CHAPITRE PREMIER
lia cour sous Charles IX.
Entre onze heures et minuit, vers la fin du mois d'octobre 1573, deux Italiens de Florence, deux frères, Albert de Gondi le maréchal de France, et Charles de Gondi La Tour, grandmaître de la garde-robe du roi Charles IX ,
étaient assis en haut d'une maison située rue Saint-Honoré, sur le bord d'un chéneau.
Le chéneau est ce canal en pierre qui, dans ce temps , se trouvait au bas des toits pour recevoir les eaux, et percé de distance en distance par ces longues gouttières taillées en forme d'animaux fantastiques à gueules béantes. Malgré le zèle avec lequel la génération actuelle abat les anciennes maisons, il existait à Paris beaucoup de gouttières en saillie, lorsque, dernièrement, l'ordonnance de police sur les tuyaux de descente les fit disparaître. Néanmoins, il reste encore quelques chéneaux sculptés qui se voient principalement au cœur du quartier Saint-Antoine, où la modicité de loyers n'a pas permis de construire des étages dans les combles.
Il doit paraître étrange que deux personnages revêtus de charges si éminentes lussent ainsi le métier des chats. Mais pour qui fouille
les trésors historiques de ce temps, où les intérêts se croisaient si diversement autour du trône, que l'on peut comparer la politique intérieure de la France à un écheveau de fil brouillé, ces deux Florentins sont de véritables chats très à leur place dans un chéneau. Leur dévouement à la personne de la reine-mère Catherine de Médicis qui les avait plantés à la cour de France, les obligeait à ne reculer devant aucune des conséquences de leur intrusion.
Mais pour expliquer comment et pourquoi les deux courtisans étaient ainsi perchés, il faut se reporter à une scène qui venait de se passer à deux pas de cette gouttière, au Louvre, dans cette belle salle brune, la seule peut-être qui nous reste des appartemens de Henri II, et où les courtisans faisaient après souper leur cour aux deux reines et au roî.
A cette époque, bourgeois et grands seigneurs soupaient les uns à six heures, les
autres à sept heures; mais les raffinés soupaient entre huit et neuf heures. Ce repas était le dîner d'aujourd'hui.
Quelques personnes croient à tort que l'étiquette a été inventée par Louis XIV, elle procède en France de Catherine de Médicis, qui la créa si sévère, que le connétable Anne de Montmorency eut plus de peine à obtenir d'entrer à cheval dans la cour du Louvre qu'à obtenir son épée ; et encore! cette distinction inouïe ne fut-elle accordée qu'à son grand âge. Un peu relâchée sous les deux premiers rois de la maison de Bourbon , l'étiquette prit une forme orientale sous le grand roi , car elle est venue du Bas-Empire qui la tenait de la Perse. En 4573, non-seulement peu de personnes avaient le droit d'arriver avec leurs gens et leurs flambeaux dans la cour du Louvre , comme sous Louis XIV les seuls ducs et pairs entraient sous le péristyle en carosse, mais encore les charges
qui donnaient entrée après le souper dans les appartenons se comptaient. Le maréchal de Retz, alors en faction dans sa gouttière, offrit un jour mille écus de ce temps à l'huissier du cabinet pour pouvoir parler à Henri III, en un moment où il n'en avait pas le droit. Quel rire excite chez un véritable historien la vue de la cour du château de Blois, par exemple, où les dessinateurs mettent un gentilhomme à cheval.
Ainsi donc, à cette heure, il ne se trouvait au Louvre que les personnages les plus éminens du royaume.
La reine Elisabeth d'Autriche et sa bellemère Catherine de Médicis étaient assises au coin gauche de la cheminée. A l'autre coin , le roi plongé dans son fauteuil affectait une apathie autorisée par la digestion, il avait mangé en prince qui revenait de la chasse. Peut-être aussi voulait-il se dispenser de parler en présence de tant de gens qui espionnaient sa pen-
sée. Les courtisans restaient debout et découverts au fond de la salle. Les uns causaient à voix basse; les autres observaient le roi en attendant de lui un regard ou une parole. Appelé par la reine mère, celui-ci s'entretenait pendant quelques instans avec elle. Celui-là se hasardait à dire une parole à Charles IX , qui répondait par un signe de tête ou par un mot bref. Un seigneur allemand , le comte de Solern , demeurait debout dans le coin de la cheminée auprès de la petite-lille de Charles- Quint qu'il avait accompagnée en France. Près de cette jeune reine, se tenait sur un tabouret sa dame d'honneur, la comtesse deFiesque, une Strozzi parente de Catherine. La belle madame de Sauves, une descendante de Jacques Cœur, tour à tour maîtresse du roi de Navarre, du roi de Pologne et du duc d'Alençon , avait été invitée à souper; mais elle était debout : son mari n'était que secrétaire-d'état. Derrière ces deux
dames, les deux Gondi causaient avec elles. Eux seuls riaient dans cette morne assemblée. Gondi , devenu duc de Retz et gentilhomme de la chambre , depuis qu'il avait obtenu le bâton de maréchal sans avoir jamais commandé d'armée, avait été chargé d'épouser la reine à Spire. Cette faveur annonce assez qu'il appartenait ainsi que son frère au petit nombre de ceux à qui les deux reines et le roi permettaient certaines familiarités. Du côté du roi, se remarquaient en première ligne le maréchal de Tavannes venu pour affaire à la cour, Neufvillede Villeroy l'un des plus habiles négociateurs de ce temps et qui commençait sa fortune ; messieurs de Birague et de Chiverny, l'un l'homme de la reine-mère, l'autre chancelier d'Anjou et de Pologne, l'homme qui, connaissant la prédilection de Catherine, s'était attaché à Henri III, ce frère que Charles IX regardait comme son ennemi; puis Strozzi, le cousin de la reine-
mère, enfin quelques seigneurs, parmi lesquels tranchaient le vieux cardinal de Lorraine, et son neveu le jeune duc de Guise, tous deux également maintenus à distance par Catherine et par le roi. Ces deux chefs de la Sainte-Union, plus tard la ligue , fondée depuis quelques années d'accord avec l'Espagne, affichaient la soumission de ces serviteurs qui attendent l'occasion de devenir les maîtres : Catherine et Charles IX observaient leur contenance avec une égale attention.
