Catholicisme et démocratie
Essai sur le libre arbitre, sa théorie et son histoire : ( Ouvra f^e couronné par V Académie des sciences morales ef poUliques.) Deuxième édition, 1 vol. in-S", de la Bibliothèque de philosophie contemporaine. Paris, Alcax 10 fr.
La Causalité efficiente. 1 vol. in- 18. de la Bibliuth'eque de philosophie contemporaine. Pari.s, Alcax 2 .) 50
Éléments de philosophie. Quatrième édition.
Paris, PiCAiiiJ et Kaan, 2 vol. in-d2 8 »
François Bacon, Paris, Lethilllelx. 1 vol. in-12 . 3 » 50
Les Livres et les Idées, Paris. Lecoffke, l vol. petit in-.S'^ 3 » 50
OUVRAGES DE YVES LE Ol'ERDEG Paris. LECOFFRE
Lettres d'un Curé de campagne (Ouvrarje couronné par l'Académie f'ranrai.^ej, huitième mille. 1 vol. in-l8 3 » 50
Lettres d'un Curé de canton, sixième mille.
1 vol. in-is 3 » 50
Le Journal d'an Évèque :
Premièke partie, quatrième mille, 1 vol. in-18 . . 3 » 50 DsixiÈiiE partie, deuxième mille. \ vol. in-18. . 3 '> 50
GEORGE FONSEGRIVE .
Ciitholicisme
et
Démocratie
Wi^f^
VICTOR LECOFFRE, Éditeur
'.II», RUE DONaPARTK. 'Il»
Tous droits réservés.
AVERTISSEMENT
L^'.y chapitres de ce livre, à F ciccptiun d' un srul^ niit tous paru dans la Ouinzaine. Bien que portant la trace des circonstances pour lesquelles chacun d'eux a été spécialement écrit, j'ai cru qu il restait malgré tout assez d'idées générales et de considérations d'un intérêt plus que momentané pour les réunir en volume. Tous ont leur idée commune dans cette conviction que le Catholicisme et la Démocratie, loin d'être, ainsi qu'on l'a trop souvent pensé, deux forces ennemies, sont, au contraire, deux puissances complémentaires qui s'attirent et s'appellent l'une Vautre.
C'est ce que j'essayais cV expliquer aux lecteurs de la Quinzaine le /"" novembre JS97 dans une Causerie dont je demande la permission d'emprunter les termes :
« Une crise formidable travaille le monde. Xos /talions occidentales sont en mue d'une société nouvelle. Seul l'Evangile peut fournir l'inspiration pacifique sans laquelle le bouleversement sera effroyable ; seul le cathol'Lc'isme pourra donner les
AVERTISSEMENT
ri'fjles solides en dehors desquelles rien ne durera. Il faut donc pour qu'avec notre foi religieuse nous gardions nos espérances nationales que le catholicisme puisse sinon arriver à une 'prépondérance, du moins se maintenir vivant chez les peuples les plus avancés en civilisation , de façon à demeurer la suprême réserve aprrs la faillite inévitable de tous les autres systèmes cV organisation sociale. Or, cela n'est possible qu'à la condition que le catholicisme puisse coexister avec le mouvement de la civilisation. Mais, si Von y regarde bien^ ce mouvement est tout entier constitué par V accroissement des connaissances humaines et par l'ascension des classes inférieures de la société. Et ceci est produit par cela. Car à mesure que la science progresse elle fténètre dans plus cV esprits. Plus le soleil monte haut, et plus il éclaire loin. Ainsi le progrès de la science est la cause dont l'avènement de la démocratie est l'effet. Il n'y a rien là qui puisse déplaire à notre catholicisme. Notre Dieu est le Dieu de vérité et Marie l'a loué d'avoir « déposé les puis- (( sants afin d'exalter les faibles ».
« Aussi trouvé- je insensés tous ceux qui, sous prétexte que la découverte nest le fait que d'une élite, nous vantent je ne sais quelle « aristocratie intellectuelle ». Le^ savants ne pourraient gouver-
AVERTISSEMENT III
ner, remplacer les féodalités anciennes, que par l'effet cl une vaste conspiration par laquelle ils s engageraient à réserver leurs connaissances à leur caste afin d' opprimer toutes les autres. Vinjustice évidente qu'il y aurait à ce complot serait la cause de sa ruine, car que l'un quelconque des conjurés vienne à trahir et c'en sera fait du monopole scientifique. La science n'est pas personnelle, indivisible, incommunicable comme l'ascendant du caractère ou les énergies brutales, elle est essent'iellement communicahle. Aucune cloison sociale ne peut être assez étancJte pour t empêcher de filtrer. La science est libératrice. Elle agrandit la conscience, donne aux hommes qui la possèdent le sens de leur humcmité, leur représente Ir mal fondé des trop grandes différences, leur fait voir que > hacun d'eux ayant une part de la conscience sociale a par là même le droit d'exposer ses besoins, d'exprimer ses doléances et de partic'iper enfin de quelque manière au gouvernement social .
« // est sans doute possible qu'un temps arrive où, par le progrès même des sciences sociales, la démocratie se transforme, que le peuple veuille de plfin gré revenir aux formes aristocratiques ou monarchiques comme plus adéquates aux besoins sociaux. Le contraire es^t aussi possible. }fais quoi
IV AVEiniSSEMENT
qu'il en soit, au point de développeinent où est arrivée la conscience sociale chez les peuples civilisas de noire Occident et en France en particulier, c'est la démocratie qui se présente comme la forme politique dominante dans notre civilisation. Le corollaire immédiat de cette ascension politique du peuple c'est la préoccupation sociale. Le peuple admis au fjouvernement réclame ses droits et même plus que ses droits. La question sociale, rétablissement de la justice dans les rapports entre riches et pauvres, employeurs et salariés devient le problème inéluctable.
« Voici donc quels sont tes trois termes qui, par leur enchaînement, caractérisent notre temps : le développement scientifique, l'ascension démoci^atique, la recherche de la justice sociale.
« Quiconque veut bien s'adapter éi Cun ou à r autre de ces trois termes et refuse d'accepter les autres montre qu'il n'a de son temps qu'une intel- Ufjence confuse et, sans le savoir, il se contredit lui-même. Ainsi il ne servirait de rien aux catholiques d'accepter la République et la démocratie, d'être même des « chrétiens sociaux )), s'ils se montraient défiants ou rebelles vis-à-vis des élargissements scientifiques, comme aussi ce serait s'arrêter à mi-chomin que de faire et même de propager le
AVERTISSEMENT
nioiœemenl scientifique si on refusait cVaccepter la démocratie et de s'inquiéter de la justice sociale. Ce serait être progressiste sur un point, conservateur ou même réactionnaire sur les autres. Il faut en tout et partout être progressiste ^ augmenter la justice, agrandir la vérité^ travailler à [ascension de la race humaine. Et les préoccupations sociales pratiques sont justement le meilleur contrepoids aux témérités théoriques de la pure spéculation, de même que les clartés scientifiques et les exigences de la méthode sont le meilleur antidote des utopies sociologiques. )>
Ce livre a précisément pour but de montrer comment le catholicisme s' accorde avec les principes de la démocratie et de la justice sociale. Un autre qui suivra bientôt s'efforcera de faire voir que les doctrines catholiques, loin de diminuer l'énergie vitale de la pensée, de l intelligence^ de- toute la vie intérieure, l'augmentent au contraire et lui fowmissent l'ossature fixe qui lui est indispensable.
Paris, le 2S février 1898.
A PROPOS d'une note DE l' « OSSERVATORE ROMANO »
Des personnages habiles ou intéressés faisaient depuis quelque temps courir le bruit que le Pape, lassé de voir ses avances repoussées par le gouvernement de la République française, renonçait ou était sur le point de renoncer à ce que Ton a appelé (( sa politique », qu'en conséquence on était disposé à Rome à ne plus demander aux catholiques français d'accepter pratiquement la Constitution existante, et non pas sans doute à retirer ou à désavouer, mais à laisser passer sous silence tout cet ensemble de documents émanés du Saint- Père ou de son entourage immédiat, que Ton a nommés les « directions pontificales » et dont le plus important est l'Encyclique à la nation fran -çaise, Xobiiissima Gallorum gens. Parmi les hauts
personnages ecclésiastiques réunis l'an dernier à Rome pour les fêtes de la canonisation du B. P. Fourier, ces bruits avaient été colportés, une lettre d'un cardinal tendant à les accréditer avait été publiée par les journaux, le duc de Broglie écrivait en même temps un article sur l'Église et la France moderne (1) où la politique du Saint-Père était blâmée respectueusement mais très nettement — et sans que le nom du Pape fût prononcé. On s'apprêtait dans le camp monarchiste à reconstituer l'alliance des catholiques et des conservateurs, à ressusciter au profit d'intérêts électoraux l'équivoque désastreuse qui faisait pratiquement sinon nécessairement des catholiques des anticonstitutionnels, cette équivoque que les efforts de cinq années ont déjà éclaircie, sans doute, mais n'ont pu réussir à dissiper tout à fait.
C'est au moment où la presse monarchique et hostile aux « directions « romaines paraissait le plus sûre de son triomphe que parut la note de Y Osservatore Romano du 10 juin 1897. Cette note, connue en France dès le jour de sa publication par un résumé de V Agence Havas et qui a été depuis publiée in extenso, est la plus nette con-
(1) Revue des Deux-Mondes, 13 mai 1897.
firmation de toutes les précédentes instructions. Elle a le souci de répondre à tous les bruits, d'apprécier toutes les conduites, elle remet toutes choses au point avec une si parfaite connaissance de tout ce qui s'est fait ou s'est dit en France sur cette question, avec un sentiment si sûr des nuances, avec une sérénité si parfaite dans le ton, une autorité si mesurée dans les termes que d'aucuns y ont voulu reconnaître la main même de Léon XIII. Et, s'il ne l'a pas écrite lui-môme, à coup sûr c'est sous ses yeux, par son ordre et d'après ses conseils qu'elle a été rédigée.
Cette note nous fournit une occasion de rappeler ici le sens précis des « directions pontificales » , de préciser pour nos lecteurs la position prise vis-à-vis de ces directions par les différents journaux, de dire ce qu'à notre sens ces » directions » exigent, ce que la conscience catholique y découvre d'obligatoire, et aussi ce que le sens politique peut y trouver de conséquences utiles.
Nous avons le sentiment très vif qu'elles correspondent à une nécessité, que plus nous irons, plus l'avenir démontrera leur sagesse et leur opportunité. Elles comportent des conséquences. Plus tôt on verra ces conséquences, plus tôt on s'efforcera de s'y conformer, plus tôt le catholicisme repren-
dra en France la place à laquelle il a tous les droits.
La note de YOssei^vatore Roniano rappelle très clairement les trois points sur lesquels ont porté les enseignements pontificaux : 1° Théoriquement les opinions sur la valeur respective des divers gouvernements restent libres ; 2° Pratiquement les catholiques doivent obéissance aux ordres légitimes du gouvernement républicain, ils doivent accepter la constitution républicaine et ne pas chercher à la renverser; 3° Pratiquement encore ils doivent chercher à faire modifier les lois qu'ils regardent comme oppressives pour leur conscience.
De ces trois points le dernier n'est pas contesté. C'est sur les deux premiers que les catholiques se sont divisés. Les uns n'y ont voulu voir que des conseils politiques, les autres que des ordres s'adressant à la conscience et obligeant au for intérieur. Il y a, selon nous, des uns et des autres.
Il y a d'abord deux décisions, l'une dogmatique, l'autre morale de première importance, qui toutes deux émanent, à n'en pas douter, du magistère pontifical, et obligent par là même les consciences catholiques. Elles ne sont d'ailleurs que la pure et simple confirmation des doctrines catholiques
universellement enseignées. La première consiste à rappeler que le dogme n'oblige à reconnaître comme seule légitime aucune forme de gouvernement. On peut croire que la monarchie est le meilleur des gouvernements, on peut soutenir aussi bien que c'est la démocratie, on n'en demeure pas moins catholique. Les opinions restent libres, les opinions, les sentiments et par conséquent aussi sans doute les espérances. Si vous avez été jusqu'ici un serviteur fidèle de la monarchie, si vous ne pouvez arriver à penser que la république peut donner à la France un bonheur définitif, si par conséquent votre amour de la patrie vous oblige à conserver au fond du cœur l'espérance de voir un jour le trône occupé par celui que vous considérez comme votre maître ou par un de ses descendants, vous en avez le droit. Et vous avez sans doute aussi le droit de le dire, bien que cela soit plus délicat.
