LE CHATEAU
Une fois à la grille du parc, Catherine sauta gentiment à bas de sa monture, qu'elle s'occupa sur-le-champ d'attacher par la bride à la tige d'un bouleau voisin. Les arbres n'avaient plus d'ombre; il était l'heure de midi. La petite vierge était.partie au soleil levant; mais, outre que Ton compte cinq bonnes lieues de Saint-Sylvain au château de Bigny, Annette n'avait pas précisément des ailes,
et encore avait-elle flâné le long des haies, s'arrêtant çà et là pour tondre les pousses nouvelles et l'herbe tendre qui tapissait les marges du chemin. Après avoir donn-é un coup d'œil à sa toilette et s'être examinée des pieds à la tête, la jolie quêteuse ouvrit la porte, non sans émotion ; mais, comme elle allait en franchir le seuil, elle aperçut Claude qui venait à elle, tout essoufflé et tout haletant. Catherine pensa qu'il était arrivé quelque malheur au presbytère; elle pâlit, et faisant quelques pas vers l'honnête garçon :
— Claude, qu'y a-t-il? demanda-t-elle aussitôt d'un air effaré.
— Tiens, Catherine, répliqua le fils de maître Noirel, si tu veux m'en croire, tu vas remonter sur Annette et t'en revenir sans pousser plus loin l'aventure. Décidément de mauvais bruits circulent sur le château. Il n'y avait pas trois heures que tu étais partie, quand j'ai rencontré le père Radigois qui m'a dit : Je viens de voir passer la petite vierge qui s'en va quêter à Bigny; mieux vaudrait qu'elle allât quêter chez le diable. La mère Simon m'en a dit autant, et tous ceux qui t'ont vue passer m'ont répété la même chose. Alors, j'ai pris mes jambes à mon cou et j'ai couru pour te rattraper. Dieu soit béni, j'arrive à temps. Catherine, ne va pas plus avant, c'est l'avis de tout le village.
— Bon, bon! s'écria Catherine demi-souriante et demicffrayée; quel mal veux-tu qu'il m'advienne? Le pire sera de me voir congédiée et de m'en retourner comme je suis venue, mains vides et bourse légère. A la grâce de Dieu ! Mais, si dur et méchant qu'il soit, j'ai bien peine à croire
que le comte des Songères repousse sans pitié une pauvre petite créature comme moi. Quoi qu'on dise, ce n'est pas un ogre, et nous ne sommes point ici à la porte du château de M. Barbe-Bleue.
A ces mots, Claude appuya un doigt sur ses lèvres et promena autour de lui un regard craintif et mystérieux. Après s'être assuré qu'il n'y avait là personne qui l'épiât ni qui pût l'entendre :
— Catherine, dit-il à voix basse, pour n'avoir pas la barbe bleue, pour l'avoir blanche, noire ou grise, le comte des Songères n'en vaut guère mieux et son château n'en est pas plus sûr. Reviens-t'en, Catherine; les fauvettes ne s'aventurent pas dans le nid des orfraies, les biches ne se risquent point dans la tanière des loups et des renards.
— Tu vas me persuader, s'écria Catherine, que ce comte des Songères mange les petites filles !
— Dame! répliqua Claude, on dit bien qu'il a tué sa femme, et que c'est pour cela qu'il a quitté le pays voilà vingt ans. Depuis un mois qu'il est de retour, il n'a vu personne, n'a parlé à personne, et tous ceux qui l'ont aperçu à travers les arbres de son parc assurent qu'il paraît plus sombre et plus terrible qu'il ne l'était avant son départ. Sans compter que son intendant, M. Robineau, n'a déjà pas l'air si bon ni si commode. Je le connais, celui-là; c'est un sournois qui, depuis vingt ans qu'il est au château, n'a pas donné une miche aux pauvres ni un rouge liard à la paroisse. Encore une fois, reviens t'en, Catherine; j'ai là comme un pressentiment qu'il t'arnverait malheur en ce lieu.
