DEUXIÈME PARTIE
Catherine passa toute la journée du dimanche dans une inquiétude cruelle. I lui semblait que chacun connaissait son secret, et, quand on lui adressait la parole, elle tressaillait soudain et ne répondait pas. Ses maîtresses, la voyant agitée, l’entouraient et l’entretenaient longuement du bonheur qu'elle allait goûter lorsqu’elle aurait pris l’habit de novice. Elles affirmaient que la supérieure lui donnerait la tâche la plus agréable : — Vous serez chargée de
l'entretien de la chapelle, — disait l’une. — Vous aurez la garde des provisions de bouche du couvent, — disait l’autre. — Cela n’est pas fatigant et n'abime pas les mains. — Catherine, alors, balbutiait un remerciment:; elle avait envie de pleurer, de démander pardon ; elle priait qu'on l'excusât de ne pas parler, parce qu’elle était soulfrante; enfin, elle voulait aller trouver Juliette pour se confesser à elle ; mais, par malheur, Juliette était sortie ce jour-là.
Elle mangea peu au goûter, à quatre heures, et, pendant la récréation, elle se promenait dans la cour, tantôt rêveuse, tantôt impatiente, évitant ses compagnes et s'arrêtant, comme hébétée, devant les plus petites qui jouaient dans la neige et se battaient joyeusement en poussant des cris. Gomme elle passait devant l’étable, elle rencontra le regard de la paysanne, sa complice, et elle détourna la tête aussitôt. Enfin, tout le monde rentra en classe et on alluma les lampes. La maîtresse, assise sur son estrade, se mit à lire à haute voix la lecon d’évangile, et chacune des orphelines
répétait de mémoire après elle le verset qu'elle avait lu. Mais Catherine écoutait sans rien comprendre. Une fois cependant elle entendit la maîtresse prononcer ces paroles :
« Îl n'y a rien de caché qui ne doive être « découvert, ni rien de secret qui ne doive pa- « raître publiquement. »
Cette phrase la fit horriblement tressaillir. Pendant que ses compagnes l’épelaient, les unes après les autres, il lui semblait qu'une voix d'en haut lui donnait vingt fois de suite le même avertissement. Enfin, elle murmura le verset à son tour, mais avec tant de trouble que personne ne le comprit.
La demie après six heures sonna à la grande horloge, et, à partir de ce moment, Catherine compta les minutes. La leçon continuait toujours. Aux trois quarts, il lui prit un tel tremblement qu’elle fut sur le point de défaillir. Chaque seconde, en s’écoulant, lui apportait une torture nouvelle. Tout à coup la grosse
cloche ébranlée à tour de bras annonça le Salut. Catherine se leva en sursaut, comme une folle, et retomba pâmée sur son banc.
Cependant les orphelines étaient debout au milieu de la classe, chacune avec son livre de prières sous le bras, et une sœur leur présentait à tour de rôle l’étroit manteau de mérinos noir dans lequel elles s'enveloppaient. La maitresse les ayant fait mettre en rang, elles sortirent de la salle, deux par deux, pour entrer dans la longue galerie vitrée qui conduit à la chapelle. Catherine allait machinalement avec les autres, toute pâle, ne sachant quel prétexte inventer pour s'échapper. Quand la petite procession fut arrivée au bout de la galerie, la maîtresse qui marchait en tête s'arrêta pour voir défiler les vingt jeunes filles. — Qu’avezvous donc, ma chère enfant? — dit-elle à Catherine qui se traînait, la tête basse. — Je me sens bien mal à l'aise, — répondit Catherine d'une voix sourde; puis elle ajouta: — Ne
pourriez-vous m'exempter du Salut... je vou- drais me mettre au lit. — Allez, mon enfant, — fit la religieuse d’un air affable. Catherine,
quittant aussitôt son rang, revint lentement sur ses pas, et, au bout d’une demi- minute, elle entendit la porte qui retombait derrière elle. Alors elle retourna la tête et elle vit qu’elle était seule.
Une petite lampe descendant du plafond de la galerie éclairait vaguement le centre et laissait les deux extrémités dans la pénombre.
Mais par les hautes fenêtres, on voyait une large lune rouler dans le ciel sur un fond velouté criblé d'étoiles. Catherine s’approcha de la porte en tremblant, l’ouvrit avec précaution et se trouva dans le jardin, cachée par l’ombre du mur. Il faisait un froid très-sec, et le vent secouait les arbres dépouillés, dans le lointain, sur un vaste champ de neige. Elle resta d’abord quelque temps à la même place, le dos au mur, regardant les fenêtres éclairées de l'immense maison, en se demandant si on ne pouvait pas la voi; mais toutes les fenêtres étaient fermées, et les silhouettes des pensionnaires qui passaient devant, en longues files, pour se rendre à la chapelle, se projetaient sur les vitres. Quand elles furent toutes passées, Catherine
Es ,
poussa un grand soupir et fit quelques pas en avant. Puis elle s'arrêta soudain, pétrifiée, en entendant les chants de l'orgue qui venaient jusqu’à elle, à travers les murs, lents et majestueux, comme pour mieux lui serrer le cœur.
Toute sa jeunesse pure et tranquille, presque sainte, lui apparut en un moment, évoquée par ce chant céleste, -et elle resta là, à l'écouter, écrasée comme un condamné qui entend lire à haute voix son arrêt de mort.
Tout à coup elle releva la tête. La pensée de celui qui l’attendait l’assaillit, et elle se rappela enfin la menace qu'il lui avait faite. Alors elle se tordit les mains, puis, se déterminant avec désespoir, elle fit un grand signe de croix, et, prenant son élan, elle s’élança à toutes jambes, à travers les arbres et l'herbe glacée, dans la direction du verger, au fond duquel était la grotte de Saint-Antoine. |
En chemin, elle laissa tomber son livre de messe. Elle hésita d'abord, revint sur ses pas, l'aperçut sur la neige, sauta dessus et le mit
dans sa poche. Puis elle reprit sa course; mais, en approchant de la grotte, elle vit de loin, à la clarté de la lune, la statue du saint assise à terre, avec son grand capuchon dans le dos, et, quoiqu'elle la connût bien , cette statue lui fit peur. Son cœur battait à grands coups, et elle n'osait plus avancer. C’est alors qu'une voix assourdie, partant de la plate-forme lui cria : — Pressez-vous ! — Aussitôt elle reconnut le comte à cheval sur le mur. Il était temps! Accablée par le froid, l’essoufflement et la terreur, elle tendit les bras vers lui et se laissa glisser sur les genoux.
— Ne vous arrêtez pas ! — criait le comte, — montez vite! montez ici! — C'étaient les premières paroles qu'il lui eût jamais adressées. Elle se souleva, se traîna et voulut ouvrir la porte qui fermait l'entrée de l'escalier de bûchettes ; mais cette porte résistait, et Catherine la secouait en vain de ses mains roidies. Le comte alors descendit en courant de la plateforme, fit garer Catherine, enfonça la porte à coups de pied, puis, se hâtant, et la tirant par le bras, il amena à lui jusqu'au haut du
mur la malheureuse enfant plus morte que vive.
Là, sans lui dire un mot, toujours pressé et déjà un peu inquiet, malgré le silence profond qui planait sur le couvent et la campagne, äl enjamba le mur, se pendit par les mains et tomba sur la route. Catherine, assise à la place qu'il venait de quitter, étouffant, ne parlait pas non plus, claquait des dents et le regardait faire.— Au-dessous d’elle, quatre chevaux sellés piaffaient dans la neige, tenus en bride par un homme. Le chemin courait devant eux, parallèle au parc; au delà, il y avait un grand fossé, et, sur l’autre bord du fossé, les arbres noirs du bois frissonnaient, traversés par les rayons de la lune. Le comte cependant enlevait son manteau et le développait par terre au pied du mur. — Que voulez-vous que je fasse ? — lui dit Catherine. — Sautez! — répondit le comte. Mais ce manteau noir étendu sur la neige lui faisait l'effet d’un grand trou. Elle n’osait se précipiter. Elle disait : — J'ai peur. — Lui l’encourageait avec des paroles brèves et des gestes d'impatience. Ses manières étaient brusques,
sa voix saccadée. — Sautez donc, au nom de Dieu! — Jui criait-il. Catherine hésitait, regardait au loin les toits de son couvent silencieux et pleurait. — Je ne peux pas, — bégayaitelle. — Si! si! courage! — Elle se cramponna au faite du mur et passa ses pieds du côté de la route. Le comte Iw tendit les mains : — Sautez dans mes bras! — lui dit-il. Elle sauta en fermant les yeux, ou plutôt se laissa tomber. Avec un mouvement furieux 1l la serra sur son cœur. |
Aussitôt l’homme qui tenait les chevaux s’avança, et le comte de Goyck, enlevant Catherine par la taille, la mit en selle, lui passa aux jambes des bottes molles, l'enveloppa rapidement d’une pelisse de fourrure et la coiffa d’un chapeau de feutre. Ce fut l'affaire d’une minute. Elle avait déjà pris les brides machinalement et son cheval marchait sur la route. Le comte la rejoignit sur-le-champ avec son compagnon. À l'angle du mur, un troisième personnage qui faisait le guet enfourcha le cheval libre. Ils entrèrent alors tous quatre sous le bois, s’enveloppant de leur mieux dans leurs
manteaux sombres. Le quart après sept heures sonnait à l'horloge de la chapelle. Personne ne les avait vus ni arriver ni partir, et le vent, en se traînant à travers les arbres, couvrait le bruit de leurs pas. \
Le chemin qu'ils suivaient était un chemin de traverse. Un des hommes d’escorte allait devant, puis le comte de Goyck et Catherine s’avançaient ensemble, et le quatrième cavalier fermait la marche. Les chevaux avaient pris le grand trot, enfonçant dans la neige, et personne ne disait mot. Catherine, frissonnant de peur encore plus que de froid, incapable de penser, se sentait défaillir. Le souffle lui manquait et ses mains lâchaient les brides. Mais le comte, déjà rassuré, commençait à s'amuser de l’originalité de son aventure. — Ces choses-là n’arrivent plus à personne! — se disait-il en bondissant sur sa selle, et il riait tout bas dans sa
moustache en se baissant pour éviter les branches qui lui barraient la route. Il lui semblait, en ce moment, qu'il était un de ces grands vauriens du siècle passé, maîtres en l’art des gaietés fortes, qui faisaient servir le monde entier à leurs plaisirs, et choisissaient précisément les entreprises les plus difficiles pour en triompher. Tantôt il voulait ralentir le pas des chevaux, afin de montrer à Catherine combien il était calme dans cette forêt glacée et solitaire ; tantôt il songeait à les exciter, pour arriver plus vite, etavancer de quelques minutes les instants heureux qu’il se promettait, Attentif cependant, il se tenait auprès d'elle, lui donnant des conseils pour diriger sa monture, et se jetant aux brides dès qu'il voyait l'enfant trop rudement secouée. — Courage, ma petite amie! — lui disait-1l, — nous arriverons bientôt. Cela n’estil pas charmant de voyager ainsi, quand on a deux hommes dévoués pour escorte ? — Et par les chemins à peine frayés, noyés dans l'ombre, par les carrefours en plein éclairés, à travers les halliers, à travers les chênes qui développaient autour d’eux, en circulant, de pittoresques colonnades , il poussait bravement son
cheval qui se cabrait, sautait et ronflait de colère en mâchant son mors.
Tout à coup, — il y avait peut-être dix minutes qu'ils couraient, en laissant sur la gauche la ville de Bruxelles,— une plainte lamentable traversa les airs et les fit tressaillir. —C’est le tocsin du couvent !—dit Catherine. —On signale ma fuite ! mon Dieu ! que vais-je devenir ! — À ces mots, bien qu'il ne comprit qu’à demi, le comte de Goyck eut peur.— Au galop! — criat-il, et fouaillant le cheval de Catherine, il lui fit faire un bond énorme et partit à sa suite à fond de train, en jurant comme un possédé.
Mais les chemins étaient encombrés de neige, et les quatre chevaux glissant faisaient à chaque bond de grands écarts, s’éclaboussaiertt les uns les autres et aveuglaient les cavaliers. Le cheval qui tenait la tête, trop rudement poussé s'emporta, et le comte de jurer de plus belle. — Arrêtez! — faisait Catherine, —je n’en puis plus, arrêtez ! — Mais le tocsin sonnait toujours, et déjà des lanternes dansaient à travers les bois aux mains des paysans qui couraient, s’appelaient et criaient au feu, croyant que le
couvent brüûlait, pour agiter ainsi sa cloche. — En avant! mille démons !—hurlait le comte.— Ils ne nous auront pas ! —- Arrêtez ! mais arrêtez donc! — répétait Catherine. — Non! en avant! quand nous devrions nous casser les reins ! —Et, levant sa cravache, le comte hors de lui fouetta de nouveau lé cheval de Catherine qui, se dressant sur les jarrets, sauta de côté et désarconna l'enfant.
Elle s’'évanouit sur le coup. Quand elle revint à elle, elle était couchée sur son manteau, au pied d’un arbre, et les trois hommes à genoux s’empressaient pour la ranimer. L'un deux lui frottait les tempes, un autre lui tapait dans les mains, le troisième lui appuyait contre les dents une gourde pleine d'eau-de-vie. On ne voyait plus de lumières sous le bois, et les quatre chevaux attachés ensemble, s’enlevant en noir sur le fond de neige, restaient immobiles comme s'ils eussent été gelés. Mais le comte ne se privait pas de jurer tout en tapant les mains de Catherine. — Triples brutes! — disait-il à ses domestiques, — ne pouviez-vous choisir un cheval moins rétif! Faudra-t-1l que je veille à
tout, maintenant ? Allons! flanquez-moi la paix ! Par les cinq cent mille tonnerres du ciel, si elle est morte, je vous étripe tous les deux !
— Si monsieur le comte avait suivi mon conseil, — répondit timidement l’un des deux hommes, — tout cela ne serait pas arrivé. Il valait bien mieux prendre une voiture...
— Canaille! —- criait le comte, — avec ta voiture d'enfer, pouvions-nous éviter le village et suivre les chemins de traverse ? Ces damnés paysans ne nous auralent-ils pas reconnus ?
Tais-toi, ou je te coupe les yeux à coups de cravache.
Catherine cependant se dressait entre eux sur les mains, car elle entendait encore cette cloche terrible qui la rendait folle. Son timbre était comme étouffé maintenant, mais toujours distinct. — Je me sens mieux, — dit-elle aussitôt en bégayant, — calmez-vous ; ne jurez plus; remontons à cheval. — Le comte alors lui fit faire quelques pas en lui adressant de bonnes paroles. — Pauvre petite chérie, —lui disait-il,
— vous devez avoir eu bien peur. Mais ce ne sera rien. Pouvez-vous marcher ? Essayez. Un peu de courage.
— J'ai bien froid, — murmurait Catherine en grelottant.
— Eh bien, buvez un coup d’eau-de-vie.
Elle but une gorgée; le comte la mit en selle, et les chevaux repartirent au galop à travers les arbres. Bien en prit à Catherine d’être bonne écuyère! Cependant elle se plaignait toujours du froid qui l'empêchait de respirer. Au bout d'une heure,‘ils débouchèrent au pas sur une grande route. Catherine se tenait ployée en deux dans sa pelisse, et, cramponnée des deux mains au crochet de la selle, la tête basse, elle se laissait aller machinalement. À peine avaitelle quitté le couvent, et déjà elle réfléchissait péniblement aux incidents de sa fuite. Elle qui, jusqu'alors, avait été habituée au langage doux et bienveillant des religieuses, elle était stupéfaite d'entendre celui qu’elle aimait jurer, menacer, et, brusque, impétueux, le geste et le
verbe hautains, s’emporter au moindre mot que prononçaient ses serviteurs. Comme il y avait loin déjà de cette réalité à son rêve de jeune fille !
