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Catherine de Médicis expliquée

Quelques jours après la réception des ambassadeurs secrets de Calvin par Catherine , vers la fin de la même année, car alors l'année commençait à Pâques, et le calendrier actuel ne fut adopté que sous ce nouveau règne,

Christophe gisait encore sur un fauteuil, au coin du feu, du côté qui lui permettait de voir la rivière, dans cette grande salle brune destinée à la vie de famille et où ce drame avait commencé. 11 avait les pieds appuyés sur un tabouret.

Mademoiselle Lecamus et Babette Lallier venaient de renouveler les compresses imbibées d'une préparation apportée par Ambroise , à qui Catherine avait recommandé de soigner Christophe. Une fois reconquis par sa famille, cet enfant y fut l'objet des soins les plus dévoués. Babette , autorisée par son père, vint tous les matins et ne quittait la maison Lecamus que le soir.

Christophe, objet de l'admiration des apprentis, donnait lieu dans tout le quartier à des contes qui l'entouraient d'une poésie mystérieuse: il avait subi la torture, et le célèbre Ambroise Paré mettait tout son art à le sauver.

Qu'avait-il fait pour être ainsi traité? Ni Christophe ni son père ne disaient un mot à ce sujet. Catherine, alors toute-puissante, était intéressée à se taire ainsi que le prince de Condé, Les visites d'Ambroise, chirurgien du roi et de la maison de Guise, à qui la reine-mère et les Lorrains permettaient de soigner un garçon taxé d'hérésie , embrouillaient singulièrement cette aventure où personne ne voyait clair.

Enfin, le curé de Saint-Pierre-aux-Bceufs vint à plusieurs reprises voir le fils de son marguillier, et de telles visites rendirent encore plus inexplicables les causes de l'état où se trouvait Christophe.

Le vieux syndic, qui avait son plan , répondait évasivement à ses confrères , aux marchands, aux amis qui lui parlaient de son fils. — Je suis bien heureux, mon compère, de l'avoir sauvé !— Que voulez-vous? entre l'arbre et l'écorce, il ne faut jamais mettre le doigt. —Mon

fils a mis la main au bûcher, il y a pris de quoi brûler ma maison! — On a abusé de sa jeunesse, et nous autres bourgeois nous ne retirons que honte et mal à hanter les grands. — Ceci me décide à le faire homme de justice : le Palais lui apprendra à peser ses actions et ses paroles. — La jeune reine, qui maintenant est en Ecosse, y a été pour beaucoup ; mais peut-être aussi mon filça-t-il été bien imprudent! — J'ai eu de cruels chagrins. — Ceci me décidera peutêtre à quitter les affaires , je ne veux plus jamais aller à la cour. — Mon fils en a maintenant assez de la Réformation : elle lui a cassé bras et jambes. Sans Ambroise, où en serais-je? Grâce à cesdiscours et à cette sage conduite, il fut avéré dans le quartier que Christophe ne mangeait plus de la vache à Colas. Chacun trouva naturel que le vieux syndic essayât de faire entrer son fils au parlement , et les visites du curé parurent naturelles. En pensant

aux malheurs du Syndic, on ne pensait pas à son ambition qui eût semblé monstrueuse.

Le jeune avocat, resté septante jours, pour employer un mot de ce temps , sur le lit qu'on lui avait dressé dans cette vieille salle , ne se levait que depuis une semaine et avait encore besoin de deux béquilles pour marcher. L'amour de Babette et la tendresse de sa mère avaient profondément touché Christophe. Or, en le tenant au lit , ces deux femmes le chapitraient rudement sur l'article religion. Le président deThou fit à son filleul une visite pendant laquelle il fut très-paternel.

Christophe, avocat au parlement, devait être catholique, il allaitêtre engagé par sonserment; mais le président , qui ne mit pas en doute l'orthodoxie de son filleul, ajouta gravement ces paroles : — Mon enfant , tu as été rudement éprouvé. J'ignore moi-même la raison qu'avaient messieurs de Guise pour te traiter

ainsi. Je t'engagea vivre désormais tranquillement, sans te mêler des troubles ; car la faveur de la reine et du roi ne se portera pas sur des artisans de tempêtes. Tu n'es pas assez grand pour mettre à ton roi le marché à la main, comme font messieurs de Guise. Si tu veux être un jour conseiller au parlement, tu n'obtiendras cette noble charge que par un attachement sérieux à la cause royale.