La seconde décision renferme deux prescriptions : 1° On doit obéissance au gouvernement républica:in ;-2° on ne doit pas chercher à le renverser. La première ne fait que sanctionner un état de fait. C'est en effet une règle de morale universellement admise parles théologiens catholiques que l'on doit obéissance, en tout ce qui n'est
CATilOLlClS.ME ET DEMOCRATIE
pas manifestement injuste, même aux pouvoirs dont la légitimité est très contestable. L'intérêt social, le bien commun, comme disent les théologiens, exige qu'il y ait dans toute société un gouvernement. Donc le simple citoyen n'a pas à examiner la valeur des titres du gouvernement de fait. Il suffit qu'il existe pour que l'obéissance lui soit due.
Mais la seconde prescription contient quelque chose de plus grave et d'encore plus important. Ce n'est rien moins que la reconnaissance sinon d'une légitimité absolue dans la constitution républicaine actuelle, au moins d'une légitimité relative. Et Rome professe avec une clarté qui ne laisse pas à désirer que cette dernière légitimité est la seule dont puissent jouir les gouvernements temporels. Pesons en effet ces deux paragraphes de la note de Y Ossei^vatore Romano qui ne font que résumer les enseignements de l'Encyclique :
On a relevé en outre que TÉglise seule a les promesses divines d'immutabilité par rapport à sa forme de gouvernement; mais que les Sociétés humaines, relativement à la durée de leurs institutions politiques, sont sujettes aux changements et aux vicissitudes du temps et surtout à Taction de laquelle dépendent les destinées futures des nations.
D'autre part, on a montré aux catholiques français que le critérium suprême du bien commun, de la conservation sociale et de la tranquillité publique impose, dans l'ordre pratique, Tacceptation des nouveaux gouvernements qui se trouvent établis de fait à la place des gouvernements antérieurs qui, de fait, n'existent plus.
Il résulte très clairement de l'opposition établie entre Timmutabilitéde la forme du gouvernement de rÉglise et la mutabilité des institutions politiques des Sociétés humaines que le droit de celles-ci est un droit muable. relatif aux faits, que par suite la légitimité n'est pas immuablement liée à une forme quelconque de gouvernement, à plus forte raison n'est pas l'apanage d'une famille, qu'elle dépend du « critérium suprême du « bien commun, de la conservation sociale et de « la tranquillité publique ». Par conséquent le fait devient le droit lorsque le bien commun le sanctionne.
Dès loi's, quand, toute de suite après, l'interprète autorisé du Saint-Père dit que a le bien cora- « mun impose l'acceptation des nouveaux gouver- « nements qui se trouvent établis de fait », et qu'il applique ce principe général à la constitution française actuelle, il fait plus que constater un
CATI10L1CÏS:\1E ET DÉMOCUATIE
simple fait, les considérants marquent bien qu'à ses yeu?: ce fait constitue un droit. C'est la reconnaissance expresse non seulement de la République comme existante, mais de la République comme légitime. Aux yeux de l'autorité morale infaillible pour les catholiques, la légitimité delà République n'est pas à cette heure moins réelle que l'a pu être en son temps celle de Louis XIY.
Ce n'est pas là un acte de politique, c'est une décision morale qui ressortit évidemment au magistère papal. Car quelles pourraient être les attributions d'un magistère moral s'il lui était interdit de dire le droit?
On comprend combien cette décision a paru grave aux yeux des monarchistes. Loin de reconnaître en leurs prétendants une légitimité quelconque, le Pape reconnaît au contraire lalégitimité de la République. De là les efforts désespérés tentés pour essayer de jeter un doute sur la véritable pensée du Pape. De là ces discussions sur lesquelles reviennent sans cesse les rédacteurs de la Gazette de France que le fait ne saurait constituer un droit, que le droit ne peut ni se perdre ni s'acquérir, surtout qu'il ne [)eut se perdre sans une faute positive de celui qui le possédait. Or, quelle faute véritable a bien pu commettre
Charles X dont le duc d'Orléans se proclame l'héritier? Et quand môme Charles X aurait commis quelque faute, cette faute eût-elle suffi pour l'exproprier de son trône?
Ainsi raisonnent les légitimes purs. Les royalistes orléanistes du Soleil, du Gaulois et du Moniteur Universel ne raisonnent sans doute guère autrement. Ils devraient seulement écrire le. nom de Louis-Philippe à la place de celui de Charles X. Quant aux bonapartistes, ils soutiennent dans les quelques obscurs organes qui sont demeurés fidèles à la vraie doctrine — que V Autorité ne reflète pas toujours — que tant qu'un plébiscite en règle n'aura pas prononcé, la seule constitution légitime sera la dernière sur laquelle le peuple se soit directement prononcé, c'est-à-dire la constitution impériale de mai 1870.
On comprend aisément que parmi toutes ces revendications de la légitimité une seule paraît avoir au moins une apparence de solidité. C'est celle que soutient la Gazette de France avec une bonne foi que moins que personne je suis disposé à contester, une information abondante et attentive, un talent fécond en ressources et une inlassable ardeur. Discuter son argumentation sera a fortiori discuter toutes les autres.
«■ Le droit ne saurait se perdre, nous répète-t-on. Le fait ne peut jamais devenir le droit. » Ce sont là des principes qui paraissent à ces vaillants écrivains aussi incontestables que les principes mêmes des mathématiques. Mais c'est justement en cela que se trouve leur erreur. Le droit se perd bel et bien, tantôt par la faute de celui qui le détient, comme quand un père indigne est déclaré déchu de la puissance paternelle, tantôt môme sans qu'il y ait de la faute du détenteur du droit. Quand nous mourons ou que nous devenons fous, nous perdons nos droits, et il n'y a cependant pas — d'ordinaire — de notre faute. Un roi fou ne conserve ses droits que grâce à une fiction, parce qu'on le suppose susceptible de guérison ; si on pouvait être sûr qu'il est incurable, sa folie serait un motif parfaitement légitime de déchéance.
Donc nous n'avons même pas à examiner si Charles X a perdu ses droits par suite de quelque faute. Nous n'avons qu'à nous demander si son héritier — que ce soit don Carlos d'Espagne ou Philippe d'Orléans — est à cette heure capable de rendre les services que Ton peut attendre d'un souverain. — Mais assurément, nous dit-on, il a bon pied, bon œil, il a l'intelligence, la déci-
sion et même le reste, tout comme Henri IV. — Et nous n'avons pas à le nier. Mais nous pouvons bien demander si cela suffit. — Certes ! répondon, vous n'avez qu'à essayer. — Et c'est bien là justement que se trouve la difficulté. C'est que, voulussions-nous et le duc d'Orléans voulût-il luimême essayer, ni lui ni nous ne pourrions faire cet essai. Car la matière sur laquelle l'essai pourrait se faire, à savoir la nation française, s'y refuse obstinément. 11 ne sert de rien de s'élever contre le suffrage universel et contre les erreurs ou les falsifications mômes des scrutins ; il y a quelque chose de clair dans la conscience nationale, c'est qu'elle est attachée à la République et qu'elle refuse de se prêter à un souverain non pas même pour un essai. Il y a là un cas de force majeure. De même que le propriétaire d'un château situé sur une falaise voit périr ses droits si la falaise s'abîme dans la mer et entraîne les bâtiments, de même une race souveraine perd ses droits quand la conscience nationale se détache d'elle. Le droit du monarque ne repose que sur l'utilité commune, sur le bien commun. Lorsque donc la vitalité nationale marque par des répulsions bien caractérisées que le monarque, loin de lui être utile, lui serait plutôt nuisible, la raison
d'être du droit du monarque venant à cesser, ce droit lui-même n'existe plus. C'est ainsi que s'est éteint le droit des Mérovingiens d'abord, des Carolingiens ensuite. Il y a eu là aussi perte de droit et transformation à la longue du fait en droit (1).
Nous reconnaissons volontiers que les légitimistes peuvent contester que la répulsion de la nation pour la royauté soit telle que le monarque ne puisse plus remplir son office pour le bien commun. Sur ce terrain on peut toujours discuter et les légitimistes ne s'en font pas faute.
Mais c'est précisément pour cela que pour unifier l'action catholique il était utile^ nécessaire môme, qu'une autorité vînt trancher la difficulté. La parole du Pape a précisément pour but et pour résultat de juger la question de fait. En fait la nation s'est-elle détachée de la monarchie au point que le bien commun ne soit plus attaché en ces jours à une restauration, qu'il soit au con-
(1) Pour toute cette discussion, en dehors des traités ordinaires de philosophie ou de théologie, on consultera avec fruit Mfe'^ d'HL'LST, Conférences de Noire-Dame, 189o, W Conférence, p. 42 et note 8, p. 326. 1 vol. in-8°. Poussielgue, 1895 ; le R. P. Maumus, l'Église et la France moderne, in-18, Lecoffre, 1897, en particulier c. iv et c. viii. Les Catholiques et la Liberté politique, in-i8. Lecoffre, 1898. — Ces deux ouvrages du P. ÀIau- Mus sont des plus utiles à lire pour apprendre comment on peut accorder les principes immuables de la théologie avec les contingences des faits actuels.
traire attaché au maintien de la Republique? — Le Pape a examiné la question et l'Encyclique a apporté la solennelle réponse. Il a reconnu par là la légitimité de la République.
Cela ne Tempéche pas évidemment de témoigner des égards aux princes de la maison royale de France. L'illustration de leur Maison subsiste et la gloire de leur nom, et le Saint-Siège ne saurait oublier les égards qu'il doit aux descendants de saint Louis.
Il ne servirait de rien de dire que par cette décision le Pape, au lieu de l'union qu'il souhaitait, a lui-même provoqué la désunion. Car en face de l'impuissance des anciens partis, devant l'ardeur généreuse de toute une élite d'hommes jeunes qui souffraient de se sentir comme étrangers aux institutions de leur pays pour lesquelles ils n'éprouvaient aucune espèce de répulsion, le Saint-Siège ne pouvait parler que comme il l'a fait. La scission entre les catholiques monarchiques et les catholiques républicains était inévitable, elle allait se faire. Le Saint-Père a voulu la prévenir. Il était donc en droit de compter que sa parole souveraine trancherait les difficultés et rétablirait l'union entre catholiques. Il pensait, comme la théologie lui donnait le droit de le faire,
14 CATHOLICISME ET DÉMOCRxVTIE
que tous les catholiques écouteraient sa parole jugeant un cas de morale sociale et disant le droit. Il espérait, comme le généreux dévouement de tant de nobles cœurs le lui permettait, comme la reconnaissance l'y obligeait, que Tabnégation politique serait à la hauteur de l'abnégation personnelle. Le droit, la justice, la saine appréciation des choses, ne lui permettaient pas de demander aux jeunes, aux nouveaux venus, d'immoler leurs idées à l'union ; il se vit obligé, et il le fit avec une confiance très noble, de le demander à la magnanimité des autres.
Sur ce point il faut reconnaître que ses prévisions ont été trompées.
L'union ne s'est pas faite au moins chez les chefs. Des catholiques dont quelques-uns, dont beaucoup sont excellents et très convaincus, dont plus d'un a consenti de grands sacrifices en faveur de sa religion, ont cru pouvoir résister sur ce point au Père commun. C'est sans colère, sans indignation, avec une infinie tristesse qu'il convient de le constater. Car tous ne sont pas des ambitieux. Mais les sentiments, les habitudes, les traditions, ont influé sur l'esprit. Les vieilles idées gallicanes enfin sont loin d'être mortes. Plusieurs parmi les publicistes se sont souvenus
SENS ET PORTÉE DES DIRECTIONS PONTIFICALES lo
de cet article de 1682, que « les papes n'ont au- « cun pouvoir ni direct, ni indirect sur le temporel (( des rois », oubliant que le magistère moral entraîne nécessairement le pouvoir de prononcer souverainement devant les consciences sur l'existence du droit. De façon sourde et latente et sans même peut-être que plusieurs s'en doutent il y a là le germe d'une scission qui pourrait être mortelle et sur laquelle aussi bien, après l'avoir signalée, comme la loyauté m'y forçait, j'aime mieux ne pas insister.
