CONCLUSION
Près d'un an s'écoula sans qu'il fût question de mariage entre Catherine et Claude. Catherine n'en parlait jamais; Claude n'y faisait point d'allusion, et, comme la petite fée brodait du matin au soir, qu'en outre la vieille Marthe s'occupait des soins de la maison, le papa Noirel, assez bon diable au fond, n'en demandait pas davantage. Doué au plus haut degré de cette bonté délicate qui sait être empressée sans bruit, vigilante sans importunité, depuis qu'il vivait avec Catherine sous le même toit, Claude avait redoublé autour d'elle d'attentions, de respect et d'adoration silencieuse. Il n'y avait pas de raisons pour que cet état de choses ne se prolongeât indéfiniment, si le papa Noirel ne se fût chargé d'y mettre ordre, bien à contrecœur, car le vieil avare tenait à la vie autant qu'a ses pistoles. Un beau matin, on le trouva mortdans son lit. Dès lors Catherine comprit qu'elle ne pouvait plus continuer de s'asseoir au foyer de Claude, ainsi qu'elle l'avait fait jusqu'ici. Il n'y avait plus à reculer. Tous deux décidèrent, d'un commun accord, qu'ils se marieraient au bout de trois mois, et qu'en attendant, Claude irait demeurer à la ville, où des affaires sur lesquelles il ne s'expliquait pas réclamaient, selon lui,
impérieusement sa présence. Le bruit courait dans le pays que le papa Noirel avait laissé une fortune considérable. Les uns disaient vingt mille écus ; d'autres poussaient jusqu'à quarante. Sans parler du magot enfoui dans sa paillassse, les anciens du hameau se souvenaient fort bien de deux ou trois petits héritages que le marguiller avait îaits dans son jeune temps, et qui, réalisés et placés à gros intérêts, comme on le supposait avec quelque raison, avaient dû, depuis plus de trente ans, s'arrondir et se pelotonner. Claude garda là-dessus le silence le plus absolu, et ne s'en ouvrit même pas à Catherine, dont c'était le moindre souci, et qui, dans la retraite austère où elle vivait, ne sortant que pour aller à l'église et au cimetière où reposait son oncle, put ignorer les bruits qui circulaient à ce sujet. Toujours est-il que le lendemain de la mort de son père, le jeune Noirel donna sa démission de maître d'école et de chantre au lutrin, ce qui fut pour la paroisse une perte véritable, qui n'est pas encore réparée. Comme instituteur de la jeunesse, peut-être a-t-on rencontré son pareil ; mais, comme chantre au pupitre, il se passera bien des années avant que l'église de Saint-Sylvain entende résonner sous ses charpentes une voix si sonore et si majestueuse. Près de congédier ses élèves, Claude leur adressa une petite allocution qui parut toucher vivement ces jeunes drôles, surtout lorsqu'ils comprirent que leur maître renonçait au professorat, et qu'ils allaient être sevrés des bienfaits de l'éducation pendant un temps illimité. Ces aimables enfants exprimèrent leur émotion par des cris d'un** joie sauvage, et qui ne connut plus de bornes quand Claude leur remit à chacun, comme gage de
son abdication, deux gros sous pour aller jouer au bouchon sur la place, où plus lard on le vit se promener tranquillement au milieu d'eux, comme Sylla dans les rues de Rome, après qu'il eut déposé les insignes de la dictature.
Vers la même époque, le domaine et le château de Bigny furent mis en vente. Quelques jours après l'enterrement de François Paty, sous prétexte de le distraire, on avait enlevé et conduit Roger à Paris, où, de distraction en distraction, ce jeune homme devait finir, de guerre lasse, par épouser sa cousine au bout de six mois. Le lendemain du mariage, débarrassé du même coup de son fils et de son procès, le comte était parti pour l'Allemagne, emmenant avec lui son fidèle Robineau. A quelques semaines de là, madame Barnajon avait acquis la certitude que Bigny qui, au dire de son frère, rapportait, bon an mal an, vingt mille livres, en valait quarante mille au plus, y compris le château qui tombait en ruines, et d'où le comte, avant son départ, avait pris soin de faire enlever tout le luxe et tout l'étalage d'emprunt dont il avait ébloui sa sœur. Cette découverte un peu tardive avait changé en lune de fiel et d'absinthe une lune de miel qui ne brillait déjà pas d'un trop doux éclat. Aigri par les reproches d'une tante doublée d'une belle-mère, bourrelé de regrets, aux prises avec les vanités de Malvina, décidé à ne plus remettre les pieds sur le coin de terre où il avait perdu le bonheur, Roger, de sa propre autorité, avait fait mettre en adjudication le domaine de ses ancêtres.
