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PROJETS RENVERSES

Tandis que ces événements s'accomplissaient à Saint- Sylvain et que la main de Dieu paraissait s'appesantir sur la tête de Catherine, Roger se débattait, sans pouvoir en sortir, au milieu des embarras et des difficultés qui le pressaient de toute part et l'enveloppaient comme un invisible réseau. Nature faible et poétique, depuis s? dernière visite à la cure, il avait laissé couler les jours, dans l'espoir qu'il surgirait d'un instant à l'autre quelque incident imprévu qui le tirerait de l'impasse où il se sentait acculé. Les jours s'étaient écoulés sans rien amener de nouveau; la position restait la même, ou, pour mieux dire, chaque jour qui s'écoulait la rendait plus critique et

plus périlleuse. Gardons-nous, cependant, de calomnier notre jeune héros. Roger ne s'était pas retiré lâchement de la lutte. Il tenait à ses espérances et n'avait pas borné son rôle à demeurer spectateur impassible du drame de sa destinée. Plus d'une fois en ces derniers temps, il était revenu vaillamment à la charge ; mais chaque fois son père avait invariablement répondu : — Vous le voulez, épousez-la,. ie n'y mets pas d'empêchement. Songez seulement que vous n'avez rien, et qu'à mon grand regret, je ne puis rien pour vous ; songez que ce domaine est tout ce- qui me reste en propre, et qu'avant deux mois, votre tante en sera propriétaire légale et légitime. — Qu'opposer à de pareils arguments? Roger se taisait et courbait la tête. Quoique élevé dans le luxe, il n'avait pas peur de la pauvreté ; mais encore fallait-il pouvoir offrir à Catherine cette classique chaumière dont l'amour s'accommode si volontiers quand on a vingt ans. Prêt à tout quana il ne consultait que son courage, il se reconnaissait incapable de toute chose quand il en venait à l'examen de ses ressources et de ses facultés. Inutile et charmant, pareil aux lis qui ne filent pas, il ne savait rien et n'était apte à rien. Il enviait l'ouvrier qu'il rencontrait chantant, ses outils sur l'épaule; il enviait le sort du laboureur qui avait, lui du moins, un toit de chaume pour abriter sa femme et ses enfants. Il se disait bien qu'il avait des droits de revendication à exercer contre son père, et qu'en s'adressant à la justice, les choses se passeraient autrement que ne l'affirmait le comte; mais, grâce à son ignorance des réalités de la vie, il n'avait là-dessus rien d'arrêté ni de précis, et, d'ailleurs, autant par faiblesse que par chevalerie, il

répugnait invinciblement à ces extrémités. L'idée d'un procès à entamer et à poursuivre révoltait tous ses instincts, le ietait dans des épouvantes sans nom. Rien que les termes de procédure qu'employait son père, lorsqu'il était question entre eux de cjtte affaire, le faisaient pâlir et lui apparaissaient comme autant de monstres impossibles à renverser. C'était un de ces vases fragiles et précieux qui se brisent au premier choc, une de ces organisations délicates à qui Dieu donna la grâce et refusa la force, comme s'il pouvait êlrejalouxdela perfection de son œuvre. Que résoudre pourtant? quel parti prendre? Attendre et se confier à cette puissance occulte et mystérieuse qu'invoquent les esprits faibles, et dont les forts ne cherchent qu'en eux-mêmes le secours et l'appui. Chaque jour, il remettait au lendemain pour retourner à îa cure, espérant que d'ici là la situation changerait de face, comptant sur un vent propice qui balayerait du soir au matin tous les nuages et tous les obstacles. Le lendemain, rien n'était changé, et Roger se réveillait plus perplexe, plus incertain qu'il ne s'était couché la veille. Il avait écrit, mais sa lettre s'était ressentie du mauvais état de son âme. S'il partait pour la cure, il tournait bride à mi-chemin , et s'en revenait plus sombre qu'il n'était parti. Catherine souffrait; que lui dire? Au point où il s'était avancé, après avoir fait blanc devant elle de son amour et de sa volonté, comment lui confesser qu'il se sentait arrêté dès les premiers pas? Le plus simple et le mieux eût été sans doute de lui tout avouer : mais l'orgueil s'y refusait, et puis Roger comptait toujours sur une inspiration soudaine, sur un lendemain qui n'arrivait jamais.

ATHERINE. 274

Malheureusement, ce n'étaient point là les seules luttes ni les seuls combats que ce jeune homme eût à soutenir. Depuis que le comte et sa sœur visaient au même but et n'avaient plus qu'une même ambition, tout conspirait à Bigny contre Catherine et contre l'amour de Roger. Tout en feignant de respecter cet amour, déjà si cruellement outragé, on le criblait d'allusions perfides, avec tant d'adresse et de ménagements hypocrites que Roger n'avait même pas la consolation de pouvoir s'en plaindre et s'en irriter ouvertement. Tantôt c'était le comte qui affectait de parier de Catherine avec un sentiment de déférence exagérée; tantôt c'était sa sœur qui jetait à la pauvre petite un de ces mots de haut dédain qui tuent sans avoir l'air d'y toucher. D'autres fois, madame Barnajon prenait à part son neveu, et, dans des entretiens savamment dirigés, elle cherchait à éveiller en lui l'orgueil de la race et l'appétit des jouissances que procurent la fortune et le monde ; elle lui montrait la société parisienne comme un Éden dont elle avait la clef. En même temps, Malvina redoublait de grâces, de coquetteries et de séductions provoquantes. Pour arriver plus sûrement au cœur de son cousin, elle s'était faite la confidente officieuse de sa passion et de ses ennuis. Entrée dans la place, sous prétexte d'y porter secours, elle ne négligeait rien pour parvenir à la démanteler. Le comte et sa sœur s'entendaient pour ménager à ces deux jeunes gens de longs tête-à-tête, et pour ne point gêner les progrès de leur intimité. Le jour, Malvina suivait Roger comme son ombre; le soir, elle chantait pour le distraire. Elle avait étudié ses goûts et savait les airs qu'il aimait. S'il réussis-

