CATHERINE, CHARLES
(Cliarles est assis de côté, et se croyant seul, il a tiré sa pipe qu'il a allumée. Catlierine s'est assise à l'autre bout du théâtre, et travaille à un bouuet d'enfant.)
CATUESINE, à part.
Quel air raélancoliqift !... C'est intéressant quoique ça... les hommes qui ont un air mélancolique !
CHARLES, après un silence, pousse un soupir. Ah!...
CATOEEINE, à part.
Quel soupir !... il a été trompé par une femme !... ça se voit tout de suite !...
CHAULES, se croyant seul, N'y pensons plus !
CATHERINE, à part.
C'est ce qu'ils disent tous... et ils y pensent toujours !... Je voudrais bien connaître son secret, savoir s'il n'y a aucun moyen de le consoler !... (Le regardant en dessous.) C'est qu'il est très bien, au moins... (Elle tousse légèrement.) Hcm!... CHARLES , tressaillant.
Comment ! ils nous ont laissés...
CATHERINE, à part.
Il m'a vue !
CHARLES, qui a allumé sa pipe et qui fume. Ce Maurice... qui s'en va l... Mol, qui n'ai pas l'habitude des têle-à-léte...
CATHERINE, 5 part.
Le v'Ià bien embarrassé 1 C'est amusant un homme qui a fait la guerre et qui a peur d'une femme !
CHARLES, à part.
Il faut cependant que je lui dise quelque chose d'agréable... (Otaut sa pipe de sa bouclie et après avoir hésité.) Ça vous incommode, peut-être, l'odeur de la pipe, mamselle?
Mon Dieu, non! D'ailleurs... depuis que les alliés sont en France, tout le monde fume!
CHARLES
Oui... plus ou moins I... (Fermant le poing.) Cré mille noms de canailles !... Ah I pardon.,.
Oh! ne vous gênez pas! A cet égardlà... je pense absolument comme vous... et je conçois que ça donne de l'humeur... Un brave olBcicr!... Mais ce n'est pas une raison pour fuir le monde, pour aller s'enterrer dans un coin comme un ours!...
CHARLES, se radoucissant.
Quelle jolie petite voix. . (Haut.) C'est pourtant ce qu'on a de mieux à faire... quand on n'est pas heureux!,,.
Pas heureux ! pas heureux ! parce que vous êtes peut-être trop exigeant!... Je ne cherche pas à savoir vos secrets... mais pourquoi avez-votis refusé les offres de mon frère ?
CHARLES, secouant la tôte.
Ah! dame!...
Pourquoi refuser d'être mon compère?... (Faisant une petiscmoue.) Ce n'est pas gentil ça!... CHARLES, la regardant.
Ah! dame!... écoutez donc, peut-être que c'eût été trcp dangereas pour moi.
CATilEiU^"E , ofrcciaiil de ne pas comprendre. Con>nieul ?
CHARLES , souriant.
Oui... si j'allais... enfin... on ne sait pas,., si j'allais...
CATHERINE, de même.
Quoi donc?
CHARLES, hésitant.
Dame î... si j'allais... vous aimer?..»
CATHERINE, à part.
Tiens !... pas mal... pour un homme qui fume#
CHAULES.
C'est une plaisanterie, au moins.
Oh ! je sais bien.
CHARLES, hésitant.
Car jeune et jolie comme vous êtes, entourée de beaux garçons qui vous font la cour... il est impossible que vous n'ayez pas fait un choix.
Moi ? mon Dieu, non... je n'ai choisi personne.
CHARLES, étonné.
Bahî...
(Il rapproche un peu sa chaise.) CATHERINE , le regardant du coin de l'œil. 11 s'est rapproché un petit peu.
CHAlîLES.
Cependant voire frère veut vous marier : il ne faisait que me parler de ses projets , du désir de vous établir, et j'ai cru naturellement...
Du tout ! il n'est question de rien... CHARLES, met sa pipe dans sa poche, et se rapprochant encore.
Ah !... vous n'allez pas vous marier?...
Mon Dieu, non!...
CHARLES, comme s'il allait parler, s'arrOtant et reprenant froidement.
C'est différent!... alors... (La regardant travailler et après un silence.) Qu'cst-CC que VOUS failcsdonc là?...
CATHERINE, lui souriant.
Un petit bonnet... pour notre filleul...
CHAULES.
Noire filleul?
Certainement! vous serez mon compère!... je l'ai mis dans ma tête!...
CHARLES
Dame! si vous le voulez absolument... je pourrais revenir...
CATHERINE, à l)art.
