DÉNUMENT CROISSANT DE CATHERINE
Le roi d'Angleterre finit alors par s'apercevoir qu'il devait renoncer à l'espérance d'obtenir de Ferdinand son consentement au mariage d'une femme en proie à une aussi complète démence.
On a vu que la princesse Catherine avait accepté le rôle de négociatrice pour presser le mariage que Henri VII désirait contracter avec Dona Juana. Elle semblait être entrée dans les idées, dans les sentiments de ce vieux monarque; elle avait affecté un grand zèle pour plaider sa cause. Mais il faut bien avouer qu'en agissant ainsi, elle avait eu surtout pour but de se concilier les bonnes grâces du roi d'Angleterre, et d'empêcher qu'il ne rompît le mariage qui avait été convenu entre elle et le second prince de Galles.
Pour ne pas juger trop sévèrement les concessions qu'elle crut devoir faire dans cette circonstance, il faut se rappeler à quelles extrémités elle avait été réduite. Sa pauvreté, on peut même dire sa détresse croissait de jour en jour. Le roi d'Angleterre prétendait que tant que Ferdinand resterait son débiteur, il n'était nullement obligé d'avancer de l'argent à Catherine, môme pour sa nourriture, et elle ressentait amèrement la nécessité où elle était de vivre d'aumônes. A la vérité, son père lui avait envoyé une fois 2,000 ducats. Mais les créanciers et les fournisseurs eurent bien vite fait main basse sur cette somme. Au mois de septembre lo07, sur les plaintes de Catherine elle-même, Henri envoya un mandat de 200 livres à cette princesse, en lui disant que si elle était dans la gêne, c'était la faute de ses domestiques. Rien n'était plus injuste. Car elle ne pouvait leur donner aucune rémunération depuis longtemps, et moins ils recevaient, plus ils la servaient avec
74 CYiNTSME DE HENRI VU ENVERS CATHERINE.
affection et dévouement. A ce moment, Henri n'eut cet éclair de générosité que parce qu'il voulait se rendre la jeune princesse favorable ; c'est moins d'un mois après qu'il lui demanda d'écrire à sa sœur la lettre matrimoniale à laquelle il tenait tant ^.
Ce qui rendait sa situation si précaire, c'est qu'elle ne pouvait espérer la conclusion de son mariage avec Henri, prince de Galles, que quand il aurait atteint sa majorité. Ferdinand lui-même le reconnaissait. Mais comme le prince de Galles commençait à perdre patience, et que son père craignait un mariage clandestin, le jeune prince était rigoureusement surveillé, et il lui était interdit de voir sa fiancée, de converser avec elle, même pendant trois ou quatre mois qu'il demeurait avec elle dans le même palais. Catherine, de son côté, frappée de l'air viril et de la mâle beauté de Henri de Galles qui était devenu un homme fait, un cavalier accompli, irritée peut-être par la défense si dure d'avoir le moindre rapport avec lui, décidée à sortir par cette voie de l'impasse cruelle où elle était enfermée, exprimait à son père le désir qu'elle aurait de voir s'accomplir le mariage. On prétend qu'elle se mit alors à apprendre l'anglais avec ardeur.
Au reste, sa position à la cour de Henri VH devenait tout à fait intolérable. Quand elle se plaignait à ce prince de tous les maux qu'elle avait à endurer, il lui répondait froidement qu'il fallait bien qu'elle souffrît un peu pour que son père fût amené à payer plus tôt la portion de la
1. La lettre où il se vante de chasser tous lesjours et où il expédie le mandat, est du 7 septembre. Celle de Catherine à D. Juana est du 4 octobre suivant.
CONMVEN'CE DE PUEBLA AVEC IIENT.!. iO
dot qu'il devait encore. C'était donc une pression consciente et calculée. Le docteur Puebla, aussi malveillant et aussi dur que le roi, était plus vulgaire encore, plus faux et plus lâche, comme il arrive à des personnes d'un rang inférieur. Il prenait toujours le parti de Henri ; il était toujours prêt à trahir Catherine, et à lui attribuer tous les torts. Il ne se souciait pas plus de défendre sa cause que de soutenir les intérêts de l'Espagne. Henri, ainsi que Puebla, son digne confident, était tour à tour dur ou flatteur à l'égard de la malheureuse princesse^ quand il croyait, par l'un de ces moyens, pouvoir obtenir d'elle quelque chose. Quant à elle, elle pénétrait parfaitement les desseins et la politique du roi ainsi que de l'ambassadeur : elle les méprisait également tous les deux. « Leurs paroles, disait-elle, sont bienveillantes, mais leurs actes sont méchants. »
Cependant elle souffrait moins cruellement de ses propres maux que de la misère de ses serviteurs et de l'impuissance où elle était de la soulager : c'est à cause de cela surtout qu'elle disait être la femme la plus malheureuse de l'Angleterre.
Dans de telles circonstances, la princesse était dans la nécessité de ne pas heurter de front Henri VII, de le ménager et môme d'user avec lui de quelque dissimulation ^ Si un peu de finesse ou de ruse est excusable,
1. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que, malgré son prétendu machiavélisme, Henri VII fut dupe de l'habileté de Ferdinand. — C'est ce que montre très-bien M. Migiiet dans un de ses derniers ouvrages : « Henri Vil, dit-il, ayant déclaré la guerre, Ferdinand lui avait perce suadé de transporter ses troupes à Fontarabio et de les joindre aux « siennes, afin de prendre la Guyenne. Le crédule Henri Vil, sans « rien acquérir pour lui, avait aidé son beuu-père ù s'emparer de la
76 CATHERINE MENACE d'eNTRER DANS UN COUVENT.
c'est quand toute autre arme nous manque pour nous défendre contre la force qui nous opprime. Or telle était la situation où se trouvait l'infortunée Catherine.
Au surplus, elle déclare à son père qu'elle saurait résister si on lui demandait quelque chose de contraire à sa dignité. « Je suis, dit-elle, respectueuse et soumise, « mais je ne saurais oublier que je suis la fille du roi « d'Espagne. Plutôt que de dévier de la bonne route, « j'aimerais mieux mourir. »
Quelquefois, cependant, elle est comme à bout de forces, et son énergie semble lui faire défaut. Elle a ses moments d'abattement profond et elle menace assez clairement Ferdinand « d'abandonner la partie, et de « consacrer le reste de^es jours au service de Dieu^ si « on ne trouve pas le moyen de l'arracher bientôt à de « si intolérables humiliations. »
La princesse de Galles se sentait d'ailleurs isolée et sans appui ; elle demandait qu'on envoyât à Londres un ambassadeur à qui elle pût dire sans crainte « d'honnêtes paroles, » c'est-à-dire, à qui elle pût parler librement et en toute franchise. Or elle ne pouvait pas le faire avec Puebla ni même avec le duc d'Estrada. Elle aurait voulu voir revenir en Angleterre D. Pedro de Ayala; à son défaut, elle désirait et désignait, comme ambassadeur d'Espagne, Fuensalida, commandeur de Membrilla.
D. Pedro fut obligé de refuser à cause du mauvais état de sa santé. C'est donc Fuensalida qui fut envoyé et qui s'empressa d'accepter cette mission. En même temps la maison de banque de Grimaldi, à Londres, se charte Navarre sur Jean d'Albret et à compléter ainsi vers les Pyrénées la <^ frontière espagnole. » Rivalités de François P'" et Charles-Quint, par M. Mignet, tome pr, p. 49 (Paris, Didier, 1875).