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sait à s'échapper dans la soirée, elle l'attendait au retour, et Roger la retrouvait, soit au piano, soupirant un chant langoureux, soit sur une des marches du perron, 4ans une altitude rêveuse et recueillie, soit à sa fenêtre, roulée dans les plis de son burnous, le regard inspiré, ses longs cheveux flottant sur son col et sur ses épaules. Le matin, il la rencontrait dans le parc. Les amants ont la rage de parler de leur martyre. Plutôt que de s'en taire, ils le diraient à l'oiseau qui vole, à la nuée qui passe. Après avoir commencé par en souffrir et par s'en offenser, le jeune vicomte avait fini par être touché de l'intérêt que lui témoignait sa cousine, et par goûter quelque charme à ces épancbements douloureux. Malvina justifiait cette confiance par l'art et le soin merveilleux qu'elle apportait, sous prétexte de les panser, à élargir et à envenimer ses blessures. Elle avait une façon d'exalter Catherine, qui la mettait à cent pieds sous terre, une manière d'approuver Roger qui lui donnait parfois le vertige. Puis, toujours sous le manteau de la pitié, c'étaient de loin en loin des soupirs étouffés, des regards humides, des silences brûlants, une pression de main furtive. Certes l'amour de notre jeune ami résistait à tous ces assauts ; mais son cœur avait déjà perdu sa limpidité transparente ; à son insu, l'image de la petite vierge ne s'y réfléchissait déjà plus quecommeau fond d'unlac tourmenté par un ventd'orage. Les choses suivaient ainsi leur cours naturel, quand le comte reçut la nouvelle du désastre qui venaH de plonger Saint-Sylvain dans la désolation. Il comprit sur-le-champ combien il importait à ses desseins que Roger ignorât ce qui se passait au village. Roger ne savait rien encore,

mais une lettre pouvait tout lui apprendre. Sans perdre une heure, le comte donna ses instructions à Robineau et des ordres pour qu'on redoublât de vigilance autour du château. Ce n'est pas tout : aujourd'hui ou demain, Roger ne manquerait pas d'aller à la cure. Après s'être consulté avec sa sœur, il fut convenu qu'on partirait le lendemain pour quelque excursion prochaine, et qu'une fois partis, on pousserait d'étape en étape, aussi loin que faire se pourrait. Il ne s'agissait d'abord que de décider Roger à s'absenter pour un jour ou deux. C'est surMalvina qu'on se reposa de ce soin. En effet, le soir, à dîner, comme il élait question des ruines de Crozant, mademoiselle Barnajon qui professait pour les ruines un culte passionné, entra sans effort dans son rôle en manifestant aussitôt le désir de connaître celles-ci et d'y faire un pèlerinage.

— Rien n'est plus facile, dit le comte : seulement il faudrait se hâter, car la saison tire à sa fin, nous touchons aux derniers beaux jours.

— Partons demain, ditMalvina.

— Va pour demain ! répliqua le comte. Les plaisirs improvisés sont les seuls qui aient quelque saveur. Je vous promets un des sites les plus romantiques et les plus pittoresques qui se mirent dans l'eau de la Creuse.

— Il est très-vrai, ajouta madame Barnajon, qu'on ne saurait rencontrer rien déplus agréable en ce genre. Mon neveu, vous ne pouvez pas quitter ce pays sans avoir visité Croyant. Autant vaudrait aller à Rome pour en partir sans avoir vu le pape.

— Oh î les ruines! s'écria Malvinx j'adore les ruines. Comme il y en a de belles au troisième ^cte de Robert le

Diable! et que je comprends bien la vicomtesse de Blamont, qui en a fait bâtir dans son parc ! Je ne sais rien de plus charmant que de rêver, les pieds sur la mousse, à l'ombre d'un vieux mur aux crevasses calfeutrées de lierre. Vous venez avec nous, mon cousin? Si nous avons de la lune, la fête sera complète, car des ruines sans clair de lune, c'est comme un jardin sans soleil,

— Nous aurons la pleine lune, s'écria le comte ; voyez, à travers les peupliers effeuillés de la cour, sa face ronde qui nous observe. Malvina a raison, l'astre de la nuit sied aux ruines, comme l'astre du jour aux fleurs.

— Mon oncle, il y faudrait aussi le son du cor.

— Qu'à cela ne tienne, Cadet emportera son cornet à bouquin.

— Enfin, mon oncle, il y faudrait un ouragan et un vieil ermite en capuchon et à barbe blanche, qui nous donnât l'hospitalité.

— On y veillera, mon aimable nièce, bien qu'il soit un peu tard pour les commander, répondit en riant M. des Songères.

— A demain donc ! s'écria la jeune fille qui battait des mains. Si vous m'en croyez, Roger, nous laisserons les grands parents aller en voiture et nous escorterons la calèche à cheval. Vous sur votre destrier, et moi sur mon palefroi, nous ferons bien au pied des vieilles tours. Nous aurons l'air d'une vignette de romance.

— Le fait est que ce sera un tableau délicieux, ajouta gravement le comte. Ne le pensez-vous pas, ma sœur ?

— Nous pourrons nous croire au moyen âge, répliqua madame Barnajoe.

Ici, quoique loin de se douter du piège qu'on lui tendait, bien Qu'il ne soupçonnât pas davantage que le deuil fût à Saint-Sylvain et le désespoir à la cure, Roger coupa court à ces beaux projets. Outre qu'il n'avait pus le cœur à ces excursions poétiques, Roger avait compris tout d'abord qu'il serait coupable et même criminel d'aller courir et se distraire en compagnie de sa cousine, tandis que Catherine comptait les jours, attendait et souffrait. Sa conscience n'était déjà pas si tranquille : il ne voulut pas ajouter un remords au trouble qu'il éprouvait. D'ailleurs il avait résolu de passer précisément la journée du lendemain au presbytère. Il déclara donc poliment, mais tout net, qu'il n'irait pas à Crozant ni à cheval ni en voiture» et qu'il resterait à Bigny.

