LE PRESBYTERE
Saint-Sylvain est un pauvre village en pays Marchois. Vous voyez d'ici quelques toits de chaume groupés autour d'une église rustique, comme des enfants en guenille autour de leur mère qui les rassemble avec amour et les presse contre son sein pour les réchauffer. Ce petit pays est pauvre, mais pittoresque ; ce qui m'en plaît surtout, c'est qu'il est ignoré et que nul touriste indiscret n'en a jamais trahi le mystère. L'hiver, vous diriez une Sibérie; mais vienne le printemps, tout s'égaie, verdoie, chante et fleurit. Le village cache sa misère sous le manteau de feuillage qu'avril et mai lui jettent sur les épaules ; les liserons étcilent les haie?, les cerisiers secouent leur neige odorante sur la marche des sentiers, les toits de chaume se transforment eux-mêmes en parterres où croissent et
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vivent en bonne intelligence des familles de violiers et de joubarbes, de campanules et de pariétaires.
Sur la place de l'église, plantée de tilleuls et d'ormeaux, s'élève une maison d'assez chétive apparence, mais qui, au milieu des masures étendues à ses pieds, a tout l'air d'un petit château seigneurial. Ce n'est, à vrai dire, qu'un corps de logis à moitié ruiné, entre cour et jardin, avec une terrasse ombragée de grands marronniers et d'où l'on découvre la vallée qu'arrose le Creuse. A l'époque où commence ce récit, cette maison était habitée par Jean-François Paty, depuis près de vingt ans curé de ce hameau. Voici près de vingt ans qu'il était venu, par un rude hiver, s'y installer avec sa sœur, jeune encore, et sa nièce âgée de quelques mois. Sa sœur étant morte peu de temps après, il avait confié l'orpheline aux soins d'une paysanne du bourg, se réservant de l'envoyer plus tard dans une pension de la ville voisine; mais lorsqu'on en fut là, la petite cria si fort, et se cramponna si bien à la soutane de son oncle, que celui-ci ne se sentit pas le courage de s'en séparer. C'était une âme douce et tendre en qui l'amour de Dieu, au lieu de l'étouffer, avait fécondé, tout en l'épurant, le germe des affections humaines. Il prit sa nièce entre ses bras, et tous deux allèrent ainsi faire dételer la carriole d'osier qui attendait à la porte pour emmener Catherine à la ville. Ce fut une grande joie, pour l'enfant d'abord, puis pour les paysans du bourg qui l'aimaient déjà; pour la bonne Marthe surtout qui l'avait nourrie; enfin pour le curé lui-même dont elle égayait à la fois, le cœur, l'esprit, la table et le foyer. D'ailleurs les revenus de la cure, à peine suffisants, passaient presque
tous aux pauvres; encore restait-il bien des misères à soulager. Pour faire élever sa nièce dans un pensionnat, le curé aurait dû grapiller nécessairement sur le budget des indigents. Tout pesé, tout vu, tout calculé, il se décida, par raison autant que par faiblesse, à garder Catherine auprès de lui et à faire son éducation.