Néanmoins , ni la visite du président de Thou, ni les séductions de Babette, ni les instances de mademoiselle Lecamus, sa mère, n'avaient ébranlé la foi du martyr calviniste. Christophe tenait d'autant plus à sa religion qu'il avait plus souffert pour elle.

— Mon père ne souffrira jamais que j'épouse un calviniste , lui disait Babette à l'oreille.

Christophe ne lui répondait que par des larmes qui rendaient la jolie fdle muette et rêveuse.

Le vieux Lecamus gardait sa dignité paternelle et syndicale : il observait son fils et parlait peu. Ce vieillard, après avoir reconquis son cher Christophe, était presque mécontent de lui-même, il se repentait d'avoir montré toute sa tendresse pour ce fils unique ; mais il l'admirait en secret. A aucune époque de sa vie le syndic ne fit jouer plus de machines pour arriver à ses fins ; car il apercevait le grain mûr de la moisson si péniblement semée, et voulait en tout recueillir.

Quelques jours avant cette matinée, il avait eu, seul avec Christophe, une longue conversation pour surprendre le secret de la résistance de son fils. Christophe, qui ne manquait pas d'ambition, avait foi dans le prince de Condé. La parole généreuse du prince , qui avait fait tout bonnement son métier de prince, était gravée dans son cœur. Il ne savait pas que Condé l'avait envoyé à tous les diables au mo-

ment où il lui criait son touchant adieu à travers les barreaux de sa prison, à Orléans , en se disant : — Un Gascon m'aurait compris !

Malgré ce sentiment d'admiration pour le prince, Christophe nourrissait aussi le plus profond respect pour cette grande reine Catherine, qui lui avait, par un regard, expliqué la nécessité où elle était de le sacrifier, et qui, pendant son supplice, lui avait jeté, par un autre regard, une promesse illimitée dans une faible larme.

Par le profond silence des septante jours et nuits qu'il employait à se guérir, le nouvel avocat repassait les événemens de Blois et ceux d'Orléans. Il pesait, pour ainsi dire malgré lui, ces deux protections : il flottait entre la reine et le prince. Il avait certes plus servi Catherine que le calvinisme, et chez un jeune homme, le cœur et l'esprit devaient incliner vers cette reine, moins à cause de cette diffé-

rence qu'à cause de sa qualité de femme. En semblable occurrence , un homme espérera toujours plus d'une femme que d'un homme.

— Je me suis immolé pour elle, que ferat-ellepour moi?

Celte question , il se la faisait presque involontairement , en se souvenant de l'accent qu'elle avait eu en disant : Povero mio ! On ne saurait croire à quel point un homme, seul dans son lit et malade , devient personnel. Tout, jusqu'aux soins exclusifs dont il est l'objet , le pousse à ne penser qu'à lui. En s'exagérant les obligations du prince de Condé envers lui , Christophe s'attendait à être revêtu de quelque charge à la cour de Navarre. Cet enfant, encore neuf en politique, oubliait d'autant mieux les soucis et la rapide marche à travers les hommes et les événemens qui dominent les chefs de partis, qu'il était comme au secret dans cette vieille

salle brune. Tout parti est nécessairement ingrat quand il milite ; et quand il triomphe, il a trop de monde à récompenser pour ne pas l'être encore. Les soldats se soumettent à ctt e ingratitude ; mais les chefs se retournent contre le nouveau maître à l'égal duquel ils ont marché si long-temps. Christophe, le seul qui se souvînt de ses souffrances, se mettait déjà parmi les chefs de la Réformation, en se proclamant l'un des martyrs.

Lecamus , ce vieux loup du commerce , si fin et si perspicace , avait fini par deviner les secrètes pensées de son fils; aussi toutes ses manœuvres étaient-elles basées sur l'hésitation naturelle à laquelle Christophe était livré.

— Ne serait-ce pas beau , disait-il la veille à Babette en famille , d'être la femme d'un conseiller au parlement? On vous appellerait madame !

— Vous êtes fou , mon compère ! dit Lai -

lier. Où prendriez-vous d'abord dix mille écus de rentes, en fonds de terre, que doit avoir un conseiller , et de qui achèteriez-vous une charge ? Il faudrait que la reine-mère et régente n'eût que cela en tête pour que votre fils entrât au parlement, et il sent un peu trop le fagot pour qu'on l'y mette.

— Que donneriez-vous pour voir votre fille la femme d'un conseiller?

