LES JEUNES CATHOLIQUES ET LA DÉMOCRATIE
>'ous sommes des catholiques, nous vivons dans une démocratie, nous voulons agir sur cette démocratie et agir d'une façon catholique, nous voulons donc imprégner de catholicisme la démocratie, faire jouer à notre foi le rôle qui lui a été prescrit, le rôle de sel pour conserver tout ce qui ne doit pas périr, le rôle de levain pour animer, pousser en avant vers la lumière et le progrès tout ce qui, vivant, doit se développer, s'améliorer et grandir.
Pour cela il est nécessaire que nous ayons <l'abord opéré en nous-mêmes l'œuvre que nous voulons opérer sur le dehors, il faut que nous ayons à la fois l'âme catholique et l'àme démocratique et que ces deux âmes ne se fassent pas la guerre en nous, mais qu'elles soient au contraire tellement pacifiées et harmonisées que l'une et l'autre n'en fassent plus qu'une. Et cela suppose cvidemment qu^il y a entre le catholicisme et la démocratie non pas seulement des points de con-
tact mais une affinité véritable. Mais cela suppose aussi — car enfin le catholicisme n'est pas la démocratie — que l'on a séparément d'abord cultivé en soi, pour ne pas tout confondre, et la foi catholique et les sentiments démocratiques.
On a supposé ici la foi catholique bien établie, bien instruite et bien vivante et on n'a parlé que de la façon dont un catholique peut comprendre la démocratie et s'y adapter. C'est donc ici que devraient se placer dans l'ordre logique des idées les développements par lesquels on pourrait montrer la nécessité d'une instruction religieuse plus développée que celle que l'on reçoit d'ordinaire dans les catéchismes. Car au moment où l'on reçoit dans les facultés ou dans les écoles une instruction supérieure, si l'on en reste pour l'ensei gnement religieux à une instruction primaire, à ses horizons et à ses méthodes, il est infaillible qu'il se produise dans la pensée un déséquilibre tout au désavantage de la religion.
jN'ous supposons donc un catholique bien armé comme catholique qui veut agir sur son temps. Comment pourra-t-il s'y prendre? — Et d'abord doit-il essayer d'agir? d'agir socialement et, pour dire le mot, politiquement? Cela ne paraît nullement douteux. Il y a une vieille objection qu'on
nous fait depuis fort longtemps — elle remonte à Bacon — c'est que le chrétien occupé seulement de son salut est obligé par sa préoccupation même de négliger les intérêts de la terre; citoyen de la cité céleste, il ne saurait être citoyen de la cité terrestre^ c'est un « émigré à l'intérieur ». Nous répondons à cela que nous ne pouvons être citoyens de la cité céleste qu'à la condition de servir Dieu, par conséquent de remplir tous nos devoirs et nos devoirs civiques sont des devoirs au même titre que tous les autres. Pour réfuter pratiquement l'objection il nous faudra en outre montrer que les catholiques sont les premiers au devoir civique comme au devoir religieux.
Mais notre devoir civique ne consiste pas seulement à obéir aux lois, à payer l'impôt, à nous acquitter du service militaire, à bien voter nousmêmes, il consiste encore à travailler de tout notre pouvoir à la prospérité du pays, à la diffusion de la justice, à l'établissement de la paix. Or, il faut pour cela que nous comprenions quel est l'état social sur lequel nous voulons agir. Nous sommes en démocratie. Qu'est-ce qu'une démocratie? Notre éducation sur ce point a peut-être été négligée. Nous connaissons l'état d'âme d'un Grec, d'un Romain, peut-être d'un Français du
temps de Louis XIV, qui donc a songé à nous décrire Tétat d'esprit d'un paysan, d'un ouvrier français en cette année même 1897? Essayons de nous en instruire.
Une démocratie en effet n'est pas seulement constituée par un certain nombre de lois organiques rédigées par de solennels jurisconsultes, imprimées dans des Codes et plus ou moins respectées par des assemblées et par des ministres. La constitution démocratique crée un état d'esprit qu'il importe de CL»nnaître si l'on veut agir sur ses concitoyens. Un citoyen de la République française ne saurait ressembler, ne ressemble pas à un vassal du duc de Bourgogne au xv'' siècle ou à un sujet de Louis XIY.