— Alors, c'est une partie manquée, dit Malvina qui ne chercha point à dissimuler le dépit qu'elle en ressentait.

— C'est fâcheux, ajouta le comte d'un air indifférent; car, au dira de tous les artistes et de tous les poètes qui les ont visitées, ces ruines valent vraiment la peine d'être vues, et qui les a vues une fois ne saurait les oublier jamais.

— C'est tout ce qu'on peut rencontrer de plus agréable en ce genre, répéta madame Barnajon, et j'avoue que, pour ma part, j'y serais retournée volontiers.

— Que voulez-vous? dit Malvina avec des larmes dam les yeux, mon cousin s'y refuse, il n'y faut plus songer.

— Pourquoi donc, ma cousine? répondit U1 jeune vicomte. Soyez sûre que ma présence n'ajouterait rien au plaisir de la route ni à l'agrément du paysage.

— Allez, dit Malvina en se levant de table, vous n'êtes qu'un ingrat.

A ces mots, la jeune fille s'échappa de la salle à manger et s'enfuit dans le salon où sa mère, son oncle et Roger la suivirent.

— Voyons, dit le comte, n'affligez pas ainsi cette enfant, Tout cela n'a pas le sens commun. Songez qu'il ne s'agit que d'une absence de trois jours au plus.

— Vous êtes peu galant, mon neveu, ajouta madame Barnajon avec hauteur. Nous avons en France une autre façon d'entendre les règles de la courtoisie et les devoirs de l'hospitalité. Votre éducation s'est faite en Allemagne; cela ne se voit que de reste.

Pris entre ces deux feux, Roger s'était approché de sa cousine pour essayer de la consoler et lui expliquer ses raisons.

— Laissez-moi, laissez-moi ! dit Malvina en le repoussant. Je vous le répète, vous n'êtes qu'un ingrat. Ai-je fait autre chose, depuis que je suis ici, que de me prêter complaisamment à toutes vos faiblesses et à toutes vos exigences? Vous souvient-il d'un instant où vous n'ayez trouvé en moi la plus tendre des sœurs et la plus dévouée des amies? Vos tristesses etvos ennuis ont été jusqu'à présent mes seules distractions. C'est pour prix de ma tendresse et de mon dévouement, que vous refusez durement de vous rendre au premier désir que je me suis permis d'exprimer; c'est pour me récompenser des soins'que j'ai donnés à votre cœur, que vous blessez mortellement le mien? Roger, Roger! s'il vous est doux de me voir souffrir, soyez heureux, car vous m'avez fait bien du mal; vous m'avez

porté un coup dont je doute que je puisse jamais guérir.

— Va, tu en guériras, mon cher ange! s'écria madame Barnajon, qui, en voyant pleurer sa fille, venait de prendre la chose au sérieux. Mon frère, votre fils estun monstre. Il faut qu'il ait sucé, au berceau, le lait d'une louve : sa mère l'a nourri de la moelle des lions et des ours.

— En vérité, Roger, s'écria le comte qui paraissait ne plus savoir où donner de la tête, je ne comprends pas que vous laissiez faire autant de bruit pour si peu de chose. Encore une fois, il ne s'agit que d'une promenade. Vous feriez moins de façons pour vous laisser conduire au supplice. Vous croyez être ferme et vous n'êtes que ridicule.

Enveloppé, harcelé, traqué par son père et par madame Barnajon, vaincu par les larmes de sa cousine que la douleur rendait encore plus belle, secrètement ému peut-être, Roger dut finir, non-seulement par céder, mais encore par s'accuser et par se confondre en excuses.

La réconciliation qui s'ensuivit fut des plus touchantes.

Après que madame Barnajon eut pardonné, en reine que nulle offense ne saurait atteindre, on poussa les deux Jeunes gens l'un vers l'autre, et, dans le désordre d'un désespoir à peine apaisé, Malvina se laissa tomber dans les bras de son cousin, qui frissonna depuis la plante des pieds jusque dans la racine des cheveux, en sentant contre sa poitrine ce beau sein agité comme les vagues après la tempête, et contre sa joue cette peau brune et veloutée, encore tout humide de pleurs, fraîche comme les pétales d'une rooe, brûlante en même temps comme un soleil d'été. Ainsi qu'il arrive toujours en pareille occurrence, Malvina déclara qu'elle ne tenait pas à ce voyage, qu'elle

y renonçait de tout son cœur, qu'elle avait souffert seulement du refus de Roger, si bien que le jeune des Songères fut obligé de se mettre à ses genoux pour l'y décider, et qu'elle parut n'y consentir qu'en vue de lui être agréable.

Le lendemain, Roger se leva, irrité contre sa cousine moins encore que contre lui-même, inquiet, agité, sentant bien qu'il allait commettre une lâche action. Reculer]? il était trop tard. Pour calmer les révoltes de sa conscience, il se dit qu'en fin de compte, il ne s'agissait que d'une absence de trois jours au plus; qu'aussitôt de retour, il volerait à Saint-Sylvain, et que, d'ici là, il aurait peut-être amené son père à lui assurer une position honorable et libre, sinon grillante et fortunée. Ensuite, pour mettre son cœur à l'aise, il écrivit à Catherine, se promettant de confier sa lettre, soit à Pâquerette s'il la rencontrait, soit au premier paysan qu'il trouverait sur son chemin.