Dans cette cour aussi sombre que la salle où elle se tenait , chacun avait ses raisons pour être ou triste ou songeur. La jeune reine était en proie aux tourmens de la jalousie, et les déguisait mal en feignant de sourire à son mari , qu'en femme pieuse et adorableraent bonne, elle aimait passionnément. Marie Touchet, la seule maîtresse de Charles IX et à laquelle il fut chevaleresquement fidèle, était revenue de-
puis plus d'un mois du château de Fayet, en Dauphiné, où elle était allée faire ses couches. Elle amenait à Charles IX le seul fils qu'il ait eu, Charles de Valois, d'abord comte d'Auvergne, puis duc d'Angoulême. Outre le chagrin de voir sa rivale donner un fils au roi , tandis qu'elle n'avait eu qu'une fille, la pauvre reine éprouvait les humiliations d'un subit abandon. Pendant l'absence de sa maîtresse , le roi s'était rapproché de sa femme avec un emportement que l'histoire a mentionné comme isne des causes de sa mort. Le retour de Marie Touchet apprenait donc à la dévote autrichienne combien le cœur avait eu peu de part dans l'amour de son mari. Ce n'était pas la seule déception que la reine éprouvât en cette affaire. Jusqu'alors Catherine de Médicis lui avait paru son amie. Or, sa belle-mère , par politique, avait favorisé cette trahison, en aimant mieux servir la maîiii. 4
tresse que la femme du roi. Voici pourquoi. Quand Charles IX avoua sa passion pour Marie Touchet, Catherine se montra favorable à cette jeune fille, par des motifs puisés dans l'intérêt de sa domination. Marie Touchet, jetée très-jeune à la cour, y arriva dans celte période de la vie où les beaux sentimens sont en fleur : elle adorait le roi pour lui-même. Effrayée de l'abîme où l'ambition avait précipité la duchesse de Valentinois , plus connue sous le nom de Diane de Poitiers , elle eut sans doute peur de la reine Catherine, et préféra le bonheur à l'éclat. Peut-être jugea-t-elle que deux amans aussi jeunes qu'elle et le roi ne pourraient lutter contre la reine-mère. D'ailleurs, Marie, fille unique de Jean Touchet, sieur de Beauvais et du Quillard , conseiller du roi et lieutenant au bailliage d'Orléans, placée entre la bourgeoisie et l'infime noblesse, n'était ni tout à fait noble, ni tout-à-fait bour-
geoise, et devait ignorer les fins de l'ambition innée des Pisseleu , des Saint- Vallier, illustres filles qui combattaient pour leurs maisons avec les armes secrètes de l'amour. Marie Touchet , seule et sans famille, évitait à Catherine de Médicis de rencontrer dans la maîtresse de son fils, une fille de grande maison qui se serait posée comme sa rivale. Jean Touchet , un des beaux esprits du temps et à qui quelques poètes firent des dédicaces, ne voulut rien être à la cour. Marie, jeune fille sans entourage, aussi spirituelle et instruite qu'elle était simple et naïve, de qui les désirs devaient être inoffensifs au pouvoir royal , convint beaucoup à la reine-mère, qui lui prouva la plus grande affection.En effet, Catherinefit reconnaître au Parlement le fils que MarieTouchet venait de donner au mois d'avril , et permit qu'il prît le nom de comte d'Auvergne , en annonçant à Charles IX qu'elle lui laisserait par testament ses propres,
les comtés d'Auvergne et de Lauraguais. Plus tard, Marguerite , d'abord reine de Navarre , contesta la donation quand elle fut reine de France, et le parlement l'annula; mais plus tard encore, Louis XIII, pris de respect pour le sang des Valois, indemnisa le comte d'Auvergne par le duché d' Angoulême . Catherine avait déjà fait présent à Marie Touchet, qui ne demandait rien , de la seigneurie de Belleville, terre sans titre, voisine deVincennes et d'où la maîtresse se rendait quand, après la chasse, le roi couchait au château. Charles IX passa dans cette sombre forteresse la plus grande partie de ses derniers jours, et selon quelques auteurs , y acheva sa vie comme Louis XII avait achevé la sienne. Quoiqu'il fût très-naturel à un amant si sérieusement épris de prodiguer à une femme idolâtrée de nouvelles preuves d'amour, alors qu'il fallait expier de légitimes infidélités, Catherine , après avoir poussé son fils dans le lit
de la reine, plaida la cause de Marie Touchet comme savent plaider les femmes , et venait de rejeter le roi dans les bras de sa maîtresse. Tout ce qui occupait Charles IX , en dehors de la politique, allaita Catherine. D'ailleurs, les bonnes intentions qu'elle manifestait pour cet enfant , trompèrent encore un moment Charles IX, qui commençait à voir en elle une ennemie.