Ainsi qu'ils en étaient convenus, Claude et Catherine se marièrent à l'église de Saint-Sylvain, trois mois après la
mon du bonhomme Noiro,l. Ce fut une assez triste fête. A ne considérer que l'attitude des assistants, on aurait pu croire qu'au lieu d'un mariage, on célébrait là quelque solennité funèbre. Claude était grave et recueilli. Catherine avait quitté pour un jour ses vêtements de deuil, mais la douleur restait empreinte sur son front et sur son visage. Agenouillés au pied de cet autel où François Paty n'était plus, la même pensée leur traversa le cœur en même temps, et tous deux à la fois se prirent à pleurer. L'assemblée entière était tout près d'en faire autant. Notre ami le vicaire, qui avait succédé au vieux pasteur, se sentait bien attendri lui-même, et lorsque avant de bénir le ]eune couple, il rappela, dans une courte exhortation, les mérites et les vertus du bon curé, sa voix se troubla et des gémissements s'entendirent de toutes parts.
A la sortie de l'église, Claude fit monter dans une petite carriole d'osier qui stationnait depuis le matin sur la place, Catherine, Marthe et Pâquerette; puis, s'étant assis sur le brancard, il allongea un coup de fouet à la douce Annette qui s'empressa de gagner les champs. Comme elle se doutait bien de quelque surprise, d'un repas, par exemple, servi sous la ramée, dans un des îlots que la Creuse enserre, Catherine ne s'inquiéta point de savoir où on la menait. Telle était d'ailleurs la stupeur dans laquelle la plongeait l'idée qu'elle était la femme de Claude, qu'elle se fût laissé traîner ainsi, sans penser à rien, jusqu'au bout du monde. Cependant la bonne Marthe commençait à s'étonner de la longueur du trajet, quand soudain Catherine avança machinalement la tête hors de la voiture, et quel ne fut pas son étonnement d'apercevoir, à
cent pas devant elle, la grille du parc de Bigny, vers laquelle Claude paraissait diriger Annette! Vainement se récria-t-elle ; comme s'il était sourd, Claude enfila résolument l'avenue du château et ne s'arrêta que dans la cour, où il reçut dans ses bras sa femme éperdue, plus morte que vive et se demandant si elle rêvait.
Catherine ne rêvait pas. Seulement, c'est à peine si le parc et le château, grâce aux révolutions qu'ils venaient de subir, étaient encore reconnaissables. Du vieux manoir on n'avait conservé qu'une aile. Le reste avait fait place à une jolie ferme au toit de tuiles, aux contrevents verts, avec de belles étables à l'entour. Dans ces lieux mornes et désolés voilà quelques mois, tout respirait la vie, le mouvement, l'ordre et le travail. On entendait le chant des coqs mêlé aux mugissements des troupeaux. Tout un côté de la cour était encombré d'instruments de labour et de jardinage. Une vache aux flancs bruns tachetés de blanc paissait en liberté ai? milieu d'une large pelouse. L'unique tourelle qu'on n'eût point abattue s'était transformée en un colombier d'où s'échappaient des bandes de pigeons. L'intérieur de la ferme répondait au dehors; tout y était propre et commode, avec cette élégance qui vient du cœur, que n'a pas toujours la fortune, et que n'exclut point la simplicité. Les meubles étaient de noyer, mais l'on aurait pu s'y mirer, tant ils étaient clairs e*- luisants. Dans l'aile du château qui restait debout, se Mouvait une chambre exactement pareille à celle que Catherine avait occupée à la cure. C'étaient le même ameublement et la même disposition. Catherine reconnut, en y entrant, son petit lit virginal et le christ d'ivoire, qui,
pendant vingt ans, avait protégé son sommeil. Le parc n'existait plus. On l'avait remplacé par un verger et par un jardin où les plates-bandes de légumes s'encadraient dans des bordures de jacinthes et d'œillets. Tout cela s'était fait comme par enchantement. Ce n'est pas que la Marche soit le pays des fées; qu'on se rappelle seulement que c'est la patrie des maçons. *
Après iju'ii eut tout montré à Catherine, qui se laissait conduire par la main, après qu'il l'eut promenée sans orgueil et sans ostentation de sa chambre à celle de Pâquerette, des étables au colombier, de la basse-cour au jardin, Claude lui dit :
— Tout ici t'appartient. Ce n'est que la moitié de tes rêves : que n'ai-je pu les réaliser tous! Encore à cette heure je donnerais ma vie pour pouvoir ajouter à ce petit domaine le bonheur qui devait en rehausser le prix.
Aces mois, la pauvre enfant se sentit mourir de honte, de douleur et de confusion, car son cœur était loin d'être guéri, et, quoique profondément touchée des procédés de ce bon Claude, elle défaillait d'épouvante en songeant au prix qu'il devait en attendre; elle s'indignait secrètement de voir qu'il l'eût conduite ici précisément le premier jour de leur mariage; elle eût voulu, à tap.t de générosité, plus de tact et de délicatesse. Hélas! on avait bien abattu les murs du cbâteau et les arbres du parc ; mais quoi qu'on eût fait pour bouleverser ces lieux de fond en comble, on n'avait pu réussir à en chasser l'image de Roger. Catherine s'était fiV.tée que cette journée ne s'achèverait pas. Elle vit avec un sentiment de terreur indicible le soleil descendre à l'horizon et la nuit envahir successivement les campagnes.