Sur le coup de dix heures, comme le soieil achevait de dissiper la anime du matin, la calèche vint s'arrêter au pied du perron, suivie de Cadet, qui conduisait à la main deux chevaux de selle. Le comte, sa sœur et sa nièce étaient réunis dans le salon; on n'attendait plus que Roger. Madame Barnajon était en toilette de voyage. Vêtue d'une amazone qui étreignait les trésors de sa taille et tombait à plis magnifiques le long de ses flancs jusque sur je tapis, le teint animé, l'œil hardi et la bouche fière, Malvina ressemblait à une jeune guerrière prête à s'élancer, en un jour de combat, sur les rives de quelque nouveau Thermodon. Cependant Roger n'arrivât pa*; impatient de sentir son fils hors de la portée de Saint-Sylvain, le comte l'avait envoyé chercher. Au bout de quelques

minutes, le jeune homme entra en habit de chasse, prêta partir, mais le visage si défait, qu'en le voyant, on ne douta pas qu'il ne fût instruit de tout. Pourtant Roger ne savait rien. Seulement il était assailli depuis quelque,? heures par de sombres pressentiments. Une voix intérieure lui disait qu'il ne devait pas s'éloigner; il lui semblait par instants que c'était la voix de Catherine qui criait après lui et qui l'appelait à son aide. Après avoir salué sans mot dire, il s'approcha d'un guéridon et se prit à tremper lentement un biscuit dans un verre de vin d'Espagne. Son père, sa cousine et sa tante l'observaient en silence, d'un air consterné.

— Eh bien ! mon cousin, partons-nous? dit enfin Malvma, en lui posant une main sur l'épaule.

Comme un homme endormi qu'on réveillerait en sursaut, Roger tressaillit, regarda sa cousine, et lui offrit machinalement son bras qu'elle saisit, triomphante et radieuse. Rassuré, pressé d'en finir, le comte présenta la main à sa sœur, et, quelques secondes encore, tout réus^ sissait au gré de leurs désirs, Roger était enlevé, sans s'en douter, comme une infante; mais sur ces entrefaites, un affreux tumulte partit du dehors : cris furieux, aboiements de chiens, meubles renversés; et voici qu'au plus fort du vacarme, la porte du salon, s'ouvrant violemment et avec fracas, laissa passer, comme un boulet, à travers la valetaille qui s'efforçait vainement de le retenir, un personnage sur lequel on ne comptait pas.

Tête nue, la veste en lambeaux, les cheveux grillés, les mains et le visage couverts de brûlures et de cicatrices profondes, calme et froid, cependant terrible, le tout exha-

lant encore une assez forte odeur de roussi, c'était lui, c'était le brave Claude.

— Qu'est cela? quel est ce drôle? Qu'on jette ce manant à la porte! s'écria le comte, pâle et frémissant de courroux; car il avait compris tout de suite que ce ne pouvait être que la ruine de ses espérances.

— Qu'on le saisisse! qu'on l'assomme! criait de son côté Robineau, qui se démenait comme un démon au milieu des laquais attroupés dans l'antichambre et se pressant à l'entrée du salon.

— Le premier qui bouge... dit Claude en se retournant comme un sanglier contre une meute,

Son attitude acheva la phrase plus éloquemment que n'aurait pu le faire le plus grand orateur. Nul ne broncha. Cadet, qui avait de l'ambition, osa seul se jeter sur lui comme un roquet sur un boule-dogue ; d'un coup de pouce, Claude l'envoya sauter à vingt pas. Cela fait et la porte du salon fermée, sans avoir l'air de remarquer la présence des dames Barnajon, toutes deux immobiles et muettes de stupeur, le fils Noirel écarta de la main le comte des Songères et s'avança froidement vers Roger.

— Que me voulez-vous? qu'avez-vous à me dire? demanda le jeune homme d'une voix altérée. Que se passe-til à Saint-Sylvain? Parlez.

— Vous ne devriez pas l'ignorer, dit Claude; le curé de Saint-Sylvain se meurt.

— Eh bien! qu'il meure, s'écria le comte; c'est de son âge. Est-ce une raison pour entrer ainsi chez les gens et leur étourdir les oreilles? *

— Tout le monde meurt, ajouta madame Barnajon ; les

curés n'en sont pas plus exempts que les bedeaux et les sacristains.

— Silence ! s'écria Roger ; qu'on respecte ici l'homme qui consola ma mère et qui l'aida à vivre et à mourir.

— Le curé de Saint-Sylvain se meurt, répéta Claude sans s'émouvoir, et demain, aujourd'hui peut-être, sa nièce sera seule en ce monde.

— Mais, mille tonnerres ! s'écria le comte ne se contenant plus et laissant le loup paraître tout entier; que voulez-vous que nous y fassions?... Prenez-vous ce château pour une maison de refuge ouverte aux nièces de curés de campagne? Allez à tous les diables! et nous, Roger, partons; c'est perdre trop de temps à de sots discours.

— Seule en ce monde, reprit Claude simplement, avec gravité; seule, sans foyer, sans appui, plus abandonnée que Pâquerette, plus pauvre qu'aucun enfant du village.

— Elle brodera, dit le comte.

— Pauvre petite! ajouta madame Banajon. Dites-lui, l'ami, qu'elle n'a point à se désespérer, et que nous ferons quelque chose. Je vais écrire au Sacré-Cœur. S'il le faut, je payerai sa dot au couvent. Je suis tout attendrie. De la pitié, mon frère! elle est vraiment intéressante.

— Laissez-donc ! s'écria le comte. Une intrigante qui en remontrerait aux plus rouées et aux plus habiles! Est-ce que je ne connais pas ses manœuvres? D'ailleurs il y a des fonds votés par la commune pour les orphelins et les indigents.

— Vous, si vous croyez en Dieu, je vous conseille de faire votre prière, dit Claude en regardant le somte d'ua œil vert qui ne promettait rier de bon,

tv*

En même temps, PiOger avait fait deux pas vers son père. Ce n'était plus le faible jeune homme que nous avons connu. L'honneur venait d'accomplir le miracle que l'amour seul n'avait pu faire. Le regard ferme, le maintien sévère, le geste impérieux, le front illuminé du reflet de sa volonté enfin victorieuse, Roger parut alors si grand et si beau, si noble et si fier, que le comte lui-même, en le voyant ainsi, se sentit frappé d'étonnement et presque de respect.