Cette éducation fut ce qu'elle devait et tout ce qu'elle pouvait être. Bonne et primitive nature, aimant le bien jusqu'à la passion, ne croyant pas au mal, ne le soupçonnant même pas, François Paty était aussi, à son insu, une âme poétique et charmante dans sa simplicité native. Sorti des rangs du peuple, voué dès sa jeunesse à la prêtrise, il avait embrassé le service des autels par vocation sincère et fervente ; jamais ses vœux ni ses ambitions n'avaient rien entrevu au delà des humbles et austères devoirs qui lui étaient échus au fond de ces pauvres campagnes. A plusieurs reprises, on lui avait offert une cure plus importante; mais il avait toujours refusé, disant qu'il ne pourrait jamais consentir à résigner en d'autres mains la garde de ses ouailles, et suppliant pour qu'on le laissât vivre et mourir dans son obscurité. Cependant, une fois, les ordres de l'évêque avait été si pressants et même si formels, que François Paty avait dû, pour le coup, songer sérieusement à s'y soumettre. En effet, un dimanche, après vêpres, il monta en chaire pour annoncer à ses paroissiens la triste nouvelle et leur faire en même temps ses adieux. Maître d'abord de son émotion, il commença d'une voix ferme; mais en remarquant malgré lui le douloureux étonnement qui, à mesure qu'il parlait, se peignait sur tous les visages ; en voyant rassemblés autour de
lui, pour la dernière fois, ces braves gens dont il était depuis plus de douze ans le pasteur, le guide, le soutien et le père, gagné par l'attendrissement général que contenait à peine le respect du saint lieu, il fut obligé de se retirer précipitamment pour cacber ses pleurs et pour étouffer ses sanglots. Les choses ne devaient pas en rester là. Dans la soirée du même jour, le presbytère fut envahi par une députation, composée des notables du pays et présidée par le digne M. Noirel, qui cumulait à Saint- Sylvain les triples fonctions de maître d'école, de marguillier et de chantre au lutrin. Ce fut lui qui porta la parole : il s'en acquitta d'une façon plus naïve et plus touchante qu'on n'aurait pu raisonnablement l'espérer. Comme il se trouvait lui-même sous le coup d'une impression vraie et d'un sentiment sincère, le maître d'école n'abusa pas trop de son érudition, ne s'embrouilla pas trop dans ses phrases, et, pour un homme qui ne le savait pas, ne cita pas trop de latin. Le but de sa harangue était d'exprimer à François Paty les regrets, l'amour et la reconnaissance du village et de la commune : il en était à la péroraison, et le bon curé, touché autant que confus des belles choses qu'il s'entendait adresser et qu'il sentait méritées peut-être, ne cherchait plus à retenir ses pleurs qui coulaient silencieusement le long de ses joues, quand soudain M. Noirel, au plus magnifique endroit de son discours, fut interrompu par ces cris qui partirent de tous les côtés : « Restez, ne nous quittez pas ! vivez au milieu de nous! » Vainement l'orateur, furieux Ce; se voir arrêté court précisément au passage pour lequel il avait réservé toutes les ressources de son éloquence, essaya-t-il d'im-
poser silence à la foule : on se pressa autour du curé, on lui prit les mains, on répéta : « Ne nous quittez pas ! » Les uns lui disaient : « Vous avez enterré mon père et baptisé mon enfant. » Les autres : « Vous avez béni mon mariage. » Ceux-là : « Vous m'avez sauvé de la misère. » Ceux-ci : « Vous m'avez aidé dans la peine. » Et tous en chœur : <$ Restez! vivez au milieu de nous! » Si bien que François î'aty, n'y tenant plus, déclara qu'il irait se jeter aux pieds de son évêque, et lui demander, à mains jointes, d'être maintenu dans sa cure. Aussitôt dit, aussitôt fait. Il partit le lendemain et se rendit au siège de i'évêché, monté sur une petite jument d'un gris sale, mais d'un trot solide et d'une rare sobriété. Il revint au bout de quelques jours, plus fier et plus heureux que s'il eût obtenu un chapeau de cardinal; il avait obtenu de rester le plus pauvre curé du plus pauvre de tous les diocèses. La nouvelle s'en répandit aussitôt, et je laisse à penser si ce fut pour Saint-Sylvain et les environs un sujet de réjouissance. On peut aisément, d'après ce court épisode, se faire une idée de François Paty et rieviner quelle âme c'était la. C'était en même temps, ainsi que je l'ai dit déjà, un esprit charmant qui ne manquait pas de culture, tolérant, affectueux, rêveur, profondément épris, sans s'en douter, de? beautés de la nature extérieure; saisissant, sans le chercher, le côté poétique de son ministère; allant tour à tour de son bréviaire à ses poètes favoris, et confondant parfois, dans sa riante imagination, les psaumes et Féglogue, les chants bibliques et les mélodies païennes.
