EMBARRAS DE CAMPEGGIO
« le cas où je refuserais de juger ou si j'étais dans l'im- (( puissance de siéger à cause de ma santé, la bulle y « pourvoit en stipulant qu'un autre juge serait nommé « à ma place. Pensez donc dans quel embarras je me « trouve. Dieu me soit en aide!
« J'ajoute que le roi ne paraît pas vouloir conclure (( la paix avant que son mariage soit dissous ; il a « d'ailleurs peu de confiance dans la France [de Gallo) (( dont l'alliance lui paraît peu solide i . »
D'un autre côté, Wolsey lui-même, effrayé par le soulèvement général de l'opinion en faveur de la reine, semblait décliner la responsabilité d'une véritable initiative par rapport à ce fatal procès ; car, avant de lever la séance le 21 juin, il avait adressé publiquement au roi ces paroles remarquables : « En présence de ce « tribunal, je vous adjure, sire, de déclarer si j'ai été « l'inventeur, chief invento7\ et le premier mobile de « cette affaire auprès de Votre Majesté ; car ce rôle « m'est attribué par beaucoup de personnes ici présenta tes. — Monsieur le Cardinal, répondit le roi, je dois c( vous justifier sur ce point : je reconnais que vous i( m'avez plutôt détourné d'intenter ce procès que vous (( ne m'y avez poussé. » Puis il recommença l'histoire cent fois répétée de ses scrupules au sujet de son mariage avec la femme de son frère; c'était une manière d'expliquer sa conduite; mais cette hypocrite explication n'était nullement acceptée par le public.
Le 25 juin, la cour se réunit de nouveau pour enten-
1. C'est la lin de la lettre dont nous avons cité une grande portion dans la note du précédent chapitre, Appendice de l'introduction des Letters and Bespatches, tome IV, dernière page.
COMPARUTIOiN DE FISHEK ET SON DISCOURS. 333
dre certaine proposition de Henri VIII et se prorogea au 28 du môme mois, malgré l'opposition de Gampeggio/qui trouvait que ces audiences si rapprochées et si répétées ne laissaient pas aux juges un temps suffisant pour étudier les questions qui se présentaient et pour méditer sur les incidents de chaque audience.
Celle du 28 devait être signalée par un épisode aussi émouvant dans son genre que celui de la dernière comparution de la reine.
Au moment où l'on venait de constater une fois de plus l'absence et l'état de contumace de Catherine, on vit Fisher, évêque de Rochester, s'avancer à la barre et demander la parole.
L'apparition seule de ce vénérable vieillard était déjà un événement. On savait que Fisher vivait retiré dans son palais épiscopal de Rochester, qu'il n'en sortait guère que pour les exigences de son administration diocésaine, qu'il s'était créé là une espèce de cellule d'anachorète où il vivait seul avec ses livres et ses instruments de mortification. Il passait pour un saint digne des anciens jours ; on croyait voir renaître en lui un de ces rudes solitaires d'Orient, un de ces évoques héroïques qui venaient quelquefois apparaître à la cour amollie de Byzance comme un vivant et sanglant reproche. Aussi, avant même qu'une seule parole fût sortie de sa bouche, un frisson d'anxiété parcourut tout l'auditoire. Tout le monde comprenait qu'il ne venait pas là pour flatter Henri VIII, que ce prince devant qui tout avait plié jusque-là, allait rencontrer enfin un champion du bon droit qui le combattrait en face.
Fisher ne trompa pas l'attente si vivement excitée par sa présence. Il s'avança avec dignité et parla ainsi, d'une
33 i COURAGEUX DISCOURS DE FiSHER.
voix forte où se trahissait une émotion vive, mais contenue :
« Milords, dans la première de vos audiences, j'ai en- « tendu le roi d'Angleterre exposer cette affaire et at- (( tester devant tout cet auditoire que son seul désir (( était de voir triompher la justice et d'être délivré des « scrupules qui pesaient sur sa conscience, invitant les « juges et chacun des assistants à dissiper, s'il était (( possible, les doutes qui l'assiégeaient, à calmer lesan- (( goisses dont il était obsédé, et à jeter la lumière sur « les obscurités de cette cause. Je ne fais donc que dé- « férer aux désirs et à l'invitation de Sa Majesté en ve- « nant apporter ici les résultats de mes études de deux « années sur la grande question de ce procès. Eh bien ! (( pour éviter la perte de mon âme, pour montrer en (( môme temps que je veux être fidèle au roi et ne pas <( négliger ce que je dois à la vérité, dans une affaire de « cette importance, je me suis présenté devant vos Ré- « vérendes Seigneuries (Rcve?'cnd Lordshipsji^our aïrir- « mer et pour démontrer, s'il le faut, par des raisons (( décisives, que le mariage du roi et de la reine ne peut « être dissous par aucun pouvoir humain ou divin. Je « déclare que je soutiendrai mon opinion au péril même « de ma vie : et comme autrefois saint Jean-Baptiste (( regardait comme impossible de mourir plus glorieuse- « ment que dans une cause de mariage, et qu'il alla (( au devant d'un martyre qui précéda l'effusion du « sang de Jésus-Christ, je ne puis pas m'encou- « rager par un plus grand exemple que celui-là, à « braver tous les dangers, même celui du dernier « supplice. » 11 donna ensuite quelques raisons applicables au fond môme de la cause et finit par remet-
ADHÉSION DE STANDISII. — PROTESTATIONS DE WOLSEY. 33o
tre aux deux légats un ouvrage manuscrit qu'il avait composé sur ce sujet K
Apres lui, Standish, évoque de Saint-Asaph, président du conseil officiel de la reine, parla dans le même sens, mais avec bien moins de force, de chaleur et d'éloquence. Enfin le doyen des Arches, Ridley, traita la question au point de vue canonique et arriva aux mômes conclusions. — Wolsey exprima alors sa surprise de ce qu'il appela une attaque inattendue contre les légats. Du reste, il reconnut, sur les observations qui lui furent faites, qu'il devait entendre tout ce qui se rapportait à la cause dont le jugement lui avait été confié, et il demanda à la sagesse divine de le guider dans la voie de la justice et de Téquité. «Au surplus, ajouta-t-il, « l'évoque de Rochester n'avait pas besoin de s'expri- « mer d'une manière si tranchante sur le fond môme <( de la question : ce n'est pas à lui qu'a été confié le « soin de juger le procès. »
Les protestations de Wolsey n'effacèrent pas l'immense sensation produite par le discours de Fisher. Après ses dernières paroles, l'auditoire était resté dans une sorte de stupéfaction à laquelle allait succéder bientôt une vive admiration pour ce grand caractère, dont l'énergie contrastait si étrangement avec la lâcheté de tous les prélats de cour, vendus à la cause de Henri VIII.
L'impression du discours de Fisher ne se renferma pas dans l'enceinte du palais de Black-friars : elle se communiqua rapidement à la population de Londres et de TAngleterre, et, un peu plus tard, aux cours de France, d'Espagne et de Rome qui apprirent parleurs