— Monsieur, dit-il en élevant la voix, puisque vous avez dissipé le bien de ma mère, puisqu'il vous serait aussi difficile de me rendre compte de sa fortune que de son bonheur, ce château, depuis l'heure de ma majorité, a cessé de vous appartenir. Si votre sœur croit avoir des droits légitimes et plus sacrés que ceux d'un fils indignement dépouillé par son père, la justice en décidera. En attendant, je suis ici chez moi, et je prends le ciel à témoin que Catherine ne sortira du presbytère de son oncle que pour entrer sous ce toit, appuyée sur mon bras, ma femme devant Dieu et devant les hommes!... Si les sentiments d'amour et de vénération dont je prétends qu'on l'environne devaient paraître trop lourds à quelques-uns, votre hôtel est à Paris, ma tante; mon père, votre famille est en Allemagne.

— Votre main! votre main! dit Claude en tendant brusquement la sienne.

Claude et Roger s'embrassèrent comme deux frères.

— Ami dit Roger, mon cœur vous est acquis à jamais.

— Il n'y a pas de quoi, dit Claude; car, si vous m'aviez repoussé, si je vous avais trouvé le contraire de ce que vous êtes, si vous aviez seulement hésité...

CATHERT

— Eh bien? demanda le jeir ! vicomte.

— Eh bien! aussi vrai qu'il \ a un Dieu là-haut» monsieur, je vous aurais f &, répondit le jeune Noirel.

— A Saint-Sylvain! s'écria Roger.

— A Saint-Sylvain! répéta Claude.

Et tous deux sortirent du salon, en se tenant l'un l'autre par la main.

XVIÏ

ou l'on voit qu'il ne faut désespérer de rien

A demi brisé déjà par les années et par les labeurs de son rude et pieux ministère, François Paty ne s'était pas relevé de ce suprême effort d'héroïsne et de charité. Ses forces avaient trahi son courage ; il était près de couronner sa vie par sa mort.

Ses derniers jours furent employés à consoler de sa fin prochaine ceux qu'il avait aidés et soutenus de vingt ans de son existence.

— Pourquoi pleurez-vous, mes amis? disait-il à ses paroissiens qui se pressaient du matin au soir autour de son chevet. Pourquoi vous désoler de la sorte? Vous voyez bien que je ne puis désormais vous être d'aucun secours ici-bas, et qu'il est temps que je m'en aille. Si Claude ne fût accouru, je restais au milieu des flammes, sans en pouvoir tirer un de vos chers petits. Qu'il retourne à la terre, ce corps usé qui n'est plus bon à rien. Mon âme ne cessera pas d'habiter avec vous, ni de prier pour vous au-

près du Tout-Puissant, je parlerai de vous au patron de votre village. Je lui dirai que vous êtes tous de braves gens, sobres, rangés, iabor x, honnêtes. N'allez pas me faire mentir! quelle opinion ie bon saint Sylvain prendraitil de votre anciec pi tfeur? Honorez ma mémoire, moins par vos regrets que par vos actions. Ne versez pas de larmes sur ma tombe ; répandez-y plutôt le modeste parfum de vos vertus et de vos travaux. Songez que Dieu me demandera compta du troupeau dont la garde me fut confiée ; sachez que toutes les fois que vous aurez bien mérité de notre divin maître, mon âme s'en glorifiera dans le ciel, et que mes vieux os, au fond de leur cercueil, en tressailleront d'allégresse.

Puis il ne manquait pas d'ajouter, car c'était là son unique pensée :

— Je lègue à chacun de vous le seul trésor que j'aie jamais possédé en ce monde; c'est ma nièce, votre fille à tous. Je la laisse plus pauvre que le plus pauvre d'entre vous. Pressez-vous autour d'elle quand je ne serai plus; enveloppez-la de votre amour; soyez-lui tous une même famille. N'oubliez pas, rappelez-vous sans cesse qu'à tous ceux de la paroisse qui viendront me retrouver là-haut, je demanderai devant Dieu ce qu'ils ont fait pour mon enfant, et si ma Catherine est heureuse.

Le lendemain du désastre, pour s'assurer que son dévouement et celui de Claude n'avaient pas été inutiles, il s'était fait apporter le marmot qui allait lui coûter la vie.

— Pardonnez-lui, monsieur le curé! s'écria la mère se jetant au pied du lit et présentant son fils au pasteur,

~ Te pardonner, pauvre innocente créature! dit Fran-

çois Paty en le prenant doucei t ans ses bras : si j'entre dans le paradis, ce sont peu .... • ces petites mains qui m'en auront ouvert la porte. aidant, ma chère amie, ajouta- t-il avec bonté en s'ar1 . iftt à la fermière, ne suspendez plus vos enfants, connue les sacs, le long de la muraille; outre les accidents qu'ci ne saurait prévoir, vous exposez ces petits êtres à nérir, en votre absence, d'une congestion au cerveau. *

Et cela dit, il avait fait donner à cette malheureuse, ruinée par l'incendie, le peu d'argent qui restait à la cure.

C'est ainsi qu'il se préparait à mourir comme il avait vécu, n'ayant pour tous que de bonnes paroles, se dépouillant pour couvrir son prochain, et, je le dis sans exagération, ne gardant même pas de quoi payer la bière où demain peut-être on déposerait ses dépouilles mortelles.