Catherine grandit en plein air, au milieu des enfants du village, tandis que sa jeune intelligence se développa
et s'épanouit, comme une fleur sauvage, sous les angêliques influences de son bien-aimé précepteur. En grandissant, elle devint l'orgueil de son oncle, l'amour de tous, Fange familier du presbytère. A seize ans, c'était une belle, pieuse et bonne fille, agréable à Dieu, aidant son oncle à faire le bien et répandant la vie, le bonheur, la joie autour d'elle. On l'avait surnommée dans le village, les uns la petite fée pour son adresse merveilleuse à tous les travaux de l'aiguille ; les autres la petite vierge, à cause de sa ressemblance avec un portrait dont François Paty avait fait présent à l'église. Il est très-vrai qu'elle offrait dans toute sa personne un singulier mélange de finesse et de candeur, de coquetterie souriante et de suavité virginale, de gaieté pétulante et de douce mélancolie. Le dimanche, à la messe, avec ses traits longs et fins, d'une régularité parfaite, grave, sereine, recueillie, ses beaux yeux noirs frangés de cils soyeux, on eût dit en effet une image de la sainte Vierge; puis, lorsqu'elle traversait le hameau, les joues fraîches et veloutées comme la pulpe d'une pêche, la taille petite et mince, souple et flexible comme un jonc, on eût dit alors une fée échappée du calice d'une rose, tant il y avait en elle de grâce mignonne, de prestesse et d'agilité. Elle était bonne pour tous, et tous l'aimaient. François Paty ne se gênait pas pour dire à qui voulait l'entendre, que cette aimable enfant était, pour le pays, une bénédiction du ciel. Lorsqu'il y avait a Saint-Sylvain ou aux alentours quelque misère à soulager, et que la bourse de François Paty était à sec aussi bien que le tronc des pauvres, Catherine envoyait vendre à la ville voisine les broderies qu'elle confectionnait elle-même,
ou bien, montée sur Annette, la jument de son oncle, elle allait quêter dans les environs et ne rentrait jamais au gîte sans quelques pièces dans son escarcelle. Aussitôt qu'on la voyait paraître, soit dans la cour d'une ferme, soit à la porte d'un château, on s'écriait : « Voici la petite vierge en quête pour les indigents ! » et chacun de bien l'accueillir et de mettre la main au gousset. On la connaissait à six lieues à la ronde, et partout l'on regardait son apparition comme un présage de bonheur. C'était elle qui parait l'église aux jours de fête, tantôt avec les fleurs qu'elle cultivait dans le jardin de la cure, tantôt avec les fleurs qui s'épanouissaient dans ses jolis doigts. Et il fallait voir avec quel soin elle tenait la maison de son oncle, et quelles savantes reprises elle savait faire à l'unique surplis et à l'unique soutane du bon pasteur! François Paty affirmait que sa nièce avait doublé les revenus de la commune, et c'était vrai.
— Convenez, disait-il parfois à son vieil ami Noirel, convenez que c'est là une sage et adroite fille et que le garçon qui l'épousera pourra se passer de la pitié d'autrui. Avez-vous vu les broderies que le petit Jean est allé vendre à la ville? Personne dans le bourg n'est capable d'y faire un point. Et comme elle pare l'église, le dimanche, avcs goût ! Et que de reprises ne fait-elle pas à ma soutane ! Grâce à elle, malgré notre pauvreté, l'honneur est toujours sauvé. Voisin, cette petite fille a sa dot au bout de ses doigts, l'honnête garçon qui la prendra pour femme aura son bon ange visible à sa table et à son foyer.
Bien loin de contrarier François Paty dans son admiration pour sa nièce, M. Noirel prisait fort l'adresse et les
talents de Catherine, qu'il destinait secrètement à son fils Claude, grand gars de vingt ans, appelé à remplacer un jour son bonhomme de père dans la triple charge de maître d'école, de marguillier et de chantre au lutrin. Claude montrait déjà pour cette dernière fonction une aptitude remarquable, et la façon dont il chantait les vêpres en faux-bourdon lui avait valu plus d'une fois les compliments de son curé. Le fait est qu'il avait une voix de stentor et que l'église en tressaillait du faîte à la base. C'était d'ailleurs un garçon timide, silencieux, n'ouvrant la bouche qu'au lutrin. Il chantait le dimanche et se taisait le reste de la semaine. Loiig et maigre comme un piquet, les cheveux plats et d'un blond fade, les yeux tournant quelque peu au vert, le teint pâle, le nez en trompette, il avait avec tout cela un air si bon, si humble et si doux, surtout lorsqu'il regardait Catherine, qu'il était impossible de n'en être point touché et qu'on finissait par ne plus remarquer sa laideur. Malgré ses formes grêles et presque chétives, il était doué d'une force herculéenne qu'on n'aurait point soupçonnée, sans la circonstance que voici.