Aussi quand des écrivains plus versés dans la théologie et mieux instruits des exigences de l'orthodoxie, qui avaient d'ailleurs toute leur vie combattu le gallicanisaie, ont décidé de ne pas suivre les conseils du Souverain Pontife et ont voulu lui résister tout en restant dans une orthodoxie étroite mais, je crois, incontestable, ils se sont placés sur un tout autre terrain. M. Arthur Loth, M. Auguste Roussel et leurs collaborateurs de la Vérité n'ont eu garde de contester la valeur de l'acte par lequel le Pape reconnaissait la constitution républicaine. Ils ont fait hautement profession de s'y soumettre. Et je ne doute pas qu'ils ne l'aient fait. sincèrement.
Mais en même temps ils avaient bien remarqué
que, ainsi que le reconnaît la note de VOsservatore Roma7io, « il est libre aux catholiques comme ' à tous les citoyens de préférer, dans Tordre « spéculatif, une forme de gouvernement à l'au- « tre » ; comme, d'autre part, le Saint-Père affirme qu'il « n'a jamais entendu non plus offen- (c ser les sentiments intimes ni le respect dû aux « souvenirs du passé », ils ont trouvé là un moyen de se soumettre au fait de la constitution républicaine et cependant de lui faire de l'opposition.
Il suffit, en effet, pour rester dans la stricte orthodoxie, de bien marquer que Ton accepte le fait républicain et d'ajouter que cependant une constitution monarchique serait préférable. En parlant ainsi on paraît n'exprimer qu'une opinion théorique. Et de même vanter les pratiques monarchiques, les mettre sans cesse en parallèle avec les pratiques républicaines, ce n'est pas directement contredire la parole pontificale, c'est conserver et exprimer les sentiments, les souvenirs que le Saint-Père a lui-même déclarés être respectables. Pour se mettre à l'abri des censures théologiques et peut-être des reproches de sa conscience, il suffit de savoir marquer (on ne le fait pas toujours) qu'on se place dans ces compa-
raisons, dans ces parallèles, dans ces regrets, au point de vue spéculatif et sentimental. C'est cette politique de soumission révoltée qui caractérise la position de la Vérité.
L'attitude de la Libre Parole et de Y Autorité sont plus difficiles à comprendre et à expliquer. D'un côté M. Paul de Cassagnac a souvent dit ({u'il accepterait volontiers une république honnête, et il fait d'ailleurs appel à n'importe qui, pourvu qu'il étrangle « la gueuse », ce qui prouve qu'à ses yeux il n'y a nulle part une légitimité bien sûre ; d'autre part il s'élève en toute occasion contre la Curie romaine, qui cependant ne fait pas autre chose que constater un état de fait et qu'indiquer un moyen de hâter l'avènement de la (( république honnête ». — De même le journal de M. Drumont, quoique plein de récriminations contre Rome, ne paraît pas avoir une idée bien nette de ce qu'est en réalité le droit politique. C'est que peut-être ce serait beaucoup demander à deux journalistes, dont l'un a certainement plus de colère que de talent, plus de verve que d'esprit et plus de mots que d'idées — encore que son vocabulaire soit singulièrement peu abondant — et dont l'autre a plus d'enthousiasme que de réflexion, plus d'éloquence que de raisonnement
et beaucoup plus d'art enfin que de véritable philosophie, d'avoir un système très solide et très suivi sur les hautes et les plus difficiles questions de la théologie morale et du droit social.
Seules la Gazette de France et la Vérité ont une doctrine, la Gazette de France la suit presque jusqu'au bout, la Vérité, qui sait jusqu'oià elle la conduirait et qui n'y veul pas aller, s'arrête en chemin. Cependant il faut bien avouer que si elle reste, ce faisant, dans la stricte orthodoxie, elle ne suit pas le Pape et que les conseils du Saint- Père vont non seulement bien plus loin que le point où elle s'arrête, mais que même ils vont à l'opposé de toute sa politique.
Car en dehors des décisions dogmatiques que nous avons rapportées, les documents pontificaux contiennent encore une pensée politique qui précise en traits plus nets l'idée directrice du Saint- Siège. Ils indiquent en effet avec clarté que c'est en se plaçant sur le terrain constitutionnel que les catholiques ont le plus de chances de ne pas s'aliéner la masse électorale, de reconquérir sur elle l'influence et par là de l'amener à élire des représentants qui à leur tour opéreront dans la législation les changements désirés. C'est ce que marque bien la note de Y Osservatore Bomano.
De cela il apparaît que les catholiques français ne doivent combattre ni directement, ni indirectement, le gouvernement établi et qu'ils doivent se placer, au contraire, sur le terrain constitutionnel et légal soit pour obtenir Tunion compacte de leurs forces, soit pour enlever aux adversaires tout motif de les signaler comme ennemis des institutions en vigueur (lequel motif, largement exploité, diminuait aux yeux du peuple l'efficacité de leur action), soit pour que la cause suprême de la religion ne paraisse pas s'identifier avec celle d'un parti politique.
Tout autre terrain, dans la situation actuelle de la France, ne serait ni solide ni avantageux pour les intérêts de la religion.
Les catholiques doivent en outre s'unir étroitement entre eux, en mettant de côté tout dissentiment politique, et employer tous les moyens honnêtes et légaux pour améliorer gradueltement la législation ; car maintes fois on a fait observer la différence essentielle qui existe entre le pouvoir et les lois. Le pouvoir est toujours respectable et sacré, tandis que les lois, si elles lèsent les droits de la conscience, doivent être amendées.
Pour atteindre ce noble but et imposer un frein à ceux qui voulaient déchristianiser la France et détruire parmi le peuple les notions sur lesquelles reposent l'ordre et la tranquillité sociale, il a été fait appel aux hommes honnêtes et impartiaux de toute nuance, attendu que c'est un devoir d'intérêt vital et commun d'assurer le respect dû aux droits souverains de Dieu,
de favoriser la concorde parmi tous les citoyens, de sauvegarder le patrimoine moral d'où émanent la vraie grandeur et la prospérité d'une nation ; et sur ce terrain tous les hommes de bien et de bon sens peuvent se trouver unis et déployer d'accord leur activité et leur énergie.
On voit ici que le Pape est d'un avis tout à fait opposé à celui qu'exprimait le duc de Broglie. Non seulement il espère convertir la République, mais il croit que c'est dans cette conversion que résident les seules espérances qui puissent être solides. Les considérations par lesquelles nous essayerons plus loin de montrer (1) que le gouvernement démocratique est en France l'aboutissement à peu près nécessaire de notre évolution historique ne sont pas étrangères à la pensée du Saint-Père, non plus que les faits rappelés récemment avec tant d'éloquence par M. Jacques Piou dans la Revue des Deux-Mondes (2) et d'où il résulte que si les catholiques et en général les conservateurs sont devenus si profondément suspects aux masses populaires, c'est précisément parce qu'ils se sont obstinés dans une hostilité boudeuse contre les institutions républicaines.
La grande faute — faute presque inévitable, il
0) II, p. 31 et suiv.
(2) Les Conservateurs et la Démocratie, 15 Juin 1897.
SENS l'T PORTÉE DES DIUECTIONS PONTIFICALES 21
faut bien le dire — du clergé français a été de s'inféoder au parti anticonstitutionnel. Le Pape l'a délivré. Mais il faudra bien du temps encore pour que les défiances cessent. On fait, même parmi les républicains les plus modérés, grise mine aux ralliés. On les croit difficilement tout à fait sincères et leur loyalisme demeure suspect. De quoi les royalistes tirent occasion pour triompher et pour soutenir que leur intransigeante tactique, en même teuips qu'elle est plus honorable et plus digne, n'obtient pas moins de résultats elfectifs.
Et en elTet il y a là un malentendu. Le Pape sur le point que nous allons maintenant traiter n'a rien dit et le silence lui était dicté par une délicatesse facile à comprendre. Mais il est facile de voir ce qu'exigeait la situation, ce que réclamaient à la fois et la dignité des chefs politiques et l'intérêt de la cause en dehors de leurs personnes. Un homme privé, en etfet, et en France particulièrement^ peut bien reconnaître qu'il s'est trompé et même changer d'opinion, nul ne songe à y trouver à redire, mais qu'un homme public passe tout à coup de l'opposition anticonstitutionnelle la plus vive à l'acceptation de la Constitution, il y a un trop visible intérêt pour que son ralliement ne paraisse pas suspect. Il avoue en
outre par là même s'être trompé avec trop d'obstination pour que sa réputation de clairvoyance ne soit pas atteinte. Ce qui signifie que le ralliement au pouvoir est de façon à peu près infaillible la mort politique du rallié. On s'étonne que les ralliés n'aient que peu de succès et n'aient guère récolté que des avanies. Mais l'étonnant c'est qu'ils n'en aient pas récolté davantage encore. La politique de l'acceptation de la République transformée en politique du ralliement était par avance et par sa nature même condamnée à l'insuccès.
Mais la politique du ralliement n'est pas du tout la politique du Pape, c'est la politique des ralliés, ce qui est tout autre chose. Le Pape n'a donné que les directions générales qui tenaient à sa charge souveraine. Il n'est pas entré dans les détails de l'application. C'était à ceux qui voulaient sincèrement lui obéir de faire de la politique et de se conduire dans leur obéissance en hommes d'État.
Qu'exigeait donc la nette vue de la situation politique? Simplement ceci : que les catholiques résolus à obéir au Pape comprissent que dans une situation nouvelle il faut une conduite nouvelle, une politique nouvelle et pour cela des hommes nouveaux et que donc ils missent tout leur patrio-
tisme à s'effacer résolument devant des hommes moins compromis qu'ils ne pouvaient l'être euxmêmes dans le mouvement de réaction condamné, et qu'ils employassent toute leur influence à promouvoir le succès de ces hommes nouveaux qui, étant nouveaux, n'avaient pas pu se tromper et, n'ayant pas pris part aux anciennes oppositions, ne pouvaient être suspects. Deux ou trois grands chefs catholiques devaient rester pour assurer la continuité de l'évolution, mais les autres devaient disparaître. L'état-major catholique n'a pas eu le courage généreux de se condamner lui-même, il s'est contenté d'ohéir aux ordres du Pape, il a manqué à la fois d'esprit politique et d'ahnégation, il a été puni par l'impuissance, les rehuffades et la suspicion.
La grande politique, la politique généreuse — et que serait donc la politique des catholiques si elle n'était généreuse et grande? — se fait autrement. Elle suppose non seulement la discipline, mais la prévoyance à longue portée, la patience et l'abnégation. Si l'on veut que les paroles de Léon XIII acquièrent toute leur portée et aient toute la fécondité qu'il est permis d'en espérer et qu'elles doivent avoir, il faut désormais que l'on aille chercher pour servir aux diverses places et aux divers rangs, non pas seulement ceux qui ont
jadis essayé et qui ont peu ou pas réussi, ceux que à peu près seuls leur nom ou leur fortune désignait, mais des hommes que les luttes d'autrefois ont laissés libres de toute compromission anticonstitutionnelle et qui auront montré par leur vie et par leurs actes qu'ils ont une notion claire de l'œuvre à entreprendre et de la conduite à suivre. S'ils ne sont pas par eux-mêmes influents sur le corps électoral, le rôle de leurs aînés est de leur prêter leur concours actif. Eux plus tard sauront reconnaître l'aide qu'on aura pu leur donner. Et si des esprits chagrins venaient nous reprocher encore de vouloir décidément tout changer et la pratique et les hommes, en face de cette histoire lamentable des conservateurs catholiques maîtres du pouvoir et perdant peu à peu toute influence par cette mésintelligence que leur a reprochée avec tant de justesse éloquente M. Piou, nous aurons le droit de leur dire : « Nous pouvons toujours bien essayer de faire autrement que nos devanciers, car, quoi que ce soit que nous fassions, et quels que puissent être les résultats de nos efforts, il se peut que nous ne fassions pas mieux, nous n'arriverons pas à faire plus mal. »
1'' Juillet 1897,
On sait qu'il existe en France — en Belgique aussi^ en Suisse, en Autriche, en Allemagne et en Italie, mais nous ne voulons parler ici que de la France — une organisation démocratique chrétienne. M. l'abbé Naudet en a exposé le programme dans la Quinzaine (1;, M. Paul Renaudin a raconté (2) comment peu à peu cette organisation avait été amenée à se former. Or, les démocrates chrétiens sont en ce moment violemment attaqués. Non seulement les incorrigibles soutiens de tous les abus de la force patronale, toutes les feuilles antidémocratiques et antisociales leur courent sus, mais, ce qui est plus grave, des revues à tendances sociales telles que la Réforme Sociale (3) les ont accusés d'incliner au socialisme et de prêcher la guerre des classes. Ce
(1) l""- Mars 1897.