Sa fin eût ressemblé au soir d'un beau jour, sans une préoccupation incessante qui en troublait profondément le calme et la sérénité. S'il s'effrayait de laisser, en partant, Catherine pauvre et sans appui, ce qu'il avait surpris de ses secrets était loin de lui rendre la confiance et la sécurité. Encore ne croyait-il qu'à un amour silencieux, à peine défini, inavoué peut-être, enseveli à coup sûr dans les repli? du cœur qu'il consumait. S'il avait pu se douter du point où en étaient les choses, s'il avait su que sa nièce et Roger s'étaient engagé leur foi mutuellement, connaissant le comte et son fils comme il les connaissait tous deux, quelle n'eût pas été sa terreur! Autant aurait valu pour lui laisser la fille de sa soeur appuyée sur un roseau ou sous la garde d'un ramier.

Quoiqu'il ne crût tout au plus qu'à 1a moitié du mal.

c'en était déjà trop pour 'emplir d'épouvante son âme près de s'envoler. Le temps pressait. Il s'agissait d'abriter au plus vitb eC de fixer irrév °blement la destinée de Catherine. Après s'être assuré d ispositions de Claude, le pasteur ne s'occupa plus que amener sa nièce à se réfugier dans le seul port q"i lui fût ouvert, comptant pour cela sur la raison précoce de cette enfant que Dieu, dans sa bonté, avait faite aussi sage que belle.

Un jour, — le jour où, de son propre mouvement, Claude était parti pour aller chercher Roger, car il avait compris que, dans sa douleur et dans son abandon, c'était encore vers ce jeune homme que Catherine tournait son espoir, — Catherine était seule au chevet de son oncle. Vaincue par la fatigue, Marthe était allée se jeter sur son lit. Epuisée elle-même et n'en pouvant plus, la jeune fille venait de s'assoupir. La tête languissamment renversée sur le dos de sa chaise, les bras pendants sans vie le long de son corps affaissé, elle dormait de ce demi-sommeil au fond duquel veille la souffrance. Immobile sur son séant, François Paty contemplait cette pâle figure avec une ineffable expression de tristesse et d'amour.

— Enfant! murmura-t-il tout bas; toi qui, pendant vingt ans, fus la grâce de mon foyer désert, je te dis adieu, aimable et chère créature à qui j'ai dû de goûter ici-bas les chastes joies qu'il m'était, hélas ! interdit de connaître. Adieu, sourire de ma vieillesse! gai rayon de mes jours, adieu ! Sois bénie, jeune compagne de mon austère pèlerinage i Sois bénie, voix charmante qui chanta dans ma solitude! Sois trois fois bénie, jolie fleur qu'attacha la main du Seigneur à la robe du pauvre prêtre !

A ces mots, s'étant penché vei .lie, il baisa doucement l'albâtre de son front.

Au contact de ces lèvres déjà f^ 'des et près de se glacer, Catherine tressaillit, ouvrit le° yeux, passa brusquement sur son visage ses maiu jies et brûlantes, puis à

son tour elle regarda la blanche tôie du pasteur qui venait de retomber sur sa couche.

— Mon oncle, dit-elle, il m'a semblé, dans mon sommeil, que vous me disiez adieu, et j'ai cru sentir votre âme qui se posait sur mon front avant de monter au ciel.

François Paty ne répondit pas. Il attira sa nièce sur son sein, et deux larmes qu'il ne put retenir sillonnèrent ses joues livides. Jusqu'à présent Catherine, abusée par le calme souriant du vieillard, n'avait pas perdu tout espoir ; à ce silence attendri, elle vit bien que tout était fini et que son oncle allait mourir.

— C'est donc vrai! c'est donc vrai! dit-elle d'une voix étouffée en se pressant contre le bon curé qui l'inondait de pleurs et de baisers.

— 0 mon Dieu 1 s'écria-t-il, vous savez que ce cœur n'a jamais murmuré contre les décrets de votre volonté. Quand vous m'avez frappé, j'ai béni votre droite. Vous m'appelez : Seigneur, me voici prêt. Vous voyez bien, mon Dieu, que c'est sur cette enfant que je pleure! Ma fille, que vastu devenir^ et que répondrai-je à ta mère quand elle me demandera ce que j'ai fait, avant de te quitter, pour assurer le bonheur de ta destinée?

— Nevousipquiétezpas de moi, mon oncle, répondit la jeune fille en secouant tristement la tête; quand elle vous aura perdu, quel bonheur voulez-vous que votre Catherine

288 ATHERINE.

attende en ce monde? < î travaillerai. Dieu, qui prend soin des petits oiseaux, ne l'abandonnera pas. Je suis aimée dans ce village; j'ai au^ > à la ville de bonnes amies qui me viendront en aide. Et p is, au besoin, j'écrirais à Monseigneur de Limoges qui D souvenir de vous, me ferait bien ouvrir les portes c i couveiu. Allez, mon oncle, ne vous inquiétez pas.

— Mon enfant, répliqua le pasteur, Dieu permet rarement que les morts, si chers qu'ils aient été pendant leur vie, emportent à jamais le bonheur de ceux qui restent sur la terre. Il fait pousser la joie sur les regrets comme ie gazon sur les tombes. S'il en était autrement, je ne me pardonnerais pas de mourir. Tu es aimée à la ville et dans le village; mais cela ne saurait suffire au repos de ma dernière heure. Toi, dans un couvent, hirondelle des airs! Non, tu ne renonceras pas à cette belle et sainte nature que nous avons tous deux tant aimée et où tu sentiras, quand je ne eerai plus, mon âme errant au milieu des brises, mêlée au parfum des vallées et des bois

Il partit de là pour l'entretenir avec onction des devoirs, des joies et môme des douleurs auxquels nulle créature ne saurait se soustraire sans faillir à sa destination ; puis, quand il eut montré la famille comme l'unique but de la destinée de la femme, le toit domestique comme le seul refuge où il lui soit permis de rencontrer le bonheur et la dignité, ajoutant qu'en dehors, tout n'est que trouble, égarement et confusion, le pasteur en arriva naturellement au bon Claude.