Elle n'avait sur les fins du mariage que des idées bien vagues et bien confuses ; mais l'ombre qui tombait du ciel lui paraissait peuplée de spectres hideux et de fantômes menaçants. Claude, en lui montrant tous les coins et recoins de la ferme, avait bien dit : Voici ta chambre, voici la chambre de Marthe, voici celle de Pâquerette. Il n'avait pas dit : Voici la mienne. Ajoutez que la vieille Marthe, qui nageait dans la joie et ne soupçonnait rien de ce qui se passait depuis plus d'un an dans le cœur de Catherine, ne ménageait ni les fines allusions ni les à-propos galants. Il y avait des instants où, le front couvert de rougeur, Catherine avait envie de s'enfuir et d'aller se jeter dans la Creuse. Ce qui la retenait, c'était la conscience de ce que Claude avait été pour elle, et aussi celle des engagements solennels qu'elle avait contractés au chevet de son oncle expirant.
Cependant, entre onze heures et minuit, Marthe finit par remarquer que Claude, qui s'était éloigné après souper pour donner ça et là le coup d'oeil du maître, n'avait point encore reparu. En dépit de Catherine, elle alla le chercher et fureta partout; point de Claude! Nul ne put dire ce que Claude était devenu. Au bout d'une heure au moins d'inutiles perquisitions, furieuse, scandalisée au delà de toute expression, Marthe revint auprès de Catherine, qui prit le parti de lui rire au nez et de se sauver dans sa chambre. Toute tremblante et joyeuse à la fois, elle se déshabilla à la hâte et *e blottit dans son petit lit, où elle ne tarda pas à s'endormir d'un profond sommeil.
Au bout de quelques heures, la jolie dormeuse fut réveillée par les bruits de la ferme. Elle courut à la fenêtre
qu'elle ouvrit; un chaud rayon de soleil entra du même coup dans sa chambrette et dans son cœur. Les moutons bêlent en se rendant aux champs, les bœufs mugissaient en aspirant l'air frais du matin. Les poules gloussaient dans la cour ; les pigeons roucoulaient sur le toit du colombier voisin. Partout en même temps, Marthe s'initiait aux soins de son nouvel empire. Le père Radigois attelait la charrue. Agenouillée sous le pis d'une vache, Pâquerette faisait jaillir entre ses doigts le lait écumeux et fumant. À ce tableau de l'école flamande qui se déroulait sous ses yeux, Catherine ne put s'empêcher de sourire, ni se défendre d'un mouvement de joie non encore éprouvé depuis plus d'une année. Elle se dit qu'elle était reine de ce petit royaume; elle entrevit vaguement que tout n'était pas fini pour elle, et que la vie lui gardait encore d'heureux jours.
Pour se relever et pour en venir sans efforts à substituer la réalité féconde aux chimères de la jeunesse, pour en arriver à comprendre que le devoir a sa poésie tout aussi bien que la passion, peut-être ne fallait-il à cette âme brisée qu'un peu de repos, de silence et de liberté.
Dans la matinée, comme Catherine, tout en craignant de le voir paraître, commençait à s'alarmer sérieusement de la disparition de Claude, un messager venu de la ville lui remit ]? lettre suivante :
<r Catherine, ton cœur est encore bien souffrant. Désormais inutile, je sens que ma présence ne pourrait qu'irriter tes ennuis et retarder ta guénson. Je m'éloigne, je pars, heureux de la pensée que là-haut ton oncle est peut-être content de moi. Si j'avais cru pouvoir, sans enchaîner ta
vie à la mienne, te faire accepter la modeste aisance que m'a laissée mcn père, je t'aurais dit : Prends tout. Mais tu n'aurais rien voulu prendre. Pardonne-moi de t'avoir épousée* je ne l'ai fait que pour avoir le droit de te tout donner. Ta fortune n'est pas bien grande; elle Test assez pour te permettre de vivre doucement, à l'abri du besoin, et de faire du bien à tes pauvres dont je veux que tu restes la chère Providence. Ne t'inquiète pas ; j'emporte bien au delà du nécessaire. Je vais voyager un peu et tâcher de devenir moins bête en courant le monde. Toi, ma sœur, tâche de guérir, sinon tout à fait, du moins assez pour pouvoir me supporter, quand je viendrai te demander l'hospitalité. Tu trouveras bien un coin où me mettre; tu verras que je ne te serai guère embarrassant. Et puis, si ça te gêne de voir mon nez qui te faisait rire autrefois, je repartirai pour ne plus revenir que lorsque tu m'appelleras.
» Ton frère, Claude. »
Catherine, après l'avoir lue, porta cette lettre à ses lèvres; puis elle la plaça, comme un talisman, sur son cœur.
Au bout d'un an, Claude revint. Nous ignorons s'il repartit. Tout ce que nous savons, c'est qu'il revint orécisénien* le jour où finit l'histoire de la petite vierge.
tin