— Mais, Claude, répondit la jeune fille en s'asseyant
découragée sur un tertre vert, que veux-tu que nous devenions? Pense à la Saint-Sylvain, à la visite de l'évêque. Marthe n'a rien exagéré hier soir; le poulailler et le cellier sont viaes, et pas dix écus dansi'armoire ! L'aube de mon oncle n'en peut plus, et quant au surplis du vicaire, ça fend le cœur, rien que d'y penser.
— C'est vrai, dit Claude, ça déchire l'âme. Dimanche dernier en chantant les vêpres, je regardais ce malheureux surplis, et j'en avais des chats dans la gorge.
— Eh bien ! ajouta Catherine, quelle idée Monseigneur prendra-t-il de l'ordre du presbytère? Comment l' allonsnous recevoir? Quelle opinion emportera-t-il de nous tous?
— Bah 1 bah ! s'écria Claude, Marthe fera des crêpes de blé noir que tu serviras toi-même ; un verre de cidre par là-dessus, et Monseigneur sera bien difficile si, de retour à Limoges, il ne se vante pas d'avoir mangé les meilleures crêpes de son diocèse, servies par la plus brave fille du pays.
— Mon pauvre Claude, dit Catherine en souriant tristement, tu ne me parais pas te douter seulement de la gravité des circonstances. Tiens, par exemple, suppose que ton père reçoive de Paris une lettre qui lui annonce que le roi va venir visiter son école. Il n'est pas probable que ça se présente jamais ; mais enfin ça pourrait arriver. Est-ce que M. Noirel ne s'ingénierait pas de cent façons pour faire fête à un tel hôte? Toi-même, resterais-tu les bras croisés? Garderais-tu ta veste trouée au coude? Croirais-tu pouvoir te dispenser de mettre «e jour-là une oie à la broche? Eh bien ! Claude, c'est plus quVr. rw qui
nous est annoncé, c'est plus qu'un empereur qui doit venir s'asseoir à notre table et se reposer sous notre humble toit ; c'est un prince de la sainte Église, c'est un homme de Dieu, c'est un représentant de la Divinité sur la terre. A ces mots, Claude fit machinalement le signe de la croix, et tous deux, Catherine et lui, se regardèrent l'un l'autre en silence.
— Allons, allons, dit enfin Catherine en se levant tout d'un coup d'un air résolu, je ne veux pas qu'on puisse me reprocher d'avoir rien omis ou rien négligé pour sauver l'honneur du village. Je jurerais que ce comte n'est pas si mauvais qu'on le dit; j'ai là, moi, comme un pressentiment qu'il sera touché de ma prière. Voyons, est-ce que je ne suis pas bien gentille comme cela? ajouta-t-elle en s'examinant avec la grâce d'une bergeronnette qui fait sa toilette au soleil. Supposons un instant que tu es le comte des Songères et que je te présente ma bourse de quêteuse avec un petit compliment : est-ce que tu refuserais d'y laisser tomber quelque chose?
— 0 ma Catherine! répondit d'une voix émue le digne garçon, en lui prenant une main qu'il pressa dans les siennes ; si j'étais le comte des Songères et si tu me présentais ta bourse de quêteuse, j'y mettrais mon château, et mon parc, et mes terres, et mes fermes, et mon cœur avec.
— Tu vois donc bien que je réussirai! s'écria la petite fée en sautant avec effusion au cou du bon Claude.
— Que Dieu t'entende et qu'il veille sur toi ! dit Claude; mais, pour plus de sûreté je t'accompagnerai.
— Non, r^pondi/ Catherine après quelques instants de
réflexion ; d'abord ce serait indiscret, ensuite cela pourrait passer avec raison pour un signe de défiance. J'irai seule, tu m'attendras à cette place.
; — Que ta volonté soit faite ! dit Claude en étouffant un soupir de résignation. Dans tous les cas, prends ce sifflet, ajouta-t-il en lui donnant un sifflet qu'il avait fabriqué lui-même avec une petite branche d'érable. Je vais rôder autour du parc; si tu as besoin de mon assistance, siffle bien fort, et je te promets que mon secours ne se fera pas attendre longtemps.