Les raisons qui faisaient agir en cette affaire Catherine de Médicis, échappaient donc aux yeux de dona habel qui, selon Brantôme, était une des plus douces reines qui aient jamais régné et qui ne fit mal ni déplaisir à personne , lisant même ses heures en secret. Mais cette candide princesse commençait à entrevoir les précipices ouverts autour du trône, horrible découverte qui pouvait bien lui causer quelques vertiges ; elle dut en éprouver un grand pour avoir pu répondre à une de ses dames qui lui
disait à la mort du roi , que si elle avait eu un iils elle serait reine-mère et régente : « — Ah ! louons Dieu de ne m'avoir pas donné de fils. Que fût-il arrivé ? le pauvre enfant eût été dépouillé comme on a voulu faire au roi mon mari , et j'en aurais été la cause. Dieu a eu pitié de l'État , il a tout fait pour le mieux. » Cette princesse de qui Brantôme croit avoir fait le portrait en disant qu'e//e avait le teint de son visage aussi beau et délicat que tes dames de sa cour et fort agréable , qu'elle avait la taille fort belle , encore quelle Veut moyenne assez, comptait pour fort peu de cjiose à la cour; mais l'état du roi lui permettant de se livrer à sa double douleur, son attitude ajoutait à la couleur sombre du tableau qu'une jeune reine , moins cruellement atteinte qu'elle, aurait pu égayer. La pieuse Elisabeth prouvait en ce moment que les qualités qui sont le lustre des femmes d'une con-
clition ordinaire peuvent être fatales à une souveraine. Une princesse occupée à toute autre chose qu'à lire ses Heures pendant la nuit, aurait été d'un utile secours à Charles IX , qui ne trouva d'appui ni chez sa femme , ni chez sa maîtresse.
Quant à la reine-mère , elle se préoccupait du roi qui, pendant le souper, avait fait éclater une belle humeur qu'elle comprit être décommande et masquer un parti pris contre elle. Cette subite gaieté contrastait trop vivement avec la contention d'esprit qu'il avait difficilement cachée par son assiduité à la chasse, et par un travail maniaque à la forge, où il aimait à ciseler le fer, pour que Catherine en fût la dupe. Sans pouvoir deviner quel homme d'État se prêtait à ces négociations et à ces préparatifs , car Charles IX dépistait les espions de sa mère, Catherine ne doutait pas qu'il ne se préparât quelque dessein contre elle. La pré-
sence inopinée de Tavannes, arrivé en même temps que Strozzi qu'elle avait mandé, lui donnait beaucoup à penser. Par la force de ses combinaisons, Catherine était au-dessus de toutes les circonstances ; mais elle ne pouvait rien contre une violence subite.
Comme beaucoup de personnes ignorent l'état où se trouvaient les affaires alors si compliquées par les différens partis qui agitaient la France, et dont les chefs avaient des intérêts particuliers, il est nécessaire de peindre en peu de mots la crise périlleuse où la reinemère était engagée. Montrer ici Catherine de Médicis sous un nouveau jour, ce sera d'ailleurs entrer jusqu'au vif de cette histoire.
Deux mots expliquent cette femme sï curieuse à étudier, et dont l'influence laissa de si fortes impressions en France. Ces deux mots sont Domination et Astrologie. Exclusivement ambitieuse, Catherine de Médicis n'eut d'autre
passion que celle du pouvoir. Superstitieuse et fataliste comme le furent tant d'hommes supérieurs, elle n'eut de croyances sincères que dans les Sciences Occultes. Sans ce double thème, elle restera toujours incomprise. En donnant le pas à sa foi dans l'astrologie judiciaire, la lueur va tomber sur les deux personnages philosophiques de cette Étude.
Il existait un homme à qui Catherine tenait plus qu'à ses enfans, cet homme était Gosme Ruggieri : elle le logeait à son hôtel de Soissons, elle avait fait de lui son conseiller suprême, chargé de lui dire si les astres ratifiaient les avis et le bon sens de ses conseillers ordinaires. De curieux antécédens justifiaient l'empire que ce Ruggieri conserva sur sa maîtresse jusqu'au dernier moment. Un des plus savans hommes du seizième siècle fut certes le médecin de Laurent de Médicis, duc d'Urbin, père de Catherine. Ce médecin fut appelé
Ruggiero-le-Vieux (vecchio Ruggier, et Roger V Ancien chez les auteurs français qui se sont occupés d'alchimie), pour le distinguer de ses deux fils., de Laurent Ruggiero, nommé le Grand par les auteurs cabalistiques, et de Gosme Ruggiero , l'astrologue de Catherine, également nommé Roger par plusieurs historiens français. L'usage a prévalu de les nommer Ruggieri, comme d'appeler Catherine, Médicis au lieu de Médici. Ruggieri-le-Vieux donc était si considéré dans la maison de Médicis , que les deux ducs Cosme et Laurent furent les parrains de ses deux enfans. Il dressa, de concert avec le fameux mathématicien Bazile, le thème de nativité de Catherine, en sa qualité de mathématicien, d'astrologue et de médecin de la maison de Médicis, trois qualités qui se confondaient souvent.
A cette époque, les Sciences Occultes se cultivaient avec une ardeur qui peut surpren-
cire les esprils incrédules de notre siècle si souverainement analyste ; peut-être verront-ils poindre dans ce croquis historique le germe des sciences positives, épanouies au dix-neuvième siècle, mais sans la poétique grandeur qu'y portaient les audacieux chercheurs du seizième siècle; lesquels, au lieu de faire de l'industrie, agrandissaient l'Art et fertilisaient la Pensée. L'universelle protection accordée à ces sciences par les souverains de ce temps était d'ailleurs justifiée par les admirables créations des inventeurs qui partaient de la recherche du grand œuvre pour arriver à des résultats étonnans. Aussi jamais les souverains ne furent-ils plus avides de ces mystères, Les Fugger, en qui les Lucullus modernes reconnaîtront leurs princes, en qui les banquiers reconnaîtront leurs maîtres, étaient certes des calculateurs difficiles à surprendre , eh bien ! ces hommes si positifs qui ^prêtaient les capi-
taux de l'Europe aux souverains du seizième siècle endettés aussi bien que ceux d'aujourd'hui , ces illustres hôtes de Charles-Quint, commanditèrent les fourneaux de Paracelse.
Au commencement du seizième siècle, Ruggieri-le-Vieux fut le chef de cette université secrète, d'où sortirent les Cardan, les Nostradamus et les Agrippa, qui tour à tour furent médecins des Valois, enfin tous les astronomes, les astrologues, les alchimistes qui entourèrent à cette époque les princes de la chrétienté, et qui furent plus particulièrement accueillis et protégés en France par Catherine de Médicis.
