‹ Catherine; comedie en quatre actesChapitre 46 sur 48 · LE DUC, MANTEL · texte numérisé non relu

LE DUC, MANTEL

C'est vous, monsieur Manlel ?

MANTEL

Oui, monsieur.

LE DUC

Est-ce vrai, monsieur, ce que vient de me dire la duchesse ?

MANTEL

Quoi, monsieur?

LE DUC

Qu'elle vous avait appelé?

MANTEL

Par dépêche, oui, monsieur.

LE DUC

Et que vous disait-elle?

MANTEL

Un seul mot : Venez.

LE DUC

Et vous voilà. A quel titre ?

MANTEL

A titre... d'ami.

LE DUC

D'enfance?

MANTEL

Oui, monsieur.

LE DUC

Et... qu'en attend-elle, ma femme, de cette amitié ? Le savez-vous ?

MANTEL

Je viens seulement de l'apprendre.

LE DUC

Alors, vous êtes au courant?

MANTEL

Je suis au courant.

LE DUC

Par qui?

MANTEL

Par M. Vallon.

LE DUC

C'est parfait! Vous savez <]ur la duchesse compte sur vous comme sauveur]

mantel, protestant.

Oh!

LE DUC

Et vous avez pu penser que j'allais tolérer qu'un étranger, le premier venu, forçât ma porte, fut complaisamment renseigné sur mes difficultés de famille, mêlé à mes secrels, et s'amenât de Paris pour prendre ici la conduite de mes affaires conjugales, sans que je fisse la plus légère réclamation?... Ah! ça, vous êtes fou! Mais, puisque vous avez fait le voyage, mon cher monsieur, je vous garantis que vous ne l'aurez pas fait pour rien. Je vous prie de répondre immédiatement à toutes mes questions et sans détours, s'il vous plaît? Quelles raisons a eues ma femme de s'adresser à vous? Quelles sont les vôtres de lui obéir? Qu'est-ce que vous venez'faire ici?

MANTEL

Je suis tout prêt à vous répondre. Mais calmez-vous, monsieur le duc, observez que vous me parlez sur un ton...

LE DUC

Je prends le ton que l'on mérite. Je n'ai au-

258 CATIIEMNE

cun ménagement à avoir avec vous, aucun. Je ne vous connais pas, nous ne sommes pas du même monde. 11 n'y a rien de commun de vous à moi.

C'est vrai. Mais je pensais qu'il me suffisait d'être l'hôte de la duchesse pour mériter ni autre accueil.

LE DUC

La duchesse, encore une fois, n'avait pas vous appeler, et vous, dans tous les cas, vous n'aviez pas à venir. Vous subirez les conséquences de votre maladresse. Parlez.

MANTEL

Et si je refusais?

LE DUC

Je vous ferais reconduire à la grille du château par le portier.

MANTEL

Inutile. Je parlerai. Je l'aurais fait plus tôt. J'attendais que vous eussiez fini et que votre colère se fût apaisée.

LE DUC

Pas d'appréciation...

MANTEL

C'est que je la comprends cette colère, monsieur. Elle ne m'étonne moi-même qu'à demi, et tout en regrettant qu'elle vous ait fait perdre, vis-à-vis d'un petit tel que moi, l'ordinaire politesse de votre rang, je l'excuse...

LE DUC

Vous êtes bien bon.

Car personne ne se rend compte mieux que moi de ce que ma démarche doit avoir à vos yeux d'incroyable et d'irritant.

LE DUC

Vous en convenez ? C'est un peu tard!

MANTEL

Cependant, vous vous méprenez. Vous me demandez pourquoi je suis venu? J'ai peut-être eu tort. Mais je ne pouvais pas faire autrement.

LE DUC

Comment cela?

MANTEL

J'étais l'esclave d'une parole donnée.

LE DUC

A ma femme?

I i MANTEL

A madame la duchesse, oui, monsieur.

Quand je vous ai répondu, tout à l'heure, que j'étais ici, à simple titre d'ami, vous avez ajouté ironiquement: d'enfance !... Eh bien, vous ne pensiez pas dire si vrai? L'ami d'enfance de Catherine en effet, je l'ai été, je le suis encore,, et, si vous le permettez, je le resterai jusqu'à la fin.

Qu'est-ce que c'est que cette histoire?

MANTEL

Je vais vous la dire. J'ai aimé Catheri tu- Vallon, monsieur, passionnément. D'abord, d'amitié, pendant des années, et puis d'amour.