— Vous voulez voir le fond de ma bourse , vieux finaud ! dit Lallier.

Conseiller au parlement ! Ce mot ravagea la cervelle de Christophe.

Au moment où Christophe contemplait la rivière qui lui rappelait et la scène par laquelle commence cette histoire et le prince de Condé, la Renaudie, et Chaudieu, le voyage à Blois , enfin toutes ses espérances, le syndic entra et vint s'asseoir à côté de son fils. Le vieillard avait un air joyeux assez mal caché sous sa gravité affectée.

— Mon fils, dit-il, après ce qui s'est passé entre toi et les chefs du tumulte d'Amboise, ils te devaient assez pour que ton avenir regardât la maison de Navarre.

— Oui, dit Christophe.

— Hé bien , reprit le père, j'ai fait positivement demander pour toi la permission d'acheter une charge de justice dans le Béarn. Notre bon ami Paré s'est chargé de remettre les lettres que j'ai écrites en ton nom au prince de Condé et à la reine Jeanne. Tiens, lis la réponse de monsieur de Pibrac , vice-chancelier de Navarre.

« Au sieur Lecamus, syndic du corps des « Pelletiers.

« Monseigneur le prince de Condé me « charge de vous dire le regret qu'il a de ne « pouvoir rien faire pour son compagnon de « la tour Sainl-Agnan , duquel il se souvient , « et à qui , pour le moment , il offre une place

- M — « de gendarme dans sa compagnie, en lait quelle il sera bien à même de faire son « chemin en homme de cœur, comme il est.

« La reine de Navarre attend l'occasion de t récompenser le sieur Christophe, et n'y fau- « dra point.

« Sur ce, monsieur le syndic, nous prions « Dieu de vous avoir en sa garde.

« Nérac.

<n Pibrac, « Chancelier de Navarre. »

— Nérac , Pibrac , crac ! dit Babette. 11 n'y a rien à attendre des Gascons , ils ne songent qu'à eux.

Le vieux Lecamus regardait son fils d'un air railleur.

— 11 propose de monter à cheval à un pauvre enfant qui a eu les genoux et les chevilles broyés pour lui ! s'écria mademoiselle Lecamus, quelle affreuse plaisanterie!

— Je ne te vois guère conseiller en Navarre, dit le syndic des pelletiers.

— Je voudrais bien savoir ce que la reine Catherine ferait pour moi, si je la requérais , dit Christophe attéré.

— Elle ne t'a rien promis, dit le vieux marchand , mais je suis certain qu'elle ne se moquerait pas de toi et se souviendrait de tes souffrances. Cependant, pourrait - elle faire un conseiller au parlement d'un bourgeois protestant?...

— Mais Christophe n'a pas abjuré! s'écria Babette. Il peut bien se garder le secret à luimême sur ses opinions religieuses.

— Le prince de Condé sera moins dédaigneux avec un conseiller, dit Lecamus.

— Conseiller, mon père ! est-ce possible ?

— Oui , si vous ne dérangez pas ce que je veux faire pour vous. Voici mon compère Lallier qui donnerait bien deux cent mille

livres si j'en mettais autant pour l'acquisition d'une belle terre seigneuriale avec condition de substitution de mâle en mâle, et de laquelle nous vous doterions...

— Et j'ajouterais quelque chose de plus pour une maison à Paris, dit Lallier.

— Èhbien, Christophe ? fit Babette.

— Vous parlez sans la reine , répondit le jeune avocat.

Quelques jours après cette déception assez amère , un apprenti remit à Christophe ce petit billet laconique.

« Chaudieu veut voir son enfant ! »

— Qu'il entre! s'écria Christophe.

— 0 mon saint martyr ! dit le ministre en venant embrasser l'avocat , es-tu remis de tes douleurs !

— Oui , grâce à Paré !

— Grâce à Dieu qui t'a donné la force de supporter la torture! Mais qu'ai-je appris?

tu t'es fais recevoir avocat , tu as prêté le serment de fidélité , tu as reconnu l'Eglise catholique , apostolique et romaine !...

— Mon père l'a voulu.

— Mais ne devons-nous pas quitter nos pères , nos enfans , nos femmes , tout pour la sainte cause du calvinisme, tout souffrir!.. Ah ! Christophe , Calvin , le grand Calvin , tout le parti , le monde , l'avenir comptent sur ton courage et sur ta grandeur d'ame ! Il nous faut ta vie.