Dans le thème de nativité que dressèrent Bazile et Ruggieri-le-Vieux , les principaux événemens de la vie de Catherine furent prédits avec une exactitude désespérante pour ceux qui nient les Sciences Occultes. Cet horoscope annonçait les malheurs qui pendant le siège de Florence signalèrent le commence-
ment de sa vie , son mariage avec un fils de France, l'avènement inespéré de ce fils au trône, la naissance de ses enfans, et leur nombre. Trois de ses fils devaient être rois chacun à leur tour, deux filles devaient être reines; et tous devaient mourir sans postérité. Ce thème se réalisa si bien, que beaucoup d'historiens l'ont cru fait après coup.
Chacun sait que Nostradamus produisit au château de Chaumont, où Catherine alla lors de la conspiration de la Renaudie, une femme qui possédait le don de lire dans l'avenir. Or, sous le règne de François II , quand la reine voyait ses quatre fils en bas âge et bien portans, avant le mariage d'Elisabeth de Valois avec Philippe II, roi d'Espagne, avant cel ui de Marguerite de Valois avec Henri de Bourbon, roi de Navarre, Nostradamus et son ami confirmèrent les circonstances du fameux thème. Cette personne, douée sans doute
de seconde vue, et qui appartenait à la grande école des infatigables chercheurs du grand œuvre, mais dont la vie secrète a échappé à l'histoire, affirma que le dernier enfant couronné mourrait assassiné. Après avoir placé la reine devant un miroir magique où se réfléchissait un rouet, sur une des pointes duquel se dessina la figure de chaque enfant, la sorcière imprimait un mouvement au rouet et la reine comptait le nombre de tours qu'il faisait. Chaque tour était pour chaque enfant une année de règne.
Henri IV mis sur le rouet fit vingt-deux tours. Cette femme (quelques auteurs en font un homme) dit à la reine effrayée que Henri de Bourbon serait en effet roi de France et régnerait tout ce temps. La reine Catherine voua dès lors au Béarnais une haine mortelle en apprenant qu'il succéderait au dernier des Valois assassiné.
Curieuse de connaître quel serait le genre de sa mort à elle , il lui fut dit de se défier de Saint- Germain. Dés ce jour, pensant qu'elle serait renfermée ou violentée au château de Saint Germain, elle n'y mit jamais le pied, quoique ce château fût infiniment plus convenable à ses desseins par sa proximité de Paris, que tous ceux où elle alla se réfugier avec le roi durant les troubles. Quand elle tomba malade quelques jours après l'assassinat du duc de Guise aux états de Blois, elle demanda le nom du prélat qui vint l'assister, et on lui dit qu'il se nommait Saint-Germain.
— Je suis morte! s'écria-t-elle.
Elle mourut le lendemain , ayant d'ailleurs accompli le nombre d'années que lui accordaient tous ses horoscopes.
Cette scène, connue du cardinal de Lorraine qui la traita de sorcellerie, se réalisait aujour-
d'hui. François II n'avait régné que ses deux tours de rouet, et Charles IX accomplissait en ce moment son dernier tour.
Si Catherine a dit ces singulières paroles à son fils Henri partant pour la Pologne : — Vous reviendrez bientôt! il faut les attribuer à sa foi dans les Sciences Occultes, et non à son dessein d'empoisonner Charles IX. Marguerite de France était reine de Navarre, Elisabeth était reine d'Espagne, le duc d'Anjou était roi de Pologne.
Beaucoup d'autres circonstances corroborèrent la foi de Catherine dans les Sciences Occultes. La veille du tournoi où Henri II fut blessé à mort, Catherine vit le coup fatal en songe. Son conseil d'astrologie judiciaire, composé de Nostradamus et des deux Ruggieri, lui avait prédit la mort du roi. L'histoire a enregistré les instances que fit Catherine pour engager Henri II à ne pas descendre en lice. Le
pronostic et le songe engendré par le pronostic se réalisèrent.
Les mémoires du temps rapportent un autre fait non moins étrange. Le courrier qui annonçait la victoire de Moncontour arriva la nuit, après être venu si rapidement qu'il avait crevé trois chevaux. On éveilla la reine-mère, qui dit : Je le savais. En effet, la veille, dit Brantôme, elle avait raconté le triomphe de son fils et quelques circonstances de la bataille.
L'astrologue de la maison de Bourbon déclara que le cadet de tant de princes issus de saint Louis, que le fils d'Antoine de Bourbon serait roi de France. Cette prédiction rapportée par Sully fut accomplie dans les termes même de l'horoscope, ce qui fit dire à Henri IV qu'àforcede mensonges, ces gens rencontraient le vrai. Quoi qu'il en soit,silaplupartdes têtes fortes de ce temps croyaient à la vaste science
appelée le Magisme par les maîtres de l'astrolom. 5
gie judiciaire, et Sorcellerie par le public, ils y étaient autorisés par le succès des horoscopes. Ce fut pour Cosme Ruggieri, son mathématicien , son astronome , son astrologue , son sorcier si 1' on veut, que Catherine fit élever la colonne adossée à la Halle-au-Blé, seul débris qui reste de l'hôtel de Soissons. Cosme Ruggieri possédait, comme les confesseurs, une mystérieuse influence, de laquelle il se contentait comme eux. Il nourrissait d'ailleurs une ambitieuse pensée supérieure à l'ambition vulgaire. Cet homme, que les romanciers ou les dramaturges dépeignent comme un bateleur, possédait la riche abbaye de Saint-Mahé, en Basse-Bretagne, et avait refusé de hautes dignités ecclésiastiques ; l'or que les passions superstitieuses de cette époque lui apportaient abondamment suffisait à sa secrète entreprise, et la main de la reine, étendue sur sa tête, en préservait le moindre cheveu de tout mal.
