IMPRESSION PRODUITE PAR LE DISCOURS DE FISHER
agents cette manifestation tout à fait inattendue d'un véritable évêque en faveur de la reine Catherine.
Cette voix puissante, qui s'était élevée la première, au milieu du silence général, pour s'opposer au divorce poursuivi par Henri VIII, causa à ce prince une vive irritation : il n'avait pas voulu descend?'e i\isq[i'h une altercation personnelle avec Fisher devant la cour des légats, mais il mit sur-le-champ la main à la plume,'et, en quelques semaines, il composa une réponse à l'écrit de Fisher, pleine d'amers sarcasmes contre ce respectable prélat ; puis il la lui envoya ^ en même temps qu'il donnait une autre copie de cette espèce de défense aux légats juges de sa cause. « Tout le monde peut se trom- « per, dit le roi dans ce singulier pamphlet, mais je ne « m'attendais pas à voir l'évoque de Rochester prendre (( à tâche de m 'accuser devant votre tribunal, et for- « muler cette accusation dans un langage qui semblait « émaner d'un sujet rebelle, et qui portait l'empreinte (( des passions désordonnées de la populace, au lieu d'ê- « tre celui qui aurait convenu à la gravité du caractère « épiscopal. Il y a plus de six mois que j'ai consulté « Fisher sur mes scrupules très sincci^es à l'égard de la (( validité de mon mariage ; ce prélat avait pensé et dit « que je devais consulter le pape pour recouvrer ma « tranquillité d'esprit : c'est ce que j'ai fait, et le sou- « verain pontife, jugeant que l'affaire pouvait présenter « de grandes difficultés, l'a soumise au jugement de « deux légats, il a envoyé le cardinal Campeggio jus- « qu'en Angleterre avec de grandes difficultés et beau-
1 . La copie qu'il lui avait fait remettre a été retrouvée avec quelques annotations do l'évoque de Rochester lui-même.
PAMPHLET DE HENRI Vill CONTRE FISHER. 3'M
« coup de dépenses ; et quand le procès est pendant, (( après avoir gardé le silence pendant plus de six mois, « il éclate tout à coup publiquement en pleine audience. « Que si réellement, après de longues études, il avait (( acquis la conviction que mon mariage devait être main- « tenu, il aurait dû m'avertir en particulier de sa nouvelle « opinion ^ par des démarches tout à fait privées et secrè- « tes ; il ne devait pas me dénoncer bruyamment à l'opi-
« nion publique Il a obéi, lui, à deux mauvais con-
« seillers : Tarrogance et la témérité Il se compare à
(( Jean-Baptiste, c'est vraiment bien modeste et bien (( humble ! Groit-il donc être le seul sage au monde?... « S'il se compare à saint Jean-Baptiste, il me compare « par là même à Hérode. Suis-je donc impie comme ce « prince et me croit-il capable d'être cruel comme « lui?.... »
Après cette introduction, que nous ne rapportons pas tout entière, Henri abordait la question au fond, et tachait de prouver qu'un empêchement de droit divin n'avait pas pu être levé par l'autorité du pape.
Pourquoi Henri VIII, si impatient de toute opposition, si impérieux, si despote, se contentait-il de ces assauts de paroles, quand il ne tenait qu'à lui de noyer dans le sang les arguments de son adversaire? Il savait bien qu'il pouvait trouver dans les statuts de pénalité en matière de lèse-Majesté, rendus au temps des guerres civiles entre les York et les Lancastre, des armes suffisantes pour punir et écraser l'évêque de Rochester.
1. Fisher nie dans une note qu'il ait jamais eu ni manifesté d'opinion diirérente malgré les elTorts (|ue Wolsey avait faits pour l'amener à partager sa manière de Voir. — Le manuscrit de Henri VIIJ a été conservé avec des notes marginales de Fisher.
338 VENq^EÂNGE RÉSERVÉE POUR UN AUTRE TEMPS.
Mais le procès de divorce se continuait, il tenait beaucoup à ce qu'il fût jugé à Londres, au moins en première instance; ce n'était donc pas le moment de faire ressortir l'antagonisme qui existait entre le droit statutaire créé par ses prédécesseurs et le droit canon de l'Église ^. Dans l'intérêt actuel de sa cause, il ne voulait pas mettre aux prises ces deux droits rivaux. — D'ailleurs Henri reculait encore devant la popularité qui s'attachait à la reine et à ses défenseurs. Cependant l'offense que lui avait faite Fisher n'en restait pas moins gravée profondément au fond de son cœur. L'heure de la vengeance et d'une vengeance atroce devait venir plus tard.
Henri VHI se contentait donc alors de presser la décision du procès; mais Gampeggio qui avait jusque-là paru pencher en sa faveur et vouloir seconder la prompte expédition de cette affaire , sembla tout à coup s'alarmer de ce qu'elle marchait beaucoup trop vite. On peut penser qu'il avait repris du courage en voyant l'exemple donné par l'évêque de Rochester, et qu'il était passé avec lui dans l'opposition , à dater du jour où il avait entendu l'éloquent vieillard 2. « Vous ne vous faites pas « d'idée, écrit-il à Salviati le 29 juin , de l'anxieuse « impatience du roi ; il s'attend que la cause sera ins- « truite et le procès jugé dans vingt jours au plus. » Quatorze ou quinze jours après, c'est-à-dire le 13 juil-
1. C'est comino si on avait opposé on France, sous Henri IV et sous Louis XIII, au concile de Trente et au droit canon, les ordonnances de Pliilippe le Bel, la jurisprudence des parlements et enfin les traites de Dupuy et de Python sur les prétendues libertés de l'Eglise gallicane.
2. Dans ce cas, ce (ju'on a appelé la boutade de Fisher n'aurait pas été intempestive et inutile à la cause de Catherine, comme le pensent quelques écrivains, d'ailleurs favorables ù la reine.
CAMPEGGIO SEMBLE l'ENCllEll POUR LA flELNE. 339
let, il écrit encore : « L'affaire s'était traînée avec une « grande lenteur depuis mon arrivée, puis elle a mar- « ché au galop depuis le mois dernier; on croit maince tenant que la sentence pourra être rendue dans dix « jours; rjous avons cependant tant de procédure à détt pouiller, tant d'écrits et de pièces à examiner, que je c ne pense pas que cet espace de temps soit suffisant « pour tout expédier, môme en ne nous donnant pas « un moment de repos. Il m'est impossible de ne pas « déclarer que je suis opposé à cette précipitation qui « me semble incompatible avec une bonne justice. Je c ne faillirai pas à mon devoir et je ne me prêterai à « aucune iniquité. Quand je prononcerai ma sentence, « j'aurai devant les yeux le respect des lois de Dieu « et l'honneur du Saint-Siège. »
Du Bellay lui-même qui avait cru Gampeggio à demi vaincu, s'aperçoit que ses dispositions ne sont plus les mômes : « Je pense, dit-il, qu'à présent il ne serait pas « éloigné de remettre l'affaire entre les mains du « pape. Cependant, aujourd'hui 19 juillet, on croit « que le jugement pourra être rendu dans huit « jours ^. ï)
Dans tout ce mois de juillet, le temps avait été bien employé par les légats. Le 5, le 9, le 12, le 16 et le 19, ils avaient examiné les témoignages recueillis sur les circonstances qui avaient accompagné le mariage d'Arthur et sur celles qui avaient précédé le mariage de Henri VIII ^. Un des témoins prétendait avoir entendu