‹ Catherine d'Aragon et les origines du schisme anglicanChapitre 69 sur 400 · HENRI VJI SONGE A SE REMARIER · texte numérisé non relu

HENRI VJI SONGE A SE REMARIER

ment espagnol et pour lui faire acheter plus cher l'union définitive de Catherine et du prince de Galles.

Peut-être aussi Henri VII se réservait-il l'allégation de cet empêchement dirimant comme un moyen de rompre une alliance matrimoniale qui pouvait cesser de lui

être agréable.

Son projet avait été de se créer par ce nouveau lien avec l'Espagne une grande situation politique en Europe. Mais il atteindrait ce but d'une manière bien plus directe, s'il se mariait lui-même à la reine douairière de Naples, nièce du roi Ferdinand; on sait que ce prince lui-même lui en avait suggéré Tidée.

Pendant qu'il prendrait pied en Espagne par ce mariage, il pourrait faire épousera sa fille Marie quelque grand prince du continent. Sa fille aînée Marguerite était la femme du roi d'Ecosse. Il projetait donc de se créer ainsi une grande position en Europe, et de pouvoir jouer le rôle de médiateur entre tous les princes chrétiens.

Aussi peu de temps après les fiançailles du prince de Galles, au mois d'août 1S04, lorsque le duc d'Estrada repartit pour l'Espagne, il pria ce seigneur de traiter sérieusement avec le roi d'Aragon le mariage dont il avait été question entre lui et la nièce de ce prince. Avant même d'avoir reçu une réponse relative à cette démarche, au mois d'octobre suivant, il dit à Puebla qu'il n'était pas encore bien décidé à se remarier, mais qu'il voudrait avoir à ce sujet l'avis des membres de son conseil; cet avis, comme on le pense bien, ne fut pas défavorable. Cependant, avant de prendre une résolution définitive, il aurait tenu à connaître les traits de la reine douairière de Naples. Il lui aurait même demandé,

AVEC LA REINE DOUAIRIÈRE DE NAPLES. 4o

si cela n'avait pas été inconvenant, de faire faire son portrait sur toile, et de le lui envoyer. 11 aurait promis sur tout cela le secret le plus absolu : « le portrait aurait été placé dans une chambre soigneusement fermée, où personne n'aurait eu accès. » D'un autre côté, il aurait voulu, ce qui semblait difficile, — que la jeune reine ne pût pas se douter à qui le portrait était destiné : « bien entendu que, si elle était laide ou difforme, il ne voudrait d'elle à aucun prix; car il fallait absolument pour les Anglais que la reine eût un bel extérieur^ et qu'elle pût représenter convenablement. »

Puebla ne manqua pas d'informer Ferdinand que le roi d'Angleterre était fort préoccupé de ce nouveau projet d'alliance, qu'il en parlait sans cesse soit en tête à tête, soit dans le conseil privé, quand l'occasion s'en présentait. Il exaltait la bonté qu'avaient eue Ferdinand et Isabelle de lui faire une pareille proposition. On le comblait de joie quand on lui disait que c'était le meilleur mariage qu'il pût faire.

La reine douairière de Naples habitait auprès de sa mère, sœur de Ferdinand, vice-régente du royaume de Valence, et résidant à Valence môme, capitale de ce royaume. Henri VII se décida à envoyer à ces deux princesses trois ambassadeurs : Francis Mascn, James Braybook et John Still. Ils étaient porteurs d'un questionnaire en vingt-quatre articles.

Voici les instructions du roi Henri VII et les ré[)unses faites par les ambassadeurs :

a Après avoir donné aux deux reines les lettres de la princesse de Galles (c'était Catherine qui était censée faire cette démarche à l'insu de son beau-pore), bien noter l'éial dans kqucl on les aura trouvées.

c( Les ambassadeurs sont arrivés à Valence le 22 juin. Le jour suivant, ils ont eu une audience de la reine. Ils ont délivré les lettres de la princesse de Galles; les reines ont fait leurs remerciements avec une contenance grave et imposante.

« Les deux reines ont leur logement distinct; mais elles joignent ensemble leur train de vie, leurs ménages et leurs réceptions dans le palais du roi, et il règne dans leur intérieur un ordre sérieux et sévère.

« 2° Retracer Vélat des deux reines, et noter ce qu elles font cha^ que jour,

« On a répondu d'avance en grande partie à cette question dans l'article précédent. Cependant nous devons ajouter que la reine- mère tient tous les jours son conseil composé d'un certain nombre de seigneurs de l'ordre temporel et de l'ordre spirituel, pour traiter des affaires dont on doit porter la connaissance au roi Ferdinand.

« 3° Noter la manière dont la maison est ordonnée et dont la cour est tenue; la reine a t-elle montré de la discrétion et de la sagesse dans les réponses faites aux ambassadeurs?

« Depuis que la jeune reine est revenue en Espagne, elle et sa mère ont tenu leur cour ensemble. Quand les ambassadeurs ont remis leurs lettres de créance, la vieille reine leur a répondu d'une manière très sage et très noble, et sa fille a parlé à son tour en très peu de mots avec une contenance grave et majestueuse.

« 4° La jeune reine parle-t-elle un autre langage que l'espagnol et l'italien.

« Elle entend parfaitement le latin et le français, mais elle ne leur a pas parlé dans ces deux langues.

« 5° Bien noter son âge, sa taille et les formes de son corps.

« Elle a vingt-sept ans accomplis, mais pas plus : nous n'avons pas bien pu juger de sa taille, car elle porte des pantoufles ou mules, suivant la mode du pays, ce qui pouvait la faire paraître plus petite. Quant aux formes de son corps et au contours de sa tête, on ne les distinguait pas bien, à cause de la grande mantille espagnole dont elle était revêtue.