Il y a ceci de remarquable dans l'esprit de l'homme, que le plus dévoué, tout en se dévouant , se bâtit toujours un roman d'espérances dans les crises les plus dangereuses. Ainsi , quand , sur l'eau , sous le Pont-au-Change , le prince , le soldat et le ministre avaient demandé à Christophe d'aller porter à Catherine ce traité qui , surpris , devait lui coûter la vie, l'enfant comptait sur son esprit , sur le hasard ,

sur son intelligence , et il s'était audacieusement avancé entre ces deux terribles partis , les Guise et Catherine, où il avait failli être broyé. Pendant la question , il se disait encore : — Je m'en tirerai ! ce n'est que de la douleur !

Mais à cette demande brutale : Meurs ! faite à un garçon qui se trouvait encore impotent, à peine remis de la torture et qui tenait d'autant plus à la vie qu'il avait vu la mort de plus près, il était impossible de s'abandonner à des illusions.

Christophe répondit tranquillement : — De quoi s'agit-il?

— De tirer bravement un coup de pistolet comme Stuart sur Minard.

— Sur qui ?

— Sur le duc de Guise.

— Un assassinat?

— Une vengeance! Oublies-tu les cent gen-

tilshommes massacrés sur le môme échafaud , à Amboise. Un enfant, le petit d'Aubigné, a dit en voyant cette boucherie : Ils ont haché la France !

— Vous devez recevoir tous les coups et n'en pas porter, telle est la religion de l'Évangile, répondit Christophe. Mais, pour imiter les catholiques, à quoi bon réformer l'Église?

— Oh ! Christophe , ils t'ont fait avocat , et tu raisonnes ! dit Chaudieu.

— Non , mon ami , répondit l'avocat. Mais les princes sont trop ingrats, et vous serez, vous et les vôtres, les jouets de la maison de Bourbon...

— Oh ! Christophe , si tu avais entenud Calvin, tu saurais que nous les manions comme des gants!... Les Bourbons sont les gants, nous sommes la main.

— Lisez ! dit Christophe en présentant au ministre la réponse de Pibrac.

— Oli ! mon enfant , tu es ambitieux , lu ne peux plus te dévouer : je te plains !

Ghaudieu sortit sur cette belle parole.

Quelques jours après cette scène, Christophe, famille Lallier et la famille Lecamus étaient réunis , en l'honneur des accordailles de Babette et de Christophe , dans la vieille salle brune où Christophe ne couchait plus; il pouvait alors monter les escaliers et commençait à se traîner sans béquilles. 11 était neuf heures du soir , on attendait Ambroise Paré. Le notaire de la famille se trouvait devant une table chargée de contrats.

Le pelletier vendait sa maison et son fonds de commerce à son premier commis, qui payait immédiatement la maison quarante mille livres , et qui engageait la maison pour répondre du paiement des marchandises sur lesquelles il donnait déjà vingt nulle livres en à-compte.

Lecamus acquérait pour son fils une magnifique maison en pierre bâtie par Philibert de l'Orme , rue Saint-Pierre-aux- Bœufs , et la lui donnait en dot.

Le syndic prenait en outre deux cent cinquante mille livres sur sa fortune, et Lallier en donnait autant pour l'acquisition d'une belle terre seigneuriale sise en Picardie, de laquelle on avait demandé cinq cent mille livres. Cette terre étant dans la mouvance de la couronne, il fallait des lettres-patentes , dites de rescription , accordées par le roi , outre le paiement de lods et ventes considérables. Aussi la conclusion du mariage était-elle ajournée jusqu'à l'obtention de cette faveur royale. Si les bourgeois de Paris s'étaient fait octroyer le droit d'acheter des seigneuries , la sagesse du conseil privé y avait mis certaines restrictions relativement aux terres qui relevaient de la couronne , et la terre que Lecamus guignait

depuis une dizaine d'années se trouvait dans l'exception. Ambroise s'était fait fort d'apporter l'ordonnance le soir même.

Le vieux Lecamus allait de sa salle à sa porte dans une impatience qui montrait combien grande avait été son ambition. Enfin , Ambroise arriva.

— Mon vieil ami , dit le chirurgien assez effaré et regardant le souper, voyons tes nappes ? Bien. Oh! mettez des chandelles de cire. Dépêchez , dépêchez ! cherchez tout ce que vous aurez de plus beau.