Le comte cependant levait les épaules en la voyant si accablée. Enfin il eut pitié d'elle. Il lui prit la main dans la sienne et la serra étroitement. — Quand donc arriverons-nous ? — dit alors Catherine. — Me menez-vous à Bruges, chez ma grand’mère ? — A ces mots, le comte se mit à rire, puis, voyant que Catherine pleurait, il lui jeta le bras à la taille et l’embrassa sur les yeux. Elle se laissait faire innocemment, comme s'il eût été son père. — Ne craignez rien, mon adorable mignonne, — lui dit-il, — iln’y a plus le moindre danger. Dans une heure, nous serons chez moi, ou plutôt chez vous. Redressez-vous maintenant. Poussez votre cheval, toute seule, comme une grande fille. Et cachez bien votre maudite robe, surtout!
Puis, toujours en riant, il lança sa monture, entraînant celles de Catherine et de ses deux compagnons. Une heure après, ils quittaient
tous la grande route pour entrer dans une longue avenue de peupliers, au bout de laquelle les fenêtres d’une grande maison flamboyaient du haut en bas. — Nous sommes arrivés, — dit joyeusement le comte. — Allons, ma chère, encore un petit temps de galop!
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Le château de Goyck, bâti en briques et fianqué de deux ailes, s'élevait au milieu des bois. Une vaste cour le précédait, barrée par une grille de fer, et, de chaque côté, s’ouvraient les portes des écuries et des remises, avec les logements des domestiques et des jardiniers. A peine l’arrivée du maître eut-elle été signalée par un coup de cloche, que les palefreniers s’élançèrent aux brides des chevaux, et Catherine, soulevée dans les bras du comte, mit pied à terre sur la première marche du perron. Elle était tellement abattue, et le froid lui avait si bien roidi les membres, qu'elle ne pouvait parler ni marcher. Le comte la soutint donc sous les bras pour lui faire traverser le vestibule,
mais quand elle entendit ronfler le grand poële chargé de coke, elle se précipita devant, à genoux, tendant les mains, et, malgré tout ce qu'on pût lui dire, elle ne voulut pas bouger de là avant d’être réchauffée. En vain le comte, contrarié, assura-t-il qu'elle se chaufferait bien mieux dans sa chambre; elle refusa de rien entendre, et on fut obligé d'approcher une banquette pour la forcer de s'asseoir. Des laquais en grande livrée, chaussés de bas de soie et les cheveux poudrés, l’entouraient respectueusement, sans rien dire. Elle s’inclina en les voyant, émerveillée de leur air grave et de leur splendeur. Puis, apercevant une femme en bonnet portant un tablier de soie noire, elle poussa un cri de surprise, car elle reconnut en elle cette dame qui, l’avant-veille, visitant le couvent de la Genette avec la sœur trésorière, s’extasiait si bien devant sa beauté.
Le comte la lui présenta comme sa femme de chambre, lui dit qu’elle se.nommait Virginie et lui recommanda de suivre tous ses conseils. Les laquais s'étaient éloignés. Virginie, faisant une grande révérence, attesta le ciel qu'elle
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servirait sa jeune maitresse fidèlement. Catherine consentit enfin à quitter le vestibule. Le comte la conduisit vers un large escalier de pierre, très-éclairé, bordé de caisses d’arbustes et couvert d'un tapis qui craquait sous les pas. Sur le palier du premier étage, elle s'arrêta un instant pour regarder de grands tableaux de chasse, puis, toujours à la suite du comte, elle entra dans une salle immense où flambait un feu énorme dans une cheminée de marbre vert, jetant de vives clartés sur une table servie où se dressaient des candélabres d’or, de larges bassins d'argent et de grosses touffes de fleurs dans des coupes de porcelaine.
Catherine resta quelque temps immobile sur le seuil de cette salle, enveloppée dans sa pelisse d'emprunt, avec ses bottes mouillées, sa robe grossière souillée de fange, ses cheveux dénoués ruisselant sur ses épaules, ses joues rougies ; et elle ne sut d'abord ni où elle était, ni qui elle était maintenant elle-même, tant ce qu'elle voyait lui causait d'étonnement. De bonnes et tièdes odeurs s’exhalaient de la table couverte d'une nappe éblouissante, des tentures
de velours pendaient toutes droites devant les portes, de larges glaces reluisaient partout, se - faisant face et prolongeant la salle, avec ses lustres, en des lointains infinis et lumineux, et le comte, la tête baissée, immobile et muet comme Catherine, l'épiait du coin de l'œil et jouissait de sa stupeur.
Enfin, illui prit la main et rompit le charme qui l’enchantait en lui parlant de sa voix railleuse. La traitant cérémonieusement, comme si elle eût été chez lui en visite, il lui dit qu'il n’osait la prier de se mettre à table avant d'’avoir réparé le désordre de sa toilette. Virginie, s’avançant alors, s’inclina pour s’excuser de passer devant sa maîtresse et la conduisit dans son appartement.
Là, une nouvelle surprise attendait Catherine. Elle qui n'avait jamais rien imaginé de plus luxueux que la chapelle de son couvent, elle poussa un cri d’admiration devant les somptuosités qui s’étalaient sous ses regards. Tous les meubles de sa chambre, en bois de citron-
nier, étaient couverts de soie bleu de ciel brodée de bouquets blancs. Un épais tapis du même ton s'étendait sur le parquet, et, au-dessus du lit large et très-bas, pendaient de longs rideaux dont les plis souples semblaient un mélange d’azur et de neige. Des bougies échafaudées sur des branches de métal contre les panneaux blancs rehaussés de filets bleus éclairaient cette chambre attiédie, où chantait un bon feu dans un âtre de cuivre ; des miroirs éclatants s’inclinaient devant les murs; une énorme pendule émaillée, de beaux vases du Japon, des torchères en fouillis pareilles à des broussailles d’ors amoncelaientsurla cheminée, avec des écrins de velours où pétillaient les étincelles des pierres précieuses; et la lampe en cristal de Bohème qui descendait du plafond au bout d’un ruban d'argent, renvoyait sur ce plafond une grande tache rose.
Virginie cependant ne restait pas inactive.
Tandis que Catherine ébahie regardait tout autour d'elle, elle la déshabillait prestement, en personne adroite, puis la faisait asseoir sur une causeuse, devant le feu, et relevait avec deux
coups de peigne ses cheveux blonds sur son front pur. Catherine, écrasée de fatigue, se laissa faire d’abord machinalement. Mais quand elle vit cette femme à genoux qui lui passait aux jambes des bas de soie, elle devint toute rouge et se défendit avec vigueur. — Je ne suis pas habituée à cela, — lui dit-elle. — Oh!
mais vous n'êtes plus au couvent, Mademoiselle { —répondit l'autre, et la forçant doucement, elle acheva de la chausser en lui mettant aux pieds des souliers de satin blanc brodés de passequilles d’or.
Catherine, qui se souvenait avoir vu des broderies toutes semblables sur les chasubles des prêtres, s'accoudant gentimentsur ses genoux, regardait ses pieds qui lui semblaïent alors merveilleusement beaux, et Virginie; aussi surprise qu’elle, admirait ses épaules-nues dont la chair lisse et satinée reluisait comme de l'ivoire. En relevant la tête, Catherine rencontra son regard, rougit encore et dit, d'un air un peu mécontent, qu’elle voulait s'habiller seule. Mais Virginie ne l'écoutait pas. Ouvrant une grande corbeille d’écaille posée sur une table, elle en tira une robede
taffetas rose, et, la faisant danser dans sa main, elle s’approcha de sa jeune maîtresse, qui venait de changer de linge derrière un paravent, lui passa cette robe par-dessus la tête et la lui agrafa à la taille. En un clin d'œil, elle tira les bracelets des écrins et les Lui ferma sur les bras, puis elle accrocha à ses oreilles de gros boutons de diamant et lui jeta au cou un collier de perles fines. Catherine essoufllée, étoufant de plaisir, la regardait faire. Enfin, Virginie, la prenant délicatement par le bout des doigts, la conduisit cérémonieusement, en riant d'un air malin, devant une large glace plaquée sur un panneau et descendant au ras du sol. Là, Catherine se retourna, et croyant voir une apparition, elle frappa dans ses mains et fit trois pas en arrière.
Cependant elle se rapprocha. Sesépaules blanches et fermes, décolletées, se soulevaient doucement, avec des reflets, dans la carrure de son corsage de taffetas, à chaque aspiration de son haleine. Sa tête mignonne resplendissait audessus, tirant un éclat inouï de l’étonnement de ses yeux, de la souplesse de ses cheveux
relevés, des boutons de diamant qui frôlaient ses joues et du collier de perles qui frissonnait sur sa poitrine. Sa robe courte par devant, et bridant un peu sur la taille, découvrait ses petits pieds, et elle s’en allait très-loin par derrière, s’étalantsur le tapis bleu, comme la queue. d’un paon qui se tient debout au soleil. Jamais Catherine n'avait rien rêvé de plus jeune, de plus gracieux et de plus beau que cette femme qui la regardait dans la glace, les mains jointes, avec une expression douce et candide. Et cette femme c'était elle-même.
Mais Virginie ne lui laissa pas le temps de s’admirer. Un quart d'heure ne s'était pas écoulé depuis qu'elle l'avait conduite dans sa chambre; elle ne l’en pressa pas moins pour rentrer dans la salle à manger. En chemin Catherine s’arrêtait, pour regarder sérieusement, par-dessus son épaule nue, sa robe qui bruissait derrière elle, et elle portait ses mains à son cou, à chaque pas, pour toucher son collier qui lui semblait lourd. Le comte l'attendait déjà, debout, les jambes écartées, en habit noir, se chauffant au feu. I1 vint à elle dès
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qu'il l’aperçut, et sourit de plaisir dela trouver plus belle encore qu'il ne se l'était figuré. Il la prit gravement par la main, la fit asseoir à table, en face de lui, sourit encore et dit aux domestiques qui se tenaient autour d'eux : — Servez-nous.
Catherine mangea peu et ne dit mot. Une idée fixe l'accablait, de plus en plus tenace et pesante : l’idée qu’elle faisait un rêve, que tout cela ne lui arrivait pas réellement ou, au moins, qu’elle n’était plus Catherine. Un moment, elle se crut folle et eut envie de se sauver, n’importe où, pour se débarrasser de la pensée qui l’obsédait et lui faisait mal. Pour cette enfant naïve, en effet, qui venait de passer si brusquement de la salle d'étude des orphelines de la Genette au château du comte de Goyck, il y avait de quoi perdre la tête. Craignant de trop montrer sa gaucherie dontelle avait conscience, embarrassée par la quantité d’ustensiles inconnus qui entouraient son assiette, gênée par l'air sérieux des laquais qui lui nommaient les vins et les plats à voix basse, intimidée par la nudité de ses épaules et de ses bras, et surtout par
l'attitude du comte qui, tout en cherchant à la rassurer, la dévorait des yeux, elle s’agitaitsur son siége, buvait au hasard des vins délicats qui lui caressaient la langue, puis se sentant étourdir, elle s’étonnait, posait son verre vide devant elle, et répondait tout de travers aux parolés mielleuses que lui adressait Virginie, debout auprès de sa chaise, comme aux compliments que lui faisait son hôte sur sa bonne mine.
Cependant, au dessert, sa pensée redevint très-nette dans son esprit. Ce fut prompt comme un éclair. Elle compara le luxe écrasant qui l’entourait à la simplicité de la petite maison de Bruges où elle s'était figuré qu'elle vivrait avec son bien-aimé, si tranquillement, près de sa grand’mère, et, sans qu'elle sût pourquoi, cette comparaison lui serra le cœur. Les larmes lui partirent des yeux et elle sé renversà sur sa chaise.
Le comte eut l’air contrarié. Il s'était promis autre chose. Virginie le regardait avec intelligence comme pour lui demander ses ordres.
Il hésita un peu, soupira et lui fit enfin un signe de tête négatif. Puis, se levant, il essaya de consoler Catherine, disant qu’elle était fatiguée, qu'il n'y paraîtrait plus le lendemain et qu’il lui fallait aller dormir tout de suite. Catherine le remercia, et suivit docilement Virginie. Il les accompagna jusqu'à la porte de la chambre. Là, Catherine, n’osant lever les yeux sur lui, lui présenta machinalement son front, comme elle faisait souvent à sa maîtresse avant de monter au dortoir.—Bonsoir, mon bon ami,— lui dit-elle. Le comte eut assez de délicatesse pour mettre un baiser tranquille sur son front.
À peine Catherine fut-elle couchée, que Virginie souflla les bougies, attisa le feu et baïssa la lampe à demi pour que la clarté ne l’empèchât pas de dormir. Elle étendit soigneusement le couvre-pied de soie sur le lit, rangea quelques meubles en passantet se retira enfin en disant : — Bonne nuit, Mademoiselle. — Catherine ne répondit pas parce qu’elle faisait sa prière. Quand elle se vit enfin seule dans cette belle chambre, elle laissa sa tête s’enfoncer dans ses oreillers bordés de dentelles, et essaya de pas-
ser en revue tous les événements de la soirée ; mais elle était trop fatiguée pour penser. Les préparatifs de son mariage lui semblaient étranges et bien hâtés, mais elle se dit que c'était peut-être l'usage chez les gens riches.
Le lendemain elle s’éveilla de bonne heure, comme elle en avait l’habitude au couvent, et, en ouvrant les paupières, elle vit le comte de Goyck assis sur un coussin, les bras et la tête appuyés au pied de son lit. Il se leva pour l'embrasser, mais effrayée de sa présence, elle se dressa en sursaut, tendit les bras pour l’écarter et promena un regard de stupeur autour d’elle. La veille au soir, subitement éblouie par le luxe qui, pour la première fois, enchantait ses yeux, elle s'était abandonnée en enfant à ses impressions nouvelles ; mais maintenant, tous les périls de sa situation lui revinrent en même temps dans la mémoire, et, accablée par le sentiment profond de sa faute, elle se mit à san-
gloter. En vain le comte essaya-t-il de sécher ses larmes. Elle redemandait ses maitresses , s’accusait d’indignité, appelait les punitions et se débattait en levant ses petites mains au-dessus de sa tête. — Tout le monde était si bon pour moi! — disait-eile. — Quand j'ai été abandonnée par ma famille, on ne m'a pas renvoyée, et moi, voilà que je me suis enfuie comme une ingrate ! Que penseront la supérieure, Juliette, sa mère et mes compagnes ?
Elles doivent me croire morte! Ah! j'auraïs bien mieux fait de mourir que de me sauver!
Le comte était stupéfait devant cette naïve douleur. Cependant, s’asseyant au pied du lit, il prenait les mains de Catherine et les baisait ; puis, voyant qu'elle pleurait toujours, la traitant en petite fille, 1l Lui promettait de la mener promener en voiture, de lui donner de belles toilettes et des bijoux. 11 lui offrit même une poupée pour la distraire. x
— Ne n'aimez-vous donc plus ? -— ur disait-1].
— Mes maîtresses auront du chagrin ! —
répétait Catherine. — Ma grand’ maman sera désolée. Ah! j'ai fait de la peine à mes maitresses ! Dans quelle inquiétude elles doivent être !
— Mais, au nom du ciel ! calmez-vous. Elles se rassureront, vos maîtresses. Nous leur écrirons nous-mêmes, quand le moment sera venu de le faire sans danger.
— Non. Je veux retourner à mon couvent pour qu'on me mette en pénitence.