(2) Quinzaine du l"" et lo Juin 1896.
(3) 15 Avril 1897.
26 CATllOLICiSME ET DÉMOCRATIE
qui est plus grave encore, c'est que M. le comte de Mun. le fondateur de TŒuvre des cercles, celui que si longtemps les réactionnaires ont représenté comme un agitateur social, qu'ils ont appelé si souvent socialiste, a par deux fois adressé aux démocrates chrétiens de fortes objurgations. Ce fut d'abord dans les premiers jours d'avril 1877 dans le discours qu'il prononça à la clôture de l'assemblée annuelle de l'Œuvre des cercles. Il y disait :
J'ai quelque inquiétude au sujet de la direction que nos amis du groupe de la Démocratie chrétienne paraissent vouloir donner au grand mouvement social né de notre œuvre. Dans le mouvement généreux qui porte ces amis, sortis pour la plupart de nos rangs, à aller au peuple, comme je Tai si souvent demandé avec ardeur, comme je ne cesserai jamais de le demander, je crains qu'on n'oublie quelquefois que, si Tétat démocratique est un état de fait que Ton peut, que Ton doit même accepter, en cherchant par tous les moyens à le christianiser, à l'organiser, il n'y a pas, cependant, de société viable en dehors de certains principes que les hommes peuvent bien méconnaître, mais qu'il n'est pas en leur pouvoir de renverser. De ce nombre est le rôle social des classes élevées. On a pu dire qu'elles manquaient trop souvent à leur mission vis-à-vis des classes populaires. Xul ne la dit, ne l'a répété avec une plus énergique insistance que les fondateurs de
rOEiivre des cercles. Mais tout noire effort doit tendre à restaurer cette mission là où elle est méconnue, à la fortifier là oii elle s'exerce, La répudier, nous ne le devons jamais.
D'ailleurs n'est-il pas vrai que le mouvement démocratique lui-même ne nous apparaît réellement sérieux et fécond que là où quelques hommes des classes élevées se dévouent au service des classes ouvrières?
...La lutte, la guerre de classes, qui a été engendrée par lindividualisme, est le grand mal, le grand péril de notre temps.
Il y a quelques semaines, j'étais aux pieds du Souverain Pontife, qui m'encourageait avec sa bonté habituelle à lui parler de la France; au cours de ce long entretien, le Pape me dit avec un accent de fermeté
(( Avant tout, Nous ne voulons pas de luttes de classes ; jamais le Pape n'a rien dit qui pût les encourager; il faut respecter le rùle social des classes élevées : il est nécessaire; ce que Nous voulons, c'est une action populaire ; il faut la faire sans tomber dans l'excès démocratique, et par l'union de
« toutes les bonnes volontés. »
Emu de ces paroles, le groupe des démocrates chrétiens du Nord a demandé à M. de ^lun des explications et M. de Mun leur répondait le 3 mai suivant par une lettre que la presse a publiée et où il est dit :
Je reste fidèle au programme que j'ai proposé, en 1892, à Sainl-Étienne, et qui m"a valu, de la part du Souverain Pontife, une lettre publique d'approbation et d'encouragement.
Il y a donc, entre nous, plus qu'un lien formé par le souvenir d'une manifestation de confiance réciproque : il y a la solidarité d'une idée commune.
Mais laissez-moi vous le dire franchement, il me semble que nous n'avons plus, de cette idée commune, tout à fait la même conception.
Je crains, d'une part, qu'entraînés par Faction politique, par lardeur des polémiques et l'agitation des réunions publiques, vous ne perdiez un peu de vue ce qui devrait, à mes yeux, être le grand objet de vos préoccupations : l'organisation professionnelle et les œuvres sociales qui, par les services rendus, en sontle plus ferme point d'appui.
Je crains aussi, d'autre part, qu'ébranlés dans vos intentions par les difficultés que rencontre leur mise en pratique vous n'abandonniez un peu trop le but initial de nos efforts, la constitution des groupes communs qui doivent manifester et rendre efficace le rapprochement des patrons et des ouvriers.
Les deux périls sont liés : lun conduit à l'autre.
Ils exposent votre entreprise à dévier, et, malgré vos propres résolutions, malgré la fermeté de vos sentiments catholiques, à perdre, au point de vue social, son caractère chrétien.
Voilà mon inquiétude.
Elle se résume dans cette double pensée : 'Vous
DÉMOCRATIE CllRÉTlE.NNE ET PAIX SOCIALE 29
faites trop de politique et vous vous éloignez trop des classes élevées
Je tiens à vous signaler le fait capital qui, à mon avis, pourrait, si vous n'y prenez garde, détourner de sa voie pratique et féconde le mouvement social dont vous et vos amis avez pris Tinitiative.
C'est la constitution, suivant moi, très prématurée et mal conçue, du parti démocratique chrétien. Lorsque je suis venu, Tannée dernière, au congrès ouvrier de Reims, j'ai tenu, vous vous le rappelez peut-être, à marquer à cet égard la plus grande réserve : j'ai dit '[ue je ne voulais plus parler de votre œuvre électorale, bien qu'elle lût dans votre droit, parce que cette action spéciale m'apparaissait non comme un but. mais com-me « le résultat d'un efTort social patiemment accompli ». C'est ma conviction. Vous risquerez de paralyser votre œuvre sociale en la transformant en une œuvre politique.
Et voulez-vous que je vous fasse toucher du doigt le danger de cette transformation?
Le congrès de Reims a décidé que le nouveau parti serait dirigé par un conseil exclusivement composé de salariés; par là même il en a fait, quoiqu'il ne lui en ait pas donné le nom, un parti exclusivement ouvrier: car vous admettez bien que si tout le monde peut entrer dans le parti démocratique, il est juste que tout le monde ait part à sa direction, à moins que l'on ne veuille faire de la classe ouvrière une nouvelle classe dirigeante, prenant la place des anciennes.
La tendance ainsi manifestée par la création et l'or-
ganisation du parti démocratique me parait caractéristique. C'est cette tendance, accusée d'ailleurs par bien d'autres indices, que je crois périlleuse. C'est contre elle que j'ai voulu vous mettre en garde, vous et vos amis, à la clôture de l'assemblée générale des cercles, en vous recommandant de ne pas méconnaître le rôle social des classes élevées.
Ai-je besoin de vous dire que je ne songe pas à vous reprocher de vouloir organiser une lutte de classes? Vous me connaissez trop bien pour me croire capable de vous adresser une aussi injuste accusation : si quelqu'un a pu supposer que telle était ma pensée, il n"a pas lu mes paroles.
Ce que j'ai dit, c'est qu'à la lutte des classes, surexcitée par le socialisme, il fallait opposer l'union des classes, seul remède capable d'éteindre l'antagonisme créé par le régime individualiste. Et j'ajoute, ici, qu'en écartant, en paraissant dédaigner la classe élevée, on tomberait, inversement, dans la déplorable faute commise par ceux qui ont, trop souvent, écarté ou dédaigné la classe ouvrière.
Ainsi les démocrates chrétiens sont accusés nettement : 1° pour faire trop de politique, d'incliner au socialisme; 2" non pas d'organiser, mais de préparer inconsciemment la guerre des classes. Ces reproches sont graves. 11 convient de les bien examiner. Pour ce faire, laissant à ceux qui sont engagés dans le parti des démocrates chrétiens le
soin de défendre et les actes et les paroles, je me placerai, en philosophe, au point de vue doctrinal pur, sans m'inquiéter de ce qui a pu altérer ou non ridée essentielle, et donc, sans plus m'occuper des Démocrates chrétiens qui, étant hommes, ont pu, comme tous les autres, subir l'impulsion des passions humaines, je ne parlerai ici que de la démocratie chrétienne et je me demanderai si vraiment dans son idée essentielle elle doit sombrer dans les injustices socialistes, si, nécessairement, elle doit armer ses adeptes contre les classes élevées^ mettre en péril la paix sociale. Les reproches que l'on fait aux démocrates chrétiens portent- ils sur des erreurs de conduite toujours faciles à redresser? portent-ils sur les principes eux-mêmes? C'est là la question qu'il faut résoudre. On en voit toute l'importance. Pour cela je crois nécessaire de reprendre d'un peu haut les choses.
On sait par quelle irrésistible évolution les peuples modernes et la France en particulier sont portés vers les formes démocratiques de gouvernement. Les causes de l'évolution sont doubles : il y a une cause purement historique et une cause philosophique. La cause historique se trouve dansle
mouvement civilisateur qui, à mesure qu'il pénètre dans les masses populaires, les éclaire, les appelle à une vie plus haute de l'intelligence, et, en même temps qu'il leur procure plus de bien-être, leur fait mieux sentir l'importance de leur rôle social. Par là le peuple arrive à la fois à sentir et à comprendre que, le but de toute société étant le bien commun, le bien des classes les plus nombreuses doit devenir la principale préoccupation de ceux qui gouvernent; c'est donc l'intérêt du peuple qui constitue le principal intérêt social. Or, ne semble-t-il pas qu'il soit naturel que ceux qui ont à la bonne direction de la société le principal intérêt aient quelque droit de s'inquiéter de cette direction et par conséquent d'y prendre part? Lorsqu'un Bossuet disait au fils de Louis XIY : « Le pouvoir du « roi n'a d'autre raison d'existence que le bien <f commun de tous ses sujets », exprimant ainsi les principes libérateurs de la philosophie sociale catholique telle que, l'empruntant en partie à Aristote, l'avaient enseignée saint Thomas et Suarez, il énonçait le principe même du développement des démocraties. C'est donc un ferment chrétien et plus spécialement catholique que l'on trouve au début de révolution.
Mais à cette cause historique, sourde, latente,
procédant par accroissements progressifs de la conscience sociale du Tiers-Etat, par mouvements de propagation lente qui n'ébranlaient encore en 1789 que les couches supérieures de la bourgeoisie, vint se joindre l'effet d'une cause plus manifeste, aux effets plus brusques, procédant par secousses et par à-coups, avec une sorte de fièvre, comme tout ce qui est artificiel : cette cause est la philosophie révolutionnaire de la souveraineté du peuple. A la conception positive, en même temps que juridique, du bien social développée par la théologie catholique, les théologiens protestants opposèrent dès les premières luttes de la Réforme la conception purement abstraite, aussi peu fondé(; en fait qu'en droit, de la souveraineté absolue du peuple. Le jurisconsulte Bodin et le ministre Jussieu furent, comme chacun sait, les propagateurs de cette doctrine. C'est chez leurs disciples de Genève que Jean-Jacques Rousseau la recueillit, c'est dans Jean-Jacques et dans la tradition protestante que la trouva Kant, c'est enfin de Jean-Jacques Rousseau que l'apprirent nos Constituants et c'est de là qu'elle a passé dans notre bagage idéal commun, dans les formules solennelles où il est question de la u volonté nationale », dans les plus petits manuels civiques.
Or, cette doctrine, étant idéale et absolue, ne pouvait admettre les tempéraments et les lents progrès. Elle parlait au nom du droit. Le peuple étant souverain de droit, la loi n'étant et ne pouvant être qu'une émanation de sa volonté, il fallait le mettre sur l'heure en possession de son droit. Le suffrage universel était la seule conséquence logique que l'on pût tirer de cette doctrine.