Quant à la soif de domination qui dévorait Catherine, et qui fut engendrée par un désir inné d'étendre la gloire et la puissance de la maison de Médicis, cette instinctive disposition était si bien connue, ce génie politique s'était depuis long-temps trahi par de telles démangeaisons , que Henri II dit au connétable de Montmorency, qu'elle avait mis en avant pour sonder son mari : — Mon compère, vous ne connaissez pas ma femme; c'est la plus grande brouillonne de la terre, elle ferait battre les saints dans le paradis , et tout serait perdu le jour où on la laisserait toucher aux affaires. Fidèle à sa défiance, ce prince l'occupa jusqu'à sa mort de soins maternels. Cette femme, menacée de stérilité, donna dix enfans à la race des Valois et devait en voir l'extinction. Aussi l'envie de conquérir le pouvoir fut-elle si grande, qu'elle s'allia, pour le saisir, avec les Guise, les ennemis du trône. Enfin, pour garder les rênes de
l'État entre ses mains, elle usa de tous les moyens, en sacrifiant ses amis et jusqu'à ses enfans. Cette femme, de qui l'un de ses ennemis a dit à sa mort : Ce n'est pas une reine, c'est la royauté qui vient de mourir, ne pouvait vivre que par les intrigues du gouvernement, comme un joueur ne vit que par les émotions du jeu. Quoique italienne et de la voluptueuse race des Médicis, les calvinistes, qui l'ont tant calomniée, ne lui découvrirent pas un seul amant. Admiratrice de la maxime : Diviser pour régner, elle venait d'apprendre, depuis douze ans, à opposer constamment une force à une autre. Aussitôt qu'elle prit en main la bride des affaires, elle fut obligée d'y entretenir la discorde pour neutraliser les forces de deux maisons rivales et sauver la couronne , et ce système nécessaire justifie la prédiction de Henri II. Elle inventa ce jeu de bascule politique imité depuis par tous les princes qui se
trouvèrent dans une situation analogue, en opposant tour à tour les calvinistes aux Guise, et les Guise aux calvinistes. Après avoir opposé ces deux religions l' une à l'autre, au cœur de la nation , Catherine opposa le duc d'Anjou à Charles IX. Après avoir opposé les choses, elle opposa les hommes , en conservant les nœuds de tous leurs intérêts entre ses mains. Mais à ce jeu terrible, qui veut la tête d'un Louis XI ou d'un Louis XVIII, on recueille inévitablement la haine de tous les partis, et l'on se condamne à toujours gagner, car une seule bataille perdue vous donne tous les intérêts pour ennemis; si toutefois, à force de triompher, vous ne finissez pas par ne plus trouver de joueurs. La majeure partie du règne de Charles IX fut le triomphe de la politique domestique de cette femme étonnante. Combien d'adresse Catherine ne dut-elle pas employer pour faire donner le commandement des armées au duc
d' Anjousous un roi jeune, brave, avide de gloire, capable , généreux et en présence du connétable Anne de Montmorency! Le duc d'Anjou eut, aux yeux des politiques de l'Europe, l'honneur de la Saint-Barthélemi ; tandis que Charles IX en eut tout l'odieux. Après avoir inspiré au roi une feinte et secrète jalousie contre son frère, elle se servit de cette passion pour user dans les intrigues d'une rivalité fraternelle les grandes qualités de Charles IX. Cypierre, le premier gouverneur, et Amyot, le précepteur de Charles IX, avaient fait de leur élève un si grand homme, ils avaient préparé un si beau règne, que la mère prit son fils en haine le premier jour où elle craignit de perdre le pouvoir après l'avoir si péniblement conquis. Sur ces données, la plupart des historiens ont cru à quelque prédilection de la reine-mère pour Henri III; mais la conduite qu'elle tenait en ce moment prouve la parfaite insensibilité
de son cœur envers ses enfans. En allant régner en Pologne, le duc d'Anjou la privait de l'instrument dont elle avait besoin pour tenir Charles IX en haleine, par ses intrigues domestiques qui jusqu'alors avaient neutralisé son énergie en offrant une pâture à ses sentimens extrêmes. Elle fit alors forger la conspiration de La Mole et de Coconnasoù trempait le duc d'Alençon qui , devenu duc d'Anjou par l'avènement de son frère, se prêta très-complaisamment aux vues de sa mère en déployant une ambition qu'encourageait sa sœur Marguerite, reine de Navarre. Cette conspiration, alors arrivée au point où la voulait Catherine, avait pour but de mettre le jeune duc et son beaufrère, le roi de Navarre, à la tête des calvinistes, de s'emparer de Charles IX et de retenir prisonnier ce roi sans héritier, qui laisserait ainsi la couronne au duc, dont l'intention était d'établir le Calvinisme en France. Calvin avait ob-
tenu quelques jours avant sa mort la récompense qu'il ambitionnait tant, en voyant la Réformation se nommer le Calvinisme en son honneur. Si le Laboureur et les plus judicieux auteurs n'avaient déjà prouvé que La Mole et Coconnas, arrêtés cinquante jours après la nuit où commence ce récit et décapités au mois d'avril suivant, furent les victimes de la politique de la reine-mère, il suffirait, pour faire penser qu'elle dirigea secrètement leur entreprise, de la participation de Cosme Ruggieri dans cette affaire.
Cet homme , contre lequel le roi nourrissait des soupçons et une haine dont les motifs vont se trouver suffisamment expliqués ici, fut impliqué dans la procédure. Il convint d'avoir fourni à La Mole une figure représentant le roi, piquée au cœur par deux aiguilles. Cette façon d'envoûter constituait, à cette époque, un crime puni de mort. Ce verbe
comporte une des plus belles images infernales qui puissent peindre la haine, il explique d'ailleurs admirablement l'opération magnétique et terrible que décrit, dans le monde occulte, un désir constant en entourant le personnage ainsi voué à la mort, et dont la figure de cire rappelait sans cesse les effets. La justice d'alors pensait avec raison qu'une pensée à laquelle on donnait corps était un crime de lèze-majesté.