— Merci, Claude, merci! dit Catherine en lui serrant la main par un brusque mouvement de familiarité affectueuse. Je sais que tu es brave autant que bon, doux comme un agneau et vaillant comme un lion. Je n'oublierai jamais de quelle façon tu m'as un jour protégée contre ces vilains hommes qui m'insultaient, me croyant seule et sans défense. Il faut convenir que, quand tu t'en mêles, Claude, tu n'y vas de main morte; avec toi, j'irais sans peur jusqu'au bout du monde. Mais sois sûr qu'ici aucun danger ne me menace et que tu peux, en toute sécurité, laisser dormir tes deux poings dans tes poches. Attendsmoi, veille sur Annette, prie Dieu pour le succès de mon entreprise, et songe à la joie, si je réussis, d'aller ensemble à la ville pour acheter une aube et un surplis, avec quelques friandises pour le dîner de Monseigneur.
A cette douce perspective, Claude ne put s'empêcher de sourire; mais en voyant Catherine s'enfoncer dans le parc et gagner l'avenue du château, son visage s'assombrit de nouveau et son cœur se serra, comme s'il eût pressenti flue c'était de cette visite que devaient résulter la ruine
le ses espérances et le désespoir du reste de sa vie. Ainsi que je l'ai fait observer déjà, ce parc était planté l'arbres du no^. On n'y voyait ni le tremble au lëuiliage ;oujours agité, ni le bouleau en robe de satin, ni le marronnier aux blancs panaches, ni le saule aux cheveux notants ; ce n'étaient que sapins et cyprès à la ramure immo- )ile et sombre. On eût dit que le soleil ne pénétrait qu'à regret sous ces mornes ombrages que n'égayait pas une fleur, jne n'animait pas un chant d'oiseau, et d'où tombait cette ismosphère humide et froide qu'on respire autour des ;ombeaux, comme l'haleine de la mort. Au dehors, tout l'était que joie et lumière, parfums et gazouillements. Les nsectes bruissaient dans les sillons, ou semaient l'air de -ubis, d'améthystes et d'émeraudes; l'alouette montait romme une flèche dans le beau ciel; les troupeaux boniissaient sur le flanc des coteaux; les haies étaient rem- )lies de mille cris charmants; la nature entière se réjouissait, et la terre, verte et parée, tressaillait comme une eune fiancée, sous les étreintes du printemps. Au dedans, tout n'était qu'ombre, silence, solitude, et l'on aurait pu sroire qu'il existait, autour de ce parc, un rempart invisible qui en interdisait l'entrée aux fêtes de la création. Tout s'y ressentait delà longue absence du maître. Les ronces obstruaient les allées disparues sous les grandes herbes. Dans les bassins, une eau verdâtre croupissait. Les bancs vermoulus et rompus gisaient à demi cachés sous le gazon : les pelouses s'étaient transformées en champs de broussailles. Rien ne révélait la vie dans cette enceinte désolée, si ce n'est quelques lézards qui frétillaient dans les herbages et quelques engoulevents qui s'é-
âl CATHERINE.
chappaient de loin en loin des épais fourrés en poussant un cri rauque et sauvage.