Ainsi les philosophes sont allés au-devant des progrès naturels de l'idée démocratique. Ils l'ont faussée en transformant l'idée très complexe et très plastique du bien social commun en l'idée très simple et brutale de la souveraineté. A la place de la raison, ils ont mis la volonté et trop souvent le caprice, par suite, au lieu de révolution, la révolution. Ils ont transformé le moyen en fin et ont oublié la fin véritable.
Mais cependant, à travers toutes les secousses et les brusques contre-coups, le progrès historique se continuait, les lumières intellectuelles arrivaient aux couches de plus en plus profondes du peuple. A cette heure on peut dire que la masse entière est pénétrée de façon plus ou moins consciente de la pensée catholique qu'exprimait Bossuet : « Le bien social commun est le but du gou- « vernement des États. » Il n'est pas de paysan ou
DÉMOCRATIE CHRÉTIENNE ET PAIX SOCIALE 3o
d'ouvrier qui ne comprenne qu'en lin de compte c'est son bien-être et celui de ses voisins qui doit être le but principal des efforts sociaux. Et comme chacun sent les causes immédiates qui le font soutTrir, que d'autre part les révolutions successives ont mis chaque citoyen en possession du bulletin de vote par lequel il peut manifester ses désirs et parfois même les imposer, il y a ainsi rencontre dans chaque conscience populaire entre le sentiment de son droit et celui de son pouvoir social. D'un côté, intéressé pour une part principale au bien commun, le peuple a droit à ce que cette part lui soit réservée ; d'autre part, le suffrage lui met aux mains un pouvoir qui lui paraît corrélatif de ce droit. Les philosophes, à force de parler du contrat social, en ont fait naître dans les consciences Féquivalent. A cette heure le processus évolutif est terminé. Le peuple est en possession du pouvoir. Le principal intéressé et le principal commanditaire a été mis en possession de la direction de la grande atïaire sociale. Il ne la lâchera pas. La démocratie est fondée. « C'est pour le peu- « pie qu'on doit gouverner », disait Bossuet, avec les grands docteurs catholiques ; c'est donc parle peuple qu'il faut gouverner, a répondu la conscience moderne. Ainsi, pour parler en philosophe,
se rejoignent dans la démocratie la cause efficiente et la cause finale de Faction sociale.
Il reste à éliminer de la conception démocratique ridée protestante et révolutionnaire de la souveraineté (1). Le bien social est un but qui a ses conditions d'existence en debors des volontés, il n'y a pas plus de souveraineté populaire que de souveraineté royale. Le bon plaisir est tout aussi tyrannique, qu'il vienne du peuple ou du roi. Le mot démocratie ne signifie pas que le peuple a le droit de tout faire, plus que celui de monarchie ne signifiait que le roi eût le droit de tout ordonner. Les suffixes cratie et archie ne sont pas des termes magiques qui rendent légitime l'illégitime. Sous la démocratie comme sous la monarchie, il n'y a de légitime que ce qui est véritablement utile au bien social. Et ils sont plaisants ces autres qui accusent d'oublier toutes les règles du droit ceux qui parlent de démocratie, quand euxmêmes, en parlant de monarchie, ne croient pas
(1) 11 n'est que juste de reconnaître qu'après nos grands philosophes catholiques du commencement du siècle, les de Maistre et les de Bonald, beaucoup d'esprits s'y emploient. Citons seulement les efforts de deux sociétés issues de l'école Le Play : les Unions de la paix sociale et la Société d'économie sociale^ les ouvrages de M. Charles Benoist, entre autres : Sophismes poliliques de ce temps, in-18, Perp.ix.
les oublier ! La volonté populaire ou royale ne fait pas le droit, elle l'exprime ou le signifie, le traduit en texte de loi. Ce texte est juste quand il est conforme au droit supérieur, il est injuste dans le cas contraire. Peu importe que le législateur soit le peuple assemblé dans ses comices, une assemblée ou Louis XIV.
Ces considérations, bien qu'un peu longues, m'ont cependant paru nécessaires pour faire comprendre comment il se fait que la démocratie, qui pouvait être autrefois une aspiration idéale el parfois révolutionnaire, paraît maintenant une modification sociale organique qu'une oppression violente peut mutiler, mais qui ne pourra être atrophiée ou supprimée que par un retour en arrière de la civilisation, une dissolution sociale. Quand, dans une famille, les enfants sont une fois émancipés, qu'ils ont pris la libre direction de leurs biens, pour que cette direction leur soit enlevée il faut un acte d'iujuste brutalité ou qu'ils soient eux-mêmes atteints de démence ou d'infirmité mentale.
Cependant l'état démocratique a ses maladies et ses misères tout comme les autres. L'égoïsme s'y manifeste et s'y doit manifester avec d'autant plus de force que l'intérêt est plus immédiat et
plus fort, que les idées ont moins d'étendue et de portée. Les classes qui sont à la fois les plus nombreuses et les moins fortunées ont dû naturellement porter des regards d'envie sur les oisifs et les riches. Il a été facile anx agitateurs de faire entrer dans des cerveaux simples cette idée très simple : « Si on enlevait leur opulence à ceux qui sont riches, cela diminuerait la misère des pauvres et le travail des ouvriers. » Ce sentiment égoïste et simple de Tenvie est le ferment de haine qui, savamment brassé par les agitateurs, soulève contre les riches et les patrons les masses socialistes.
Mais à ce sentiment pui'ement injuste se mêlent malheureusement de justes raisons. Il est incontestable que l'individucilisme tel que l'avait fait la Révolution laissait l'ouvrier seul et isolé en face du patron, que la loi du marchandage imposait plus d'une fois à l'ouvrier des prix de famine et que les progrès de l'industrialisme, à mesure qu'ils enrichissaient les patrons habiles, laissaient les ouvriers dans la même précaire situation. En sorte que l'injustice capitaliste fournissait aux déclamateurs des arguments trop solides. La Commune avec ses massacres et ses incendies, l'horreur sanglante de sa répression fut
une des manifestations des haines aveugles de la populace, de la lutte des deux injustices.
Tous nos lecteurs savent que c'est de la vue des horreurs de la Commune qu'est issue l'Œuvre des cercles catholiques ouvriers. Deux officiers d'ordonnance du général de Ladmirault, alors gouverneur de Paris, M. le comte de Mun et M. de la Tour du Pin Chambly, depuis marquis de la Charce, résolurent d'éclairer les travailleurs égarés, de leur faire sentir que les classes riches de la nation s'intéressaient à leur sort. Leur cœur de nobles chrétiens s'émut à l'aspect du sanglant conflit. Ils se sentirent saisis de l'amour fraternel des souflVants, des égarés et des travailleurs. Ils pensèrent que dans leur monde beaucoup sans doute étaient animés des mêmes sentiments. Ils cherchèrent les moyens de se rapprocher du peuple, de se faire connaître à lui, de l'aider, de le soulager et, par le contact, la pénétration réciproque, l'amour mutuel, de dissiper les malentendus, de tarir la source des haines. Les cercles catholiques d'ouvriers furent fondés.
Ces cercles reposaient sur un double apostolat. Il fallait agir à la fois sur les deux classes antagonistes, sur les classes élevées — qu'on appela « dirigeantes » — et sur les ouvriers. Il fallait
amener aux cercles à la fois des riches, des oisifs et des ouvriers. Ainsi réunis, les uns et les autres devaient causer, échanger sans apprêt et sans morgue, familièrement, leurs sentiments et leurs idées. MM. de Mun et de la Tour du Pin étaient persuadés qu'en voyant de près les représentants des classes élevées, les préventions ouvrières se dissiperaient, qu'à leur tour ces représentants connaîtraient mieux les ouvriers, apprécieraient davantage leur courage et leur vertu, compatiraient de plus près à leur misère, Les classes élevées devaient ainsi remplir une fonction de patronage, quelque chose comme le « devoir d'aînesse », dont on parlait récemment. De ce rapprochement entre les diverses classes devait naître la pacification sociale. Chimère de deux grandes âmes, rêve de deux nobles cœurs!
C'est ce rêve que tentent dans un autre genre de réaliser les Settlements, cas Formes nouvelles de la charité dont a très bien parlé M. des Rotours (1), par lesquelles on essaye de fusionner de façon volontaire et par conséquent artificielle, pendant quelques heures, quelques jours ou quelques semaines, la vie des riches et celle des pau-
(1) Voir La Quinzaine du l'f Mars 1897.
vres, des oisifs et des travailleurs. Les œuvres de ce genre peuvent réussir par la bonne volonté réciproque, par des efforts constants de commune charité, elles demeurent précaires, toujours suspendues à la valeur des personnes qui en font partie, à la merci de la mort ou de la disparition de quelques hommes; elles pansent ou guérissent les plaies locales, elles ne sauraient fournir une médication générale aux maladies endémiques. Dans le domaine social, il n'y a de viable que ce qui n'est pas à la merci des volontés, que ce qui tient à la nature des choses et qui donc devient véritablement organique.
Que se passait-il en effet dans les cercles catholiques ouvriers, et là môme où régnait, avec la plus grande bonne volonté, la plus constante assiduité? Nobles et bourgeois, grands propriétaires, industriels, avocats, médecins, étudiants, hommes du monde, se rencontraient avec des travailleurs manuels. Les deux éléments avaient beau se mêler, toute l'ingéniosité des plus dévoués présidents avait beau se dépenser, les classes ne fusionnaient pas. On échangeait quelque bout de conversation, on s'estimait, on s'aimait, on ne se pénétrait pas. C'était comme l'huile et l'eau. Si bien que peu à peu en beaucoup d'endroits les
représentants des classes dirigeantes, ceux sur lesquels on comptait le plus au début, consentirent bien encore à donner leur nom et à payer leur cotisation mais ne se montrèrent plus qu'aux assemblées solennelles, dans les occasions d'apparat.
Au contraire il arriva que certains cercles prospérèrent. Ce furent ceux dans lesquels les ouvriers rencontrèrent des membres des classes dirigeantes qui surent leur parler de leurs intérêts professionnels, s'intéresser à leurs travaux, à la quotité de leurs salaires, ceux surtout oii les ouvriers d'industrie purent se rencontrer avec des ingénieurs ou des patrons d'une industrie similaire, quelquefois avec les ingénieurs ou les patrons de leur atelier ou de leur usine. Ici la communauté des préoccupations ou des intérêts créa la compénétralion qui n existait pas ailleurs.
L'expérience renforça ainsi chez M. de Mun et chez M. de la Tour du Pin cette idée déjà ancienne que la charité, la bonne volonté mutuelle, fûtelle poussée même jusqu'à l'héroïsme, ne suffisait pas, qu'il fallait s'intéresser aux ouvriers autrement que pour leur apporter l'aumône d'un patronage, qu'il fallait d'abord revendiquer pour eux la justice dont plus d'une fois ils étaient frustrés.
De là les travaux économiques entrepris par le Conseil de l'Œuvre des cercles, les articles publiés par V Association catholique, toute cette suite admirable des discours de M. de Mun (i) qui contient avec un cours véritable d'économie sociale les vues les plus hautes, les idées les plus généreuses exprimées dans la langue la plus éloquente : de là enfin cette série de réformes sur le travail des enfants dans les manufactures, sur le travail de nuit des enfants et des femmes, sur le chômage un jour par semaine, sur les syndicats. Toutes ces réformes, après avoir été revendiquées d'abord par les catholiques, ont fini par être votées par les Chambres.
M. de Mun peut être fier de son œuvre. La bastille de l'économie politique libérale est désormais démolie. C'est à peine s'il se trouve aujourd'hui un homme, M. Yves Guyot, et un journal, les Débats, pour soutenir dans son intransigeance le libéralisme orthodoxe. M. Paul Deschanel, un ami pourtant des Débats, proclame que l'ouvrier isolé n'est pas de force à lutter contre le patron, qu'il n'a pas la liberté suffisante pour défendre ses droits, que l'Etat doit protéger sa faiblesse
(I) Publiés chez Poussielgue, 5 vol. in-12.
contre tous les genres d'injustice (1). L'école de Le Play a certainement sa part dans ce triomphe des idées sociales, mais sans l'agitation créée par M. de Mun, sans l'action de sa triomphante éloquence sur les milieux les plus obstinément conservateurs — des idées révolutionnaires, on peut bien dire que ces justes réformes auraient mis bien plus longtemps à être acceptées.
