais pas ainsi. Mais, grâce à Dieu, vous n'êtes pas de celles qui soupirent après le prince charmant des contes bleus. Vous avez l'esprit trop positif et sensé. Non, vous êtes un être de mérite et de sagesse. Vous avez la précoce expérience des choses... Un grave devoir n'est pas pour vous effrayer. Eh bien ! sincèrement, sans tenir compte de l'immense bonheur quej'en retirerais, je crois que vous ne failliriez pas à votre conscience et à la sainte mission que vous vous êtes si généreusement imposée, si vous acceptiez d'unir votre sort au mien.

Georges!...

MANTEL

Je n'ajouterai plus qu'un mot. Vous avez évoqué à l'instant le souvenir de votre mère. Elle vous adorait et elle m'a toujours témoigné

une grande bonté... Je crois que si elle vivait, elle aimerait m'appeler « son enfant », j'en suis sûr... {Catherine porte la main à ses yeux.) Vous pleurez"?

MANTEL

Pourquoi?... Vous ai-je fait de la peine?

Oh! non, mon ami, au contraire, vous me dites des choses si bonnes, si loyales.

MANTEL

Alors... que décidez-vous? Parlez.

Eh bien, je crois... en effet... que vous avez raison.

MANTEL

Ah! Et vous voulez bien? Vous consentez ?

Oui.

MANTEL

Vous serez ma femme?

Oui, mais.!, plus tard!...

Oh! maintenant, j'attendrai des mois... des... Pas trop, pourtant"?

Non. Pas trop. Vous avez ma parole.

MANTEL

Chère... chère Catherine.

A présent, Georges... laissez-moi un peu, voulez-vous? Tout cela m'a tellement émue...

MANTEL

Vous avez besoin d'être seule avec vos pensées.

C'est cela.

MANTEL

Moi aussi. Et votre père? Il ne demandera pas mieux, j'en suis sûr. Quand lui dironsnous?

Ce soir.

MANTEL

Oui, après le dîner, quand les enfants seront couchés. Ah! Catherine, merci encore... toujours... de toute mon àme !

Partez vite... Georges, il faut que je fasse... là... le bouffon... pour dissiper.

MANTEL

A ce soir.

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