Au fond de ce parc dévasté, le château de Bigny s'élevait triste et sombre, avec ses tours et ses créneaux noircis et ruinés par le temps. La façade était mutilée sans que le lierre en cachât les blessures ; les volets fracassés pendaient à la muraille; les pierres du perron étaient disjointes; les girouettes râlaient sur leur tige rouillée. La brise qui chantait ailleurs pleurait autour de ce manoir à l'aspect fatal et sinistre. Catherine, qui n'avait pu se défendre d'une vague impression de terreur en traversant le parc, sentit son effroi redoubler, lorsqu'elle se trouva devant cette habitation féodale d'où le mouvement et la vie semblaient s'être retirés entièrement. Après avoir rôdé à l'entour, sans réussir à dépister une âme ni la trace d'un pas humain, elle se décida à tirer d'une main tremblante une lourde chaîne de fer qui paraissait devoir aboutir à une sonnette. En effet, un carillon lugubre et formidable retentit aussitôt à l'intérieur. A ce bruit inusité sans doute, une nuée de corbeaux et d'oiseaux de proie s'envolèrent du haut des bastions, et Catherine, glacée d'épouvante, pressa sa poitrine à deux mains pour comprimer les palpitations de son cœur. La cloche vibrait encore sous la voûte sonore, lorsqu'un pas lourd se fit entendre, accompagné d'un grognement sourd. Pour le coup, la petite fée s'apprêtait à tourner bravement les talons et à s'enfuir sans demander, comme on dit, son reste; mais, au même instant (a porte massive roula péniblement sur ses gonds, et Catherine vit paraître, comme un ours mal léché qui sort de son antre, un personnage qu'elle reconnut sur-ic-
champ pour l'avoir quelquefois rencontré dans ses excursions.
C'était un laid et petit vieillard dont la physionomie tenait de la fouine et du chacal. Il était chaussé de gros sabots, vêtu d'une longue redingote de castorine qui l'enveloppait des pieds à la tête, et coiffé d'une casquette de loutre qu'il se garda bien d'ôter en apercevant Catherine.
— Qu'est cela? demanda-t-il d'un ton dur et sec. Qui vous a permis de carillonner à cette porte? Qui êtes-vous? Que voulez-vous? Passez votre chemin; on ne sonne pas ainsi chez les gens.
— Mon bon monsieur Robineau... balbutia Catherine d'une mourante voix.
— Je ne suis pas bon, dit brutalement le vieillard. Vite, au fait; quel sujet vous amène?
— Mon bon monsieur Robineau, reprit Catherine de plus en plus troublée, je suis la nièce du curé de Saint- Sylvain...
— Qu'est-ce que ça me fait? répliqua le butor en l'interrompant.
— Et je désirerais parler à monsieur le comte des Songères, qu'on m'a dit être de retour dans ses domaines depuis près d'un mois, ajouta Catherine qui se soutenait à peine.
— J'y suis, j'y suis , s'écria tout d'un coup Robineau après avoir examiné quelques instants la petite vierge d'un air insultant et narquois. Vous êtes cette coureuse d'avenues qui s'en va trottant, seule, à travers cnamps, et mendiant de porte en porte. Pardieul je me souviens de vous
avoir rencontrée plus d'une fois dans les environs. Vous
faites là un joli métier, ma mignonne : recevez-en mes compliments. rt
— C'est vrai, monsieur, dit Catherine avec fierté, je mendie souvent et n'en rougis pas, parce que les indigents de la commune savent seuls où passent les aumônes que je récolte. Si vous avez pensé m'humilier ainsi, vous vous êtes trompé, monsieur. Je ne suis en effet qu'une pauvre mendiante; c'est le seul mérite dont je me glorifie devant Dieu. .
— Je conçois, repartit le vieux faune avec un sourire diabolique, je comprends qu'avec un si frais minois vous ne trouviez point de cruels ; grâce à vous, la charité doit être dans le canton une vertu facile et qui coûte moins qu'elle ne rapporte à ceux qui l'exercent un peu largement. Mais ici, vous perdez votre temps, la belle.
— Vous êtes un vilain homme, dit Catherine, qui, sans rien comprendre au sens de ces paroles outrageantes, avait pourtant senti le rouge de la pudeur et de l'indignation lui monter au visage; vous êtes un méchant homme, et moi, je ne mérite pas que vous me traitiez si indignement. D'ailleurs ce n'est point à vous que je suis venue m'adresser; conduisez-moi vers votre maître.
— D'abord, répondit l'intendant, mon maître ne reçoit point les filles de votre espèce ; ensuite, M. le comte est absent, et c'est tant mieux pour vous, ma mignonne, car malgré vos yeux noirs, vos dents blanches et votre fine taille, s'il était ici, M. des Songères vous aurait déjà fait jeter par ses gens hors de ses domaines. Allez, la belig allez £4euser ailleurs. Le gibier de votre sorte n'a rien à brouter sur nos terres.