— Ah! c’est trop fort! — s’écria le comte en se levant. — Vit-on jamais un tel caprice ?
— (a m'est égal ! — répondit Catherine, car toute la mutinerie de son caractère s'était subitement réveillée avec ses remords.
Le comte sonna Virginie, et, plus mécontent encore que la veille, 1l s’en alla dans sa chambre en se disant :—Dans quel guëêpier me suisje mis!
Il ne croyait pas si bien dire. L'innocence, pour ceux qui veulent s’y frotter, a moins de roses que d’épines, et le comte de Goyck devait payer chèrement la découverte de cette petite vérité. Catherine fut littéralement haïssable pendant quatre jours. Elle ne cessait de pleurer, jetait par terre ses bijoux, foulait aux pieds ses belles robes, appelait ses maîtresses et sa grand'mère, se mettait à genoux, récitait ses prières, demandait pardon à Dieu, et, pour se punir elle-même de sa faute, s'entêtait à se vêtir de l’affreux costume d’orpheline qui lui déplaisait tant jadis. Le comte avait beau s’enrouer à lui faire les raisonnements les plus spirituels pour la convaincre, elle semblait ne
pas l'entendre, car elle ne sourcillait pas. Si elle se promenait avec lui dans le parc, elle disait qu’elle avait froid, et s’il la conduisait dans la serre chaude pour lui faire admirer ses plantes rares, elle se plaignait d’étouffer. A table, elle mangeait du bout des lèvres et ne buvait plus que de l’eau. Enfin elle s’enfermait dans sa chambre, ne voulant pas que Virginie assistât à sa toilette. Cela la choquait étrangement, cette pensionnaire effarouchée, qu'une femme regardât ses épaules. Le comte, —comme il arrive presque toujours dans la vie, — se voyait donc puni par son propre vice.
Fatigué du commerce des femmes faciles, il apprenait à ses dépens que les difficiles sont toutes environnées de suprèmes inconvénients,
Il fallut qu'il se fâchât et que Virginie prit sa plus grosse voix de commère pour mater la rebelle. Elle mit au feu la robe d’orpheline, elle enleva la clef de la chambre, et Catherine fut bien alors obligée d’endurer ses soins et de s'habiller convenablement. Le comte cacha ses bijoux pour les lui faire désirer. Il l’empêcha de sortir afin qu'elle pût apprécier les plaisirs de
la promenade, et, chaque matin, il vint lui débiter, de son air le plus sérieux, un long discours sür la tristesse de la vie religieuse. Catherine réfléchit enfin, la crainte du noviciat la reprit, et, se sentant dans son tort, elle promit d’être plus sage et de ne plus penser à son couvent, avouant que maintenant, quand même on la laisserait libre, elle ne pourrait revoir, sans mourir de honte, l'asile d’où elle s'était enfuie. Mais ce fut là tout ce qu'on put tirer d'elle, et le comte qui lui faisait peur et qu'elle traitait comme un fou lorsqu'il voulait l’'embrasser de trop près, exaspéré de son ignorance, allait essayer de brusquer ce que Virginie appelait le dénoûment, quand de nouveaux ennuis, et ceux-là d’un sérieux effrayant, vinrent larracher, pendant quelques jours, à ses préoccupations amoureuses. pa
VT
Au moment où le comte de Goyck s'irritait le plus contre ce qu’il appelait les enfantillages de Catherine, 1l apprit par les domestiques qui l'avaient accompagné le soir de l'enlèvement, qu'on parlait depuis quelques jours, dans le pays, d’une jeune fille disparue, de recherches de la justice, faites sur la plainte de la supérieure d'un couvent et de cavaliers voyageant la nuit sur les grands chemins. Cela lui fit «une peur atroce, car l'affaire pouvait devenir grave, et quoiqu'il se crût sûr de la discrétion absolue de ces deux hommes, les payant en prince, comme ses autres serviteurs, pour avoir le droit de les malmener, il les fit partir immédiatement en Angleterre, sous prétexte d'ache-
ter des chevaux. Puis il donna l’ordre au portier de ne recevoir personne et de dire qu'il était en Hollande à quiconque viendrait le demander. Enfin il défendit à ses gens de sortir et il écrivit à son avocat, à Bruxelles, pour le prier de venir le trouver immédiatement.
L'avocat arriva aussitôt et le comte s’enfermant avec lui, le mit au courant de tout et lui demanda conseil. Il n'avait que trop de motifs, — comme on le pense bien, — pour cramdre la police ; mais il se roidissait contre l'obstacle, et voulait à tout prix triompher. Catherine, qui, ce jour-là, s'était ennuyée dans sa chambre avec une couturière à essayer des robes neuves, accourant sur la pointe des pieds pour prier son bon ami de faire un tour de promenade avec elle, entendit tout à coup deux grosses voix qui discutaient dans le salon. Alors elle se tint un moment à la porte sans oser entrer. Le peu qu'elle comprit de la discussion lui donna le désir de comprendre davantage : — Quand je devrais me sauver en France avec elle, — disait le comte, — je suis ici à six lieues de la frontière, et je ne la lâcherai pas! — Et puis il
s’emportait contre les religieuses, les petites filles et la neige. — Je suis sûr, — disait-il, — qu’on nous à suivis à la trace.
— Pourquoi n’avez-vous pas retardé l’enlèvement quand vous avez vu que la neige tenait sur les routes ? — demanda l'avocat, qui était un homme habile et sans préjugés.
—- Eh ! j'y ai bien pensé! — s’écria le comte. — Mais je n'avais plus le temps de prévenir la petite, et puis je craignais qu’elle ne profitât de l'occasion pour me glisser dans les mains. Voulez-vous la voir? — ajouta-t-1l].
— Non, — répondit l'avocat. — Si les choses tournaient mal, cela pourrait me compromettre.
Là-dessus, le comte se mit à jurer d’une façon si formidable que Catherine eut peur et se sauva. En rentrant dans sa chambre, elle se laissa tomber sur une chaise. — Qu'est-ce que tout cela veut dire? — se demandait-elle. — Au bout d’une heure, elle entendit dans la cour
le roulement d’une voiture, et, presque aussitôt, le comte vint la trouver. Il avait l'air rayonnant.
— Ma chère petite amie, — lui dit-il d’un ton paternel, — j'ai appris que la supérieure de votre couvent remuait ciel et terre pour vous rattraper et vous faire endosser l’habit de novice; mais rassurez-vous, elle n’y réussira pas. Elle n’a aucun droit sur vous. Votre père est mort; votre mère vous à abandonnée en quittant la Belgique. Il n'y a donc que votre grand’mère qui puisse vous demandér compte de ce que vous avez fait. Or, je vous avoue que je cours en ce moment un certain danger à cause de votre enlèvement. Ne vous effrayez pas ; il dépend de vous seule de le faire disparaître. Il faut que votre grand’mère vienne ici sur-lechamp, pour que nous décidions mille choses importantes relatives à notre mariäge. Mes affaires de famille m'obligent à le retarder un peu. Je m'expliquerai avec elle, et nous pourrons enfin nous débarrasser des poursuites de votre supérieure qui, je ne vous le cache pas, me portent affreusement sur les nerfs.
Catherine se leva et se mit à sauter par la chambre en tapant des mains. Elle ne demandait autre chose que de revoir sa grand’mère, — Ne mavez-vous pas dit qu'elle était trèsvieille ? — fit le comte. — Oh! oui, mon bon ami, — répondit Catherine; — mais elle viendra tout de même. Elle m'aime tant!
— Bon! — dit le comte. — Écrivez-lui donc ce que je vais vous dicter.
Catherine alla s'asseoir devant un pupitre en boïs de rose, et le comte, prenant son menton dans sa main et s'inspirant des billets qu'il avait reçus de la petite pensionnaire, lui dicta cette lettre qui n’était pas trop maladroite pour un homme d'esprit :
Ma chère grand'maman,
J'étais si malheureuse à mon couvent depuis qu'on m'avait envoyée à la ferme où sont les orphelines, que je me suis sauvée. Vous saurez que je ne pouvais pas vous écrire. Sans celu, Je vous aurais prévenue de tout, el vous seriez
certainement venue me chercher. Je suis d’abord restée cachée pendant quelques jours. Maintenant, ma chère grand'maman, je vous préviens qu'on m'a recueillie dans un château où il y a des personnes très-bonnes et qui ont bien soin de moi. Le propriétaire de ce château me plaint beaucoup, et moi je l'aime de tout mon cœur.
Comme la supérieure de mon couvent veut me reprendre pour me metre avec les novices qui font tous les gros ouvrages, je vous supplie, ma chère grand’'maman, de lui écrire pour l'en empêcher, et enfin de venir me trouver tout de suile, pour vous rendre comple, par vous-même, de ce qui s’est passé.
Recevez, ma chère grand'maman, les salutations respectueuses de votre petite-fille qui n’a Jamais oublié vos bontés et se dit
Votre servante
Au château de Goyck, près Rœulx, canton de Rœulx (Hainaut).
Madame de Meetkerke avait été prévenue en même temps de la disparition de sa fille et de l'enlèvement de sa petite-fille par la supérieure de la communauté de la Genette. En recevant la lettre dictée par le comte, elle n'eut rien de plus pressé que d'écrire au couvent pour annoncer quelle avait retrouvé Catherine, remercier les bonnes sœurs des recherches qu'elles avaient fait faire par la police et les prier de les arrêter. Puis, confiant sa maison à Gertrude, elle se mit en route dans un vieux carrosse qui lui fit perdre trois jours pour accomplir un trajet qu'une locomotive parcourt facilement en huit heures.
Le comte mit à profit ce délai pour préparer Catherine à recevoir madame de Meetkerke.— À aucun prix, — lui dit-il, — je ne veux vous laisser partir avec votre grand'mère. Si vous sortez d'ici, vous ne me reverrez Jamais. — Et, comme Catherine, qui comptait sur la présence de la comtesse pour faire cesser ses ennuis, ne comprenant rien à ces menaces, commençait à pleurer, il se fit doux et caressant, l'embrassa, lui prit les mains, l’appela sa chère mignonne, et la supplia avec émotion de l'aider à sortir de ce mauvais pas. — Que voulez-vous donc que je fasse? — répondit Catherine. — Elle était si troublée par sa douceur qu'elle lui aurait donné sa vie s’il la lui avait demandée. — Une seule chose bien simple, — dit le comte avec un certain embarras; — elle vous coûtera peut-être, mais elle nous tirera d'affaire. Nous serons à jamais séparés si vous ne la faites pas.
— Qu'est-ce donc? — dit alors Catherine effrayée.
— Oh! moins que rien ! — continua le comte
en pâlissant légèrement. — Dites seulement à votre grand mère que vous êtes enceinte.
À ce mot, Catherine leva de grands yeux étonnés. — Enceinte ! Qu'est-ce que cela veut dire ? — répondit-elle.
Le comte se mordit les lèvres. Il n'aurait jamais cru à une innocence aussi parfaite, si l'air surpris de cette vierge et sa contenance tranquille ne la lui eussent révélée. Elle prononçait ce mot, effrayant dans sa bouche, avec la candeur qu'elle eût mise à épeler n'importe quel autre, et 1l n’y avait sur son visage qu'une naïve curiosité.
— Par la messe! on les élève bien au couvent! — fit le comte en se levant et pirouettant sur le talon. Puis il revint à elle, lui prit les mains en riant, les baisa et s’écria : — Oh! non certes, je ne consentirai jamais à ce qu'on nous sépare! Chère enfant! — lui dit-il encore, — vois-tu, je ne puis pas t'exprimer à quel point tu me ravis! — Et il l’embrassa sur les yeux.
— Mais enfin, — reprit Catherine déconcertée, — qu'est-ce que cela signifie ?
— Cela signifie que tu m'aimes bien, que tu n'as rien à me refuser; mais promets-moi de m'obéir.
— Eh bien! je vous le promets, mon bon ami.
Quand le comte eut quitté Catherine, elle alla tout droit trouver Virginie et lui posa la question qui la préoccupait à brûle-pourpoint.
— Ah! pardieu, Mademoiselle, — s’écria la Picarde en éclatant de rire, — vous me la donnez belle. Ne le savez-vous point? Soyez calme; vous l’apprendrez de reste. M. le comte ne vous laissera pas longtemps si simple que cela!
Madame de Meetkerke arriva enfin. Dès que sa voiture eut été signalée à l'entrée de l’avenue, le comte conduisit Catherine au salon en lui retraçant son rôle. 11 avait l'air très-inquiet et malheureux ! — Vous tenez mon bonheur entre vos mains, — dit-il à la jeune fille; — puis il ajouta d'un ton presque menaçant : — N'espérez pas me désobéir. Je serai caché près de vous, et rien de ce que vous direz ne m’échappera. — Entendant alors la voix de Virginie qui accompagnait la comtesse sur l'escalier, il serra la main de Catherine et se blottit contre la porte de :sa chambre, sous le rideau de tenture.
Catherine courut au-devant de sa grand’hs 12
mère; mais lorsqu'elle la vit entrer dans le salon, elle s'arrêta, douloureusement stupéfaite, joignit les mains et demeura un moment à la regarder. Enveloppée d’un manteau de soie ñoire, la comtesse abaïissait sa tête blanche dans ses coiffes, et, s'appuyant sur sa canne, le dos voûté, tremblante de vieillesse, elle avançait en traînant ses pas.
Elle aussi, elle s'arrêta, et, voyant devant elle cette belle fille vêtue d’une robe de velours, avec des diamants sur les joues, elle lui fit une grande révérence. Catherine cependant rougissait et les larmes lui venaient aux yeux. Tout à coup la vieille femme la reconnut, tendit les mains, et Catherine, se précipitant à genoux, baisa ses mains vénérables. Elles restèrent quelque temps ainsi, sans parler, pleurant toutes deux.
— Mon enfant! —dit enfin madame de Meetkerke d’une voix cassée : — c’est donc toi!
Nous ne nous quitterons plus.
Catherine s'était relevée. Elle entourait de
son bras la taille de sa grand’mère, et, l’aidant à marcher, elle la conduisait lentement vers le canapé, auprès du feu. Puis elle s’assit à ses pieds, sur un coussin, et, laissant ses jeunes mains dans les mains ridées qui les serraient avec inquiétude, interdite, elle baissa la tête.
— Voyons, dis-moi tout, ma chère fille, — reprit madame de Meetkerke avec angoisse, — et ne pleure plus; je suis là.
Alors Catherine releva la tête, et, se déterminant avec une résolution tout enfantine, elle raconta à sa grand mère tout ce qui lui était arrivé depuis le jour où on l'avait enlevée de sa maison. Elle dit comment elle avait vécu au couvent, Sans jamais sortir, Sans que personne vint la voir, malade dans les derniers temps et ne pouvant s habituer à son isolement; comment la supérieure lui avait annoncé la mort de son père et La disparition de sa mère ; comment enfin on l’avait reléguée avec les orphelines. Quand elle fut arrivée à ce dernier événement, celui qui devait avoir une si triste influence sur toute sa vie, sa voix prit un ac-
cent plus décidé : —Je me consolais,-—dit-elle, — parce que je pensais que mon abandon ne pouvait pas durer toujours, mais quand j'ai vu qu'on voulait me faire religieuse, j'ai eu un bien grand chagrin. Enfin, j'étais trop malheureuse et je me suis sauvée de mon couvent avec mon bon ami qui va m'épouser. — En prononçant ces mots, elle aperçut la tête du conte qui passait dans l’écartement des rideaux; alors elle se rappela la recommandation qu'il lui avait faite, et elle ajouta naturellement : — je suis enceinte.