L'essence d'une démocratie consiste en ce que les lois civiles, au lieu d'être l'expression d'une seule conscience individuelle supposée plus éclairée, plus représentative que toutes les autres, émanent au contraire plus ou moins directement de la conscience de tous. C'est à dessein que j'emploie le terme conscience à la place du terme volonté dont on se sert ordinairement. Je ne crois pas qu'aucune volonté humaine mérite d'être appelée « législative ». Ce n'est pas la volonté nationale qui fait la loi, ni surtout qui doit la faire.
Le peuple dans une démocratie n'est pas plus souverain et ne doit pas l'être davantage qu'un roi dans une monarchie. La seule souveraineté véritable est celle des exigences de la vie nationale. Ce qui revient à dire que Dieu seul, qui a fait ces exigences et les lois selon lesquelles elles peuvent être satisfaites, est le véritable souverain (1). La démocratie suppose donc que chaque citoyen peut distinguer dans sa conscience ce qui appartient à la conscience individuelle et ce qui appartient à la conscience nationale, en termes ordinaires, qu'il peut distinguer le bien particulier, son intérêt, du bien public. Le vote du citoyen ne fait que refléter les affirmations ou les négations de la conscience nationale dans la conscience individuelle. C'est pour cela que le but principal de l'éducation dans une démocratie doit consister dans l'éducation civique qui forme la conscience nationale dans la conscience individuelle et en donne
(1) Il y a donc une vjlonté qui pose les lois, les lois sociales comme les autres, c'est la volonté de Dieu ; mais le dépositaire du pouvoir social, s'il veut justement légiférer, loin de faire un acte de volonté propre, ne doit employer sa volonté qu'à supprimer ce quelle a d'individuel et conséquemment de volontaire pour suivre, en édictant sa loi, les lumières et les ordres de la raison. — Ceci, pour expliquer la pensée du texte à un théologien qui . vait bien voulu la juger « erronée et dangereuse », sans, je pense, l'avoir comprise.
le clair sentiment. 11 faut soigneusement distinguer cette conscience profonde de la vie nationale des poussées de Tégoïsme ou des suggestions artificielles des opinions abstraites et théoriques. Il est assez facile de discerner les inspirations sophistiques de Tégoïsme, il est plus délicat de distinguer de l'opinion la conscience véritable. Cependant c'est la conscience qui doit juger nos opinions et non pas nos opinions qui doivent juger la conscience. La conscience nationale est en nous le vif sentiment de la vie profonde de la nation. Il y a un quelque chose qui en certaines circonstances fait vibrer notre âme à l'unisson de toutes les autres. C'est ce que j'appelle la conscience nationale, A certaines heures triomphantes ou tragiques nous découvrons, sous l'unanimité des sentiments, l'unité latente de l'âme française. Cette année même, durant les Fêtes russes, au moment de la cérémonie funèbre de Notre-Dame en l'honneur des victimes du bazar de la Charité, nous en eûmes la révélation. Et si l'orateur de Notre-Dame a, en cette circonstance, soulevé de si violentes protestations^ ce n'est pas qu'il ait manqué à aucun théologique devoir, c'est parce qu'il n'a pas su mettre son âme de théologien à l'unisson du cri de la conscience de tous. Lorsqu'en
revanche, quelques jours après, un politicien sectaire voulut accuser les catholiques de fanatisme, il mit sa parole au service d'une opinion également opposée à la conscience française puisqu'il rompait l'unaniniité des âmes.
Yoilà donc ce qu'est le citoyen dans une démocratie. Il est le dépositaire des sentiments nationaux, il manifeste les attractions ou les répulsions naturelles de la vie totale de la nation. Chaque voix civique exprime à sa manière cette vie, c'est de Tensemble des voix que doit résulter la direction.