Cependant M. de Mun n'abandonnait pas son idée première. Dans le vote de la loi sur les syndicats, il fit de vaines tentatives pour favoriser l'organisation de syndicats mixtes, composés à la fois de patrons et d'ouvriers des industries similaires. Selon lai, les syndicats exclusivement formés ou d'ouvriers ou de patrons risquaient de perpétuer, d'aggraver peut-être en la généralisant la guerre des classes. Or, il avait donné à sa vie pour but non pas seulement l'obtention de la justice pour l'ouvrier, mais surtout la pacification des esprits, la fusion des classes par la bienveillance réciproque, la fraternité dans la paix. Cette paix, cette fraternité, ne pouvaient à ses yeux être obtenues que par l'échange des services et des
(1) Cf. La Quinzaine, 15 juillet 1896. Autour du catholic'sme social; par Georges Goyau, 1 vol. in- 18, Perrix.
vues, le compagnonnage des vies, par le patronage des uns et le respect reconnaissant des autres. La justice à ses yeux était impuissante à établir la paix si la charité ne venait s'y joindre. Or, la charité, c'est l'amour, et l'amour ne s'établit pas par des délégués ou des intermédiaires, il va d'un homme à un homme, directement. Et comment pourrait-on s'aimer lorsqu'on siège dans des assemblées séparées, qu'on ne se coudoie pas, qu'on ne se fréquente pas, qu'on n'arrive pas même à se connaître et à se parler?
L'échec presque général des syndicats mixtes a été, je n'en doute pas, une des grandes déceptions de la vie du comte de Mun. Un moment il a paru en prendre son parti, sinon en faire son deuil. Ses derniers actes publics prouvent qu'il n'en était rien, et que lorsqu'il paraissait aller du côté des démocrates chrétiens, il y avait entre eux et lui quelque persistant malentendu. Les documents rappelés plus haut, son discours, sa lettre aux démocrates chrétiens du Xord, ont eu pour objet et auront pour résultat de bien délimiter ce malentendu.
C'est qu'en effet, au moment même où le syndicat mixte n'obtenait des Chambres aucun privilège et échouait, ou autant dire, devant l'expé-
rience, quelques chrétiens résolus osaient, ainsi que Ta si bien raconté M. Paul Renaudin (1), travailler à organiser la démocratie ouvrière. M. Léon Harmel, le président de TŒuvre des cercles dont M. Albert de Mun est le secrétaire général, fondait au Yal-des-Bois et dans toute la région de Reims des cercles chrétiens d'études sociales. Là, sous le contrôle des aumôniers, sous Toeil bienveillant du patron se réduisant lui-même de son propre gré au rôle de simple consulteur, les ouvriers abordèrent directement l'étude des questions sociales. Ils prirent l'habitude de s'instruire, de se gouverner eux-mêmes ; M. Harmel fit tout ce qu'il put pour arriver à se rendre inutile, toute sa direction n"eut pour but que d'établir l'autonomie des groupes ouvriers, ce patron s'ingénia à mettre ses ouvriers en état de se passer du patron. Ainsi peu à peu dans toute la région du Nord et de l'Est se formèrent les nouveaux cercles ouvriers. Ils essaimèrent bientôt dans toute la France. Us eurent leurs congrès. La démocratie chrétienne existait comme parti.
La conception de M. de Mun était le patronage, celle de la démocratie chrétienne est l'autono-
(1) La Quinzaine, 1", lo juin 1896.
mie (1). M. de Mun ne conçoit pas que la pacification sociale puisse s'opérer sans la charité, les démocrates chrétiens réclament avant tout la juslice et ils y insistent presque exclusivement.
Nous pouvons maintenant comprendre et le sens et la portée des paroles inquiètes contenues dans le discours et dans la lettre de M. de Mun. Il fallait tous ces préliminaires pour les expliquer.
Irrévérencieusement le Figaro 2) comparait naguère M. de Mun à une poule qui aurait couvé des canards et tous les journaux révolutionnaires ou libéraux ont accablé Tillustre orateur de leurs félicitations un peu ironiques. La Petite République a abondé aussi dans son sens. Elle a dit qu'il voyait très clair et que les démocrates chrétiens, fatalement, par la seule logique des idées et par la déclivité des faits, deviendraient les adeptes du socialisme, les partisans de la révolution sociale. Et tous les journaux » bien pensants » ont usé et abusé de cet article pour accabler les démocrates chrétiens.
Or, il me semble que toutes ces déductions, que
fl) Voir la très judicieuse lettre signée Un démocrate ciirétiex,. publiée par VUnivevs du 16 mai 1897.
(2) 14 mai 1897.
toutes ces accusations sont sans fondement. On fait aux démocrates chrétiens un procès de tendance, on les accable avec quelques paroles imprudentes échappées ici ou là à une plume batailleuse et trop ardente ou à la chaleur d'une discussion. Il se peut d'ailleurs que quelques-uns dépassent l'exacte mesure. Mais ce ne sont là que des accidents. Il reste à savoir si dans son idée essentielle la démocratie chrétienne renferme nécessairement comme conséquence la lutte des classes et le socialisme révolutionnaire. C'est là toute la question.
Or, eu quoi et pourquoi le fait que les ouvriers s'organisent entre eux, qu'ils s'entendent sur leurs intérêts et discutent sur les questions professionnelles pourrait-il porter ombrage aux patrons? Les patrons n'ont-ils pas le droit de se concerter et de discuter entre eux? Ou proposet-on, pour établir la balance, que jamais les patrons ne se réuniront sans appeler à eux quelque ouvrier qui pourrait les éclairer de ses conseils?... — Mais les ouvriers émettent la prétention d'exclure de la direction du parti démocratique quiconque n'est pas un salarié, en sorte qu'ils semblent bien mettre hors la loi les capitalistes et les patrons. — Ce point de fait qu'allègue M. de Mun parait
contesté (1). Mais je n'ai pas pour ma part de peine à répondre sur le terrain tliéorique où je suis placé et où je veux me tenir : Si les ouvriers ont agi ainsi, ils ont eu tort, car une classe, parce qu'elle est une classe, ne doit pas être exclue du gouvernement d'un pays. On désavoue d'ailleurs cet article du programme voté à Reims (2).
Quiconque sert la démocratie ouvrière par ses paroles, ses conseils ou ses écrits doit être apte à la représenter, quel que soit le rang social où il se trouve placé. Voilà ce qu'il faut rappeler — et il se peut que M. de Mun ait eu raison de le faire — à tous les démocrates chrétiens. Le salariat ne doit pas être un empêchement là où les capacités se trouvent; il ne faut pas non plus que le patronat ou la possession du capital en puissent constituer, là où avec la capacité se rencontre le dévouement. En ce sens, M. de Mun a eu raison de dire que la démocratie chrétienne ne devait pas vouloir se passer du concours des classes élevées.
Mais en ce sens seulement. Car si M. de Mun avait voulu dire qu'il y a des classes qui, par la
(1) Voir Justice sociale, lo mai 1897. Article de M. Tabbé Naudet.
(2) Justice sociale^ ibid.
situation, fortune ou noblesse, où les a placées leur naissance, sont investies d'une sorte de droit inné au patronage, nous ne pourrions accepter la théorie ainsi formulée. La naissance et la fortune créent des devoirs, ces devoirs d'aînesse dont nous parlions au début et que M. de Mun reconnaît. Elles ont ensuite des droits dans la mesure même où elles accomplissent leurs devoirs. C'est ce que nous disions tout à l'heure, que quiconque se dévoue à la classe ouvrière a droit au respect, à la reconnaissance de ceux auxquels il se dévoue. Les classes « nées » n'ont d'autre privilège que celui de pouvoir plus facilement et plus efficacement servir et leur droit à la direction se mesure exactement à la valeur de leur service.
Nul n'ignore sans doute et nul ne conteste que la naissance et la fortune confèrent à ceux qui les ont une force sociale considérable. Nous savons tous combien il faut, à ceux qui ne la possèdent pas, perdre d'efforts et de temps, pour arriver à exercer une influence quelconque. Mais cette force sociale innée, tout indéniable qu'elle soit et digne par elle-même de considération et d'estime, ne constitue cependant un droit que lorsque ceux qui la détiennent s'en servent non pour leur plaisir ou leur ambition, mais vraiment pour le
DÉMOCRATIE CHRÉTIENNE ET PAIX SOCIALE ol
bien commun. Ce qui revient toujours à dire que le droit n'existe que là oii le devoir est accepté et accompli, que c'est le service et non la naissance ou la fortune qui confère le droit à la direction. Ce droit n'existe donc pas naturellement dans les classes, fussent-elles encore plus élevées, il n'existe que dans les personnes. 11 y a donc, ainsi qu'on l'a dit, des hommes dirigeants, il n'y a plus aucune classe qui mérite d'être appelée véritablement dirigeante.
Et ces hommes dirigeants même, quel doit être leur but dans une démocratie véritable? C'est d'arriver à élever tellement ceux qu'ils dirigent qu'ils finissent par leur apprendre à se diriger eux-mêmes. L'idéal de toute démocratie est l'ascension du peuple, de tout le peuple vers l'autonomie. C'est cet idéal que visaient les congressistes de Reims et que dans leurs esprits un peu jeunes ils supposaient déjà réalisé pour euxmêmes. Ils se sont trompés. M. de Mun a eu bien raison de le leur rappeler. Leurs camarades et leurs amis ont refusé de les suivre. Ceux qui s'appellent les « intellectuels» du parti n'abdiqueront pas volontiers la direction. Peut-être jamais les conditions humaines du salariat ne permettront-elles cette autonomie complète des salariés.
Elle n'en demeure pas moins un idéal que Ton peut, que l'on doit peut-être se proposer. L'idéal pour les uns est un bon tyran ou un patron excellent, ceux-là ont l'esprit monarchique et l'infirmité réelle de la nature humaine fait leur conception plausible ; pour les autres l'idéal est le gouvernement de tous par tous, l'administration de l'industrie par les coopératcurs eux-mêmes, la suppression du patron comme patron, ceux-ci ont l'esprit démocratique, ils estiment plus savoureux le pain qu'on se donne à soi-même que celui qu'on reçoit d'autrui et la dignité idéale de la condition de l'homme fils de Dieu, racheté du sang du Christ, fait que leur système peut se défendre. M. de Mun penche peut-être du côté des premiers. Les démocrates chrétiens sont résolument avec les seconds. Il y a là évidemment une divergence de vues, une conception différente de l'idéal.
Mais M. de Mun et les démocrates chrétiens demeurent d'accord sur la justice à rendre à chacun. Par le fait même qu'ils sont chrétiens^ qu'ils se donnent la peine et qu'ils se font gloire de l'être, les démocrates chrétiens n'ont, vis-à-vis des patrons ou des privilégiés de la naissance ou de la fortune, ni haine ni jalousie. Ils respectent la propriété légitime d'autrui comme ils veulent qu'on
DÉMOCRATIE CHRÉTIE>>E ET PAIX SOCIALE o3
respecte leur juste salaire. Ils ne veulent pas plus que la justice soit lésée à leur profit qu'à leur détriment. S'ils se croient lésés, ils réclament ce qui leur est dû, mais la voix éloquente du comte de Mun s'est si souvent élevée pour faire écho à leurs plaintes que nous sommes bien sûr qu'il ne blâme pas leurs justes réclamations. Les démocrates sont imbus d'ailleurs — ou doivent Tètre — des doctrines catholiques sur la grâce. Ils savent que les uns ont reçu plus et les autres moins, tous par la libéralité du Père qui ne devait rien à aucun (1). Ils ne s'étonnent donc pas des inégalités sociales. Ils les acceptent volontiers sans hauteur comme sans envie, en véritables chrétiens^ ils demandent seulement que l'injustice des hommes ne les vienne pas aggraver et rendre criantes.