Charles IX demanda la mort du Florentin, Catherine, plus puissante, obtint du parlement, par le conseiller Le Camus, que son astrologue serait condamné seulement aux galères. Le roi mort, Cosme Ruggieri fut gracié par une ordonnance de Henri III qui lui rendit ses pensions, et le reçut à la cour.
Catherine avait alors frappé tant de coups sur le cœur de son fils, qu'il était en ce moment impatient de secouer le joug de sa mère. Depuis l'absence de Marie Touchet,
Charles IX inoccupé s'était pris à tout observer autour de lui. Il avait tendu très-habilement des pièges aux gens desquels il se croyait sûr, pour éprouver leur fidélité. Il avait surveillé les démarches de sa mère, et lui avait dérobé la connaissance des siennes propres, en se servant pour la tromper de tous les défauts qu'elle lui avait donnés. Dévoré du désir d'effacer l'horreur causée en France par la Saint-Barthélemi , il s'occupait avec activité des affaires, présidait le conseil et tentait de saisir les rênes du gouvernement par des actes habilement mesurés.
Quoique la reine eût essayé de combattre les dispositions de son fils en employant tous lesmoyensd'influence que lui donnaien t sur son esprit son autorité maternelle et l'habitude de le dominer, la pente de la défiance est si rapide, que le fils alla du premier bond trop loin pour revenir. Le jour où les paroles dites par
sa mère au roi de Pologne lui furent rapportées, Charles IX se sentit dans un si mauvais état de santé qu'il conçut d'horribles pensées, et quand de tels soupçons envahissent le cœur d'un fils et d'un roi, rien ne peut les dissiper. En effet , à son lit de mort, sa mère fut obligée de l'interrompre en s'écriant : Ne dites pas cela, monsieur! au moment où, en confiant à Henri IV sa femme et sa fille , il voulait le mettre en garde contre Catherine. Quoique Charles IX ne manquât pas de ce respect extérieur dont elle fut toujours si jalouse qu'elle n'appela les rois ses enfans que monsieur ; depuis quelques mois, la reine-mère distinguait dans les manières de son fils l'ironie mal déguisée d'une vengeance arrêtée. Mais qui pouvait surprendre Catherine devait être habile. Elle tenait prête cette conspiration du duc d' Alençon et de La Mole, afin de détourner, par une nouvelle rivalité fraternelle, les efforts que
faisait Charles IX pour arriver à son émancipation; seulement avant d'en user, elle voulait dissiper des méfiances qui pouvaient rendre impossible toute réconciliation entre elle et son fils. Laisserait-il le pouvoir à une mère capable de l'empoisonner? Aussi se croyait-elle en ce moment si sérieusement menacée, qu'elle avait mandéStrozzi, son parent, soldat remarquable par son exécution. Elle tenait avec Birague et les Gondi des conciliabules secrets, et jamais elle n'avait aussi souvent consulté son oracle à l'hôtel de Soissons.
Quoique l'habitudedela dissimulation autant quel'âgeeussentfaitàCatherinecemasqued'abbesse, hautain et macéré, blafard et néanmoins plein de profondeur, discret et inquisiteur, si remarquable aux yeux de ceux qui ont étudié son portrait, les courtisans apercevaient quelques nuages sur cette glace florentine. Aucune souveraine ne se montra plus imposante que
cette femme depuis le jour où elle était parvenue à contenir les Guise après la mort de François II. Son bonnet de velours noir façonné en pointe sur le front, car elle ne quitta jamais le deuil de Henri II , faisait comme un froc féminin à son impérieux et froid visage, auquel d'ailleurs elle savait communiquer à propos les séductions italiennes. Elle était si bien faite qu'elle fit venir pour les femmes la mode d'aller à cheval de manière à montrer ses jambes ; c'est assez dire que les siennes étaient les plus parfaites du monde. Toutes les femmes montèrent à cheval à la planchette en Europe, à laquelle la France imposait depuis longtemps ses modes.
Pour qui voudra se figurer cette grande figure, le tableau qu'offrait la salle prendra tout à coup un aspect grandiose.
Ces deux reines si différentes de génie, de beauté, de costume, et presque brouillées,
l'une naïve et pensive, l'autre pensive et grave comme une abstraction , étaient beaucoup trop préoccupées toutes deux pour donner pendant cette soirée le mot d'ordre qu'attendent les courtisans pour s'animer.
Le drame profondément caché que depuis six mois jouaient le fils et la mère, avait été deviné par quelques courtisans; mais les italiens l'avaient surtout suivi d'un œil attentif, tous devaient être sacrifiés si Catherine perdait la partie. En de pareilles circonstances, et dans un moment où le fils et la mère faisaient assaut de fourberies, le roi surtout devait occuper les regards.