« 6^ Remarquer son visage, voir s'il est peinl ou non, s'il est gras ou inaigre, rond ou anguleux ; si elle a la physionomie gaie, renfrognée ou mélancolique ; si elle a la mine grave, légère ou pudique.

« Son visage n'est point peint, il a de belles lignes; ses joues sont pleines et rondes; elle a une physionomie aimable, enjouée, non refrognée; son maintien est pudique et modeste; le peu de mots qu'elle a dits était accompagné d'un sourire féminin très agréable, tempéré par une douce gravité.

« 7*^ Quel est soji teint?

a Beau et clair,

« 8° La couleur de ses cheveux?

oc Ils semblent tirer sur le brun.

« 9° Yeux, sourcils, bouche et lèvres ?

« Ses yeux sont gris-brun : ses sourcils sont bruns comme ses cheveux; sa bouche est belle, ses dents blanches et bien rangées; ses lèvres sont rondes, roses et quelque peu épaisses.

« 1 0° Le nez et le front ?

t Le nez est légèrement relevé au milieu et pliant vers le bout (aquilin?). Quant au front, nous n'avons pas bien pu en juger, à cause du voile qui retombait jusque près de ses sourcils.

« 1 P La complexion ?

« Belle, sanguine et plutôt grasse que maigre.

« 12** Les épaules?

« Rondes, pas trop petites, et, en ?omme, de très-bonnes proportions.

« 1 3° Les mai7is ?

a Très belles, rondes et potelées.

0 14" Les doigts?

« Très jolis, petits, longs, et pourtant pas trop efûles.

« \b° Le cou ?

a Plein, gracieux et d'une jolie forme.

« 17° A-t-elle quelques poils au-dessus des lèvres (une moustache) ?

« Non, autant quo nous avons pu le voir.

« 18° A-t-elle parlé avec vivacité ou lentement et a l-on pu s\i~ percevoir si son haleine était douce?

« Nous n'avons pas pu en juger au premier abord; mais ensuite, nous nous sommes rapprochés d'elle autant que les convenances le permettaient, mais nous n'avons senti aucune odeur d'épices, et il nous a semblé que son haleine était agréable.

« 19° Quelle taille a-t-elle?

« Elle ne nous a pas paru hien grande : mais, à raison de la manière dont elle est chaussée et vêtue, et aussi à cause de son embonpoint, elle nous a peut-être semblé plus petite qu'elle ne l'était réellement.

« 20'* S'informer si elle a quelque vice de sang, quelque tache, ou quelque difformité secrète ?

c( 11 est très-difficile de découvrir de tels secrets, que beaucoup de personnes ignorent, mais nous nous sommes adressés confidentiellement au médecin et à l'apothicaire et même au P. Pastorell qui est pour les deux reines une espèce de médecin. Tous nous ont assuré qu'après avoir été nombre d'années à leur service, ils ont acquis la conviction que la santé de la jeune reine était bonne, son sang pur et sa complexion parfaite.

« 2io Est-elle en faveur auprès du roi d'Aragon et lui ressemblet-elle ?

« Il l'aime en effet et la favorise beaucoup; suivant le bruit public déjà répandu en Espagne, Ferdinand d'Aragon s'occupe de la marier avec le roi d'Angleterre; son nez ressemble à celui de Ferdinand et elle a avec lui un air de famille.

« 22° Quel est son régime alimentaire?

c( Elle est bonne mangeuse, et se nourrit de viande deux fois par jour; elle boit très -peu, presque toujours de l'eau légèrement aromatisée; quelquefois, mais rarement un peu d'hypocras.

« 23° S'enquérir de quelque hon peintre pour faire le portrait de la jeune reine, etc.

LA REINE DOUAIRIÈRE REFUSE SON lORTRAlT. 49

a Point de réponse sur cet article.

■ 1k^ S'informer quelle est la valeur de son douaire?

« Nous savons de bonne source que la valeur de son douaire était de 30,000 ducats de rentes assurés en bonnes propriétés par le feu roi de Naples , et la reine-mère avait, de son côté, 40,000 ducats de rentes. Mais leurs propriétés ayant été confisquées par le grand capitaine Gonsalve de Cordoue, le roi Ferdinand leur paie 15 ou 16,000 ducats pour leurs dépenses ^ »

Les ambassadeurs devaient, en arrivant à Valence, engager un jeune peintre à faire le portrait de la reine douairière. Si le premier peintre ne réussissait pas, on devrait en faire venir un autre, jusqu'à ce qu'on eût pu obtenir une parfaite ressemblance.

C'est Catherine qui était censée demander ce portrait; c'est elle qui aurait pris l'initiative de toutes ces démarches ; les ambassadeurs portaient des lettres de cette princesse aux deux reines; c'est d'elle enfin, non d'Henri VII, qu'ils semblaient tenir leur mission.

Mais cette mission échoua complètement. Le talent des artistes espagnols n'eut pas besoin d'être mis à l'épreuve : la jeune reine ne consentit pas à laisser faire son portrait. Elle se déclara, au surplus, tout à fait contraire au projet de mariage qui lui était proposé; sa mère partageait sa répugnance. Ferdinand, consulté par sa sœur et par sa nièce, ne crut pas devoir contrarier leurs sentiments. Lui-môme, aspirant déjà à épouser Germaine Foix, paraissait se rapprocher du roi Louis XII. Or chaque pas qu'il faisait vers la France éloignait de lui l'Angleterre.

Catherine ressentait les contre-coups de cette politique

l. Bergenrolh, Calendar, 1. 1", p. 259, n'> 436.

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