La malheureuse enfant ne se doutait pas du terrible effet que devaient produire ses paroles. La vieille femme se leva tout debout, incapable de parler, puis elle retomba sur son siége, et, abattue sous le coup, elle ne put même pas demander de nouvellesexplications à sa petite-fille. Catherine cependant, qui ne comprenait rien à sa douleur, tirait les mains de sa grand'mère. — Il ne faut pas vous faire du chagrin pour cela. Ce ne sera rien, — ajouta-t-elle sans savoir ce qu'elle disait,
CATIIERINE. 209
— Comment, ce ne sera rien? — s’écria la comtesse. Mais le comte, qui vit que les choses allaient tourner mal, entra dans la chambre. |
Il était parfaitement calme, et, saluant madame de Meetkerke avec un sourire gracieux, il s'avança vers elle, s’assit à son côté et s’excusa poliment d'arriver ainsi à l'improviste. Puis, voyant qu’elle gardait le silence : — Rassurez-vous, Madame, — lui dit-il, — Catherine sera heureuse. J'ai voulu venir moi-même vous demander la faveur de l’épouser.
— Ah! Monsieur, qu'avez-vous fait! — dit la vieille femme d’une voix sourde.
— Je suis inexcusable, je le reconnais, Madame, — répondit le comte. — Mais je vous supplie de ne pas m'accabler. Oublions un fait regrettable que Catherine aurait dû vous laisser ignorer peut-être. Catherine semblait être abandonnée de tout le monde; je n'ai pu la voir sans l'aimer. Si nous avons succombé tous deux, — ajouta-t-il avec une humilité feinte, — croyez bien que je réparerai mes torts. —
Et, comme il pressentit que la comtesse allait l'interrompre, il maintint le discours dans les limites qu’il lui avait assignées à l’avance. — Je ne vous demande, pour le moment, que le secret.
Pendant que le comte parlait ainsi, avec une aisance parfaite, comme s'il se fût abusé luimême sur la gravité de la situation, madame de Meetkerke, pliée par l’âge et les mains posées sur ses genoux, le regardait d’un œil de plomb, hagard à force de fixité. La fatigue de son voyage, le luxe inouï qui l’entourait et rejaillissait jusque sur sa petite-fille, les effrayantes révélations de cette enfant qui semblait n'avoir pas conscience de ce qu'elle disait, la tranquillité du comte, son assurance, ses promesses, tout cela stupéfiait la vieille femme, et elle ne savait plus maintenant si elle devait S’attrister ou se réjouir. Immobilé sur son siége, elle cherchait en vain à se soustraire à la domination qu'elle sentait peser sur elle. — Le secret ? — dit-elle machinalement
— Je vous avouerar, Madame, — répondit
le comte en choisissant ses paroles, — que ma famille ne verrait pas ce mariage d'un bon œil et qué, même, si je voulais le brusquer, elle y apporterait peut-être quelques entraves. Je dépends encore un peu de ma famille. Nous avons à régler des affaires de succession fort embrouillées. Il faut donc que je l'habitue tout doucement à l’idée d’une alliance qu'elle désapprouverait aujourd'hui, j'en suis certain.
L'orgueil de race rendit la présence d’esprit à la vieille femme : — Monsieur, — dit-elle en levant la tête, — mon mari s'appelait le comte de Meetkerke.
— N'interprétez pas mal ce que j'ai l’honneur de vous dire, Madame, — reprit en souriant l’homme habile. — Je ne crains pas qu’on me reproche une mésalliance si j’épouse votre petite-fille, mais, vous le savez comme moi, la noblesse est devenue bien peu de chose sans la fortune, et je ne puis cacher à ma famille que Catherine n’a pas de fortune.
— Hélas! que n'y avez-vous songé plus
tôt, Monsieur! — murmura la pauvre comtesse.
— Eh ! Madame, calcule-t-on avec l’amour !
— s’écria le comte avec une apparente bonhomie. — Certainement, — reprit-il, — je pourrais casser les vitres et me brouiller avec tous mes parents en me mariant contre leur gré.
Mais, à quoi bon risquer de perdre un demimillion quand, en s’y prenant bien, on peut atteindre son but sans rien sacrifier? Ces détails vous semblent mesquins peut-être ? — ajouta-t-il.
— Non, Monsieur, — fit la Flamande économe, un peu ébranlée.— Mais, dit-elle lentement, comme si elle eût eu honte de ses paroles, — qui nous assurera de votre franchise ?
— Madame, — dit le comte en se levant, — je suis gentilhomme, et personne n'a jamais douté de ce que j'ai dit.
Pendant que s’échangeait ce dialogue entre son amant et sa grand’mère, Catherine, portant
ses yeux de l'un à l’autre, s’étounait naïvement qu'il fallût tant discourir pour se marier. Mais le comte, qui ne voulait pas laisser un seul instant de réflexion à madame de Meetkerke, se mit à gronder doucement sa petite amie qui n'avait pas songé à faire les honneurs de sa maison. Sa grand’mère avait fait un bien long voyage. IL fallait disposer une chambre pour elle. Et il étendait le bras vers la sonnette, quand la vieille femme l’arrêta.
— Merci, Monsieur, — lui dit-elle avec une douceur touchante, — je n’ai besoïin de rien.
Le comte insista, se révoltant contre ce qu'il appelait des scrupules, et madame de Meetkerke lui dit alors qu'elle allait partir avec sa petite-fille.
Aussitôt, les choses changèrent de face. — Quoi, Madame, — fit le comte d’un air glacé, — vous voulez m’enlever Catherine ?
La comtesse souleva ses paupières , et, tout en branlant la tête, elle répondit d’un air triste :
— Avez-vous donc pensé, Monsieur, que je la laisserais ici ?
Catherine pleurait.—Reste avecnous, grand’maman, — s’écria-t-elle. —Reste jusqu’au jour de notre mariage. Ne nous quitte plus jamais. Oh ! je vous en supplie, mon bon ami, — ditelle au comte ; — engagez ma grand'maman à demeurer toujours avec nous.
— Je serais fort honoré, — murmura le comte. Mais madame de Meetkerke le remercia.
Il ouvrit alors les deux bras et baissa la tête, comme un homme qui n'a plus d'objections à faire.
Catherine pleurait toujours. —Vous le voyez, — dit-elle au comte d’un ton boudeur, — j'ai eu beau dire à ma grand maman que j'étais enceinte ; cela n’a servi à rien.
Madame de Meetkerke tressaillit, car elle devinait enfin le motif de l’apparente docilité du comte de Goyck, et alors elle redouta un malheur plus grand que tous les autres.—Que
décidez-vous, Monsieur ? — lui dit-elle, incapable qu'elle était de prendre une détermination.
— Moi, Madame? — répondit-il d'un air surpris, en profitant adroitement de l'embarras qu’elle venait de lui laisser voir. —Mais, je n'ai rien à décider. Je ne suis pas le maître, malheureusement. J'ai fait tout ce que m'ordonnait mon devoir. Je ne vous ai rien caché. Je vous ai mise au courant de mes affaires de famille. Je vous ai dit, et je le répète hautement, que j épouserai Catherine. Maintenant, vous manquez de confiance en moi et vous voulez séparer deux êtres qui s'aiment, je ne sais trop pour quelle raison! Je vous ai demandé le secret, mais c'était dans l'intérêt de Catherine, car si on apprend dès aujourd'hui que je veux lui donner mon nom, je ne réponds plus de rien.
Personne ne sait qu'elle est ici. Elle peut bien y rester trois ou quatre mois, cachée à tous les yeux. Dès que vous savez qu'elle y est, cela suffit. Mais vous pensez qu’elle sera plus en sûreté à Bruges, à trente lieues de moi, sous les regards malveillants d’une petite ville où l'on s observe les uns les autres, où l’on s’épie
méchamment, où l’on se déchire; je n’ai rien à objecter. Moi, je ne puis aller à Bruges, cela est certain. Vous me brisez le cœur cependant, en me séparant de Catherine. Vous me poussez à prendre des résolutions désespérées. Puis-je répondre de moi ? -Que devenir en son absence ? Ah! Madame, vous ne vous rappelez donc plus ce que c’est que d'aimer?
Catherine sanglotait sur le sein de sa grand’mère qui ne cessait de répéter : — Calme-toi, ma chère enfant.
— Ah! grand’maman, comment voulez-vous que je me calme, puisque vous et mon bon ami, vous vous disputez ! Pourquoi ne demeurez-vous pas avec nous ? Si je reste ici, sans vous, j'aurai une grande peine ; et si je pars avec vous, sans mon bon ami, j'en aurai une grande encore. Je le vois bien, je ne serai jamais heureuse. Les deux seuls êtres que j'aime ne peuvent pas s’accorder. Cela serait pourtant bien facile, si vous le vouliez tous les deux.
Et, allant de l’un à l'autre, la pauvre fille
ingénue,— trop ingénue, cherchait vainement à concilier les exigences astucieuses de son amant avec la répulsion bien légitime de sa grand’mère. Elle ne comprenait pas plus ce qu’il y avait de calcul chez l’un, que de dignité froissée chez l'autre. Elle aurait voulu partager son cœur en deux pour les contenter. La résistance de sa grand’ mère, les menaces du comte qu'elle avait toujours présentes à la mémoire, la déchiraient en même temps. Elle tendait ses petites mains en leur adressant les appels les plus pathétiques. Enfin, elle s’écria: —Comment faire pour partir avec vous, ma grand maman, puisqu'il m'a dit que je ne le reverrais ee si je sortais de la maison ?
— Ah! Monsieur, — dit alors la comtesse avec un accent poignant, comme si l'indignation de sa conscience eût enfin jailli jusque sur ses lèvres, — vous me reprochiez de vous briser le cœur; que vous reprocherai-je, moi? Ce n’est point assez, pour vous, d’avoir séduit une fille innocente, de l'avoir déshonorée par un scandale public, de l'avoir méchamment attachée à vous par une faute irréparable; non,
ce n’est point assez. Il vous faut maintenant vous établir en maître entre elle et sa vieille grand’'mère ; il vous faut dicter vos volontés à deux femmes sans défenseurs qui sont tombées dans vos piéges ; il vous faut me faire prêter les mains à une chose indigne, en m'estimant assez heureuse si, à ce prix, j'obtiens de vous la réparation que vous nous devez. Ah! je suis cruellement éprouvée, à la fin. de ma longue carrière! J'ai supporté bien des traverses; j’ai vu la révolution; j'ai élevé mes neuf enfants pendant que mon mari exposait sa vie à la guerre; j ai VU mourir mon mari; j'ai VU tous mes enfants m'abandonner ; mais jamais, même quand mon mari est mort, même quand le dernier de mes enfants a quitté ma maison pour n’y plus revenir, je n'ai ressenti une douleur pareille à celle que vous infligez à mes quatreyingts ans.
— Madame ! — s’écria le comte en étendant les bras pour soutenir la vieille femme, — mes intentions sont honorables! —- Mais la comtesse, épuisée, ne l’entendait plus. Se jetant sur l’épaule de Catherine, elle cachait sa tête blan-
chie dans ses cheveux blonds, et l'angoisse qui la torturait était si cruelle qu’elle pleurait en poussant des cris.
— Vous êtes un méchant! — dit alors au comte de Goyck la petite Catherine en tapant du pied. — Pourquoi, vous, faites-vous du chagrin à ma grand mère ? |
Le comte perdit contenance. Devant cette double protestation, il se sentit désarmé. Mais la comtesse releva la tête, et, retrouvant des forces dans sa douleur, sans regarder celui qu'elle connaissait maintenant : — Quoi! — dit-elle avec une sorte de raillerie qui faisait mal à entendre ; — c’est donc là cette enfant que j'ai élevée ! C'était donc pour lui préparer un sort pareil que sa mère devait l’arracher de mes mains, et pendant sept ans me laisser tout ignorer d'elle! Moi qui depuis trois jours me faisais une telle fête de la revoir! qui voulais l'emporter dans ma maison ! — Et, souleyant les bras de Catherine, passant ses doigts flétris dans ses cheveux, essuyant ses yeux, baisant sa bouche tremblante, elle s’attendris-
sait encore, comme si elle prévoyait de nouvelles humiliations pour elle-même et de nouveaux malheurs pour sa petite-fille, dans un avenir prochain. Enfin s’enveloppant de son manteau de soie et s'appuyant sur le bras de Catherine, elle s’achemina lentement vers la porte. — Je vais m'en aller avec vous, grand’maman, — lui disait Catherine d’un air résolu. — Non, mon enfant, — répondit d’une voix brisée la vieille femme, — cela est affreux à dire, mais maintenant, 1l vaut mieux pour toi rester iCI.
Arrivée sur le seuil, elle se retourna, et, faisant un grand geste, elle cloua le comte qui la suivait, à trois pas, en lui disant: — Monsieur, vous avez mal agi.
Puis elle descendit l'escalier, toujours appuyée sur le bras de sa petite-fille et toujours suivie par le conite qui, alors, marchait la tête basse et ne disait mot. Puis, en pleurant, elle serra Catherine contre son cœur, monta, d’un pied trébuchant, dans sa voiture incommode, et, seule avec ses lourdes pensées, elle reprit
lentement la longue route qui conduisait à sa maison déserte et sans consolations pour elle maintenant. — La bonne femme n'en a pas pour six mois, — se disait le comte. — Et, se tournant vers Catherine qui restait comme écrasée sur le perron : -— Allons, ma chère, — lui dit-il en poussant un large soupir, — séchez vos pleurs. Nous irons demander perdon à grand maman dès que nous serons mariés.
À partir de ce jour le comte de Goyck complétement rassuré, mais de plus en plus surpris du caractère décidé de Catherine, essaya de l’attacher à lui par la douceur. Il se fit donc très-caressant, très-bon enfant, et surtout trèsamusant. Son château était vaste, situé sur une hauteur entourée d'eaux vives, avec de larges allées de châtaigniers, des serres chaudes, un verger et une grande ferme. Le matin ilse promenait avec la jeune fille, à petits pas, en lui contant toutes sortes d'histoires bizarres pour la faire rire, et souvent, pendant le dîner, il cachait des musiciens de la ville derrière des rideaux, dans la salle à manger, pour lui donner le concert. Catherine cependant résista pen-
dant quelques jours à ces séductions nouvelles. La pensée de sa grand’ mère qui était retournée à Bruges, seule et désolée, l’attristait. Mais comme elle ne pouvait pas soupçonner le comte de duplicité, elle qui jusqu'alors avait été habituée à la franchise absolue des religieuses, elle ne lui tint pas trop longtemps rigueur, et confiante dans la promesse de l’épouser bientôt qu’il lui répétait chaque jour, elle consentit enfin à ne plus lui tourner le dos, et à écouter sa musique. |
Néanmoins elle ne se déridait pas encore, et le comte, malgré les remontrances de Virginie, recommençait à jurer tout bas contre l’entêtement des petites filles, lorsqu'un matin de la fin du mois de mars, comme il revenait à cheval
d’une longue promenade qu'il avait faite pour calmer ses nerfs, 1l vit une chose qui lui remit un peu d'espoir au cœur.