Pendant cette soirée, Charles IX, fatigué par une longue chasse et par les occupations sérieuses qu'il avait cachées, paraissait avoir quarante ans. Il était arrivé au dernier degré de la maladie dont il mourut, et qui autorisa quelques personnes graves à
penser qu'il fut empoisonné. Selon de Thou, ce Tacite dés Valois, les chirurgiens trouvèrent dans le corps de Charles IX des taches suspectes {ex causa incognitâ reperli livores). Les funérailles de ce prince furent encore plus négligées que celles de François II. De Saint-Lazare à Saint-Denis , Charles IX fut conduit par Brantôme et par quelques archers de la garde que commandait le comte de Solern. Cette circonstance, jointe à la haine supposée à la mère contre son fils, put confirmer l'accusation portée par de Thou ; mais elle sanctionne l'opinion émise ici sur le peu d'affection que Catherine avait pour tous ses enfans; insensibilité qui se trouve expliquée par sa foi dans les arrêtsde l'astrologie judiciaire. Cette femme ne pouvait guère s'intéresser à des instrumens qui devaient lui manquer. Henri III était le dernier roi sous lequel elle devait régner, voilà tout. 11 peut être permis aujourd'hui de croire que
Charles IX mourut de mort naturelle. Ses excès, son genre de vie, le développement subit de ses facultés , ses derniers efforts pour ressaisir les rênes du pouvoir, son désir de vivre, l'abus de ses forces, ses dernières souffrances et ses derniers plaisirs, tout démontre à des esprits impartiaux qu'il mourut d'une maladie de poitrine, affection alors peu connue, mal observée, et dont les symptômes purent porter Charles IX lui-même à se croire empoisonné. Mais le véritable poison que lui donna sa mère se trouvait dans les funestes conseils des courtisans placés autour de lui pour lui faire gaspiller ses forces intellectuelles aussi bien que ses forces physiques, et qui causèrent ainsi sa maladie purement occasionnelle et non constitutive.
Charles IX se distinguait alors, plus qu'en aucune époque de sa vie, par une majesté sombre qui ne messied pas aux rois. La grandeur
de ses pensées secrètes se reflétait sur son visage remarquable par le teint italien qu'il tenait de sa mère. Cette pâleur d'ivoire, si belle aux lumières, si favorable aux expressions de la mélancolie, faisait vigoureusement ressortir le feu de ses yeux d'un bleu noir qui, pressés entre des paupières grasses, acquéraient ainsi la finesse acérée que l'imagination exige du regard des rois, et dont la couleur favorisait la dissimulation. Les yeux de Charles IX étaient surtout terribles par la disposition de ses sourcils élevés, en harmonie avec un front découvert et qu'il pouvait hausser et baisser à son gré. Il avait un nez large et long, gros du bout, un véritable nez de lion ; de grandes oreilles, des cheveux d'un blond ardent, une bouche quasi-saignante comme celle des poitrinaires, dont la lèvre supérieure était mince, ironique, et l'inférieure assez forte pour faire supposer les
plusbellesqualitésducœur.Lesridesimprimées m. 6
sur ce front dont la jeunesse avait été détruite par d'effroyable soucis, inspiraient un violent intérêt ; les remords causés par l'inutilité de la Saint-Barthélemi , mesure qui lui fut astucieusement arrachée, en avaient causé plus d'une; mais il y en avait deux autres clans son visage qui eussent été bien éloquentes pour un savant auquel un génie spécial aurait permis de deviner les élémens de la physiologie moderne. Ces deux rides produisaient un vigoureux sillon allant de chaque pommette à chaque coin de la bouche et accusaient les efforts intérieurs d'une organisation fatiguée de fournir aux travaux de la pensée et aux violens plaisirs du corps. Charles IX était épuisé. La reine-mère, en voyant son ouvrage, devait avoir des remords, si toutefois la politique ne les étouffe pas tous chez les gens assis sous la pourpre. Si Catherine avait su l'effet de ses intrigues sur son fils, peut-être aurait-elle re-
culé ? Quel affreux spectacle ! Ce roi né si vigoureux était devenu débile, cet esprit si fortement trempé, se prouvait plein de doutes j cet homme, en qui résidait l'autorité, se sentait sans appui ; ce caractère ferme avait peu de confiance en lui-même. La valeur guerrière s'était changée par degrés en férocité, la discrétion en dissimulation ; l'amour fin et délicat des Valois se changeait en une inextinguible rage de plaisir. Ce grand homme méconnu, pervertisse sur les mille faces de sa belle ame, roi sans pouvoir, ayant un noble cœur et n'ayant pas un ami , tiraillé par mille desseins contraires,offrait la triste image d'un homme de vingtquatre ans désabusé de tout, se défiant de tout, décidé à tout jouer, même sa vie. Depuis peu de temps, il avait compris sa mission, son pouvoir, ses ressources, et les obstacles que sa mère apportait à la pacification du royaume j
mais la lumière arrivait dans une lanterne brisée.
Deux hommes que ce prince aimait au point d'avoir excepté l'un du massacre de la Saint- Barthéiemi, et d'être allé dîner chez l'autre au moment où ses ennemis l'accusaient d'avoir empoisonné le roi, son premier médecin Jean Chapelain et son premier chirurgien, Ambroise Paré, mandés par Catherine et venus de province en toute hâte, se trouvaient là pour l'heure du coucher. Tous deux contemplaient leur maître avec sollicitude, quelques courtisans les questionnaient à voix basse; mais les deux savans mesuraient leurs réponses en cachant la condamnation qu'ils avaient portée. De temps en temps, îe roi relevait ses paupières alourdies et tâchait de dérober à ses courtisans le regard qu'il jetait sur sa mère. 11 se leva brusquement et se mit devant la cheminée.
— MonsieurdeChiverny, dit-il, pourquoi gardez-vous le titre de chancelier d'Anjou et de Pologne ?Êies-vous à notre service ou à celui de notre frère?
— Je suis tout à vous, sire, dit-il en s'inclinant.
— Venez donc demain, j'ai dessein de vous envoyer en Espagne. Il se passe d'étranges choses à la cour de Madrid , messieurs.
Le roi regarda sa femme et se rejeta dans son fauteuil.
— Use passe d'étranges choses partout, ditil à voix basse au maréchal de Ta vannes , l'un des favoris de sa jeunesse.