— Qu'y a-t-il donc? demanda le curé de Saint-Pierre-aux-Bœufs.

— La reine-mère et le jeune roi viennent souper avec vous , répliqua le premier chirurgien. La reine et le roi attendent un vieux conseiller dont la charge sera vendue à Christophe, et monsieur de Thou' qui a conclu le

marché. N'ayez pas l'air d'avoir été prévenus , je me suis échappé du Louvre.

En un moment , les deux familles furent sur pied. La mère de Christophe et la tante de Babette allèrent et vinrent avec une célérité de ménagères surprises. Malgré la confusion que cet avis jeta dans l'assemblée de famille , les préparatifs se firent avec une activité qui tint du prodige.

Christophe, ébahi, surpris , confondu d'une pareille faveur, était sans parole et regardait tout faire machinalement.

— La reine et le roi chez nous ! disait la vieille mère.

— La reine! répétait Babette, que dire et que faire ?

Au bout d'une heure tout fut changé : la vieille salle était parée, et la table étincelait. On entendit alors un bruit de chevaux dans la rue. La lueur des torches portées par les cavaliers

de l'escorte fit mettre le nez à la fenêtre aux bourgeois du quartier. Ce tumulte fut rapide. 11 ne resta sous les piliers que la reine-mère et son fils, le roi Charles IX, Charles de Gondi nommé grand-maître de la garde-robe et gouverneur du roi , monsieur de Thou , le vieux conseiller, le secrétaire d'Etat Pinard et deux pages.

— Bra\es gens , dit la reine en entrant, nous venons, le roi mon fils et moi , signer le contrat de mariage du fils à notre pelletier ; mais c'est à la condition qu'il restera catholique. Il faut être catholique pour entrer au parlement , il faut être catholique pour posséder une terre qui relève de la couronne , il faut être catholique pour s'asseoir à la table du roi, n'est-ce pas , Pinard ?

Le secrétaire d'État parut en montrant des lettres-patentes.

— Si nous ne sommes pas ici tous catholi-

ques, dit le petit roi , Pinard jettera tout au feu ; mais nous sommes tous catholiques ici? reprit-il en jetant des yeux assez fiers sur toute l'assemblée.

— Oui , sire , dit Christophe Lecamus en fléchissant quoique avec peine le genou et baisant la main que le jeune roi lui tendit.

La reine Catherine , qui lui tendit la sienne, le releva brusquement , et l'emmenant à quelques pas dans un coin , lui dit : — Ah ! çà, mon garçon, pas de finauderies? Nous jouons franc jeu !

— • Oui, Madame , reprit-il, saisi par l'éclatante récompense et par l'honneur que lui faisait l'Italienne reconnaissante.

— Hé bien ! mons Lecamus , le roi mon fils et moi nous vous permettons de traiter de la charge du bonhomme Groslay, conseiller au parlement , que voici , dit la reine. Vous y

suivrez , j'espère , jeune homme , les erremens de monsieur le premier.

De Thou s'avança et dit : — Je réponds de lui, Madame.

— Eh bien! instrumentez, garde-notes,

dit Pinard.

— Puisque le roi notre maître nous fait la faveur de signer le contrat de ma fille , s'écria Lallier , je paie tout le prix de la seigneurie.

— Les dames peuvent s'asseoir, dit le jeune roi d'une façon gracieuse. Pour présent de noces à l'accordée , je fais , avec l'agrément de ma mère , remise de mes droits.

Le vieux Lecamus et Lallier tombèrent à genoux et baisèrent la main du jeune roi.

— Mordieu ! sire , combien ces bourgeois ont d'argent ! lui dit Gondi à l'oreille.

Le jeune roi se prit à rire.

— Leurs majestés étant dans leurs bonnes,

dit le vieux Lecamus , veulent-elles me permettre de leur présenter mon successeur et lui continuer la patente royale de la fourniture de leurs maisons ?

— Voyons, dit le roi.

Lecamus fit avancer son successeur qui devint blême.

— Si ma chère mère le permet , nous nous mettrons tous à table , dit le jeune roi.

Le vieux Lecamus eut l'attention de donner au roi un gobelet d'argent qu'il avait obtenu de Benvenuto Cellini , lors de son séjour en France à l'hôtel de Nesle , et qui n'avait pas coûté moins de deux mille écus.

— Oh ! ma mère, le beau travail , s'écria le jeune roi en levant le gobelet par le pied.

— C'est de Florence, répondit Catherine.