Ce jour-là, le temps était doux et clair, l’atmosphère attiédie détendait la rigidité du sol, ‘et déjà de verts bourgeons piquetaient le bois des lilas, dans les massifs groupés au bord des
pelouses. A l'entrée d’une longue allée, sur le sable fin, Catherine, tête nue et cheveux au vent, habillée d’une robe de soie et chaussée de souliers mignons, sautait à la corde. Mais elle sautait si gentiment en faisant tourner sur ses poignets ses petites mains; elle s’enlevait si correctement, toute droite, la tête penchée sur l'épaule, la lèvre relevée etles yeux rieurs, que le comte, ralentissant le pas de sa monture en avançant vers elle, ne voulut rien perdre du plaisir de la regarder. Pourtant elle ne faisait pas attention à lui, quoiqu'elle le vît bien devant elle, et lui, arrêtant son cheval et s'accoudant sur la crinière, s’amusait fort du spectacle qu’elle lui donnait. On eût dit qu'elle ne = pouvait éprouver de fatigue. La pointe des deux pieds réunis et dirigée en bas, le menton de côté et les dents brillantes, elle bondissait* et rebondissait à la même place, comme si elle eût été poussée par un ressort. Et c’étaient des doublés, des triplés, en avant, en arrière, accompagnés des claquements de la corde qui fouettait le sable et l’enveloppait tout entière dans une sphère de vibrations. Parfois, se ba. lançant tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre,
elle paraissait danser mollement, pour se délasser un peu.
Au bout de cinq minutes, le comte, voyant qu'elle était comme enivrée de son jeu d’eufant, mit lentement pied à terre et vint à elle en tirant son cheval derrière lui par la bride. Elle sautait toujours, les yeux baissés, les narines gonflées et les cheveux flottants. Enfin, tendant le cou, il s’approcha si bien que la rusée, rendant les mains, l'attrapa sous le nez avec sa corde. Le comte se rejeta aussitôt en arrière, et Catherine, éclatant de rire, consentit à s'arrêter.
A partir de ce jour, la bonne harmonie commença à s'établir au château avec la bonne humeur, et le comte en profita pour rattraper le temps perdu. Le caractère de Catherine, comprimé jusqu alors, se montra dans toute son originalité et sa gaieté. Ses étonnements naïfs surtout ravissaient le comte, mais il ne pouvait pas l'habituer à ses caresses. Froide comme un morceau de neige, elle n’était guère plus émue de ses baisers que de ceux que lui donnait autrefois sa grand mère. Ele les recevait sans
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sourciller et sans pâlir, n’y entendant pas malice, et se fâchant seulement s'ils devenaient plus actifs et plus répétés. Alors le comte la grondait , l’accusait de ne pas l'aimer, l’appelait petit glaçon, lui disait qu'il ne l’épouserait jamais tant qu’elle serait aussi revêche, et Virginie, roulant les yeux, s'en venait lui faire entendre qu'il ne fallait pas être maussade et que le temps de se soumettre était enfin arrivé.
Catherine ne comprenait rien à ces discours et déclarait qu’on pouvait fort bien s'aimer sans rester des heures entières à se becqueter :
comme les pigeons sur les toits de la ferme:
Elle disait que cela l’étouffait, et que, d’ailleurs, on ne l’embrassait pas ainsi à son couvent. Gette naïveté faisait pouffer de rire la Picarde, et, dans un langage très-net et fort transparent, elle cherchait alors à donner à Catherine l'idée de choses qui appelaient le rouge au visage de la jeune fille. Enfin Catherine pensa qu’on se moquait d'elle, et il fallut que le comte aux abois, — car il ne s’était jamais trouvé à pareille fête, — appelât la littérature à Son secours pour regagner la confiance qu'ii avait perdue. Catherine étant convenue,
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que ce qui était imprimé devait être véritable, le comte, qui connaissait les classiques, après après avoir longtemps réfléchi, lui mit dans les mains un petit, tout petit livre, chefd'œuvre de grâce, délicieusement empreint de vives ardeurs et tout parfumé des fines fleurs du génie grec. C'eût été une chose curieuse que de voir le comte de Goyck regardant Catherine pendant qu’elle lisait la pastorale de Longus. Elle s’arrêtait presque à chaque paragraphe pour demander des explications, car ses connaissances en mythologie n’allaient pas bien loin, et elle ne comprenait pas exactement quels rôles jouaient le dieu Pan, Bacchus, les satyres et les nymphes, dans l’histoire fort agréable que traduisit le bon Amyot. — Cet Amyot était un évêque, — dit sournoisement le comte à Catherine, — on doit croire ce qu’il écrit. — Mais Catherine ne l’écoutait pas. Assise contre la fenêtre, les rayons du soleil lui frappaient le dos, et, l'enveloppant dans un nuage de lumière, laissaient son visage dans une ‘ombre vague qui voilait sa rougeur. Elle tenait le livre mignon, doré sur tranche et relié eu maroquin fauve, dans ses doigts blancs et
tremblants, et, quand elle tournait une page du bout de l’ongle, elle regardait autour d'elle comme si elle eût été oppressée. Enfin elle se dépita, fronça les sourcils et renvoya le comte de la chambre ; et le soir même....... le comte u’avait plus de souhaits à former.
Le lendemain, en plaisantant, il lui dit un mot atroce : — Maintenant vous pouvez vous considérer comme mariée. — Mais Catherine ne comprit pas la raillerie cachée sous ces paroles. Elle était triste et honteuse. — Eh! — fit le comte, — faut-il vous chagriner pour si peu? Êtes-vous différente des autres femmes ? Toutes ont passé par là, ma chère. Ce qui doit vous consoler, c'est que vous avez : fait un heureux.
Catherine cependant, toujours froide, lui gardait rancune. Elle avait besoin d'être rassurée, apaisée, et elle trouvait que son amant se pressait bien vite de prendre l'air d’un triomphateur. Il y a de certaines blessures que ne pardonnent pas les âmes délicates, quand celui qui les a faites ne songe point à les guérir.
Le comte de Goyck, malgré sa folie démesurée, se distinguait cependant de tous les hommes de son espèce par une candeur dans le mal et une tranquillité dans l'absurde qui ne se rencontrent plus guère aujourd'hui. Depuis le jour où il avait vu pour la première fois la petite Catherine, il ne s'était pas souvenu un seul instant qu'il était marié, père de deux enfants charmants ; ni qu'il vivait dans un pays très-soumis aux lois, appelé la Belgique ; ni que Catherine était dix fois respectable par son âge, par son sexe, par son isolement; ni même qu'elle avait un caractère assez décidé, trèsinquiétant pour lui si jamais sa ruse était découverte. Pas du dout. Avec autant de réflexion
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qu'un taureau qui, pour satisfaire sa rage de courir, se lance, tête baissée, à travérs les broussailles d’une montagne sans savoir s’il pourra remonter en haut, le comte de Goyck, aimable, souriant, content de lui, et sans passion véritable! s'était rondement embarqué dans sa belle aventure. Mais à peine eut-il obtenu ce qu'il voulait de Catherine, qu'il devint éperdument amoureux d'elle, et ce fut là son châtiment. |
En effet, ce grand flâneur, bon à très-peu de chose, qui, depuis sa jeunesse, était rassasié de femmes, devait s'étonner grandement de voir une petite fille demeurer dans ses bras, froide, pure de pensées, ignorante, presque triste, gardant comme un espoir inaltérable l'idéal d'existence modeste qui l'avait enchantée dès le premier jour. Il la possédait donc sans la posséder. Pour lui, c'était toujours une victime, et il rencontrait dans son inertie une affreuse résistance qu’il ne pouvait vaincre, et qu'il s'acharnait à vaincre cependant, précisément parce qu’elle ne se laissait jamais entamer, Catherine l'aurait perpétuellement regardé de |
cet œil doux et méprisant, qui luit sous les paupières soyeuses de la Joconde, c’eût éte une marque de lutte, un aéfi! et alors 1l se serait aussitôt exercé à se venger d'elle pour l’unique plaisir de la faire pleurer. Mais rien! un air étonhé, satisfait, tranquille! des lèvres de vierge et des yeux bleus, impassibles comme le ciel, accueillant les rages, les pleurs et les morsures de l'amour le plus effréné! Et avec cela, üne beauté de formes, de lignes, un éclat de peau, une candeur de modelé à désespérer Rabens ! Quelquefois, quand elle dormait, il soulevait son bras, nu jusqu'à l'épaule, en le tirant par le bout du petit doigt, et il restait des heures entières à rêver sur ce bras méchant et Superbe qui ne lui répondait pas. Souvent aussi en regardant son cou rond, où le blanc de lait s'imprégnait de rose, à travers la soie blonde des boucles folles, il crispait ses deux mains pour le tordre, tant 1l le trouvait insolent dans sà chair paisible, dans ses pulsations reposées.
Catherine, de son côté, ne comprenait rien à là fougue du comte. Cet amour de furieux l’étonnait et l'effrayait même un peu. Elle aurait
voulu simplement se marier et vivre tranquillement auprès de sa grand’mère, sans s’éveiller en sursaut, chaque nuit, dans les bras d’un enthousiaste, qui l’invectivait éloquemment dans une langue qu’elle n'entendait pas. Le luxe même dont elle était entourée la gênait. Tous ces laquais chamarrés qui s’empressaient pour la servir avec une sorte de respect très-méprisant; ces meubles somptueux qu'elle craignait toujours de salir; ces toilettes merveilleuses dont on l'enharnachait malgré elle ; ces bijoux qui laissaient leur empreinte métallique sur sa peau fine ; ces chevaux qu'elle montait en tremblant et qui la faisaient danser sur leur dos comme une plume ; ces festins qui duraient trop longtemps; ces vins enfin si savoureux qui lui faisaient mal à la tête ; tout cela, au bout d’un mois, lui causa une sorte de fatigue énervante. Souvent, en se promenant avec son amant, pendant qu'il l’entretenait des /wrces de sa jeunesse et des bons tours qu'il avait joués à ses amis, elle songeait à la sereine existence. qu’elle menait autrefois au couvent, et elle se demandait si elle n’aurait pas mieux fait de prendre le voile des religieuses. Parfois aussi,
elle regrettait de n'avoir pas suivi sa grand’mère. Elle aimait le comte cependant! Et lui, qui la voyait pensive, la croyant occupée à rêver à quelque élégie, raillait ce quil appelait son humeur bucolique. — Voyez! — disait-il en levant le bras, — ce beau paysage tout plat où il n’y a ni lac enchanté ni bleuâtre colline, mais de vulgaires canaux bien alignés, avec des plants de houblons enroulés à de grandes perches. Voyez ce beau ciel transi qui fait descendre les rhumes sur le cerveau des personnes. Écoutez ces petits oiseaux qui vous agacent les oreilles ! — Puis il se mettait à rire jusqu’à ce que, fâché par le silence et l'air placide de Catherine, il jetât son cigare avec colère en lui disant : — Tu ne m'aimeras donc jamais ?
Tout en la tourmentant ainsi et s’acharnant à lui demander une forme d'amour incompatible avec sa nature, il n'en lâchait pas moins la bride à son caractère. Il était souvent brutal, traitait ses domestiques comme des nègres, ne se montrait content de rien et s’emportait à la moindre maladresse, criant et jurant comme
si on l’eût écorché vif. Chaque matin, il descendait dans ses écuries, et quand ses chevaux n'étaient pas pansés à son idée, il allongeait des coups de poing à ses palefreniers, bons Flamands qui le laissaient faire par habitude; puis il allait à son chenil fouailler ses chiens pour passer sa mauvaise humeur, où tirer des hirondelles dont les gazouillements l’ennuyaient. Catherine s’étonnait de ces brutälités, de ces emportements, de ces colères; mais ce qui la choquait par-dessus tout, c'était la familiarité qui existait entre sa femme de chambre et son amant. La Picarde le remibarrait rudement quand il S’avisait de lui parler haut. Un jour où il lui dit devant Catherine : — Je vous chasserail — elle lui répondit en le regardant d’une certaine manière : — C’est ce que nous verrons! — Elle était depuis longtemps à son service et elle connaissait à fond la plupart de ses secrets lés plus scandaleux. Mais Catherine ignorait tout celà, et bien d’autres choses encore, et elle . se demandait en vain comment Virginie avait pu faire pour mater un caractère aussi arrogant.
Vers midi, d'ordinaire, le comte montait à cheval et rentrait souvent, par des temps affreux, crotté jusqu'aux yeux, essoufflé, baigné de sueur. Alors, il faisait tirer ses bottes par son valet de chambre, s’étendait de tout son long sur un canapé de soie et ronflait là, pendant. une heure. En s’éveillant, il mangeait comme quatre et buvait de grands verres d’eaude-vie. Puis il descendait à sa salle d’armes, et, pour montrer à Catherine comme il excellait aux exercices, il faisait assaut avec un prévôt de Bruxelles, et accablait le malheureux, trèsflegmatique, en le boutonnant cruellement.
Après cela, il soulevait des altères à bras tendu, en gonflant ses biceps. Enfin, 1l saisissait dans ses bras Catherine et se sauvait avec elle à travers le jardin pour l'unique plaisir de lui faire peur.
En voyant s'accentuer les uns après les autres tous les côtés de ce caractère, Catherine, qui ne connaissait rien du monde, se figurait que tous les hommes ressemblaient à son amant. Elle chercha donc, avec une probité
toute flamande , à se résigner à son existence
nouvelle, considérant comme un rêve irréalisable les souhaits qu’elle formait autrefois, s'accusant même de ne pas être assez démonstrative avec celui qui l’aimait d’un amour si . désordonné. Mais, malgré sa résignation et son bon vouloir, le désespoir l'accablait quand le comte s’absentait pour aller à Bruxelles. Alors elle perdait courage , se retirait dans sa chambre et pleurait. Virginie venait l’y trouver et tâchait d’excuser son maître en consolant bruyamment sa maîtresse. Elle reprochait à Catherine d'avoir trop de cœur, de se montrer trop sensible, et, jouant auprès d'elle le rôle d’espionne, elle s’exerçait à connaître exactement l’état de son esprit, car le comte lui avait bien recommandé de s'assurer que Catherine ne soupconnait pas son mariage, et l’adroite confidente ne négligeait rien pour cela.
Cependant, au bout de quelques mois, le comte de Goyck, complétement rassuré par la réussite de son subterfuge, résolut de procurer à Catherine quelques distractions. Comme il ne pouvait pas la loger dans son hôtel, à Bruxelles, il fit louer par Virginie une petite maison dans
le faubourg de Schaerbeek, à dix minutes du quartier Léopold où il demeurait, et, de temps à autre, il l'y conduisit. Catherine fut émerveillée des magnificences de la grande ville. Chaque jour elle allait au Parc, au Wauxhall, ou bien elle se promenait à cheval sur le boulevard, et les habitués de ces lieux de réunion de la bonne compagnie ne tardèrent pas à la remarquer. Mais ce fut au Théâtre-Royal qu'elle devait obtenir son plus grand succès. La première fois que le comte l'y mena, elle était habillée d’une robe de satin noir découpée carrément sur la poitrine et qui laissait ses beaux bras nus jusqu'en haut. Des boutons de diamant étincelaient au-dessous de ses oreilles, et, du milieu de ses blonds cheveux relevés sur le front, descendait une longue plume noire qui se tordait sur le sommet de son épaule pour en relever la blancheur. La salle entière se retourna pour admirer, dans le cadre doré de la loge, cette tête suave et sinistre qui ressemblait si fort à quelque portrait de Velasquez. Catherine, cependant, tendant les mains vers la balustrade de velours, promenait des regards surpris autour d'elle, et quand le bondissement
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des cuivres détonait à travers les chants de l'orchestre, elle sentait craquer son courage sous les élancements de son cœur. Le comte, tapi au fond de la loge, invisible, assistait à son triomphe. Il se trouva prodigieusement ingénieux, ce soir-là.
Le lendemain tous ses amis firent irruption dans son hôtel. Il avaient guetté l’inconnue à la sortie du théâtre, et ils venaient féliciter l'heureux maître de tant de beautés. Le comte accueillit leurs compliments en homme parfaitement immodeste, mais il ne voulut jamais dire qui était Catherine ni comment 1l l'avait connue. Cependant il daigna se montrer un peu plus expansif avec deux de ses intimes : — Je me suis abominablement conduit avec cette charmante fille, —- leur dit-il. — Je me suis fait passer auprès d'elle pour mon cousim qui habite Constantinople; j'ai pris son nom de Frédéric et je l'ai affublé, lui, d’une femme légitime en le baptisant de mon nom de Henri.
