‹ Catherine; comedie en quatre actesChapitre 44 sur 48 · SCÈNE III CATHERINE seule, puis LE DUC · texte numérisé non relu

SCÈNE III CATHERINE seule, puis LE DUC

CATHERINE, Seule.

... Non, non, non !... Je ne céderai pas ! (Le duc paraît. Un silence.)

le duc, bas.

D'abord, je vous remercie de me recevoir. Je sais que c'est à ma mère que je le dois et que c'est pour elle seule que vous y avez consenti.

Pour elle seule.

LE DUC

Je vous en suis tout de même très recon-

naissant. Et maintenant, écoutez-moi avec toute l'indulgence dont votre cœur est capable. Car j'en ai grand besoin. Je ne viens pas essayer de me justifier... Ali ! Dieu non, je viens humblement et avec un profond chagrin vous dire que je regrette et que je regretterai toute ma vie ce que j'ai lait, et vous supplier de ne pas partir... Vous ne répondez rien?...

Je n'ai rien à répondre.

Voulez-vous me donner la main?

Non.

LE DUC

Voyons ! Tâchez d'oublier un instant...

de chasser le souvenir douloureux... qui vous obsède... Je suis coupable envers vous, très coupable, mais il y a des femmes qui pardonnent et qui pardonnent môme de plus graves offenses. Faites comme elles.

Je ne peux pas.

LE DUC

Dites que vous ne voulez pas ?

Les deux... Comprenez donc que vous êtes l'artisan de notre malheur, du mien, du vôtre!... Si je vous aimais encore...

LE DUC

Ne dites pas que vous ne m'aimez plus !

Je dis la vérité. Si vous n'aviez pas tout tué en moi, c'est de cela surtout, tenez !... que je vous détesterais, de m'avoir mise dans l'impossibilité de vous pardonner ; quand même je le voudrais !

Qu'est-ce qui vous retient?

Mais tout ! Je ne le peux pas parce que je suis une fille de rien, Mlle Vallon. Votre cousine, si elle était à ma place, pourrait vous pardonner et sans déchoir. D'égale à

égal, ça lui serait facile. L'indulgence est un luxe qu'on peut se 'permettre entre soi, entre gens de qualité. Mais moi, ça m'est interdit.

LE DUC

Pourquoi ? Pourquoi ?

Parce qu'au fond, vous m'en verriez rabaissée. Si je vous dis : « Eh bien, oui, embrassons-nous », quelle sera la preuve de la sincérité de mon pardon ? Vous-même, que penseriez-vous de moi?

LE DUC

Mais je penserais que vous êtes généreuse; que vous me rendez le bonheur.

Allons donc ! Après les premiers élans de reconnaissance, J 'arrière-pensée viendrait tout empoisonner : « J'ai été bien sot de m'alarmer et de croire qu'elle s'en irait; au fond, elle avait trop à perdre. »

Vous ji'ètes pas sincère ! Vous savez Bien

que je vous estime trop pour avoir une pareille idée.

Si ce n'est pas vous, d'autres l'auraient dans le monde, autour de vous.

, Oh ! l'orgueil!

LE DUC

Certes! Vous m'avez épousée pour que je sois duchesse?... Voilà ma façon de l'être à présent ! Jusqu'ici, je ne l'étais pas assez à votre gré, dans l'exercice quotidien de mon bonheur. Je le serai dans le malheur et la tristesse. On me verra droite et digne sous l'infortune. Accusez-moi si vous voulez de monstrueux orgueil. Au fond, vous m'en estimez davantage. Et plus tard, quand vous me comparerez, vous sentirez mieux le prix de ce que vous avez dédaigné.

LE DUC

Mais il ne s'agit ni d'estime, ni d'orgueil, ni de rien de tout cela. Il ne s'agit que d'une chose : je ne veux pas vous perdre.

Il fallait me garder.

LE DUC

Ainsi, vous voulez toujours partir?

Je le veux !

LE DUC

Eh bien ! je vais vous donner la preuve... toute la mesure de mon repentir et de mon chagrin... Vous partirez ?... soit. J'y consens, je l'ai mérité... Seulement dites-moi que ce n'est pas pour toujours.

Si !... N'insistez pas. Il est trop tard !... J'étais chez moi, je travaillais... C'est vous qui êtes venu me chercher, me tenter, m'offrir presque de force...

LE DUC

De force! Ah!

... Un rang et une situation que je n'aurais

jamais osé même rêver. J'ai accepté, j'ai passé par-dessus la première répugnance d'avoir l'air de me vendre pour le bonheur des miens. Je l'ai fait parce que je vous aimais.