11 se leva pour emmener le camarade de ses amusemens de jeunesse dans l'embrasure de la croisée située à l'angle de ce salon , et lui dit : — J'ai besoin de toi , reste ici le dernier. Je veux savoir si tu seras pour ou contre moi. Ne fais pas l'étonné. Je romps mes lisières. Ma
mère est cause de tout le mal ici. Dans trois mois je serai ou mort, ou roi de fait. Sur ta vie, silence! Tu as mon secret, toi, Solern et Villeroy. S'il se commet une indiscrétion, elle viendra de l'un de vous. Ne me serre pas de si près , va faire la cour à ma mère, dis- lui que je meurs, et que tu ne me regrettes pas parce que je suis un pauvre sire.
Charles IX se promena le bras appuyé sur l'épaule de son ancien favori, avec lequel il parut s'entretenir de ses souffrances pour tromper les curieux; puis craignant de rendre sa froideur trop visible , il vint causer avec les deux reines en appelant Birague auprès d'elles.
En ce moment, Pinard, un des secrétairesd'État , se coula de la porte auprès de Catherine en filant comme une anguille le long des murs. Il vint dire deux mots à l'oreille de la reine-mère, qui lui répondit par un signe affirmatif. Le roi ne demanda point à sa mère ce
dont il s'agissait, il alla se remettre dans son fauteuil et garda le silence, après avoir jeté sur la cour un regard d'horrible colère et de jalousie.
Ce petit événement eut aux yeux de tous les courtisans une énorme gravité. Ce fut comme la goutte d'eau qui fait déborder le verre, que cet exercice du pouvoir sans la participation du roi. La reine Elisabeth et la comtesse de Fiesque se retirèrent, sans que le roi y fit attention ; mais la reine-mère reconduisit sa belle-fille jusqu'à la porte.
Quoique la mésintelligence de la mère et du tils donnât un très-grand intérêt aux gestes, aux regards, à l'attitude de Catherine et de Charles IX, leur froide contenance fit comprendre aux courtisans qu'ils étaient de trop ; ils quittèrent le salon , quand la jeune reine fut sortie. A dix heures il ne resta plus que quelques intimes , les deux Gondi, Tavannes, le comte de Solern, Birague et la reine-mère.
Le roi demeurait plongé dans une noire mélancolie. Ce silence était fatigant , Catherine paraissait embarrassée; elle voulait partir , et désirait que le roi la reconduisît, mais le roi demeurait obstinément dans sa rêverie; elle se leva pour lui dire adieu, Charles IX fut contraint de l'imiter; elle lui prit le bras, fit quelques pas avec lui pour pouvoir se pencher à son oreille et y glisser ces mots : — Monsieur, j'ai des choses importantes à vous confier.
Avant de partir , la reine-mère fit dans une glace à messieurs de Gondi un clignement d'yeux qui put d'autant mieux échapper aux regards de son fils qu'il jetait lui-même un coup d'œil d'intelligence au comte de Solern et à Villeroy. Tavannes était pensif.
— Sire , dit le maréchal de Retz en sortant de sa méditation , je vous trouve royalement ennuyé , ne vous divertissez-vous donc plus ?
Vive Dieu ! où est le temps où nous nous amusions à vaurienner par les rues le soir?
— Ah ! c'était le bon temps , répondit le roi non sans soupirer.
— Que n'y allez-vous? dit monsieur de Birague en se retirant et jetant une œillade aux Gondi.
— Je me souviens toujours avec plaisir de ce temps-là, s'écria le maréchal de Retz.
— Je voudrais bien vous voir sur les toits , monsieur le maréchal, dit Tavannes. Sacré chat d'Italie, puisses-tu te rompre le cou , dit-il à l'oreille du roi.
— J'ignore qui de vous ou de moi franchirait le plus lestement une cour ou une rue ; mais ce que je sais, c'est que nous ne craignons pas plus l'un que l'autre de mourir , répondit le duc de Retz.
— Eh bien , sire, voulez-vous vaurienner
comme dans votre jeunesse ? dit le Grand-Maître de la Garde-Robe.
Ainsi , à vingt-quatre ans , ce malheureux roi ne paraissait plus jeune à personne , pas même à ses flatteurs. Tavannes et le roi se remémorèrent, comme de véritables écoliers, quelques-uns des bons tours qu'ils avaient faits dans Paris , et la partie fut bientôt liée. Les deux italiens , mis au défi de sauter de toit en toit, et d'un côté de rue à l'autre, parièrent de suivre le roi. Chacun alla prendre un costume de vaurien.
Le comte de Solern, resté seul avec le roi, le regarda d'un air étonné. Si le bon allemand, pris de compassion en devinant la situation du roi de France, était la fidélité, l'honneur même, il n'avait pas la conception prompte. Entouré de gens hostiles , ne pouvant se fier à personne, pas même à sa femme, qui s'était rendue coupable de quelques indiscrétions en
ignorant qu'il eût sa mère et ses serviteurs pour ennemis, Charles IX avait été heureux de rencontrer en monsieur de Solern un dévouement qui lui permettait une entière confiance. Tavannes et Villeroy n'avaient qu'une partie des secrets du roi. Le comte de Solern seul connaissait le plan dans son entier; il était d'ailleurs très-utile à son maître , en ce qu'il disposait de quelques serviteurs discrets et affectionnés qui obéissaient aveuglément à ses ordres. Monsieur de Solern, qui avait un commandement dans les Archers de la garde , y triait , depuis quelques jours , les hommes exclusivement attachés au roi , pour en composer une compagnie d'élite. Le roi pensait à tout.
— Eh bien ! Solern, dit Charles IX, ne nous faut-il pas un prétexte pour passer la nuit dehors ? J'avais bien madame de Belleville, mais
ceci vaut mieux, car ma mère peut savoir ce qui se passe chez Marie.
Monsieur de Solern, qui devait suivre le roi, demanda la permission de battre les rues avec quelques-uns de ses allemands, et Charles IX y consentit. Vers onze heures du soir, le roi, devenu gai, se mit en route aves ses trois courtisans pour explorer le quartier Saint-Honoré.
— J'irai surprendre ma mie, dit Charles IX àTavannes, en passant parla rue de l'Autruche.