Catherine écoulait, les yeux baissés, le coeur gros lu secret qui voulait en sortir. Il vint un instant où, déchi-

rée de remords et n'y tenant plu °,ne tomba à genoux, et, les deux bras tendus vers le m m int:

— Grâce, grâce! s'écria-t-elle. Je vais tout vous dire; mon père, vous allez tout savo-r. J'aime mieux troubler la fin de votre vie que de «ou* ,,ser partir sans emporter mon âme tout entière !

Et là, agenouillée, les mains jointes, sous le regard indulgent du vieux prêtre, elle répandit tout ce qu'elle avait, depuis la Saint-Sylvain, amassé dans son sein d'amour et d'espérance, d'amertume et de désespoir. Elle dit tout; et quand elle eut tout dit, la tête inclinée, elle attendit l'arrêt de son juge.

François Paty demeura longtemps interdit et comme écrasé sous le coup de ces confidences.

— Dieu tout-puissant ! s'écria-t-il enfin, si vous ne pensez pas que les soixante années que je viens de passer sur la terre aient été tout à fait inutiles au bonheur de quelques-uns de vos enfants, daignez 'donner à ces mains défaillantes la force de tirer cette frêle créature de l'abîme où l'ont laissée choir mon imprudence et mon aveuglement. Ma fille, relève-toi. Viens là, plus près encore. Ne cache pas la rougeur de ton front. Seul, je fus coupable : jeunes et beaux, pareils à deux matinées de printemps, vous deviez vous aimer, j'aurais dû prévoir que vos âmes s'attireraient irrésistiblement, comme ces deux flammes inquiètes que nous vîmes un soir, au-dessus des marais, se chercher, se poursuivre, et finir par se confondre. Ma fille, l'amour est divin. C'est un passage court et enchanté par lequel Dieu a voulu que la jeunesse pût arriver, souriante et sans efforts, aux devoirs de h virilité. Nobles enfants,

c'est ainsi que tous l'avez compris, puisque le mariage est le but que vous a z aussitôt désigné à vos tendresses mutuelles. Vous êtes- vous demandé seulement, dans l'ivresse de vos chaste? transports, si ce but n'était pas au delà de votre portée, i vous était permis de pouvoir jamais y atteindre? Éccute-moi, ne te révolte pas. Que serait-ce donc que l'amour, serait-il de divine essence, comme je le disais tout à l'heure, si la raison et la sagesse n'en pouvaient diriger l'essor? J'ai peu d'expérience ; je vais mourir vieux, et je n'ai pas vécu ; mais, en supposant qu'entre le fils du comte des Songères et la nièce du curé de Saint-Sylvain il y eût une alliance possible, dis, violette des bois, marguerite des prés, qu'irais-tu faire dans un monde que tu ne comprendrais pas et qui te comprendrait encore moins? Qu'aujourd'hui même ce jeune Roger t'épouse à la face du ciel : crois-tu que ton vieil oncle en mourût plus tranquille? 11 en mourrait deux fois. Je connais ce jeune homme ; ce n'est pas toi qui t'appuierais ^ur lui ; c'est lui qui s'appuierait sur toi. Depuis le retour de son père, qu'a-t-il tenté sérieusement pour ton bonheur? Où est-il à cette heure? que fait-il? Ah ! sans doute il ignore tout: on n'ignore rien, quand on aime.

Puis, il opposait l'attitude de Claude à celle de Roger, et Catherine se taisait, quand tout à coup elle s'échappa vivement des bras de son oncle, un pâle éclair de triomphe et de joie traversa son regard humide et illumina la blancheur de son front. Un bruit de pas montait dans l'escalier; la porte s'ouvrit, Claude et Roger entrèrent en môme temps. Ainsi que le comte en voyant Claude paraître au milieu du salon de Bigny, François Paty comprit, en

apercevant Roger, que tout était perdu et qu'il touchait à la ruine de ses dernières espérances.

Roger alla d'abord au chevet du pasteur, puis il vint se mettre aux pieds de Catherine, qui, terrassée par tant d'émotions, s'était laissée tomber sur sa chaise. Il lui prit les mains, et ses lèvres y versèrent, avec des baisers, tout ce qu'un jeune cœur peut contenir de plus passionné, de plus tendre, de plus ardent et de plus généreux.

— Pardonnez-moi, je ne savais rien, disait-il. J'ignorais tout, je vous croyais heureuse.

— Heureuse! murmura Catherine.

— Hélas ! ajouta Roger avec la loyauté d'un homme qui s'accuse, ou plutôt avec la candeur d'un enfant qui n'est pas dans le secret de ses faiblesses, j'allais partir pour un voyage de quelques jours...

— Pour un voyage de quelques jours... répéta tristement Catherine.

— Oui, reprit Roger, je partais, quand Claude est venu tout m' apprendre.

— Claude! toujours Claude! murmura Catherine, mais d'une voix si basse qu'on ne l'entendit pas.

Lorsque Roger eut fini de parler, après qu'il eut offert tout ce qu'il possédait en ce monde, Catherine garda un silence rêveur, et laissa son regard profond et réfléchi aller lentement du jeune homme au vieillard, et du vieillard à Claude, qui, retiré au fond de la chambre, se tenait humblement dans l'ombre. Roger, toujours agenouillé, François Paty à demi dressé sur sa couche, attendaient tous deux, l'un plein d'espoir, et l'autre d'épouvante. Claude était le seul qui n'attendît rien.

Plusieurs minutes s'écoulèrent ainsi.

Pendant ce temps, que se passa-t-il dans le cœur de Catherine?... Par une de ces perceptions instantanées qui échappent à l'analyse, comprit-elle ce qui s'était passé, durant ces derniers jours, dans le cœur du jeune vicomte! Se dit-elle que ce n'était pas trop du sacrifice de sa vie tout entière pour assurer le repos des dernières heures de son vieil ami? Recula-t-elle devant l'idée qu'en acceptant les offres de Roger, elle serait, ainsi que l'avait dit madame Barnajon, un obstacle dans la destinée de ce jeune homme ? Ou bien, en se rappelant tout ce que Claude avait été pour elle, cette enfant éprouva-t-elle un invincible besoin de couronner tant d'abnégation et de désintéressement?