Non, vous ne m'aimiez pas. Si vous m'aviez seulement un peu aimé, vous me pardonneriez.

Je vous aimais. Vous dites que vous souffrez aujourd'hui? Moi, je ne souffre pas seulement depuis hier, mais depuis que je vous ai connu, même heureuse.

LE DUC

Car je l'ai été, pas longtemps! Je souffrais. Je me disais sans cesse : « Croit-il que je l'aime vraiment, lui! et que je ne me suis mariée que par amour? »

LE DUC

Mais oui ! Mais oui !

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Je ne savais que faire. Cacher ma joie? C'était mentir. La montrer? C'était paraître grisée de toute cette nouvelle opulence! Ah! que j'ai souvent regretté que vous ne fussiez pas pauvre ! Et puis, on me demandait tout, à moi! D'être une grande dame accomplie, et cependant de né pas trop avoir l'air de me prendre au sérieux, de rester Mlle Vallon et de devenir duchesse de Coutras; on trouvait naturel que j'eusse à la fois les vertus de ma classe et tous les ornements de la vôtre. Enfin, on m'avail prise pour ôtre parfaite, plus que parfaite; un ange sur terre! Quelle responsabilité! Je l'ai assumée! Avez-vous quoi que ce soit à me reprocher?

LE DUC

Rien! mais rien !

Pourtant vous m'avez trompée !

LE DUC

Je ne vous ai pas troittpée! j'ai été fou, grisé... mais je vous aime comme au premier jour.

Et moi, c'est parce que je vous ai aimé et trop aimé... que mon amour ne peut pas survivre à votre dégradation, au spectacle inoubliable que vous m'avez donné! Si je restais, il y aurait toujours entre nous deux, jour et nuit, cette femme échevelée, que vous couvriez de baisers haletants, sous mes yeux! Voilà pourquoi je pars.

LE DUC

Non, Catherine, ma chérie. Rappelle-toi!

Comme nous nous sommes aimés ! tout ce beau temps que nous avons passé, ici, seuls, dans le raviss-ement... les baisers et la joie!.. Est-ce que ça peut s'oublier?

Vous voyez bien que oui. Et puis cessons, nous nous faisons inutilement du mal.

LE DOC

Ainsi, voilà tout ce que tu trouves à me dire. Tu me vois, pleurant. Je te supplie, je m'humilie, je me traîne presque à tes pieds, cl rien, pas un mot... pas un regard... Oh ! tu

n'as que de l'orgueil, décidément! Et tu ne souffres même pas !

Vous croyez?

LE DUC

Non, tu ne souffres pas, tu ne sais même pas ce que c'est que de souffrir! Quand on souffre, ma chère, on se débat, on injurie, on crie, on frappe, on pleure, mais on a une autre attitude que la tienne, impassible et glacée. Et ta cruauté finit vraiment par dépasser ma faute.

Pensez- vous donc qu'il suffît de s'en accuser pour l'effacer?

LE doc

Non ! Sans doute. Mais en t'implorant comme je le fais, je mérite mieux tout de même que ta froideur et ton dédain. Je rachète déjà un peu... Parfaitement! Car enfin, rien ne m'y force. Et là où je supplie, bien d'autres à ma place commanderaient.

Catherine, lentement.

Qu'est-ce que vous dites?

le duc, commençant à perdre la tête.

Je dis... que je suis toujours votre mari...

Vous ne l'êtes plus.

LE DUC

Je suis toujours votre maître, et si je voulais vous empêcher de partir et user de mon autorité, de mon droit légitime, il faudrait bien vous y soumettre.

Vous feriez cela ?

LE DUC

Peut-être !

Je vous en défie !

LE DUC

Ah ! vous m'en défiez? Eh bien, je vous défends de quitter la Rive.

Allons! Il ne manquait plus que ça ! Ainsi, moi et les miens nous sommes vos prisonniers?

Oh! votre famille! Ça m'est égal! Pour ce que j'y tiens! Mais vous, c'est différent, vous êtes ma femme, ma femme irréprochable, et je vous garde. [Elle veut parler.) Taisez- vous, on vient. {Un valet entre avec une carte sur un plateau. Le duc, au valet.) Qu'y a-t-il? Que me veut-on? {Il s'avance comme pour prendre la carte, la croyant pour lui.

le valet, faisant un léger détour et allant à la duchesse.

C'est une visite, un monsieur... Pour madame la duchesse.

le duc, mécontent.

Ah!

Catherine, qui a pris la carte et Va lue.

Enfin ! {Avec vivacité au valet.) Où esl cette personne?

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