Et c'est par ce souci de la justice, par cette élimination de l'envie, par cette acceptation des inégalités naturelles et sociales que les démocrates chrétiens seront gardés du socialisme, qu'ils ne risqueront pas de fomenter la guerre des classes ou d'y prendre part. La Petite République peut là-dessus en faire son deuil et toutes les déductions des journaux réactionnaires ne prouveront
fl) Voir plus loin, III. p. 50 et suiv.
o4 CATHOLICISME ET DÉMOCRATIE
rien, car elles n'établissent et ne peuvent établir que cela seul, à savoir que le jour où les démocrates chrétiens cesseront d'être chrétiens ils deviendront des socialistes. Ce qui n'est, au vrai, qu'une vérité de La Palisse que l'on pourrait rétorquer en disant que le jour où les patrons chrétiens non démocrates cesseront d'être chrétiens ils deviendront des exploiteurs. En vérité cela prouve peu. Le christianisme des démocrates chrétiens est le sel qui empêche de se corrompre en eux l'idée de justice, comme chez d'autres il est le levain qui entretient le ferment de charité. Ils ont fait à leur foi chrétienne assez de beaux sacrifices, ils l'ont assez hardiment confessée, quelques-uns sont revenus d'assez loin vers elle pour qu'elle soit chevillée à leur âme aussi avant que le souci même de la justice. Et, à vrai dire, c'est dans leur christianisme qu'ils ont trouvé la doctrine qui fonda leurs justes revendications. Car le christianisme enseigne qu'il faut rendre à chacun ce qui lui est dû et la théologie catholique en particulier par ses doctrines sur le droit de propriété et le bien commun, but de la société, encourage, loin de s'y opposer, ainsi que nous l'avons vu, l'évolution démocratique. Et Léon XIII luimême, en reconnaissant dans l'Encyclique De con-
ditione opificum l'état de « misère imméritée » où se trouvent trop de travailleurs, leur a bien montré qu'il estimait leur cause juste puisqu'elle avait pour elle le plus haut représentant de la conscience chrétienne. Par le fait seul qu'il est la justice, le christianisme soutient à la fois les ouvriers dans leurs justes réclamations et les empêche de subir les entraînements du socialisme.
Mais, en même temps qu'il est la justice, le christianisme est la charité. Si donc les démocrates veulent tout à fait mériter ce beau nom de démocrates chrétiens, ils proclameront que la justice seule est impuissante à fonder la paix sociale. La justice ne crée et ne peut créer qu'un équilibre essentiellement instable que la moindre injustice en haut ou en bas suffit à bouleverser; la charité compense par sa grâce et ses sacrifices volontaires les injustices commises et seule peut assurer la stabilité pacifique de l'équilibre. C'est là. à n'en point douter, l'idée qui préoccupe M. de Mun. 11 ne consent pas à se contenter d'une solidarité mécani(iue entre les hommes, à la merci des moindres défaillances individuelles, il veut une pénétration des âmes, une cimentation des cœurs par l'amour oi\ le dévouement des uns répare les négligences ou même les fautes des autres, où les
classes élevées feraient aux classes laborieuses la charité de leur indulgence et de leurs conseils, où celles-ci feraient aux classes élevées l'aumône de leur dévouement et de leur pardon.
M. de Mun a raison et aucune paix durable ne s'établira fondée sur la seule et rigoureuse justice, si la charité ne vient par sa grâce remédier aux défaillances humaines.
Mais les démocrates chrétiens, qui n'ont d'ailleurs jamais nié la valeur de la charité, sont excusables d'avoir pensé d'abord à établir la justice, et de s'être, pour cela, organisés en parti et même en parti de guerre. Faut-il bien les en blâmer? En face de l'injustice triomphante qui refuse de céder la place, quel autre moyen que la guerre peut arriver à introduire la justice? Et la justice, ou du moins ce minimum de justice compatible avec l'infirmité humaine, est la condition essentielle du règne de toute paix. C'est cette attitude guerrière qui a ému l'âme pacifiante de M. de Mun. Il aurait voulu la paix. Mais Celui qui a dit : « Je « vous donne ma paix, je vous laisse ma paix », a dit aussi : « Je ne suis pas venu apporter la paix, « mais la guerre. » Et ainsi la démocratie chrétienne, je ne dis pas toujours telle qu^elle existe, mais telle que l'on peut et que l'on doit essentielle-
ment la concevoir, est bien dans la tradition da christianisme, elle n est même qu'en apparence infidèle aux de'sirs du comte de Mun, elle ne guerroie pour la justice que pour établir la paix, que pour préparer le sol solide et fécond où pourra s'e'panouir, magnifique, seule pacificatrice, la fleur
de la charité.
j'' Juin 1891 .
Le vendredi 18 juin 1897, la Sorbonne donna un spectacle significatif. M. Andler, maître de conférences à l'École normale supérieure, soutenait une thèse qui avait pour sujet : les Origines du socialisme crÉtat en Allemagne. Or, au cours de la soutenance, le candidat aussi bien que les juges, en bons philosophes, ont cherché avant tout à pénétrer l'essence ou l'idée du socialisme. L'intérêt du débat, vraiment dramatique et tragique même par instants — car derrière la bataille des abstractions et la lutte des paroles on voyait d'autres luttes et d'autres batailles, à travers la tlamme pure des idées on apercevait d'autres incendies — se concentra dans la discussion entre M. Andler et M. Boutroux. Au dire de tous les assistants, si M, Andler se montra dialecticien vigoureux et passionné, jamais M. Boutroux n'avait mis au service d'une pensée plus maîtresse d'ellemême une parole plus chaude et plus pénétrante, toute rayonnante de la lumière pure de l'esprit.
M. Andler a défendu le dogme socialiste, M. Boutroux lui a opposé le dogme contraire. M. Andler a soutenu le droit absolu de l'être humain à la justice consistant dans l'égalité ; M. Boutroux a contesté cette conception égalitaire de la justice, il a reconnu dans l'inégalité quelque chose qui n'est pas nécessairement injuste. Et ce qui a donné au débat toute sa portée, c'est que les raisons qu'a données M. Boutroux sont toutes voisines des idées qui constituent le fond du christianisme. Car M. Boutroux a reconnu expressément qu'il y a en chaque homme : 1° un fonds donné par la nature et conséquemment quelque chose d'extérieur à tout mérite; 2° quelque chose que chacun de nous ajoute à ce fonds par son activité volontaire. Et comme il est impossible de distinguer ce qui vient de nous de ce qui nous a été donné en dehors de tout mérite de notre part, il s'ensuit que la notion de justice ne pourrait être réalisée, si on voulait ne tenir aucun compte des inégalités naturelles.
Par là, M. Boutroux allait au fond même du débat et il y allait précisément parce qu'il aboutissait au tuf des principes sur lesquels repose le christianisme. En sorte que le symbolisme significatif de ce débat scolaire consistait à mettre aux
prises la conception chre'tienne et la conception moderne de la justice. La petite salle de la Sorbonne à cette heure représentait Funivers. Car la lutte de tous les endroits, la lutte de toutes les heures, qu'on le sache ou qu'on l'ignore, est commandée par l'idée que les modernes se sont faite de la justice en opposition avec l'idée que professe le christianisme. Je ne sais si tout le monde s'en doute. Là-dessus il ne peut y avoir de pacte ni de compromis. Ceci tuera cela ou cela éliminera ceci.
Quelle est donc l'idée que les modernes peu à peu sont arrivés à se faire de la justice? — C'est que la justice consiste à donner à chacun selon ses œuvres, que les droits de chaque homme sont égaux absolument, que dès lors on ne doit tenir compte dans la rétribution d'aucune des inégalités naturelles ou que, si l'on en tient compte, ce doit être pour les compenser. Au lieu de donner beaucoup à celui qui fait beaucoup parce qu'il est très intelligent et très fort, on ne lui donnera rien de plus qu'aux autres parce que son intelligence et sa force sont des dons gratuits qui donc ne sauraient lui conférer aucune espèce de droits. On rétribuera non le rendement, mais l'effort et la bonne volonté. Ainsi la justice, loin de
tenir compte des inégalités naturelles pour régler ses rétributions sur le rendement final, n'en tiendra compte que pour travailler à les supprimer. La justice sociale ne consiste pas à traiter inégalement des êtres naturellement inégaux, mais à réaliser en fin de compte Tégalité. La nature est injuste. La société doit réparer les injustices de la nature.
Lisez Descartes au commencement du Discours de la Méthode, le Discours sur l'inégalité entre les hommes de Jean-Jacques Rousseau , les écrits de Babeuf, etc., vous verrez peu à peu se préciser cette conception de la justice et du but social qui a trouvé dans Proudhon sa forme à peu près définitive. M. Andler s'est fait en Sorbonne l'écho éloquent de ces théories.
Cependant de deux choses l'une : ou les théoriciens admettent le libre arbitre de l'homme ou ils se rangent au déterminisme. Dans le premier cas il faut bien qu'ils tiennent compte des variations dans la bonne ou mauvaise volonté et la justice n'aboutit pas à l'égalité. Dans le second au contraire rien jusque-là n'empêche que l'égalité s'établisse. Elle ne s'établira cependant qu'au prix d'une contradiction, car le postulat du socialisme est précisément qu'il faut rendre à chacun selon ses œuvres. Or, si le déterminisme est le
vrai, comme aucun parmi les hommes n'agit, puisque tous sont agis, aucun n'opère véritablement, aucun n'a le droit de dire proprement que son œuvre est sienne ; ce qu'il appelle son œuvre n'est qu'une fructification nécessaire de ses qualités natives au sein des circonstances extérieures ; il a reçu tout cela, il ne s'est rien donné, il n'a rien produit, sa rétribution doit lui venir en vertu des mêmes lois immuables sur lesquelles nul ne peut rien, il ne saurait donc ici véritablement être question de justice.
La seule conception logique est donc celle qui, admettant le libre arbitre, proportionne la rétribution à Feffort volontaire, de façon à éliminer toute autre considération en dehors de ce qui dépend absolument de la personne morale, abstraction faite de ses forces physiques, de ses puissances intellectuelles, de ses alliances sociales. L'inégalité ici résultera de la considération idéale de la pure égalité normalement rétablie et sera par conséquent conforme à Tidée pure de la justice, corrigeant les injustices de la nature.
Ou voit tout de suite oii se trouve le défaut et la chimère d'une telle conception. Outre que beaucoup de socialistes se déclarent déterministes et par là ruinent tout le fondement idéal de leur doctrine, il est tout à fait impossible, ainsi que
le faisait voir M. Boutroax, de discerner dans les œuvres humaines ce qui correspond à l'effort volontaire et personnel, seul véritablement méritoire, de ce qui est le produit des dons naturels, lesquels ne sauraient engendrer aucun mérite, aucun droit à une rétribution. Pour opérer ce départ avec justesse il ne faudrait rien moins que Tœil souverainement perspicace d'un Dieu. Aussi le socialisme, conscient de Fimpossibilité où il est de réaliser son rêve, se résigne-t-il en fait à mettre la puissance de l'Etat au service de toutes les faiblesses pour les mettre avec toutes les puissances sur le pied d'une même égalité. Mais alors on met au rancart la justice môme au service de laquelle seule on prétendait mettre les forces de la société. On se contente de mettre à sa place et de se proposer maintenant pour but une égalité qui n'est pas la justice, qui en est même plutôt le contraire et qui n'a d'autre mérite que d'en donner l'illusion. C'est ainsi que les socialistes, hantés par un idéal d'absolue justice et partis de ridée abstraite de l'égalité entre les personnes morales, finissent par aboutir à l'égalité réelle entre les hommes concrets, par renoncer à la justice pour demeurer des égalitaires.
