SCÈNE V
Les Mêmes, moins LE BARON LA BARONNE
Il a beau se donner des airs de méchanceté, c'est un homme qui m'adore.
LA DUCHESSE
Il ne peut pas en être autrement. Eh bien, chère madame, puisque vous consentez' à voir de la misère...
LA BARONNE
Partons. Je suis impatiente.
LA DUCHESSE
Ce n'est pas bien gai, je vous en préviens ! quand vous en aurez tàté...
LA BARONNE
Je sens qu'avec vous, duchesse, la charité sera une vraie f<Ht\
FRANÇOIS
Ma mère va vous conduire dans des rues dont vous n'avez pas idée.
LA BARONNE
Qu'est-ce que ça fait? (A la duchesse.) Et puis, dans votre belle et bonne voiture.
LA DUCHESSE
Oh! je n'attelle jamais dans les quartiers pauvres, madame. En fiacre ou à pied.
FRANÇOIS
Quand ce n'est pas en omnibus.
la duchesse à la baronne.
Ainsi...
LA BARONNE
Oh ! pardon.
Je sens que vous aurez besoin de faire un apprentissage... Allons! (^1 Fra?içois.)\Quxtu sonner Louise pour mon manteau? (A la baronne.) Vous n'imaginez pas ce qu'on voit : Des choses qui font trembler et rougir. Je vous attends quand vous allez vous trouver en face de gens tellement meurtris qu'on
n'ose pas même leur balbutier un mot de consolation ou d'espoir parce qu'on aurait l'air de se moquer d'eux. C'est à se sauver.
LA BARONNE
Je me rends compte.
LA DUCHESSE
Non. Vous ne pouvez pas. 11 y a d'abo tout au fond, les misères matérielles, inconcevables, et puis, bien au-dessus alors, les rares et profondes infortunes des classes moyennes. Tout cela sans bruit, dans des petits coins; à un cinquième étage... Personne ne s'en doute! Qh! vous allez voir, madame, vous allez voir.
LA BARONNE
Oh! je sens déjà que...
LA DUCHESSE
... Des vieux hommes, des vieilles femmes... ça n'a plus que le souffle... et ça travaille!... Des enfants de dix ans qui font vivre quatre, cinq, six personnes!... Ah! que c'est beau! Et les jeunes filles!... les jeunes filles de peuple élevé, de petite bourgeoisie, elles sont admirables! Depuis celles... tenez, comme
CATHERINE 3i
Catherine Vallon, qui suffisent à soutenir toute une famille et qui ne veulent pas se marier, sans doute par dévouement, jusqu'à celles qui voudraient bien... mais qui ne trouvent pas.
FRANÇOIS
Moi, ce sont ces jeunes filles-là qui m'attachent le plus. Qu'on se moque de moi, mais je voudrais, si c'était en mon pouvoir, les sauver toutes! Chaque fois que dans la vie, j'en vois une, exquise, délicate, si méritante et condamnée d'avance injustement au malheur, je me sens pris de pitié pour elle, en même temps que de révolte et de grande honte pour nous autres, les hommes et les jeunes gens des classes prétendues supérieures. Je me dis : Il ne s'en trouvera donc pas un pour venir chercher cette petite, la relever, en faire carrément sa femme?... Voilà! Et puis, ceux qui ne sont pas contents, ils n'ont qu'à parler! Mais non. Elles vivent dédaignées, rebutées, inemployées. Des âmes de premier ordre... Personne n'en veut.
LA BARONNE
Quelle chaleur! Mais commencez en ce cas, et donnez l'exemple !
François, vivement et la regardant en face.
Si vous croyez que je n'y ai pas déjà songé, et souvent. [La duchesse observe son fils en dessous avec attention.)
LA BARONNE
Qu'est-ce qui vous a retenu ?
François, avec un geste évasif.
Oh!
LA BARONNE
Vous ne craignez pas vetre excellente mère! La duchesse me paraît plutôt dans votre courant d'idées... Alors? {Inquiétude manifeste de la duchesse gui voudrait qu'on en finit avec cette conversation. Elle se lève el sonne.)
FRANÇOIS
Oui. Mais non. Et puis, je ne suis pas seul... 11 y a tous ceux-là. (// montre, les portraits.) Les poudrés. (Un temps.) C'est dommage!
[La femme de chambre paraît. Elle apporte les affaires de la duchesse, un manteau el un chapeau très simples. Madeleine entre. Elle tient le courrier, journaux et une dépêche. Louise sort.)