Nous ne savons.

Par un brusque mouvement de tendresse et de désespoir, comme une jeune mère qu'on sépare de son enfant, Catherine prit à deux mains la blonde tête de Roger , qu'elle baisa coup sur coup sur le front et sur les cheveux; puis, elle se leva et s'avança gravement vers Claude.

— Mon frère, lui dit-elle, tu connais mon cœur ; eu sais le martyre qu'il endure. Je doute que je puisse en guérir, et si jamais je m'en relève, je garderai toujours en moi quelque chose de triste et de charmant que le temps ni la mort même ne pourront arracher de mon âme. Tou ce que je puis promettre, et je le promets devant Dieu j c'est de garder intact l'honneur du foyer où j'aurai le droi de m'asseoir. Vois maintenant si tu te sens la force et l courage de m'aider à franchir le seuil de ta maison ?

S'il ne se fût appuyé contre le mur, Claude, à ces mots

tombait à la renverse. Il tira ses mains de ses poches et dit :

— Où tu voudras aller, j'irai et je te porterai dans mes bras.

— Songes-y bien, mon frère; ne te fais pas illusion, reprit gravement Catherine. Tu vas accepter là une bien rude tâche. Tu me verras sourire moins souvent que pleurer. Hélas! elle n'est plus, la petite fée du village.

— Ma sœur, répondit Claude de plus en plus troublé, que tu apportes avec toi la tristesse ou la joie, béni sera le jour où tu entreras sous le toit de mon père.

— Donne-moi donc ta main ! dit Catherine. Ami de mon enfance, nous avons souffert et nous souffrons encore tous deux du même mal. Puisque tu le veux bien, nous essayerons d'en guérir ensemble.

A ces mots, elle entraîna Claude vers le lit du pasteur ; puis, l'ayant fait agenouiller près d'elle :

— Mon père, dit la petite vierge, bénissez vos deux enfants.

Trois jours après, par une matinée grise et froide, un tortége de deuil sortait de Saint-Sylvain et se dirigeait lentement vers le cimetière du village : le vicaire en tête, près "du petit Jean qui tenait la croix; puis un cercueil porté à bras par quatre notables du pays, au nombre desquels était Claude; derrière. Catherine, appuyée sur îe

bras de Marthe, entourée et suivie de tous les habitants du hameau. Pas un ne manquait; il ne restait à Saint- Sylvain que le sonneur qui envoyait au mort le dernier adieu. Tous les fronts étaient découverts. On n'entendait que le bruissement des feuilles sèches que soulevaient les pieds de la foule, la voix éplorée de la cloche qui se lamentait dans la brume, et, de loin en loin, un chant lugubre presque aussitôt interrompu par un sanglot. Çà et là des femmes, des enfants, des vieillards accourus des campagnes environnantes, »e joignaient en silence au funèbre convoi. On voyait aussi quelques personnes de la ville, entre autres les deux aimables sœurs qu'on n'a peutêtre pas oubliées. La marche était fermée par un triste et pâle jeune homme.

Le cortège arriva jusqu'au cimetière sans désordre ni confusion, dans un morne recueillement. Mais lorsqu'on entendit le bruit que fit le cercueil en glissant le long des cordes qui le descendaient dans la fosse, quand il résonna sourdement sous la première pelletée de terre que le vicaire venait de jeter d'une main tremblante, alors on vit un spectacle digne d'une profonde pitié. Les rangs se rompirent, les cœurs éclatèrent, des cris et des gémissements partirent en même temps de tous les points de l'assistance. Non, jamais plus touchant hommage ne fut rendu à la vertu. Il se trouva des femmes qui demandèrent au fossoyeur et qui emportèrent comme des reliques un peu de terre qui avait touché aux planches du cercueil. D'autres jetèrent dans le trou qu'on était en train de combler leur anneau de mariage et des cheveux de leurs enfants. El Catherine l Catherine, grand Dieu ! il avait fallu l'ami-

cher de dessus la bière qu'elle tenait embrassée par une étreinte convulsive, et la retenir sur le bord de la tombe pour l'empêcher de s'y précipiter.

Quand la terre fraîchement remuée s'éleva comme un tertre au-dessus du gazon, la foule, avant de se retirer, se pressa autour de la nièce du pasteur, et toutes les femmes du village, les plus pauvres comme les plus riches, se disputèrent à qui l'emmènerait sous son toit, car on la savait désormais sans asile ; on savait que son oncle, en fleurant, n'avait môme pas laissé de quoi couvrir les frais do sépulture.

— Venez, ma fille, venez, disaient-elles en lui baisant les mains, le bon Dieu entrera avec vous dans notre maison.

— Merci, .?*es bonnes amies, merci 1 répondait Catherine; mon oncle lui-même a marqué la porte à laquelle je dois aller frapper.

Les deux jeunes sœurs s'approchèrent à leur tour. — • Suis-nous à la ville, lui dirent-elles en l'embrassant; notre mère aura une fille de plus.

— Merci, mes bonnes demoiselles, merci! répondit Catherine; je ne veux pas quitter le coin de terre où reposent les os de mon oncle.

Enfin, le pâle jeune homme qui fermait tout à l'heure la marche du cortège et qui jusqu'à présent s'était tenu à l'écart, perça la foule éclaircie déjà et s'avança vers Catherine. Mais la jeune fille détourna la tête, et s'appuyant sur le bras du père Noirel, suivie de Marthe et de Claude, elle sortit du cimetière et prit le chemin du village.

Ce jeune homme descendit au fond de son cœur et se sentit jugé. En y descendant plus avant, peut-être eùt-ii

trouvé, tout au fond de son désespoir, un sentiment presque imperceptible de satisfaction et de délivrance.

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