Pénétré de son importance, imbu d'une telle responsabilité, le citoyen doit avant tout redouter deux choses : qu'on attente à la liberté de son esprit, à l'indépendance de sa conduite politique. De là les deux caractères bien connus du démocrate, du républicain : la fierté du caractère, l'amour de la liberté. Je sais tout ce que l'on va me dire, que l'amour de la liberté c'est l'amour de la licence et que la fierté du caractère n'est que de l'orgueil, de l'envie, de la haine pour toutes les supériorités. Mais dire cela au fond qu'est-ce que c'est dire? C'est dire que la démocratie risque de tourner en démagogie. Certes nous nous en doutions un peu comme nous savons que la monarchie peut tourner en despotisme et
en tyrannie. Nous savons tous que Louis XV a succédé à Louis XIV.
Donc quand on nous dit, ainsi que Ta fait récemment le duc de Broglie (1), que Ton peut bien concevoir une démocratie, une république respectueuse de tous les droits, des droits de la conscience religieuse comme de tous les autres, mais qu en fait une telle république n'existe pas, qu'il y a deux sortes de démocratie, Tune, idéale, abstraite, pur être de raison qui peut avoir toutes les qualités qu'on lui prête ; l'autre, réelle, concrète, en cbair et en os, quelquefois en uniforme, qui est manifestement oppressive de la conscience catholique; et lorsqu'on ajoute avec le noble académicien que l'on ne peut se rallier à la première qui n'existe pas, mais seulement à la seconde qui est réelle, et qu'on insinue par là, si l'on ne le dit pas expressément, que, pour un catholique, adhérer à la démocratie française c'est véritablement se résigner È toutes les oppressions et en quelque sorte apostasier, nous avons le droit de répondre qu'il ne dépend que de l'effort commun des bons citoyens de réaliser la république idéale, de subs-
(1) Revue des Deux-Mondes , 15 mai 1891. — L'Église et la France moderne.
AUX JEUNES GENS 8o
tituer le régime du droit pacifique, où pourra se reposer la conscience nationale, au régime de l'oppression qui déchire le pays et qui divise les âmes. Nous ne songeons donc pas à nous rallier à la démagogie, nous voulons lui substituer la véritable démocratie. C'est pour cela que nous travaillons. Au lieu de poursuivre l'impossible lâche de relever un trône, ce qui d'ailleurs ne changerait rien à rien, attendu que ce qui est malade en France resterait malade et qu'au lieu des maux actuels nous en aurions d'autres ou peut-être les mêmes sous d'autres noms, nous poursuivons la lâche très nette, très exactement délimitée de ramener la démocratie à ses origines^ au respect de la justice et des droits de la conscience. Ce qu'il faut restaurer c'est l'âme française. Une fois cela fait, tous les gouvernements pourront faire du bien et durer. Sans cela aucun ne sera durable et ne pourra rien faire de bien. Autant donc, puisque aussi bien nous sommes en république, faire l'économie d'une révolution.
C'est par le dedans qu'il faut opérer cette restauration des âmes, ce n'est pas du dehors que Ton pourra l'imposer. Et si la souveraineté du peuple a un sens anlich rétien, rien au contraire n'est plus chrétien que cette théorie démocratique
de la conscience nationale vivant en chacun des citoyens et s'exprimant par sa voix. Car pour la découvTir il faut se renoncer soi-même, écouter en dehors des théories les voix profondes et simples et redevenir enfant. Or, il est écrit : « Nul <( n'entrera dans le royaume des cieux s'il ne se (( fait semblable aux petits enfants. » Il faut avoir le courage de ses actes et donc penser, comme il est encore écrit, qu'il « vaut mieux obéir à Dieu « qu'aux hommes ». Ainsi les caractères du vrai démocrate sont des caractères qui conviennent au chrétien.