C’est un simple échange de prénoms et de personnes, comme vous voyez. Le pis, c'est que je lui ai promis de l'épouser, et tous les jours, je
patauge dans une mare de prétextes pour reculer le terme fatal.
Les deux confidents partirent d’un éclat de rire si bruyant que le vitrage du salon en trembla. — Cela ne s’est jamais vu! — disait l’un. — C’est de la démence pure! Tu dates de 1750. Tu te crois poudré à blanc, avec un ruban de queue autour du cou, un habit à la française, des bas de soie et une épée à nœuds de rubans. Oh! Henri! tu es un homme incomparable !
— Et que feras-tu,—lui dit l’autre, —quand ta femme reviendra d'Italie avec tes enfants?
— J'avoue, — répondit le comte, et il était sincère, — que je n'y ai jamais songé.
—\dmirable ! éblouissant ! Rien n’y manque, pas même la candeur ! Et quel âge a-t-elle ?
— Dix-sept ans, —dit le comte avec la plus grande tranquillité.
. Ses amis se jetèrent dans ses bras. — C’est complet ! — lui dirent-ils. — On n'est pas plus toqué que toi !
Huit jours plus tard, Catherine, étant retournée au château avec le comte, présida un grand diner que son amant donnait à ses amis. Elle se trouva gênée en leur présence, quoiqu'ils fussent respectueux. Ils la regardaient avec une sorte de curiosité mêlée de bienveillance. Le plus jeune d’entre eux, beau fils de vingtcinq ans environ, très-riche et de grande noblesse, lui fit même un doigt de cour ce jourlà, et toutes les fois qu'il la revit. Mais le comte qui le trouvait un peu bêta ne parut même pa s'en éMouvoir.
Il y avait déjà près de cinq mois que Catherine vivait de cette existence à demi désillusionnée, mêlée de distractions , lorsqu'un événement facile à prévoir vint lui causer de nouveaux chagrins. Sa grand mère lui avait écrit plusieurs fois depuis sa visite pour l’engager à supplier le comte de hâter son mariage. Catherine, lui répondant sous la dictée de son amant, l'entretenait des difficultés toujours" renaissantes qui en retardaient la conclusion. Ces échanges de lettres ne se faisaient pas sans amener au château quelques discussions assez vives. — Que diable ! on ne se marie pas pour faire un coup de tête! — disait le comte. — Tu as ma parole, cela suffit. — Maïs ma grand’-
maman s'impatiente, — répondait Catherine.
— Elle dit qu'elle ne voudrait pas mourir sans me voir réhabiliter. — Eh bien! je ne lui demande pas de mourir, moi. Qu'elle vive! Dirait-on pas quil faut sacrifier la moitié de sa fortune pour satisfaire le caprice d’une vieille femme ? Ne me tourmente donc pas ainsi, avec toutes ces niaiseries-là !
Ces discussions finissaient habituellement en bouderies. Mais un jour, — comme les deux amants étaient venus s'installer à Bruxelles, — le comte s’emporta si bien et ménagea si peu Catherine, que la malheureuse enfant, poussée à bout, lui reprocha, dans un accès de colère, d’avoir abusé de son ignorance et le menaça de le quitter. Le comte, exaspéré à son tour, l'en défia, et alors Catherine voulut sortir de sa maison tout de suite.— Et où iras-tu, ma belle enfant? — dit-il railleusement en lui barrant le passage. — Chez ma grand’mère , que vous avez trompée indignement, — FÉDONEE Catherine ; et elle se levait, en effet, pour s’en aller, lorsque le comte la saisit à bras-le-corps, et ils
luttèrent quelque temps ensemble.
Catherine, à la suite de cette lutte où elle ne pouvait avoir l'avantage , eut une attaque de nerfs si atroce, qu’elle fit peur à son amant. Virginie, accourue au bruit, ne savait que faire pour la calmer. On alla chercher un médecin, et il parvint enfin à faire cesser les syncopes qui menaçaient de tuer la malade ; mais il terrifia le comte en lui annonçant que Catherine était enceinte de quatre mois.
Quand le médecin fut parti, le cotnte, se jetant aux pieds de Catherine, lui demanda pardon de sa violence en lui promettant de ne plus jamais la contrarier. Puis 1l se désola tout le long du jour auprès de son lit. Catherine, à demi consolée, ne comprenait rien à sa douleur. — Autrefois, — lui disait-elle, — ma grossesse, même supposée, pouvait seule empêcher notre séparation, selon vous. Pourquoi vous désespérez-vous, aujourd'hui qu'elle est réelle ?
— Eh! — dit le comte en saisissant le prétexte au vol, — ne vois-tu donc pas que notre mariage se trouve retardé de six ou sept mois?
Je ne puis te conduire à l'autel avec une taille qui montrera à tout le monde que nous avons pris les devants sur les sacrements, C'est ce nouveau retard qui me chagrine! Au surplus, — ajouta-t-il en faisant un brasque retour sur lui-même, — tout est peut-être pour le mieux. Mes affaires seront certainement terminées à l'époque de tes couches.
— Eh bien, mon bon ami, — répondit la candide Catherine, — s’il en est ainsi, ne vous désolez donc pas.
À partir du jour où le comte sut exploiter si habilement la grossesse de Catherine, il devint soudain rêveur, préoccupé, et le plus habituellement, il répondait tout de travers aux interrogations de sa maîtresse. On eût dit qu’il soufirait de ne pouvoir épancher une vive contrariété. Ses emportements d'amour d'autrefois le reprenaient encore, mais par intervalles, capricieusement, et se terminaient habituellement en accès de misanthropie. Souvent aussi, irritable, il cherchait tout à coup dispute à Catherine et prenait un plaisir farouche à la faire pleurer.
Le malheureux n'avait en effet que trop de
sujets d'inquiétudes. Depuis quelque temps, les lettres qu’il recevait de sa femme lui donnaient de iristes nouvelles sur la santé de ses enfants. Sa fille surtout dépérissait, et la comtesse de Goyck, voyant qu'elle ne retirait aucun soulagement du climat de la Sicile, suppliait son mari de lui permettre de revenir auprès de lui. Le comte ne pouvait repousser cette prière.
Malgré ses vices, il avait pour sa femme une certaine déférence. Il aimait aussi beaucoup sa petite Marguerite qui avait de fort beaux yeux. Mais leur retour subit, en ce moment, le génait, à cause de Catherine.
— Je vais être obligé de rester bien souvent chez moi, — se disait-il. — Cette maladie peut devenir grave. Le diable soit des maladies!
La comtesse de Goyck revint donc à Bruxelles. Son mari était allé à Nice, à sa rencontre, disant à Catherine stupéfaite que ses affaires l’obligeaient à s’absenter pendantquinze jours. Quand il fut de retour et qu’il eut installé Sa femme dans son hôtel, il espéra que la science aurait enfin raison du mal caché qui pälissait les joues
de son enfañt. Il se trompait. Il se vit donc forcé de négliger un peu sa maîtresse, et d’inventer toutes sortes de mensonges quand elle l’interrogeait sur l'emploi de son temps. S'il l'avait moins aimée, il l'aurait renvoyée dans son chàteau, où la comtesse de Goyck ne mettait jamais les pieds. Mais il ne pouvait se priver de la voir. Et puis enfin son état exigeait des soins qu’on he trouve qu à la ville. —Je vais passer un hiver bien agréable ! — se disait le comte en supputant sur ses doigts le nombre de ses ennuis : — une enfant malade, une femme désolée, une maîtresse :soupconneuse, grosse d'ailleurs à pleine ceinture! et pour perspective, un bambin dont je n’avais nul besoin, et qui va compliquer les choses d’une façon abominable, Ah! tout n'est pas roses dans ma vie!
On conçoit maintenant les motifs du changement que Catherine observait, avec une terreur croissante, dans le caractère et les habitudes du comte de Goyck. Elle n’était déjà plus alors cette enfant que nous avons vue si soumise et si inexpérimentée. Secrètement attristée par une existence qui froissait ses goûts modestes, |
elle-réfléchissait beaucoup, . depuis quelque temps, et observait patiemment, avec l’idée d’en tirer profit, tout ce qui se passait autour d’elle. La fréquentation du comte, de ses amis, de Virginie surtout, avait rapidement müûri son esprit trop candide. En six mois, elle en apprit long avec eux sur les mystères de la vie sociale, et sa grossesse même ne contribua pas peu à lui faire envisager le monde sous un point de vue très-nouveau pour elle et fort sérieux. Il ne fut donc pas possible au comte de Goyck de la tromper sur ses préoccupations , ses absences et ce je ne sais quoi de survenu qui modifie extérieurement l’homme le moins pénétrable. Mais comme elle ne savait à quelles causes attribuer ce changement extraordinaire, elle en créait de chimériques, et triste, méfiante, le cœur ulcéré, d'autant plus attachée alors à son amant qu’il semblait se détacher d’elle, elle souffrait sans se plaindre, et, avec cette ténacité d'esprit toute flamande qu’elle tenait de sa mère, elle guettait une occasion pour découvrir la vérité.
Un jour, c'était un vendredi, — et l'observance religieuse de ce jour est très-rigoureuse-
ment suivie dans toute la Belgique, — le comte, que Catherine avait à peine vu depuis le commencement de la semaine, vint chez elle au moment où elle finissait de diner. Dès son entrée dans la salle à manger, elle devina qu'il allait lui chercher querelle. En effet, dégageant de son cou les bras de sa maîtresse qui lui reprochait doucement de l’abandonner, il se mit à humer l'air, puis il lui dit d’une voix désagréable : — Cela sent le gibier ici. As-tu donc mangé du gibier ?
— Quelle question ! — fit Catherine. Elle eût pu lui répondre que son médecin le lui avait ordonné, parce qu'elle était souvent prise de défaillances, mais elle aima mieux étouffer la dispute naissante dans un baiser.
— On doit faire maigre aujourd’hui, — dit le comte en se reculant. — Tu le sais bien,
Catherine haussa les épaules.
— On a de la religion, ou on n’en a pas, — ajouta le comte, |
À ces mots Catherine indignée lui lança ün regard de mépris. Comme si elle eût voulu parler, elle tendit le bras devant elle, et elle “resta là, les yeux cloués sur les yeux de cet homme qui l'avait séduite, et maintenant l’accusait de manquer de religion.
Le comte fit un soubresaut en rencontrant ce regard tranchant comme un glaive, et, sa conscience troublant sa pensée, il crat y voir un reproche de trahison. — Elle sait tout, =se dit-il. Et, tremblant, bégayant, affreusement pâle : —Qu’as- td? — lui dit-il. —Que penses-tu ? que veux-tu dire ? — Et il voulut suivre Catlierine dans sa chambre pour l’interroger, mäis elle s’enferma à double tour et refusa de lui répondre.
Quañd il fut parti, Catherine se demanda longueñient d’où pouvait provenir sa terreur. Elle réunit dans sa mémoire les prétextes qu’il avait inventés pour retarder (He HÉAEEE eur mariage, ses absences répétées dont il ne savait pas lui rendre compte, sa tristesse, sa mauvaise humeur, les querelles qu’il lui cherchait
souvent, pour des motifs puérils, comme ce soir même, et le soupçon qui la tourmentait depuis longtemps s’accentua soudain dans son esprit. — Certainement, il me cache quelque chose, —se dit-elle. Alors elle appela Virginie qui avait su gagner sa confiance à force de flatteries, et elle lui fit part de ses doutes. Mais la Picarde prit ironiquement sa confidence et lui répondit des contes en l'air. —Cette fille doit me tromper,—se dit aussitôt Catherine, —c'est lui qui la paye, elle est de connivence avec lui. Elle la renvoya donc et passa toute la nuit à réfléchir. — Il veut partir, — se disait elle. — Il veut m'abandonner pour se marier sans doute avec une autre ?—A cette idée, elle sentit combien elle l’aimait encore, et malgré la rage qui Jui dévorait le cœur, elle se mit à pleurer
Catherine ne demanda conseil à personne et se détermina à agir sans perdre de temps.
Dès que le jour parut, elle s’habilla seule, couvrit son visage d'un voile et sortit de sa maison sans être vue de Virginie. Son amant lui avait dit qu'il demeurait rue d'Egmont; en face les jardins du palais du roi. Elle entra donc dans la ville par la porte de Schaerbeek, et, pendant qu’elle suivait les boulevards de l'Observatoire et du Régent, elle se demandait pour quelle raison il l'avait toujours dissuadée d’aller le voir. Arrivée à la porte des Palais, elle ressortit de la ville, et, dix pas plus loin,
elle se trouva devant un grand hôtel peint en blanc dont tous les volets étaient fermés. — C’est là, — dit-elle, et elle sonna.
Au bout de quelques instants, le portier vint ouvrir en homme qui avait perdu l'habitude de se hâter, et Catherine passa devant lui en lui jetant le nom du comte Frédéric; mais elle s’arrêta soudain en entendant ces mots : — M. le comte est à Constantinople depuis deux ans.
— Ne vous trompez-vous pas? — dit-elle au portier. — Je demande le comte Frédéric de Goyck.
— Oui, Madame, j'entends fort bien. Et j'ai l’honneur de vous répondre qu'il est à Constantinople.
— Mais je l'ai vu chez moi hier soir, — répondit-elle.
— Hier, Madame? ce n’est pas possible. Du moins... cela m'étonne beaucoup.
Catherine sortit de la maison sans ajouter une parole. Il n’est donc pas Frédéric ? — se disait-elle. — Qui est-il donc ? — Et elle voulut sonner de nouveau pour demander d’autres explications. La pensée qu'elle allait faire une imprudence la retint, et, comme si elle eût été stupide de terreur, elle se traîna vers le boulevard et se laissa tomber sur un banc.
La malheureuse enfant n’avait jamais éprouvé de sa vie une angoisse aussi cruelle. Elle se sentait seule au monde, sur le point de devenir mère, entourée d’embüûches, et le seul être dont elle pouvait attendre du secours était précisément celui qui la trahissait. L’énigme qu’elle cherchait à deviner était absolument incompréhensible. — Il ne m'a cependant pas donné une fausse adresse, — disait-elle,— car ce portier connaît bien son nom; mais pourquoi cache-t-il sa présence en Belgique à ses propres serviteurs ?
Tout à coup un trait de lumière traversa son esprit. — Ce portier s’est trompé. C’est son cousin Henri qui est à Constantinople ; il me l’a
dit plus de vingt fois. — Et elle se levait, et elle marchait à grands pas vers la maison, quand un nouveau soupçon l’arrêta : — Pourquoi m'a-t-il donné l'adresse de son cousin et non la sienne? — se dit-elle. — Mon Dieu! que signifie tout cela? — Et elle sentit des larmes brülantes s’amonceler dans ses yeux.
Elle se trouvait alors de l’autre côté du fossé du boulevard, à l'angle de la rue du Luxembourg, et elle allait au hasard, à pas lents, lorsqu'un tilbury, qui venait bon train à sa droite, lui frôla l'épaule de la roue, et elle poussa un grand cri. — Gare! — fit la voix du maître qui tenait les brides. Catherine s'était jetée sous une porte cochère. — Mais gare donc! — fit la même voix, et soudain le cheval se mit à piaffer, en avançant sur elle et levant les naseaux pour entrer sous la porte. — Ah çà, ma belle, voulez-vous que je vous écrase? —Catherine se sauva dans la cour à toutes jambes, et en se retournant, elle vit, dressé sur les coussins du tilbury, un grand jeune homme, le chapeau sur le nez, levant les mains sous son menton en tirant les brides de son cheval. Elle le
reconnut aussitôt. C'était le baron Ghildebert Théodule Cyrille de Busterback, le même qui lui faisait les yeux doux et que son amant appelait un grand bêta.