Tels étaient les sentiments de respect, d'amour et même d'adoration qu'inspiraient dans la contrée François Paty et sa nièce, que celle-ci, seule, à travers champs, était en sûreté tout autant qu'elle aurait pu l'être à Saint-Sylvain, sous le toit et sous la garde de son oncle. Jamais elle n'avait recueilli sur son chemin que des regards amis et des sourires bienveillants. Les gens de la carrpagne se découvraient sur son passage, et, du plus loin qu'ils la voyaient venir, les petits pâtres étaient leur bonnet et la saluaient avec vénération ; leurs cliiens mêmes la connais-
saient et allaient lui lécher les pieds. Cependant il nvriva qu'un jour Catherine fut rencontrée par unebande de cinq à six drôles, qui, n'étant pas du pays, et voyant cette belle enfam qui chevauchait seule le long des traînes, n'imaginèrent rien de mieux que de l'assaillir de quoliteîs grossiers. La petite vierge s'arrêta interdite, et les insultes redoublaient autour d'elle, quand tout d'un coup la tête de Claude apparut comme par enchantement au-dessus d'une haie. Plus prompt que la foudre, lui ordinairement si lent et si paisible, le jeune Noirel se rua su,: les six drôles, saisit par une jambe le plus robuste et le plus vigoureux; puis, l'enlevant comme une plume en le faisant tourner comme un bâton, il s'en servit pour attaquer, rosser et mettre les autres en fuite. Cela Jait, il le jeta, plus mort que vif, dans un fossé bourbeux, et s'éloigna tranquillement sans avoir dit une parole, après avoir remis dans la main de Catherine la bride qu'elle avait laissé échapper.
Catherine et Claude avaient grandi et s'étaient élevés ensemble; le bruit courait dans le village qu'ils étaient promis l'un à Vautre. En effet, on ne voyait à Saint-Sylvain que le jeune Noirel, qui, par sa belle éducation et par sa haute position sociale, pût raisonnablement prétendre à la main de la petite fée. Il est certain que c'avait été de tout temps le secret espoir du maître d'école, qu» finit par s'en ouvrir au bon curé. Or, il se trouva que, de son côté, François Paty caressait depuis longues années le même espoir et le même rêve. Mais l'on va voir par quels orages furent traversées ces modestes destinées et ces honnêtes existences.
Un soir de mai, le curé et sa nièce, le maître d'école et son fils étaient réunis tous quatre dans la salle du presbytère, autour d'un feu de fagots qui pétillaient et flambaient dansTâtre; car, bien qu'on fût en plein printemps, les soirées étaient encore très-fraîches et se ressentaient de la fonte des neiges, toujours tardive en ce doux mais un peu froid pays de la Creuse. Assise auprès d'un guéridon que Claude avait façonné lui-même, car lui non plus ne manquait pas d'adresse dans les arts d'agrément, à la lueur vacillante d'une lampe de fer, Catherine tournait entre ses doigts plusieurs papiers aux mille nuances qui se changeaient insensiblement en belles et lourdes grappes de passe-roses qu'elle destinait à l'ornement de l'autel. Ses joues étaient encadrées par deux grosses nattes qui s'allaient perdre dans une profusion de cheveux noirs aux reflets marron, formant comme une corbeille derrière sa tête. Son cou blanc, un peu mince peut-être pour cette jolie tête surchargée de cheveux opulents, était caché par un fichu de mousseline unie, croisé chastement sur son sein virginal ; une robe d'indienne brune, serrée en gerbe autour de sa taille, en faisait ressortir l'élégance et la ténuité. Blotti sous le manteau de la cheminée, les mains sur ses genoux, les pieds sur le bâton de sa chaise de paille, Claude contemplait en silence et d'un air d'admiration stupide la jeune fille qui levait de temps en temps les yeux pour le regarder en souriant, car elle aimait ce pauvre Claude qu'elle avait toujours vu bon pour elle. Le curé et le maître d'école occupaient le milieu du foyer. N'oublions pas la nourrice de Catherine, la vieille Marthe qui filait dans un coin sa quenouille de chanvre, tout en
se mêlant de loin en loin à la conversation de ses maîtres. Il s'agissait de choses plus graves et plus sérieuses qu'ois ne pourrait l'imaginer. La fêle patronale du village approchait, et l'on se demandait avec une anxiété visible de quelle façon on allait s'y prendre pour célébrer dignement cette solennité. L'hiver avait été rude et la cure était au bout de ses ressources.