Quand nous nous serons fait, par l'intelligence de ce que doit être une vraie démocratie, une âme démocratique, nous aurons la qualité principale pour agir. Nous aurons une part de l'âme commune avec l'âme populaire. Par le développement que nous aurons donné en nous à la conscience nationale, par la simplicité que nous aurons retrouvée, nous nous serons fait une âme toute pareille à l'âme du peuple en ce qu'elle a de foncièrement bon et de vraiment national. Nous participerons à Toptimisme obstiné qui est au fond des natures simples. Les plus malheureux, les plus laborieux sont peut-être ceux qui aiment le plus la vie. Ils lui trouvent malgré tout une
saveur attachante. C'est pour cela que seuls les optimistes peuvent avoir prise sur les cœurs simples. Les méprisants, les dédaigneux, les contempteurs, les perpétuels critiques, d'un seul mot les négatifs, sont des gens qui, malgré toute leur valeur et leur haute distinction, n'ont jamais eu d'action sur le peuple. Leurs qualités les plus rares ont nui à leur influence. Le peuple ne comprend rien aux récriminations stériles, il n'écoute que ceux qui ont des idées claires, un plan positif et simple, que ceux qui lui montrent nettement ce qu'il y a à détruire ou à édifier. C'est à cette cause que Ton peut, sans crainte de beaucoup se tromper, rapporter la perte constante de l'influence des conservateurs. Seuls les hommes de gauche ont bien su ce qu'ils voulaient, et quand les hommes de droite ont eu quelque idée nette et positive, ils sont parvenus aussi bien à la faire triompher. Par exemple la liberté d'enseignement et un certain nombre de réformes sur le travail des ouvriers. Le peuple n'écoute que ceux qui croient à la vie, par conséquent au progrès, à la possibilité du mieux. Les geignards et les pleureurs qui ne savent que décourager n'ont aucune action sur lui. Il ne comprend la critique que sous la forme •d'une substitution ou d'une révolution.
Nous serons donc optimistes. Nous croirons à la vie et à la possibilité du progrès. Nous penserons que « Dieu a fait les nations guérissables ); et que nous pouvons substituer à l'esprit dogmatique l'esprit démocratique, la justice à l'égoïsme, des sentiments vraiment nationaux à des opinions étroites et bâties en Tair, de la vie et de la santé enfin à des théories malsaines et mortifères.
Et nous aurons de l'estime par conséquent pour nos concitoyens, nous aurons bon espoir en leur intelligence et leur bonne volonté. Celui qui veut agir doit se défaire de cet aristocratique et très injuste dédain que l'on professe d'ordinaire pour le suffrage universel. Mépriser le suffrage universel, c'est, au fond, mépriser ceux qui l'exercent, c'est-à-dire nos concitoyens, nos frères. Pourquoi les juger d'emblée incapables de comprendre et déjuger de façon désintéressée? Ils se sont trompés, certes nul ici ne l'osera nier, mais qui donc s'était donné la peine de les éclairer, j'entends de se mettre à leur portée et de leur parler comme il eût fallu? On n'a su que flatter le peuple ou l'iDJurier, deux façons également infaillibles de l'égarer. Il fallait au contraire travailler à l'élever, faire son éducation civique. Et
comment peut-on entreprendre une éducation, comment peut-on y donner le moindre effort quand on commence par se persuader qu'on ne pourra rien tirer du sujet qu'il faut élever? Ici encore, à la place du pessimisme et du dédain, il fallait de l'optimisme et de l'estime. C'est cette estime qui. si elle est vraie, se fera sentir et qui pourra nous permettre, à nous qui ne voulons pas être les flatteurs du peuple, de nous faire entendre à lui et même de le convaincre. C'est à nous de savoir montrer que nos paroles moins douces que d'autres témoignent de plus d'estime. 11 y a dans l'âme du peuple un sentiment naturel de la justice qui, tout dévié qu'il ait été et quelles que soient les habitudes fâcheuses qu'on lui ait fait prendre, subsiste vivant encore.