En une minute il sauta à terre, et se courba affectueusement pour lui prendre les deux mains. On eût dit qu'il voulait se mettre à ses pieds, tant 1l s’inclinait devant elle, — Quoi, belle dame, — lui disait-il, — vous faites à votre indigne serviteur la grâce de le venir voir, et il s'acharne à vous écraser ? Je me serais battu de chagrin si j'avais eu le malheur de vous faire périr. Mais vous n'avez pas de mal, n'est-ce pas? Permettez donc que je vous offre le bras pour monter. Nous ne pouvons causer devant ces faquins de domestiques. — Et tout en se dandinant sur ses longues jambes, il l’entraîna vers l'escalier.
— Celui-là me dira tout, si je sais m'y prendre, car il m'aime, — pensa Catherine.— Et, bénissant le hasard qui l’avait si bien servie, elle suivit docilement le baron, qui lui débitait des fadeurs.
Quand il l’eut fait entrer dans une sorte de boudoir encombré de fouets, de cravaches, de mors et de fers de chevaux, de trompes de chasse, de colliers de chiens, de fusils, de bois de cerfs, de caisses de cigares, le tout pittoresquement disposé le long des murs, autour d’un arbre généalogique démesuré, qui remontait à je ne sais quel duc de Lotharingie, elle le regarda quelque temps en silence, ne sachant comment débuter. Le baron était trèsgrandettrès-maigre, sans moustaches nifavoris, pâle et blond, avec un long nez mollasse, un menton en talon de sabot, des yeux de poisson cuit, une raie au beau milieu de la tête, et deux touffes de cheveux ramenés sur les tempes en accroche-cœur. Toujours vêtu à la dernière mode de Londres, il portait ce jour-là un grand col à pointes, qui lui sciait les oreilles, un gilet court, un habit à manches longues, des pantalons collants à carreaux, d’où jaillissaient des pieds énormes, chaussés de lourds brodequins, et des gants de peau rouge, qui faisaient de gros plis sur ses doigts. Comme il était assez embarrassé de sa taille, il se tenait habituellement un peu voûté, le cou dans les épaules,
saluant tout d'une pièce et bégayant parfois dans ses moments d'expansion. Enfin il affectait de prononcer les a comme des e, — on n’avait jamais su pour quel motif, — et il disait nécessairement médéme pour madame, mon éme pour mon âme, ma flème pour ma flamme, ce qui faisait affirmer au comte de Goyck qu'il devait avoir un palais d'argent.
— Je sais bien pourquoi vous venez mevoir, petit masque, — dit-il à Catherine en la faisant asseoir sur un fauteuil couvert en peau de cheval. — Ce n’est pas pour mes beaux yeux, malheureusement. Notre ami nous à fait des noirceurs. Il est coutumier du fait. Ah! c'est un homme terrible! Et vous voulez épancher votre cher petit cœur de poulet dans le cœur d’un être sensible. Soyez calme. Je ne le dirai pas, et je vous donnerai de bons conseils.
Voyons, contez-moi tout ça. — Et il approcha son fauteuil de celui de Catherine pour lui prendre les deux mains.
Catherine dégagea ses mains, et levant vers le baron sa face pâle, bouleversée par la dou-
leur : — Comment s’appelle-t-11? — lui dit-elle.
— Ah! fichtre ! — dit le baron en se dressant sur ses jambes de cigogne. — En sommesnous donc déjà là ?
— Comment s’appelle-t-il ? — répéta Catherine, — Je vous en supplie, dites-le-moi!
— Mais, sacré chien! si je parle, vous allez horriblement me compromettre.
— Non. Je ne vous trahirai pas.
Le baron Childebert hésita, toussa, tira ses manchettes, ramena ses cheveux en avant, se balança sur ses gros pieds, puis :-—Ma foi, non! tant pis. De Goyck est brutal en diable. Il m'a déjà menacé dix fois de me casser les reins.
Catherine, voyant qu'il hésitait, l’implora avec une bouche et des yeux si persuasifs qu'elle le fit trembler comme une grande perche, du haut en bas. Jamais elle ne lui avait paru si belle! Ses cheveux mal attachés des-
cendaient le long de ses joues avec un laisseraller adorable. Ses petites mains, si potelées et si blanches, se tendaient vers lui, en frémissant, pour l’implorer. Elle pleurait en même temps, et on voyait se gonfler sa poitrine sous son corsage. Comme elle était enveloppée jusqu'aux pieds dans son manteau de velours, on ne pouvait soupçonner sa grossesse. Cependant elle avait un certain air imposant qui acheva de fasciner le descendant des ducs de Lotharingie,
— Est-elle gentille ! — disait-il tout haut. — Est-elle agréable ! Mais regardez-vous donc au miroir, ma sirène. Il devrait être défendu de charmer les gens comme ça. — Puis il revint à elle avec un petit air de mystère : — Si vous vouliez vous montrer reconnaissante! J'ai mon château de Busterback, dans le Limbourg ; c'est bien le diable s’il viendrait jamais nous chercher jusque-là! Vous devez être rancunière, hein? — reprit-il. — Moi aussi. Et, au fait, nous avons raison. Cet animal-là abuseun peu trop de la permission de tromper les femmes et de se moquer de ses amis ! j
— Il m'a donc trompée ! — s’écria Catherine avec un accent déchirant.
— Mais... un peu. Voyons, — reprit-il, en s'asseyant, — je ne vous fais pas de conditions ; puis-je compter cependant sur un soupçon de gratitude ?
— Oh!je vous bénirai toute ma vie! — dit la pauvre Catherine qui ne voyait qu'une chose
dans ses paroles : la vérité!
— Eh bien... votre infâme séducteur s’appelle Henri.
— Henri quoi ?
— Henri de Goyck, parbleu !
— Alors, qu'est-ce que c’est que Frédéric?
— C'est son cousin. Il à changé de prénom avec Jui.
— Pourquoi?
ri 15.
— Oh! comme vous allez vite en affaires, ma belle amie.
— Mon Dieu! — disait Catherine en se tordant les mains. — Je ne saurai donc rien! Où demeure-t-il? — reprit-elle.
— Qui?
— Henri... celuique vousnommez un infâme.
Le baron fit la moue : — Ne le savez-vous * pas? Il demeure rue Joseph If, n° 12, à vingt pas d'ici.
— Qui donc alors demeure rue d'Egmont?
— Eh! c’est Frédéric. Quel sacré imbroglio !
— fit le baron. |
Catherine baissait la tête. Ses tempes battaient avec force. Ses oreilles tintaient. Elle n’osait plus chercher à penser.
— Consolez-vous, consolez-vous, — disait le bon Théodule en tapotant ses mains blanches.
— 11 paraît que vous l’aimez beaucoup, ce diable d'homme ?
— Je ne sais plus.
— Ah! c'est charmant, d'honneur! elle ne sait plus ! Allons, si vous me promettez d’être bien sage, je vais tout vous dire. Mais vous me garderez le secret ?
— Oui.
— Eh bien, vous allez voir comme c’est ingénieusementarrangé. Il y a deux comtes de Goyck: Frédéric et Henri. Henri est votre amant, et Frédéric est un brave célibataire qui habite Constantinople, sous prétexte qu’on ne sait faire l'amour que dans la ville des sultans. Maintenant, Henri, pour toucher votre cœur, s’est métamorphosé en Frédéric, parce qu'il est marié.
— Marié! — cria Catherine en se renversant sur son siége. Et, se sentant devenir folle, elle saisit son front à deux mains.
—— Et de plus, père de deux enfants,
Catherine se leva subitement, puis, comme si un coup violent l’eût abattue, elle se laissa tomber sur son fauteuil en disant : — Marié !
— Ah! mon Dieu, oui, tout simplement, — continua le baron d’un air bonhomme. — Sa femme vient d'arriver d'Italie avec sa petite fille qui est bien malade. Elle y était depuis un an! — Et, comme Catherine ne disait rien : — C’est un peu embêtant pour vous, je le conçois, — ajouta-t-il, — Il vous avait promis de vous épouser, n'est-ce pas? Il est si drôle! Mais qu'avez-vous donc ?
Catherine ne l’entendait plus. Elle glissa sur son siége, et, les jambes repliées sous elle, elle s’évanouit aux pieds du baron.
Celui-ci cria, jura, sonna, et lorsque Catherine ouvrit les yeux, elle se trouva dans ses bras. Son corsage était à moitié délacé, et un groom chaussé de grandes bottes lui faisait respirer des sels,
Pendant un quart d'heure, elle ne desserra pas les dents. Assise sur un fauteuil, devant la fenêtre ouverte, elle passait machinalement ses mains sur ses tempes baignées de sueur.
Une seule idée, comme un marteau, lui battait la tête.
— Ah çà, ma belle amie, — lui dit le baron d’un air un peu déconfit, quand il eut renvoyé son domestique, — vous avez triché avec moi, car vous ne m'avez pas dit que vous êtes enceinte?
Catherine ne répondit rien. Elle se leva, rattacha ses cheveux, laça son corsage, serra son manteau sur ses épaules, et calme, froide, impassible, elle sortit de la chambre et descendit l'escalier. — Pas de bêtises au moins, — disait le baron en se jetant sur la rampe à plat ventre. — Ne trahissez pas votre ami. —Catherine était déjà sur le boulevard, et tout le monde se retournait pour la regarder. Arrivée au coin de la rue Joseph IT, elle s'arrêta et respira profondément. Puis, toujours du même pas tranquille, le voile baissé, les mains serrées
re
pâle, 1
sur sa ceinture,
entra dans la rue
gurta
numéro 12, elle étendit la main et h
Lorsqu'elle eut été introduite dans un salon du premier étage, — pendant que le valet de pied allait prévenir son maitre qu'une dame inconnue demandait à lui parler, — Catherine s’assit devant une table, le voile baissé et regardant la fenêtre. Le cœur lui battait, et un horrible frisson secouait ses membres. Enfin un bruit de pas retentit dans le couloir, puis la porte cria sur ses gonds, les pas foulèrent le tapis du salon, se rapprochant d'elle, et aussitôt cette voix railleuse qu’elle connaissait bien, s’éleva pour commencer un compliment banal.
Tant que le comte parla, Catherine se tint
immobile. Mais, lorsqu'elle ne l’entendit plus, elle se leva, puis se tournant tout d’une pièce, elle fit un pas en avant, et découvrit sa face pâle et ses yeux rouges en écartant brusquement son voile.
Le comte, à cette vue, ne put retenir un cri d’effroi. Mais, se dominant lui-même, il tendit les deux mains à Catherine en lui disant : — Vous ici? — Elle repoussa ses mains d’un geste, et, s'enveloppant dans son manteau : — Je sais tout, — Jui dit-elle.
— Quoi, tout? — fit le comte en pâlissant,.
— Vous n’êtes pas Frédéric. Vous êtes Henri, Vous m'avez menti. Vous êtes marié. Vous avez deux enfants, et votre femme est ici, avec eux.
C’étaient autant de coups de massue qui tombaient sur la tête du comte. Les yeux, la pose, la voix de la petite Catherine révélaient une terrible fureur. — De par le diable! — lui ditil avec égarement, — ne criez pas aussi fort !
— Que m'importe qu'on m’entende ! — ré-
pondit-elle en secouant le bras en l’air et marchant sur lui.
— Laisse-moi te parler, au moins, — bégayait-1l. — Je ne pouvais te posséder qu’en te trompant. Mais je ne te quitterai jamais ; je suis un honnête homme...
Il fut interrompu par un éclat de rire.
— Un honnête homme, vraiment! qui s’abaisse jusqu'au mensonge pour séduire une malheureuse orpheline ! Un honnête homme !.…
— Mais ce sera toujours comme si j'étais ton mari, — répétait-il. — Ma femme est vieille, et d’ailleurs je ne l'ai jamais aimée.
— Misérable lâche! Il renie tout, jusqu’à sa femme !
— Catherine ! — dit soudain le comte en se jetant à ses pieds, — je t'en supplie, calme-toi. Je ne suis pas seul dans ma maison; que vont penser de tout ce bruit mes domestiques ?
Elle le repoussa avec dégoût : — Et tu es aussi un gentilhomme, n'est-ce pas? Du moins tu t'en vantais devant ma grand’mère. Et tu le prouves, car en ce moment tu ne penses même pas à mon supplice. Parce que tu ne triches pas au jeu, que tu ne voles pas les montres dans les poches, que tu ne guettes pas les passants, la nuit, sous les arbres des grandes routes, tout le monde te respecte en Belgique, et moi, je dois faire sans doute comme tout le monde?
Va ; il n'y a pas un honneur pour les choses d'argent, et un autre honneur pour les choses du cœur. Il y a L'HONNEUR! et tu ne le connais pas, car tu as pris un faux nom pour escroquer le cœur d'une femme.
— Comment, escroquer ? — s’écria le comte en se relevant et courant vers une large caisse à secret. — Crois-tu donc que je veux te laisser dans la misère ? —- Et, revenant à elle, il lui mit dans les mains des rouleaux d’or.
Il ne s'attendait pas à ce qu’allait faire Catherine. Ghoquant les rouleaux entre ses mains, elle les brisait, puis répandait au loin, perfide-
ment, les pièces d’or sous les meubles; et c’était par la chambre un grand bruit musical, presque joyeux, qui faisait un étrange contraste avec l'éclat des voix et le foulement des pas.
Le comte crut qu'il n'avait pas offert assez d'argent à Catherine. Alors il retourna à la caisse, prit une lasse de billets de banque, et, s’approchant de la jeune fille irritée, il les lui donna en souriant d'un méchant sourire! Mais, en grinçant des dents, elle les déchira tous ensemble et les lui jeta à la face.
C’en était trop pour le comte de Goyck. Il leva les bras sur sa maîtresse qui le regardait avec défi, et alors ils restèrent un moment face à face : lui, furieux, la dominant de sa grande taille et de son geste; elle, se dressant sur les pieds pour se hausser à son niveau. Enfin, le comte laissa retomber son bras sans même effleurer l'épaule de Catherine. Puis, parlant d’une voix concentrée : — Pourquoi m'insultestu? — lui dit-il — Pourquoi me traites-tu comme un laquais, lorsque je ne veux que ton
bien, que je cherche à te faire oublier mes torts, que je veux les réparer tous ?
Catherine allait s’écrier, mais le comte se jeta soudain sur elle et lui mit la main sur la bouche. On entendait en ce moment le frôlement d’une robe de soie dans le corridor, avec des voix d'enfant joyeuses, et tous les deux alors , les sourcils contractés, ils écoutèrent. Enfin, les bruits de la robe et des voix s’éloignant, le comte poussa un grand soupir. Presque aussitôt retentit le roulement d’une voiture qui sortait au pas de la cour.
Catherine, accablée, était allée tomber sur un divan, sanglotant et vaincue par le sentiment profond de son impuissance. Quant au comte, il se traînait sur les genoux et sur les mains pour ramasser çà et là les pièces d’or, en surveillant toujours sa maîtresse du coin de l'œil. — Vit-on jamais un si atroce caractère! — grommelait-il. — Et suis-je assez bête et ridicule !