V'ià déjà quelque chose!... (Haut.) Oui, mais quand vous reviendrez, il faut être plus gai que ça!... Voyez-vous, je veux changer votre caractère, moi!... Je ne vous demande pas vos secrets !... mon Dieu!... mais enfin, qu'est-ce que vous avez?... Pourquoi ces gros soupirs, celle tristesse et cet air malheureux ?...
CHARLES , profondément ému.
Parce que je suis malheureux!... que je l'ai toujours été!...
CATHERINE, avec intérêt.
"Vous!
CHARLES, (le même.
Parce que je n'ai jamais été aimé... jamais 1... de personne.
CATHERINE, se rapprochant aussi. Oh ! pauvre jeune homme!... et votre mère?
CHARLES , les yeux au ciel.
Je re l'ai pas connue!... .Te n'avais que mon père et un frère aîné... qu'il me préférait!... Oh! lui, c'était son idole, son Benjamin... Tout ce qu'il faisait était bien; tout ce que je faisais était mal ; c'était tout au plus si on me souffrait dans la maison. On l'accablait de caresses et moi de duretés ! j'étais gauche, maladroit... Je n'enter,dais que ces mots: Oh! le vilain enfant ! Il n'y avait pas jusqu'à une vieille tanle... qui me rudoyait parce que je marchais sur son petit cliien.
Oh 1 les vieilles femmes sont terribles avec leurs petits chiens et leurs chats !...
CHARLES
On m'avait mis au séminaire pour se débarrasser de moi... Fatigué , rebuté d'être à charge à toute ma famille, je me sauvai, je m'eng.igeai ; mais je n'en fus pas plus heureux !... Je portai à l'armée ce caractère sauvage, ombrageux, que l'on m'avait donné, à force d'injustice !... ricpousso de tout le monde, je me déHais de tout le monde ; je ne croyais plus à rien... Quand un camarade me tendait la main... je l'évitais ! quand un ami me souriait, je disais : il va me tromper!... Et cependant j'étais bon, sensible... j'avais un cœur qui ne demandait qu'un ponde tendresse, de pitié pour se donner tout entier; mais froissé, méconnu par tous les hommes... je les pris tous en baine !...
Et les femmes ?
CHARLES
Les femmes !... oh ! vous sentez qu'avec ma
malheureuse étoile... je ne m'y suis pas joué souvent... (Plus lenicmciit.) Une seule fois, pourtant... j'avais cru rencontrer celle que je devais aimer toute ma vie... Ah ! j'étais heureux !... (Avec un soupir.) Mais c'était encore un rêve, une folie... car on m'a tout à fait oublié... j'en suis sur!... (Se levant.) Et voiià pourquoi je veux fuir le monde... pourquoi j'ai tcnlé mille fois de me faire tuer... mais je n'ai pas même pu y réussir. Quand je courais au devant d'un obus, il me tombait des épaulettes ; quand j'aurais voulu qu'un biscayen me brisât la poitrine, c'était un ruban qui m'arrivait... !... Toujours du malheur!...
CATHERINE, qui s'est levée aussi, et à part. Pauvre garçon ! comme ils l'ont traité!... avec une âme si noble, si généreuse!... (Haut.) Allons, monsieur Charles... il ne faut pas se désespérer ; vous avez des amis... mon frère d'abord, et puis moi, qui vous suis bien attachée!...
CHARLES
Vous, Catherine!...
Oui ! vous m'avez tout émue... et je ne sais pas ce que je donnerais pour vous voir heureux !... Il ne faut pas vivre seul... vous deviendriez bourru, méchant, et ça serait dommage!... Parcequ'on a été trompé nne fois , ce n'est pas une raison pour qu'on le soit toujours!... Je suis sûre, moi, que vous finirez par trouver une bonne petite femme, bien gentille, qui vous aimera pour vous-même... qui sera fière de vous appartenir, de porter votre nom!...
CHARLES
Que dites-vous !
AIR : T't* i;javicns-to.
Je n'ose croire à ce bonheur extrême...
Pour vous, hélas! qui ne s'rait pas touché?
éHARLES.
Où rencontrer un' personne qui m'aime î
On ne sait pas, tant qu'on n'a pas cherché.
CHARLES, avec âme.
De posséder un cœur qui me réponde, Je n'ai jamais tant senti le besoin ; Pour le trouver j'irais au bout du monde. CATHERINE, baissant les yeux.
N' faudra p't-êtr' pas qu' vous alliez aussi loin.
CHARLES, frappé et la regardant.
Qu'ai-je entendu?
CATHERINE, émuC.
Hîoi ? monsieur Charles, je n'ai rien dit.
CHARLES
Oh! si fait!... Ce regard... cette voixéjiiflc et trcniblanle... Calhcrinc. s'il était vrai, Ohi