CHAPITRE XVII
Situation politiqae de l'Angleterre. — Henri VIII absorbé par sa passion. — Consultations sur l'affaire ilu divorce demandées aux universités principales de l'Europe. — Pression exercée sur celles d'Oxford et Cambridge.— Pour obtenir la faveur des universités de France, et en particulier de la Sorbonne, Henri fait de grandes concessions pécuniaires à François l". — Du Bellay et le maréchal de Montmorency lui-même visitent les docteurs en théologie de Paris -, ils omployent tous les moyens pour les gagnera la cause de Henri.— Tumulte, désordre et disputes violentes entre les docteurs.- Majorité imperceptible, due à des procédés irréguliers, en faveur du divorce.— En Italie, les agents de Henri parviennent à corrompre plusieurs docteurs de Bologne, de Ferrare et de Padoue. —Cependant le succès de leurs démarches n'est pas complet. — On découvre que des procès-verbaux ont été supposés ou falsifiés. — En Allemagne, les universités se montrent inébranlablement contraires à l'annulation du mariage de Catherine.— Les ambassadeurs impériaux en France et à Rome protestent contre ces consultations et contre les irrégularités des délibérations universitaires. — Pétition présentée au pape par quelques seigneurs d'Angleterre pour faire valoir des rairaisons poliques et autres en faveur du divorce. — Réponse négative et en même temps ferme et digne de Clément VIL— Cromwell, dans une conférence qu'il a avec Réginald Polus, lui prêche le machiavélisme le plus cynique et la complaisance la plus servile pour tous les désirs du prince. — Courageuse attitude de Réginald Polus à l'égard du roi. — Henri VIII, après un premier mouvement de colère, se montre généreux et lui pardonne.
Pendant l'année où AN'olsey avait été disgracié, la politique de l'Angleterre était devenue de plus en plus difficile dans ses relations avec les autres puissances ; jamais Henri VI 11 n'eurait eu un plus grand besoin de
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la coopération de ce ministre si habile et si expérimenté.
Gharles-Quint, tout en gardant sa prépondérance en Italie, avait fait sa paix avec le pape. François P% dont les deux fils étaient toujours gardés comme otages et retenus dans une étroite prison, au nord de TEspagne, ménageait l'empereur pour obtenir leur liberté. Plus près de lui, Henri VIII avait deux ennemis attachés à ses flancs : l'Irlande, encore à demi indépendante et sans cesse soulevée ; l'Ecosse, toujours prête à lui faire la guerre, dès qu'elle trouvait l'occasion favorable.
Mais le roi d'Angleterre oubliait les intérêts de son peuple pour l'intérêt qui l'absorbait tout entier, celui de sa passion. Afin de trouver des appuis à la thèse qu'il voulait faire triompher, il cherchait à tout prix des auxiliaires parmi les principales universités de l'Europe. Il fallait qu'il y fît pénétrer ses ardeurs de polémique, qu'il suscitât des disputes violentes et de bruyantes querelles, il fallait enfin que, pour sa fantaisie, comme disait Wolsey, il remuât le monde théologique et scientifique de la chrétienté tout entière.
C'est en quelque sorte un monde à part où nous entraîne notre sujet ; mais il ne faudrait pas juger, par les tristes scènes que nous allons indiquer ou décrire, ces grandes institutions que l'on appelle les universités.
La corruption et le trouble qu'y portèrent les indignes agents de Henri VIII n'étaient pas l'état normal de ces sanctuaires ordinairement si respectés et si paisibles. Même en ces temps de renaissance où les connaissances humaines semblaient déjà se séculariser, c'est encore au sein de ces corporations du moyen
LES UNIVERSITÉS DE CAMBRIDGE ET d'OXFORD. 377
âge que brillait du plus vif éclat le flambeau des lettres et de la véritable science.
Oxford et Cambridge rivalisaient depuis quelque temps avec les meilleures universités de France et d'Italie ; Henri VIII chercha d'abord à gagner à sa cause ces deux corporations nationales. Mais, c'était le moment de la disgrâce de Wolsey, qui avait tant aimé, tant amélioré l'université d'Oxford. Là, un bon nombre de docteurs et de théologiens qu'il avait protégés se trouvaient par suite même de cet événement, fort mal disposés pour Henri VIII.