— Hélas! — disait Catherine en essuyant ses
yeux, — autrefois j'étais une jeune fille pure, et, quoique abandonnée par ma mère, je pouvais espérer trouver dans la vie quelque bonheur. Mes compagnes m’aimaient; mes maitresses m'estimaient; on me citait comme un modèle de bonne conduite. À l'église, en me prosternant devant Dieu, je n'avais à m'accuser que d’une tristesse légitime, et l’avenir m’apparaissait comme un temps de repos où la considération devait adoucir mes peines. Maintenant, pour avoir écouté les paroles dorées d’un fourbe, me voilà plus avilie que les courtisanes, car je suis tombée de plus haut. Pauvres créatures que le monde soufllette de ses mépris, quelle que soit la cause qui vous ait jeté la face dans la boue, dites-moi comment on désapprend à rougir, comment on se fait un visage souriant pendant que la conscience saigne, comment on peut enfin soutenir les regards de son enfant. Désormais, avec vous, on me montrera au doigt par la ville!
— Eh! non, sotte! — interrompit le comte en s’allongeant pour fourrer son bras sous un meuble, — Tu vivras absolument comme par
le passé. Tu retourneras au château. Toutes les semaines j'irai te voir.
— Me voir ! — s’écria Catherine en bondissant sur ses pieds. — Mais tu ne comprends donc pas que maintenant je te déteste! Menteur, misérable menteur à deux visages, plus hideux à mes yeux qu'un vampire, entends-moi bien. Si Dieu daigne exaucer ma prière, puisse-t-il t'accabler de tous les maux que tu m'as fait connaître ! Que ton honneur soit perdu, ta considération morte, ton repos à jamais détruit ! Que tes enfants, au lieu d’être la consolation
de ta vieillesse, deviennent son tourment le plus
cruel! Alors, quand ta fortune sera dissipée, ta santé ruinée, que les rides flétriront ton visage, rappelle-toi l’orpheline que tu as fait tomber dans tes piéges, et apprends enfin, par expérience , ce qu’il en coûte de tout perdre en un jour. Folle que je suis de pleurer encore! Je t’aimais cependant! Tu ne me reverras plus!
— Àh çà, mille tonnerres ! — hurla le comte en s’asseyant sur ses talons, — auriez-vous fait
quelque héritage depuis hier ? Votre mère s'est
Patti
elle enfin montrée sur l’horizon comme une comète ? On ne subsiste pas de l’air du temps en Belgique.
Catherine releva la tête : — Je mendierai, s’il le faut, en tenant mon enfant par la main.
— Oh! ma petite amie, — dit le comte en s’approchant de Catherine et s’arrêtant devant elle, les mains dans les poches, — si vous le prenez Sur ce ton, je vous préviens que vous ne viendrez pas à bout de votre serviteur. Je suis très-bon, moi, et très-généreux, mais il ne faut pas qu'on m'échauffe les oreilles. Je vous ai trompée, cela est vrai, en vous promettant de vous épouser, et cela serait à recommencer, je l'avoue, je vous tromperais encore. Votre beauté était mon excuse, et d’ailleurs vous ne perdiez pas grand’chose à quitter, pour me suivre, le couvent où on vous élevait par charité. Maintenant, malgré vos méchancetés, je veux bien vous confesser que je vous aime toujours. J'aurai, comme autrefois, bien soin de vous. Nous vivrons ensemble absolument comme si nous étions mariés, et je
continuerai à vous donner de beaux bijoux et de belles toilettes. Mais, si vous parlez encore de rompre avec moi, j'en fais mon grand serment sur la grande bête de l’Apocalypse, je vous prends au mot, et je vous laisse croupir dans la misère, vous et votre enfant!
— L'argent! toujours l'argent ! — murmurait Catherine en tordant ses mains. —— Avec l'argent, il croit tout effacer, et il pense tout dompter, grâce à l'argent ! — Et la face pâle, dans les plis de son voile noir, avec ses lèvres frémissantes, ses yeux brülants, et ses blonds cheveux qui trainaient sur ses joues, elle restait là à le regarder d’un air de défi, malheureuse de chercher en vain le moyen de lui faire du mal.
— Dieu! que tu m’amuses quand tu es furieuse { — fit soudain le comte en s’approchant pour lui caresser le menton. Mais elle le repoussa violemment, et alors, il se mit à rire et à la railler, l'appelant mauvaise tête, petit démon, la froissant dans sa haine par sa familiarité et son insolite bonne humeur. Puis il l'en-
gagea à rentrer chez elle et à se mettre au lit pour se calmer, lui disant qu'il irait la voir dans quelques jours, quand elle serait devenue raisonnable. Puis, continuant à la maîtriser, il ouvrit la porte, sonna et ordonna à son valet de chambre.d’aller chercher une voiture, et, quand la voiture fut rangée devant le perron, prenant par la main la jeune fille indignée, il l'accompagna , toujours en riant et en pasquinant, la soutint malgré elle, sous les deux coudes, pour lui faire gravir le marchepied, et enfin, au moment où le cocher fouettait ses chevaux : — Adieu, chère Madame, — lui dit-il devant ses domestiques, — à bientôt! — et il lui envoya sur le bout des doigts un long baiser.
Le même soir, écrasée par tant d'émotions, Catherine s'était endormie auprès du feu. Une lampe coiffée de son abat-jour éclairait sa chambre, posée sur une table ronde où quelques pièces de la layette qu'elle faisait elle-même pour son enfant, débordaient d’une corbeille. Tenant un petit bonnet dans ses mains, avec des ciseaux, elle appuyait sa tête brûlante sur le dossier de son fauteuil, quand la porte s’ouvrit tout à coup, et le comte de Goyck, entrant sans être annoncé, l’éveilla en sursaut par un grand éclat de rire.
— C'est moi, —dit-il en posant son chapeau sur une table, — mon Dieu, oui, c’est moi, en
personne. — Puis il s’assit en face d’elle, et se renversant en arrière, les jambes croisées, il se mit à la regarder d’un air tranquille.
Catherine était stupéfaite. Jamais elle ne se serait attendue à rencontrer autant d’aplomb dans le vice, et elle se demandait à quelle extrémité cet homme voulait donc la pousser, puisqu'il venait de lui-même la braver en face. Pour lui, légèrement souriant, comme si rien de grave n'était survenu entre lui et sa maitresse, 1l semblait enchanté d’être sorti de sa fausse position, et sans doute il se disait : — Maintenant enfin, je n'aurai plus besoin de
mentir.
Cependant, prenant les pincettes, il se mit à tisonner le feu, sonna, demanda du bois à Virginie, puis, tisonnant toujours : — Ah! tu voulais être comtesse! — dit-il à Catherine. — Ça n’est pas bête, pour une orpheline de couvent.
Catherine ne répondait rien, et, tourmentant ses ciseaux dans ses mains, le regardait tou-
jours avec stupeur. — Folle que tu es! — reprit-il. — Tu t'imagines, comme toutes les petites filles, que le mariage est une grande boîte bien rembourrée de satin, au fond de laquelle est brodé en perles fines ce merle blanc qu'on appelle le bonheur. Tu ne te trompes que du tout au tout. Parce que les femmes mariées prennent le droit de se donner des airs de pimbêches, leur existence n’en est pas moins insipide. Songe donc à ce que c’est que de tenir les comptes d'un ménage, de surveiller les domestiques, de régler la dépense, de recevoir des êtres ennuyeux dans un grand salon bien froid et de leur rendre des visites. Sans compter les enfants à élever, dont on doit diriger l’éducation, qu'il faut soigner quand ils sont malades, et ils le sont toujours ! je le sais par expérience. Et lorsque le mari est un volage, comme moi, lorsqu'il a horreur de son intérieur, qu’il n'aime que le fruit défendu, l’imprévu, l’indépendance, comme moi encore, que devient la malheureuse femme ? Elle n’a plus que l’église pour distraction et une vieillesse pleine de regrets pour perspective. Va, tu ne connais pas ton bonheur. Tu es adorée par un homme riche, très- .
bon enfant et qui ne tient pas à l'argent. Tu es jeune, tu es belle, tu es libre. Tu peux, si tu le veux et quand tü le veux, m'envoyer paître aux cinq cent mille diables, et te consoler avec de jeunes idiots comme Busterback. Tu as le droit de voyager, d'aller, de venir et de faire les farces les plus salées, sans que personne ten demande compte. Tu peux encore porter des toilettes excentriques, donner des fêtes transcendantales, te mettre du rouge sur les joues, avec des mouches. Que sais-je ! montrer ta jambe quand tu passes les ruisseaux, te faire suivre dans la rue par une meute de king’s- Charles. N'est-ce rien, tout cela? Et, si tu es seulement un peu raisonnable, si tu mets de côté, à trente ans, tu n'as plus besoin de personne, et alors, comme tu es toujours belle, ta maison devient le rendez-vous de la meilleure compagnie. Les étrangers de distinction se font mener chez toi, heureux de mettre à tes pieds leurs hommages. Ah! être fille! et une belle fille! et blonde! et avoir dix-huit ans! et rester libre! Mais c’est le rêve de tous les êtres intelligents ! Et tu es tout cela! et tu et plains !
— Catherine n’entendait pas un seul mot de l'étrange tirade que lui débitait le comte de Goyck. Affaissée sur elle-même et les yeux fixes, elle demeurait immobile, absorbée par une pensée qui lui perçait le cerveau comme une vrille. Enfin, quand il ne parla plus, elle desserra les dents : — Voleur de nom! — lui dit-elle.
— C’est drôle! — répondit le comte. — Tu m'appelles toujours voleur, et cependant je t'aime bien. |
— Va-ten d'ici! — reprit-elle, — ou demain j'irai tout dire à ta femme.
— Ah! ma femme ! ma femme! pour l'amour de Dieu, laisse-la tranquille ! Massassineras-tu tous les jours avec ce mot-là !
— Mon enfant est un bâtard, va-t’'en ! — répéta Catherine, et elle lui montra la porte.
— J'aime mieux t’'embrasser, vrai! — fit le comte.
— Va-t'en ! — dit encore Catherine, et elle se leva.
Mais le comte ouvrit les bras pour la prendre. Alors elle fit en arrière un bond rapide, repoussa la table, et sautant sur ses ciseaux, elle le menaça de l'en frapper, s’il la touchait. — C'est à mourir de rire! — disait-il, et, toujours en badinant, il cherchait à la saisir. Tout à coup Catherine exaspérée fondit sur lui. — Vat'en! mais va-t’en donc, bandit! — lui criaitelle. Elle ne se connaissait plus. Elle lui meurtrissait le visage avec ses deux poings. Enfin, elle parvint à le pousser contre la porte, et là, comme les lèvres de son amant eflleuraient sa joue, elle lui perça le bras avec ses ciseaux, par deux fois.
Virginie était accourue au bruit. Elle fit sortir le comte de la chambre, et Catherine poussa le verrou. — Je reviendrai demain ! — lui cria le comte, qui riait toujours, malgré sa blessure. — Alors je te tuerai certainement demain ! — répondit Catherine.
revint, en effet, le lendemain, portant son bras en écharpe, toujours souriant; mais il trouva Catherine bien changée. Une nuit sans sommeil, passée debout, à méditer douloureusement sur le sombre avenir qu’elleentrevoyait, avait abattu sa colère, et,si un reste de courage ne l’eût soutenue, elle se serait abandonnée elle-même, demandant pitié à celui dont la vue lui faisait horreur.
Le comte fut effrayé, tant les traces de sa douleur étaient énergiquement imprimées sur son visage. — Qu'as-tu? — lui dit-1l. — Qu’astu fait? — Il pensait qu'elle s'était empoisonnée.
” le [UT ?
— Je n'ai rien de plus qu’hier, — répondit-elle. |
— Mais tu as l’air d’une morte.
— Je le suis, en effet... pour vous. — Et, comme il voulait l’interrompre : — Écoutez, — reprit-elle en se soulevant sur son fauteuil, — ma résolution est prise. — Vous ne me verrez jamais. Dès demain, je quitterai Bruxelles. Vous m'avez fait tout le mal qu'on pouvait me faire. Vous m'avez pris mon repos, mon honneur. A cause de vous, ma vie sera, jusqu'à la fin, empoisonnée. Forcée de vous haïr, après vous avoir sacrifié l'estime des autres et surtout la mienne, après vous avoir... aimé. — Ici ses larmes coulèrent, mais elle continua. — Je vais, toute jeune encore et seule, expier dans la retraite la faute irréparable d’avoir cru en vous. Pour vous autres, en eflet, je le vois maintenant, l'amour n’est qu'un passe-temps, et pour nous, il est tout, ou du moins, il emporte tout avec lui, de sorte que, sans lui, nous sommes comme des corps sans âme. Mais je m'efforcerai de l'oublier. La seule chose que je vous demande, c’est de ne
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pas abandonner votre enfant. Il ne doit pas souffrir de mon imprudence.
— Jamais! — s’écria le comte, plus ému qu'il n'aurait voulu le laisser voir. — Je ne veux pas que tu me quittes. Tu n’as pas de motifs sérieux pour me quitter. Tu sais maintenant que je suis marié; cela ne me change ni en diable ni en singe. D'ailleurs, ma femme a cinquante ans, et elle est dévote! Que deviendrais-tu, sans moi ? Moi, d'abord, je t'aime toujours, et je ne peux me passer de toi. Où est-ce que je trouverais une maîtresse aussi gentille ? Tiens, vas habiter mon château. Dès demain j'irai t y rejomdre.
— Non, — dit Catherine. — C'est plus fort que moi : je ne peux plus vous revoir.
— Alors, — fit le comte, — deviens ce que tu pourras. Je ne me soucie plus de toi ni de ton mioche.
— Prenez garde ! — répondit Catherine, dont la colère se rallumait. — Si vous m'y forcez, je vous obligerai à vous conduire avec honneur.
— Allons donc ! On ne m'oblige à rien du tout, moi. Tu ignores, ma chère amie, qu’en Belgique la recherche de la paternité est interdite.
— Et que me fait, à moi, la recherche de la paternité! Nierez-vous que vous m'avez enlevée de mon couvent? que vous avez juré de m'épouser devant ma grand'mère? Et quand je vous ferai venir devant un tribunal, que direz-vous si on vous interroge au sujet de notre enfant ?
— Tiens! — s’écria le comte exaspéré, — laisse-moi tranquille ! Tu m'agaces avec ton tribunal. Est-ce que cela existe pour nous, le tribunal ? Le tribunal! — reprit-il en levant les épaules avec mépris, — quelle bêtise! Voyons, finissons-en tous les deux. Tu m'en as assez dit depuis hier. Tu t'es assez vengée. Tu m'as insulté, bafoué, humilié ; sans compter tes coups de ciseaux qui me brûlent encore. Maintenant je ne veux plus de tout cela. C’est oui ou non. Tu vas retourner au château avec moi, ou bien...
— Ou bien ? — fit Catherine menaçante.
— Est-ce que tu t'imagines, — reprit le
comte sur un ton plus haut, — que tu me feras la loi? Mais a-t-on jamais vu cette péronnelle! Obéis sur-le-champ, ou, par les cornes du démon ! je saurai bien te soumettre!
— Eh bien! essayez-le! — dit Catherine.
Le comte enfonça son chapeau jusque sur ses yeux. — Oui! — reprit-il, — un jour, et avant peu de temps, tu m'écriras pour me supplier de te pardonner tes extravagances. — Et il se dirigea vers la porte, puis il revint : — Tu te traîneras à mes genoux, et je t y laisserai.. Oh! les femmes! les femmes ! — dit-il encore, — on les croit bonnes, lorsqu'elles sont belles! mais elles n’ont pas plus de cœur que les pavés! Ingrate ! — ajouta-t-il en lui montrant le poing, — toi pour qui j'ai fait des folies! adieu. Je ne suis plus rien pour toi maintenant.