— Mes pauvres amis, disait François Paty en promenant ses mains sur ses bas de laine noire, je ne sais ce que nous allons devenir. La maladie et la mort de Lucas m'ont ruiné ; sa veuve reste avec cinq enfants dans la plus profonde misère. Mon vicaire me demande à grands cris un surplis neuf. Ce digne garçon m'a fait depuis deux mois l'abandon de ses chétifs appointements, et je ne puis même pas lui donner le surplis auquel il aspire. Le mien est criblé de reprises et mon aube ne tient plus. Ala'grâce de Dieu ! Catherine parera l'autel de ses plus belles fleurs, Claude chantera de sa plus belle voix, et il faudra bien que le bon saint Sylvain soit content. Nous ferons nos efforts pour le mieux fêter l'an prochain.
Comme il achevait ces mots, la porte de la salle s'ouvrit et l'on vit entrer le facteur rural qui remit au ouré une lettre sous enveloppe avec un large cachet de cire aux armes de l'évêché. François Paty brisa le cachet avec respect, mais à paine eut-il pris connaissance de la lettre du grand vicaire, que cette lettre s'échappa de ses mains et qu'il resta consterné sur sa chaise, sans qu'il fût possible de lui tirer une parole. Catherine ramassa la lettre et se prit à lire d'un regard inquiet; mais h peine l'eût-ello achevée qu'elle se laissa glisser sur son siège, plus pâle,
plus tremblante et plus consternée que son oncle. A son tour, M. Noirci lut la lettre fatale ; mais à peine en eut-il parcouru le premier feuillet qu'il demeura foudroyé sur place. Claude lui-même, l'impassible Claude ne put lire celte lettre étrange sans être frappé d'épouvante et de stupeur. Lorsqu'on saura que le grand vicaire annonçait à François Paty la visite pastorale de monseigneur l'évêque précisément 'pour le jour de la Saint-Sylvain, pour ce grand jour déjà cause innocente de tant do trouble et de tant d'embarras, on se pourra faire aisément une idée de la consternation qui dut suivre la nouvelle d'un si rare honneur.
Heureusement, François Paty était d'un caractère si imprévoyant et si insouciant dans tout ce qui touchait aux réalités et aux vanités de ce monde, qu'il eut pris bientôt son parti.
— Allons, allons, dit-il en se levant, il ne convient pas que la visite de Monseigneur soit ici un sujet de trouble et de désolation. Nous ferons de notre mieux, et Monseigneur ne se montrera pas plus exigeant que le bon saint Sylvain.
• Là-dessus, comme il avait trotté toute la journée par monts et par vaux, il se retira pour s'aller coucher, après avoir serré la main des Noirel, dit bonsoir à Marthe, et baisé Catherine au front,
— Bonté divine! s'écria Marthe lorsqu'il fut sorti, fêter saint Sylvain, recevoir monseigneur l'évêque, et pas une bouteille devin au cellier ! pas une paire de poulets ou de canards, dans la basse-cour! pas dix écus dans notre poche! Le surplis du vicaire est en guenilles, l'aube de
monsieur le curé tombe en loques. Justice du ciel ! qu'allons-nous devenir?
— Il est certain que le cas est grave, dit M. Noirel en hochant la tête.