Gomme on se méfiait de ces dispositions, la consultation théologique se fit très irrégulièrement : 1° on bannit, contre l'usage, les maîtres ès-arts de toutes les assemblées; 2° le duc de Suffok, ainsi que Gardiner et Fox se trouvèrent présents à toutes les délibérations et ne laissèrent aucune liberté aux docteurs pour énoncer et soutenir leurs opinions ; 3" on emprisonna le savant théologien Holyman et on maltraita deux ou trois de ses confrères qui réclamaient contre la pression que l'on voulait exercer sur eux; 4° les opposants affirmèrent que la décision favorable au roi n'avait pas obtenu la majorité, et qu'on avait apposé clandestinement le sceau de l'Université à une sentence falsifiée ^
A Cambridge 2, la première réunion fut très agitée et se passa en vives discussions, sans qu'on pût rien conclure. On nomma, dans une seconde réunion, vingt-six
1. Noto do D. à la suite du \' volume do Vllistnire d'Angleterre, de Lingard.
2. Suivant Joachim Legrand, ce fut la première Université qui fut consultée. Histoire du divorce, tome I", p. 170, 171 et suiv.
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docteurs ou bacheliers qui se formèrent en commission pour examiner la question de droit. Gn assure qu'il y eut treize voix pour et autant contre, ce qui aurait fait partage : cependant on finit par donner une réponse affirmative, mais cette réponse fut conditionnelle ^
Au surplus, on sentait bien que l'avis des universités étrangères aurait plus de poids auprès de la cour de Piome et même de l'opinion publique que celui des deux universités d'Angleterre, soupçonnées à juste titre d'être influencées par le gouvernement de leur pays. Henri VIII tenait surtout à gagner à la cause de son divorce les diverses facultés de la Sorbonne à Paris, et celles des principales universités de France.
Mais, pour cela, il fallait obtenir l'assentiment de François V ; Henri savait que l'argent manquait à ce prince pour payer la rançon de ses fils et pour acquitter les engagements du traité de Madrid. Pour se le rendre favorable, il ne recula pas devant les plus grands sacrifices.
Le roi d'Angleterre avait entre les mains une magnifique fleur de lis en diamants, qui avait autrefois appartenu à la maison de Bourgogne et que Philippe le Beau, père de Gharles-Quint, avait engagée à Henri VIII pour la somme de SO mille écus. François I" s'était obligé à retirer cette fleur de lis et à payer encore 500 mille écus à l'empereur, pour n'avoir pas accompli certaines conditions du traité de Madrid. Henri VIII remettait gratuitement ces 500 mille écus au roi de
1. La condition que le roi avait exclue de la question, et qui avait été rétablie d'office, était celle-ci : « La dispense ne devait être re- « gardée comme non valide que si la veuVè avait connu son dernier « mari. ;>
POUR LA FAVEUa DES UNIVERSITÉS DE FRANGE. 379
France, ainsi que la fleur de lis ; de plus, il lui prêtait encore 400 mille écus pour parfaire la somme de deux millions d'écus qui devait servir à délivrer les enfants de France de leur longue et dure captivité.
Guillaume du Bellay et Joachim de Vaux, qui étaient alors tous les deux en Angleterre en qualité d'ambassadeurs, étaient chargés de recevoir ces sommes d'argent, de donner les quittances et de passer les contrats ; tous les deux écrivaient sans cesse à leur gouvernement que Henri VIII ne souhaitait rien plus ardemmant que la dissolution de son mariage, et qu'il se plaignait de ce que l'Université de Paris, consultée sur cette question théologique depuis plusieurs mois, n'avait encore rien répondu.
Du Bellay revint en France dans le courant du mois de février 1530 ; il apporta la quittance des 500 mille écus et la fleur de lis en diamants. Il était accompagné de sir Francis Bryant, ami et parent d'Anne de Boleyn, et l'un des favoris de Henri VIII. Tous deux devaient travailler conjointement à faire déclarer l'Université de Paris en faveur de ce prince. Quant à Joachim de Vaux, il resta en Angleterre pendant toute l'année et reçut les 400 mille écus prêtés par Henri à François 1".
Du Bellay, après un court séjour à Blois, passa par Orléans et gagna cette Université à la cause de la dissolution du mariage de la reine Catherine. Mais il devait rencontrer plus de difficultés à emporter les suffrages de la Sorbonne.
Cependant le roi d'Angleterre avait écrit de sa propre main les lettres les plus flatteuses aux docteurs en théologie de cette célèbre faculté. Le maréchal de Montmorency, premier ministre du roi de France, était allé