Voilà, pour parler comme Proudhon, ce que
devient la justice dans la Révolution. Elle se biiïe et se guillotine elle-même. Voyons maintenant ce qu'elle est et ce qu'elle devient dans TÉglise. Le christianisme a d'autant moins de peine à accepter l'idée que se font les socialistes de la justice qu'ils la lui ont empruntée. La justice consiste bien à rendre à chacun selon ses œuvres. Mais il y a une justice humaine et une justice divine. La justice humaine juge et rétribue les actions des hommes d'après leur valeur totale, elle ne s'impose pas l'impossible tâche de discerner ce qui dans l'œuvre accomplie vient de l'homme même, de sa libre volonté ou de ses qualités naturelles — qu'il a reçues et qu'il ne s'est point données. Les inégalités naturelles qui aussi bien existaient même entre les anges se seraient sans doute aussi rencontrées parmi les hommes quand bien même Adam n'aurait pas péché, elles rentrent donc dans le plan divin. La seule différence entre l'état d'innocence et l'état actuel c'est que les hommes n'auraient pas eu à soulïrir de ces inégalités tandis qu'à présent nous en souffrons. La justice sociale n'a donc pas à s'exercer pour les faire disparaître, elle n'a le droit que de prévenir les aggravations d'inégalité que l'injustice pourrait produire.
Donc le christianisme non seulement admet Tes inégalités normales et naturelles, mais il n'admet pas que Ton veuille les supprimer, il les respecte comme œuvre de Dieu, et même il les justifie. C'est ce point qui, bien compris, établira toujours une séparation et creusera un fossé infranchissable entre les socialistes libres penseurs et les chrétiens amoureux de la justice et ardents à toutes les réformes sociales. Ceux-ci font entrer dans leur idée de justice la considération même de l'inégalité et donc ne peuvent risquer de devenir des égalitaires. Pour qu'il en fût autrement il faudrait que ces chrétiens — que ces abbésdémocrates, comme on appelle les prêtres qui les conduisent — oubliassent et tout leur christianisme et toute leur théologie. Rien ne prouve qu'ils l'aient fait ni qu'ils songent à le faire.
C'est que l'idée fondamentale du christianisme n'est pas l'idée de la justice, mais l'idée de la libéralité, de la grâce et, nous pouvons bien dire le mot, du privilège. Emporté par la logique et par la raison, peut-être par la fréquentation qu'il a faite de Pascal, M. Boutroux y venait insensiblement. C'est d'une main libérale que Dieu librement a semé les créations. C^est sa grâce qui a tout donné et c'est par un privilège divin que
chaque être a ce qu'il a et d'être et de perfection. Car chaque être a sa loi propre (privata lex]. En particulier chaque àme humaine est créée par un acte de libéralité singulière. Les uns reçoivent plus, les autres moins. Dieu ne devait rien à personne. Avant d'être qu'avions-nous fait pour mériter d'être? Et donc, qu'avons-nous que nous ne l'ayons reçu? Jusque-là ne parlons pas de justice, il ne peut être question que de don, de grâce gratuite et de charité.
11 est vrai que Dieu a voulu que nous participions à l'œuvre de notre salut, non salvat invitos, mais alors même qu'il nous récompense, ce n'est pas seulement à notre bonne volonté qu'il proportionne sa récompense, mais aussi à l'abondance de ses propres dons. C'est une grâce pour une grâce, selon le mot de l'Apôtre, et ce sont ses propres dons qu'il couronne en nous. Que cette justice est étrange et différente de celle des socialistes !
Cependant môme au point de vue où se sont placés ces derniers, il n'y a pas là la moindre injustice. Car Dieu donne plus qu'il ne doit comme le maître dans la parabole de la onzième heure, mais il ne donne jamais moins. Et donc « pourquoi notre œil serait-il méchant parce que le maître est bon » ?
Se plaindre de ne pas recevoir autant que les autres, alors qu'on a soi-même reçu plus que ce à quoi Ton avait droit, ce n'est pas amour de la justice, c'est envie ; ce n'est pas tristesse du mal dont soi-même, n'était la comparaison, on ne souffrirait d'aucune sorte. C'est l'abominable tristesse du bien. « Pourquoi ton œil est-il méchant parce que je suis bon ? »
La justice, telle que l'entendent les socialistes, n'est donc que l'abstraction dun minimum d'être. C'est l'extrême limite oii commencerait l'injustice. C'est une conception purement mathématique. La justice chrétienne est à la fois plus nuancée, plus vivante, plus large et plus pleine. Elle est variée et multiforme comme la vie. Elle n'est pas sèche comme une figure géométrique, elle a la souplesse des grâces antiques, l'aile de la poésie, la riche harmonie des chants.
Ce qui n'empêche pas le chrétien de ressentir vivement l'injustice, cet abus de la force par lequel le privilégié prend plus que son privilège, empiète sur le privilège d'autrui et donc augmente à son profit les inégalités normales. C'est à empêcher ces empiétements, à réparer ceux qui ont été commis dans le passé et dont l'héritage se fait encore misérablement sentir, à en prévenir
de semblables dans l'avenir que les sociologues chrétiens doivent employer toute leur ardeur. Pénétrés de l'idée si riche de la justice chrétienne tout imprégnée de grâce et de charité, ils feront voir clairement à tous les yeux l'originalité, la fécondité de leur conception. Entre le nivellement socialiste et l'impérissable multiformité chrétienne, tous les hommes pénétrés de l'idée des complexités de la vie sociale choisiront, comme on a fait en Sorbonne, ils préféreront en fin de compte la justice à Tégalité.
^28 Juin 1897.
On dit en beaucoup d'endroits que les jeunes gens élevés dans le catholicisme, plus favorisés que d'autres peut-être du côté de la naissance ou de la fortune, paraissent moins disposés à se dévouer au triomphe des idées dont ils font au dehors ostensible profession. Et l'on croit avoir tout dit quand on a parlé des « gardénias » qui font des démonstrations bruyantes accompagnées de réunions joyeuses et de fins banquets où se proclament, panachées, les revendications politiques et les affectations religieuses, et qui cependant, au moment du danger, se sauvent en brutalisant des femmes au lieu de les secourir, ainsi qu'on dit qu'il arriva au bazar de la Charité. En outre qu'il semble bien que les brutalités des « gardénias » au bazar de la Charité doivent être regardées comme une légende où deux ou trois défaillances individuelles ont été très considérablement grossies, c'est une grande injustice de confondre l'ensemble des jeunes gens catholiques avec
une petite troupe de bruyants et inutiles viveurs.
Il est possible que pendant un temps trop Ions: les jeunes catholiques aient paru se désintéresser du mouvement des choses et des idées, que, timides et défiants, ils aient songé avant tout à préserver leur foi personnelle, Tindépendance intérieure de leur conscience au milieu d'un monde hostile. Aujourd'hui les choses changent de face. Ces jeunes gens ont compris qu'ils avaient un rôle plus actif à jouer. Et ils s'y préparent. De tous côtés ils se réunissent en des cercles, des conférences ou des associations, ils fondent des œuvres, organisent des congrès. Ils s'instruisent, ils s'aguerrissent, ils prennent des formations de combat.
Pour ne parler que de Paris, tout le monde sait l'importance qu'a prise en ces dernières années le cercle catholique des étudiants sous la direction vaillante et hardie de M. l'abbé Fonssagrives. Le cercle a su manifester sa vitalité intérieure et dans tous les grands événements publics, sans se confondre avec personne, se mêler à tout. On connaît également la conférence Olivaint des RR. PP. Jésuites, la conférence Laennec, la jeune et vivante société d'artistes qui, sous le patronage de Saint- Jean et la direction habile du P. Clair, groupe un
nombre de jour en jour plus considérable de jeunes peintres, sculpteurs, architectes ou musiciens. Auprès de ces sociétés, les englobant ou les pénétrant, l'Association de la jeunesse catholique qui, jusqu'à ces derniers jours, a eu pour président le vicomte de Roquefeuil étend ses ramifications sur la France entière. Cette Association a ses réunions et ses congrès. Récemment elle se réorganisait et s'apprêtait à entrer plus hardiment dans le mouvement social. Ces jeunes gens, dont plusieurs s'occupent déjà de patronages, se proposent de s'entraîner au métier de conférenciers pour aller défendre ou enseigner les idées catholiques dans les milieux populaires. D'un autre côté, trois congrès de jeunes ont déjà eu lieu où se trouvaient un grand nombre d'anciens élèves de l'Université, à Bordeaux, en 1895, à Paris, en 1896, à Marseille, en 1897. Un quatrième se tient à Lille en 1898. A côté de ces sociétés déjà anciennes et dont la vaillance augmente de plus en plus, de nouveaux groupes se forment. Les RR. PP. Maristes de la rue de Vaugirard ont, grâce à l'activité et à l'intelligence du P. Peillaube, réussi à grouper depuis trois ans un nombre déjà considérable d'étudiants de la Sorbonne, de l'Ecole de Droit ou de l'École de Médecine. Ils se distribuent en trois
conférences : la conférence Saint-Paul où Ton s'occupe de sujets littéraires et sociaux assez variés, la conférence Saint-Thomas consacrée à la philosophie, et la conférence Pasteur où l'on étudie plus spécialement des sujets d'ordre scientifique. Chaque dimanche, les membres des trois conférences reçoivent un enseignement supérieur religieux, le P. Peillaube leur fait un véritable petit cours de théologie.
Les conférences de la « Crypte » ont un autre caractère. Celles-ci sont nées au collège Stanislas. En d894, quelques élèves de philosophie et de l'école préparatoire demandèrent au censeur, M. l'abbé Leber, de se réunir dans la Crypte de la chapelle pour discuter entre eux divers sujets de littérature et de philosophie. L'année suivante, les anciens taupins devenus pipos, les philosophes devenus normaliens ou étudiants libres, revinrent le dimanche retrouver leurs camarades. Ils apportaient avec eux l'écho des préoccupations du dehors, plus d'un parmi eux aidait à Plaisance durant les après-midis de leurs congés M. Tabbé Soulange-Bodin dans l'organisation de ses patronages pour les enfants des écoles laïques (1), ils
(1) Cf. TuRMAXN. — Les Patronages depuis le Concordat. —
AUX JEUNES GENS 7o
voyaient se poser en action devant eux la tragique question sociale, ils en étudièrent les données et se communiquèrent les uns aux autres leurs idées sur les solutions. Ils firent appel à de brillants conférenciers du dehors. La vaillante revue le Sillon fondée avec quelques jeunes amis par M. Paul Renaudin a porté plus d'une fois au dehors des échos de ces conférences. Bientôt la Crypte fut trop petite et les jeunes conférenciers grossis de beaucoup de jeunes gens venus d'ailleurs, en particulier des lycées, ont du recevoir l'hospitalité au cercle du Luxembourg.
Gr, ces jeunes gens ont fait l'amitié au directeur de la Quinzaine de lui demander de les entretenir le jour de leur dernière réunion de l'année, le dimanche 30 mai 1897. Cependant le R. P. Peillaube faisait au même écrivain un honneur pareil en l'invitant à présider le 9 juin la séance solennelle de clôture des conférences de la rue de Vaugirard. Présidée en 1896 par M. Denys Cochin, député de la Seine, cette séance le sera en
Quinzaine du l^f Juillet et du 1" Octobre 1896. — Ces articles fort bien faits et admirablement documentés sont la seule étude d'ensemble qui existe sur les Patronages catholiques. — Les journaux hostiles tels que le Radical les ont fort remarqués et leur ont rendu justice. Ils ont été depuis réunis en volume sous ce titre : Au sortir de l'École, in- 12. Lecoffbe.
1898 par M. Ollé-Laprune. Entre d'aussi éminentes personnalités celui à la bonne volonté duquel le J*. Peillaube faisait appel ne pouvait songer qu'à être utile, s'il le pouvait. Se trouvant donc avoir deux fois en dix jours à adresser la parole à des jeunes gens, il a pensé ne pouvoir mieux faire qu'entretenir les conférenciers de la « Crypte » du Devoir civique de la jeunesse catholique dans une démocratie et que montrer aux jeunes étudiants des conférences Saint-Paul, Saint-Thomas et Pasteur X Importance sociale du sens catholique . Les deux sujets n'en font qu'un, ils se supposent l'un l'autre et comme on n'a pas jugé inutile de les traiter de vive voix, peut-être ne le sera-t-il pas plus de rappeler ici les principales pensées qui furent développées et qui me paraissent, il faut bien que je l'avoue, les axes idéaux d'organisation pour l'action sociale non seulement de ces jeunes gens, mais de tous les catholiques. Voici d'abord la conférence donnée à la réunion de la « Crypte ». Le discours aux jeunes gens des conférences du P. Peillaube sera reproduit après.