LE DUC

Monsieur! Vous osez...

MANTEL

Parce que ma conscience en a gardé le droit, et puis parce qu'il faut que vous sachiez la vérité. La voilà. Le jour où madame votre mère est venue demander Mlle Vallon à son père, ce même jour, une heure avant, j'avais prié Catherine d'être ma femme.

LE DUC

Vous?

MANTEL

Oui, monsieur.

LE DUC

Elle vous refusa, j'imagine, puisqu'elle m'aimait?

MANTEL

Non, monsieur, elle me donna sa parole.

Allons donc ! Je ne vous crois pas !

MANTEL

Attendez, monsieur. Ne vous hâtez pas. Elle me dit qu'elle ne m'aimait pas. Je le savais, d'ailleurs, mais je ne lui demandais que de l'estime et de la tendresse... Je la suppliai, je lui représentai le triste avenir de solitude qu'elle se préparait. Je lui dis ma grande peine... il faut croire que je sus la toucher, puisque sa pitié finit par m'accorder le sacrifice que j'implorais d'elle.

LE DUC

Et alors?

MANTEL

Je la quittai, la joie au cœur. Mais quand je revins dans la soirée chez elle, je trouvai M. Vallon et sa fille bouleversés par la visite de Mme la duchesse que j'ignorais encore. Catherine voulut être seule avec moi, et là, me raconta tout, mais en me jurant aussitôt qu'elle était à moi, rien qu'à moi, que j'avais sa promesse cl qu'elle la tiendrait. C'est alors, monsieur, que je compris soudain qu'elle vous aimait. Son amour éclatait dans ses yeux, dans sou langage, dans son insistance même à

vous repousser et à vouloir m'appartenir... J'étais désespéré, c'était la ruine de ma vie, l'écroulement. Non, vous ne saurez jamais ce que j'ai souffert... Pourtant, j'eus le bonheur de sentir mon devoir, et je lui rendis sa parole.

LE DUC

Vous avez fait cela ?

MANTEL

Tout le monde l'aurait fait.

LE DUC

Je ne sais pas. .

MANTEL

Elle se défendit longtemps. Enfin, elle céda... je lui arrachai tous les détails... la réponse immédiate que vous attendiez d'elle, par écrit, un seul mot : oui. Je le lui lis écrire devant moi. Et comme je voulais, par une dernière précaution, établir irrévocablement son bonheur, et me guérir moi-même à jamais... je pris la lettre, et c'est moi qui l'ai portée chez vous... Je me rappelle que j'ai eu plus d'une fois la tentation de la déchirer et de la

jeter dans le ruisseau, je ne l'ai pas fait... Je pensais à elle, tout en marchant, je me disais : Tu veux qu'elle soit heureuse, va jusqu'au bout. C'est dur, mais va quand même.

LE DUC

Oh! monsieur! Ainsi vous avez fait cela pour moi ! Et en revanche, moi, qu'est-ce que j'ai fait? J'ai méconnu ce noble cœur que vous m'aviez donné, que je vous dois, ne dites pas non... J'ai fait souffrir injustement Catherine et j'allais la tromper... et vous, je vous ai insulté.

MANTEL

Je ne vous en veux pas.

LE DUC

Mais moi, je m'en veux! Je me suis mal conduit, j'ai obéi à de bas sentiments indignes de mon nom. Recevez-en mes excuses bien profondes.

MANTEL

Moi, monsieur?

LE DUC

Et faites-moi l'honneur d'être mon ami. Et,

maintenant, écoutez-moi : J'ai mal parlé de vous devant Catherine, je vous ai accueilli par la colère, l'injure et le soupçon... Eh bien ! je ne trouve pas dans les regrets de mon cœur de meilleure réparation à vous faire que de vous confier les plus chers intérêts de mon avenir. Catherine veut me quitter; elle y est résolue. Yovez-la, parlez-lui, empêchez-la de partir et de briser ma vie et la sienne. Y consentezvous?

MANTEL

Merci. (Il sonne. Le valet parait.) Priez Mme la duchesse de venir trouver ici M. Mantel. {Le valet sort.) A présent, je n'espère plus qu'en vous... Donnez-moi Catherine une seconde fois.

MANTEL

Je vais tâcher.

LE DUC

A tout à l'heure. (Il sort.)

Page 1