— Pardonnez-moi, Madame, dit Lecamus, c'est fait en France par un Florentin. Ce qui

est de Florence serait à la reine, mais ce qui est fait en France est au roi.

— J'accepte , bonhomme , dit Charles IX , et désormais ce sera mon gobelet.

— Il est assez bien , fit la reine en l'examinant, pour le comprendre dans les joyaux de la couronne. — Eh bien ! maître Ambroise, dit la reine à l'oreille de son chirurgien, l'avezvous bien soigné? marchera-t-il ?

— Il volera , dit en souriant le chirurgien. Mais vous nous l'avez bien finement débauché.

— Faute d'un moine , l'abbaye ne chôme pas , répondit la reine avec cette légèreté qu'on lui a reprochée et qui n'était qu'à la surface.

Le souper fut gai, la reine trouva Babette jolie , et , en grande reine qu'elle fut toujours, elle lui passa au doigt un de ses diamans afin

de compenser la perte que le gobelet faisait chez les Lecamus.

Le roi Charles IX , qui depuis prit peutêtre trop de goût à ces sortes d'invasions chez ses bourgeois, soupa de bon appétit,* puis, sur un mot de son nouveau gouverneur , qui avait , dit-on , charge de lui faire oublier les vertueuses instructions de Cypierre , il entraîna le premier président, le vieux conseiller démissionnaire, le secrétaire d'État, le curé, le notaire et les bourgeois à boire si druement que la reine Catherine sortit au moment où elle vit la gaieté sur le point de devenir bruyante.

Au moment où la Florentine se leva , Christophe, son père et les deux femmes prirent des flambeaux et l'accompagnèrent jusque sur le seuil de la boutique. Là, Christophe arrêta la reine par sa grande manche et lui fit un signe d'intelligence. Catherine s'arrêta , renvoya

le vieux Lecamus , les deux femmes , par un geste, et dit à Christophe: — Quoi!

— Si vous pouvez, Madame , tirer parti de ceci , dit-il en parlant à l'oreille de la reine , sachez que le duc de Guise est visé par des assassins...

— Tu es un loyal sujet , dit Catherine en souriant, et je ne t'oublierai jamais.

Elle lui tendit sa main , si célèbre par sa beauté , mais en la dégantant , ce qui pouvait passer pour une marque de faveur, et Christophe devint toul-à-fait royaliste en baisant cette adorable main.

— Ils m'en débarrasseront donc sans que j'y sois pour quelque chose ! pensa-t-elle en remettant son gant.

Elle monta sur sa mule et regagna le Louvre

avec ses deux pages.

Christophe resta sombre tout en buvant. La

figure austère d'Ambroise lui reprochait son m. 3

apostasie ; niais les événemens postérieurs donnèrent gain de cause au vieux syndic. Christophe n'aurait certes pas échappé aux massacres de la Saint-Barthélémy, ses richesses et sa terre l'eussent désigné aux meurtriers. L'histoire a enregistré le sort cruel de la femme du successeur de Lallier, belle créature dont le corps resta nu, accroché par les cheveux à l'un des étais du Pont-au-Change pendant trois jours. Babette frémit alors, en pensant qu'elle aurait pu subir un pareil traitement, si Christophe fût demeuré calviniste.

Telle fut l'origine de la célèbre maison parlementaire des Lecamus. Tallemant des Réaux a commis une erreur en les faisant venir de Picardie. Les Lecamus eurent intérêt plus tard à dater de l'acquisition de leur principale terre , située en ce pays.

Le fils de Christophe , qui lui succéda sous Louis XIII , fut le père de ce riche pré-

sident Lecamus, qui, sous Louis XIV, édifia le magnifique hôtel qui disputait à l'hôtel Lambert l'admiration des Parisiens et des étrangers; mais qui, certes, est l'un des plus beaux monuments de Paris. L'hôtel Lecamus existe encore ruedeThorigny, quoiqu'au commencement de la Révolution , il ait été pillé comme appartenant à monsieur de Juigné, l'archevêque de Paris. Toutes les peintures y ont alors été effacées; et, depuis, les pensionnats qui s'y sont logés l'ont fortement endommagé. Ce palais, gagné dans le vieux logis de la rue de la Pelleterie , montre encore les beaux résultats qu'obtenait l'Esprit de Famille. Il est permis de douter que l'individualisme moderne , engendré par le partage égal des successions, élève de pareils monumens.

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