A ces mots, l'abominable Robineau rentra dans le château et ferma violemment la porte au nez de Catherine, qui demeura sur le perron, pâle, interdite, clouée sur place, le front couvert de rougeur, le sein gonflé de sanglots et les yeux remplis de larmes. Elle était là depuis quelques instants, debout, immobile et comme scellée à la pierre, quand l'affreuse tête de Robineau parut tout d'un coup à une fenêtre.
— Eh bien ! cria-t-il d'une voix menaçante, ' allez-vous rester là jusqu'à demain? Détalons, et vite, sinon je lâche les dogues à vos trousses.
Dévorant ses pleurs, étouffant ses sanglots, la pauvre petite descendit les marches du perron et s'achemina vers la grille; mais lorsqu'elle fut arrivée au milieu deTavenue, ne se sentant pas le courage d'aller plus loin, elle se laissa tomber de honte et de désespoir au pied d'un mélèze, et là ses larmes se prirent à couler avec abondance. Ce n'était pas seulement l'orgueil indigné qui se plaignait en elle; elle pensait surtout à la pénurie de son oncle, au surplis du vicaire, à la visite de Monseigneur, et la belle enfant pleurait son dernier espoir envolé.
Elle pleurait ainsi depuis plus d'une heure, et déjà le soleil allongeait démesurément l'ombre des pins et des cyprès, lorsqu'elle entendit des aboiements retentir autour d'elle. Elle se leva tout effarée, pensant que c'étaient les dogues que venait de lâcher Robineau; mais elle se rassura bientôt, en voyant de beaux chiens, doux et carressants, gambader autour d'elle et lui lécher les mains. Presque aussitôt elle aperçut un jeune homme en costume de chasse élégant et simple, qui s'avançait, le fusil sur l'épaule. Il
était grand, mince, élancé. Une redingote à boutons de métal pressait sa taille presque aussi souple que celle de Catherine; une casquette de velours noir ne cachait qu'à moitié ses cheveux blonds comme For des épis; la distinction de ses traits et la blancheur de son visage révélaient suffisamment l'héritier d'une race aristocratique. Il salua la jeune fille avec politesse et respect ; puis, remarquant ses joues baignées de pleurs, il s'informa avec grâce de la cause d'un si grand chagrin.
— Voici ce que c'est, monsieur, répondit Catherine en sanglotant et en essuyant ses yeux avec le coin de son tablier. Je suis la nièce du curé de Saint-Sylvain. Mon oncle est un excellent homme qui ne pense qu'à Dieu et auxpauvres, si bien qu'il n'est dansle hameau personne qui soit plus pauvre et plus nécessiteux que lui. C'est dans une semaine la fête patronale de la commune, et nous avons reçu hier une lettre de l'évêché qui nous annonce précisément pour ce jour-là la visite pastorale de Monseigneur.
— C'est un grand honneur pour la commune, dit le jeune homme, et surtout pour monsieur votre oncle, qui, d'après ce que j'entends, m'en paraît digne à tous égards.
— Hélas! monsieur, c'est un grand embarras, dit Catherine avec désespoir. L'hiver a été bien rude ; mon oncle a épuisé toutes ses ressources : son aube ne tient plus, sa soutane tombe de vétusté, et pour comble de misère, son vicaire n'a pas un surplis présentable.
A ces mots, les sanglots de Catherine redoublèrent et ses larmes recommencèrent à couler.
— De grâce, calmez-vous, mademoiselle, dit le jeune homme avec bonté. Je reconnais avec vous que monsieur
votre oncle se trouve dans un cas fort embarrassant; mais peut-être qu'en cherchant bien , nous trouverions un moyen de le tirer de là.
— Il n'en est plus, monsieur, dit Catherine en secouant la tête. Voilà quelques heures, un dernier aopoir me restait. En apprenant le retour du propriétaire de ce château, j'avais pensé que, puisqu'il s'agissait de sauver l'honneur de la paroisse, M. le comte des Songères ne refuserait peut-être pas de nous venir en aide. J'ai donc pris ce matin ma bourse de quêteuse et je suis partie sur Annette.