Mais il est nécessaire que le peuple sente l'estime en ceux qui lui parlent. Il ne demande pas qu'on s'humilie devant lui . mais il ne tolère pas l'insolence et le dédain. Il n'exige pas qu'on lui parle à genoux comme on parle aux rois, mais il veut qu'on lui parle avec le respect qu'un homme doit à des hommes. Les conservateurs — conservateurs de quoi et de qui ? — se plaignent que le peuple ne les ait pas voulu suivre. Sur quel ton lui ont-ils parlé? Et comment aurait-on trouvé pour
cela le ton convenable quand au fond du cœur trop souvent on ne nourrissait que des sentiments de hauteur ou de dédain?
Je sais bien qu'on m'objectera que beaucoup parmi les hommes qui ont perdu la confiance du pays étaient des hommes très charitables, qu'ils aimaient véritablement le peuple et ne le méprisaient point. Je raccorde très volontiers. Seulement on me permettra de dire qu'ils l'aimaient à Tancienne mode et non pas du tout de la façon qui seule sur les démocrates peut produire quelques effets. L'amour en effet peut prendre diverses formes qui ne sont pas toutes également agréables pour ceux qui en sont l'objet. Il y a un amour aristocratique et un amour démocratique. L'amour aristocratique aime de loin et de haut, il est très estimable peut-être aux yeux de ceux qui le donnent; il est, soyez-en sûrs, très déplaisant pour la plupart de ceux à qui il s'adresse. L'amour démocratique aime de plain pied, il ne croit pas du tout faire une grâce à celui qu'il aime, mais lui rendre ce qui lui est dû. Et je crois bien que c'est en celui-ci que consiste la charité véritable, le vrai sentiment chrétien. Le chrétien est humble, et donc ne s'estime pas plus que les autres, et donc n'aime pas de haut. Si élevé qu'il puisse
être, il regarde au contraire comme ime grâce qu'un autre homme veuille bien se laisser aimer.
Mais, dira-t-on, n'y aura-t-il donc plus de rangs sociaux et la démocratie exige-t-elle l'universel et l'injuste nivellement? Ce n'est pas ce que je veux dire. Je veux dire que ce n'est pas au moment où Ton veut prendre contact qu'il convient de se souvenir des rangs sociaux et que l'on devrait peut-ôtre attendre que les autres s'en souviennent avant de vouloir soi-même marquer les distances de haut en bas. Je n'aime pas ceux qui parlent sans cesse de leur amour pour les « humbles ». INous sommes tous des petits et nous devrions être des humbles. Si l'on veut inspirer aux autres l'humilité, qu'on commence donc par la pratiquer soi-même. Il sera toujours temps de rappeler la hiérarchie quand il faudra exiger l'obéissance. En attendant, c'est le respect seul qui inspire le respect.
Nos façons de parler et d'agir sont souvent humiliantes. Nous regardons le peuple comme un éternel enfant. Le serait-il qu'il faudrait le traiter d'autre façon. Tous les pédagogues savent que le meilleur moyen pour obtenir de l'enfant des actes virils c'est de le traiter en homme. Mais nous avons, nous, catholiques, en particulier, la cou-
tume de regarder le peuple comme un enfant qui ne saura jamais se conduire. iN'ous voulons le garder en nourrice et en tutelle. Nous voulons sans cesse le protéger. Ce que nous faisons pour le peuple, nous le faisons d'ailleurs aussi pour nous-mêmes. Nous demandons sans cesse des ordres, et quand on nous donne des directions, nous réclamons des consignes. Ce n'est pas ainsi qu'il faut faire. Il faut étudier la loi, comprendre la loi, se pénétrer des directions générales données par les chefs, se faire une âme semblable à la leur et puis marcher hardiment, toujours prêts à revenir en arrière si l'on nous rappelle, à obéir, s'il le faut, mais sans exiger qu'on nous marque et fixe d'avance la place de chaque pas. Rien n'est moins démocratique que le manque d'initiative. La démocratie suppose le peuple majeur. Vous dites qu'il ne Test pas. Préparez-le donc à son émancipation. — Il fera des sottises. — Les rois n'en ont-ils point fait et pensez-vous vraiment que les guerres de Louis XIY ou de l'Empire n'aient pas coûté du sang et des larmes?