— Que faire? ajouta Catherine. L'argent de mes dernières broderies a passé aux pauvres. J'ai tenté hier une quête dans les environs; mais presque tous les riches propriétaires sont absents, et j'ai recueilli si peu que ce n'est pas la peine d'en parler. Mon cher monsieur Noirel, ne voyez-vous personne qui pourrait nous venir en aide?
M. Noirel aurait pu s'offrir lui-même, car il avait des écus, le vieux marguiliier. On en parlait du moins, mais on ne les voyait guère. Si son amour-propre de fidèle souffrait de la pénurie de l'église, son avarice restait la plus forte. Il avait pour habitude de donner deux sois à la quête de chaque dimanche, et lorsqu'il voyait Catherine aux expédients, il lui disait de la meilleure foi du monde : Je fais ce que je puis, je donne tous les huit jours. Cependant la visite de Monseigneur le plongeait dans une vive perplexité ; il se rappelait une à une les reprises du surplis du vicaire, et peut-être songeait-il, bon gré mal gré, à s'exécuter pour sauver l'honneur de la paroisse, quand tout d'un coup Catherine, qui, depuis quelques instants, se tenait muette et pensive, bondit sur sa chaise comme un faon sur les vertes pelouses.
— Il me resîe un espoir, s'écria-t-elle. Hier, j'ai passé devant le vieux château de Bigny. Les volets que j'avais toujours vus fermés jusqu'alors, en étaient tout grands
ils et je me suis laissé dire que les maîtres étaient de retour. Je ne les connais pas, puisqu'ils ont quitté le pays
depuis plus de vingt ans ; mais quelque chose me dit là qu'ils sont généreux, bons el charitables. Je partirai demain matin sur Annette, j'irai leur présenter ma bourse de quêteuse, et nous aurons bien du malheur s'il n'y tombe pas une ou deux pièces blanches.
— C'est une idée, s'écria M. Noirel en se hâtant de rengainer ses bonnes intentions et tout joyeux d'en être quitte à si bon compte. Voilà vingt ans, le comte des Songères ne passait pas précisément pour un seigneur bien généreux et bien charitable; il n'avait pas de religion, et l'on ne se souvient pas de l'avoir jamais vu, le dimanche, à la messe; mais il faut croire que Dieu et le temps auront amolli le cœur du pécheur.
Le lendemain, au point du jour, Catherine s'habilla du mieux qu'elle put. Elle natta ses beaux cheveux avec soin et tira d'une haute armoire d'où s'exhalait un doux parfum de fleurs séchées, un frais chapeau de paille qui ne prenait l'air que dans les grandes occasions. Claude l'attendait à la porte du presbytère, en compagnie d'Ànnette, qu'il avait bridée et sellée lui-même, aux premières blancheurs de l'aube. La petite fée se mit en selle, vive et légère comme un oiseau, et disparut bientôt au détour du chemin, non sans avoir détourné plus d'une fois la tête pour voir et saluer de la main le pauvre Claude qui la suivait des yeux d'un air triste et charmé.
Il faisait une matinée magnifique. Catherine glissait le long des haies, au pas allongé de sa bête, s'enivrant des vertes senteurs que lui apportaient les folles brises, et pleine de confiance dans le résultat de la démarche qu'elle allait tenter. Cependant, à mesure qu'elle approchait du
but de sa course, elle sentait pâlir son espoir et sa confiance chanceler. Tous les gens qu'elle questionnait sur la route s'accordaient à dire que le château de Bigny n'était pas un lieu sûr, et que le comte des Songères était un homme dur et méchant. En découvrant la sombre façade du château, qui s'élevait tristement, avec ses tours et ses bastions, au fond d'un grand parc planté d'ifs, de cyprès, de sapins et de mélèzes, Catherine éprouva un vague sentiment de terreur, et fut sur le point de faire tourner bride â Annette ; mais elle songea à la visite de Monseigneur, à la fête de saint Sylvain, à l'aube de son oncle, au surplis du vicaire, et prenant, comme on dit, son courage à deux mains, elle donna de son petit pied deux ou trois coups dans le flanc de sa monture, qui prit un trot tout gaillard et ne s'arrêta qu'à la grille.