— Qu'est-ce qu' Annette? demanda le jeune homme.
— C'est la jument de mon oncle, monsieur, une bien bonne bête, qui n'a que le tort de flâner un peu trop le long des haies vives. Toujours est-il que je vais m'en retourner comme je suis venue, avec Fespérance de moins, car M. le comte des Songères est absent, et son intendant m'a reçue si durement, que j'en suis encore tremblante, et que vous m'en voyez tout en larmes.
— Comment, mademoiselle, demanda le jeune chasseur d'un ton sévère, M. Robineau ne vous a pas reçue avec les égards qui vous sont dus?
— Il m'a traitée de mendiante, répliqua la jeune fille en essuyant de nouveau ses yeux ; il m'a dit de vilaines choses, et m'a menacée de lâcher ses dogues après moi. Je dois ajouter, monsieur, que je ne suis pas habituée à de pareils traitements; on est bon pour moi dans le pays, je crois même qu'à cause de mon oncle, on m'aime généralement.
— J'en suis convaincu, mademoiselle, dit le jeune homme en attachant sur la jolie créature un regard sur-*
pris et charmé ; de votre côté, soyez persuadée çtue le comte des Songères ressentira aussi vivement que je la ressens moi-même l'injure qui vous a été faite en sa maison. Maître Robineau est un vieux drôle à qui je vous promets de laver la tête. Quant au sujet de votre visite, rien n'est \>iui simple Di plus légitime. Il n'est pas juste d'ailleurs que vous n'ayez mis les pieds sur ces terres que pour y laisser l'espérance : c'est déjà trop des pleurs que vous y avez versés.
Ainsi parlant, il avait ouvert négligemment sa redingote, et tiré d'une poche de côté un petit portefeuille de velours incarnat, dans lequel il glissa deux doigts blancs et fins, tandis que Catherine, qui observait tous ses mouvements, souriant à travers ses larmes et plus rouge qu'une cerise, tirait sa bourse de la poche de son tablier. Le jeune homme y déposa silencieusement son offrande et s'éloigna presque aussitôt, comme pour échapper aux remercîments de l'aimable quêteuse.
Catherine le suivit des yeux, ne doutant pas que ce ne fût quelque bon ange qui venait de lui apparaître en habit de chasse; puis, lorsqu'il eut disparu au tournant de l'allée, elle vida sa bourse dans le creux de sa petite main, où tombèrent cinq étoiles d'or. Qu'on juge de sa joie et de ses transports ! Elle vit son oncle officiant en aube fraîche, le vicaire en surplis neuf, l'autel rajeuni, l'église parée comme une cathédrale, Marthe plumant une oie magnifique, et Monseigneur s'asseyant à une table somptueusement servie.
A ce denier tableau, elle bondit d'allégresse et prit sa volée vers h grille, sans songes" seulement à se demander
quel était ce jeune homme qui venait de la faire riche et joyeuse, de triste et pauvre qu'elle était. Elle franchit d'an pas léger le seuil de la porte; mais vainement elle chercha Claude pour lui montrer son trésor, Claude n'était plus là, et Annettc, tourmentée par les mouches, avait si bien entortillé sa bride autour du bouleau auquel elle était attachée, que Catherine, pour la dégager, se consumait depuis quelques instants en efforts impuissants, quand le jeune chasseur, qui avait rabattu de ce côté, par hasard sans doute et sans y songer, lui vint encore une fois en aide. Il dénoua lentement la bride, tandis que Catherine, debout auprès de lui, examinait et remarquait enfin, sans doute par reconnaissance, la grâce et l'élégance de son mystérieux bienfaiteur. Annette rendue à la liberté, la petite fée voulut sauter d'un bond sur la bête, mais ayant glissé à deux reprises différentes, elle fut obligée, pour se mettre en selle, de poser son pied mignon sur la main blanche du jeune homme. Près de partir :
— Monsieur, lui dit-elle, que je sache du moins votre nom, pour que je le mette dans mes prières.
— Je m'appelle Roger, répondit l'étranger en la sa luant d'un doux sourire.
— Roger, répéta Catherine; c'est un joli nom, quoiqu'il ne soit pas dans le calendrier.
Et, disant adieu de la main, elle partit au trot d'Anne! te, qui, exaltée par les mouches au delà de toute ression, prit, sans en être priée, l'allure d'un petit veut.
Cependant, caché derrière une haie, Claude avait tout
vu et tout observé. Il eut bientôt rejoint Catherine, qui raconta ce qui s'était passé et montra ses cinq pièces d'or.
— Ce sont des louis, dit Claude. C'est égal, ajouta-t-il en hochant la tête, rien ne m'ôterait de l'idée que cette journée nous portera malheur.
Ils firent ensemble le trajet de Bigny à Saint-Sylvain. Claude marchait auprès d'Annette, sombre, silencieux, le front baissé, tandis que Catherine, sans remarquer l'attitude pensive de son muet compagnon, jasait, riait, babillait et ne se lassait pas de raconter les détails de son aventure, y revenant sans cesse, ne tarissant point en éloges sur le jeune et bel inconnu, et ne voyant pas, la cruelle et naïve enfant, que chacune de ses paroles entrait comme la lame d'un couteau dans le cœur du malheureux Noirel.
— Tu ne dis rien, Claude, ajoutait-elle de temps en temps en le réveillant d'un petit coup d'une branche de saule qu'elle tenait en guise de cravache.
— Je dis, répétait Claude, que tout ceci tournera mal et que cette journée ne nous rapportera rien de bon.
Et Catherine alors de partir d'un frais éclat de rire, et de faire sauter dans la fossette de sa main les cinq pièces d'or qui brillaient aux rayons du soleil couchant, comme la fleur des genêts sur les bords du chemin
Lorsque nos deux pèlerins arrivèrent à Saint-Sylvain, il faisait depuis longtemps nuit close. On était dans une vive inquiétude sur le sort de la petite vierge , non-seulement à la cure, mais encore dans tout le village. Aussi, quand on entendit le pas d'Annette, tout le monde se mit
aux portes , et Catherine fit une entrée véritablement triomphale. Au presbytère, ce fut bien une autre fête 1 François Paty, qui n'avait pas vu sa nièce de tout le jour, la pressa tendrement entre ses bras, et Marthe, qui l'avait crue perdue pour jamais, l'embrassa en pleurant comme une fontaine. Pour ménager une surprise à son oncle, Catherine lui cacha le résultat de sa quête, se réservant de ne l'en instruire que le jour même de la visite de l'évêque.
— Hélas ! dit-elle en s' arrachant des bras du pasteur, je ne rapporte rien, mon oncle. — Mensonge innocent dont elle s'accusa plus tard au tribunal de la pénitence.
— Enfant, tu me rapportes la joie de mon cœur, s'écria le bon curé en l'attirant de nouveau sur son sein avec amour. Nous ferons des économies cet été, ajouta-t-il, et peut-être, l'année prochaine, pourrai-je, Dieu aidant, donner un surplis neuf à mon vicaire. Le fait est que le pauvre garçon en a grand besoin.
Le reste de la soirée, il ne fut question que de Robineau ; mais quand François Paty se fut retiré pour s'aller coucher, demeurée seule avec Marthe et les- deux Noirel, la petite fée se prit à bondir comme un chevreau autour de sa nourrice et du marguillier, en leur montrant ses pièces d'or :
— Voyez ! voyez ! s'écria-t-elle ; en voici des aubes, et des surplis, et des soutanes !
Et encore une fois elle raconta son aventure avec le jeune homme.
— V s'appelle Roger, dit-elle, et ce doit être un fils de roi.
L'entretien se prolongea bien avant dans la nuit. Cette nuit-là, Catherine fit de doux rêves et Claude ne dormit pas.