Aimons donc le peuple, estimons le peuple, et ayons confiance en lui, non pas une confiance aveugle et illimitée qui confine à l'adoration, mais cette confiance très critique et très limitée qui
fait qu'on voit les erreurs, mais qu'on espère en celui-là même qui se trompe qu'il aura la force de se redresser.
Par là nous serons délivrés de la tentation d'imposer nos vues et de faire le bonheur des gens malgré eux. C'est que les méthodes du gouvernement démocratique sont très différentes des méthodes des autres gouvernements monarchiques et aristocratiques. Dans ces gouvernements, le commandement ne fait que descendre et que s'imposer. Dans une démocratie, le commandement sort d'abord du peuple sous la forme de rélection, puis redescend sous la forme de la loi. C'est ainsi le peuple qui se commande à luimême, et le circuit constitue ce que les philosophes appellent une autonomie. Les logiciens déclarent ce système absurde et prétendent qu'il ne peut donner naissance qu'à l'anarchie avec le despotisme et la tyrannie pour contrepoids. Et cela est vrai si l'on regarde la loi comme une émanation de la volonté, de la souveraineté du •peuple, mais cela ne l'est plus si l'on considère, ainsi que nous l'avons fait, que le peuple pour nommer le législateur doit puiser ses inspirations dans le sentiment qu'il a de la conscience nationale et non pas dans son caprice, que le législa-
teur à son tour doit, en édictant la loi, faire acte de raison bien plus que de volonté. Ainsi l'autonomie démocratique, de même que la véritable autonomie morale, ne consiste pas à faire la loi par un acte arbitraire de volonté, mais à reconnaître en soi-même et à constater son existence et à s'y soumettre ensuite.
La véritable autonomie morale et sociale n'est donc pas anarchique, elle revêt au contraire la conscience, en qui elle réside, d'une incomparable dignité. Les temps de la contrainte extérieure et brutale sont passés. Il n'y a de durable, de normal, d'organique que l'obéissance aux lois que la conscience a préalablement acceptées, dont elle a reconnu la justice et la raison d'être. Par là s'explique l'erreur de méthode de tous ceux qui, parmi les conservateurs, ont voulu imposer de force l'ordre moral. Ils ont prétendu édicter des lois de contrainte avant d'avoir informé et éclairé les consciences. Ils ont voulu imposer les lois avant d'avoir préparé les volontés à Tacceptation de la loi. Les volontés se sont cabrées ou leur ont glissé hors des mains.
Il faut renoncer à ces méthodes. Outre qu'elles ont quelque chose de violent qui ne s'accorde guère avec le véritable esprit chrétien, elles sont
et seront de plus en plus inefficaces. Seule la persuasion désormais pourra réussir. Et ne nous en plaignons pas, car la dignité de riiomme consiste précisément à ne pas être mené comme les brutes à coups de trique, mais à être dirigé par les sentiments et par la raison. C'est pour avoir traité le peuple avec trop peu de ménagement et de respect que Tancien régime s'est perdu. L'obéissance facile des sujets a rendu les monarques insolents. Ils ont négligé d'expliquer la raison de leurs ordres et de leurs lois; le peuple, enfin, n"a plus senti que le poids de l'autorité sans pouvoir en découvrir les raisons. Quoi d'étonnant que, sous la suggestion de meneurs habiles, il se soit insurgé et révolté?
Donc nous ne réussirons à faire accepter au peuple que ce que nous lui aurons fait sentir ou comprendre comme bon. Les catholiques ont à entreprendre une véritable éducation civique du peuple. Eux seuls peuvent le faire avec suite et sans flatterie. Car eux seuls ont les principes qui 'peuvent empêcher la démocratie de verser dans la démagogie. Il faut donc aller au peuple et parler au peuple.
Comment lui parler? — Le peuple, le peuple de France, en particulier, se divise en trois grandes
catégories : les paysans, les ouvriers urbains et, entre les deux, les ouvriers ruraux, tailleurs, cordonniers, charrons, forgerons, etc. Le paysan est peu accessible aux théories, il est ombrageux, ne comprend guère que le conseil immédiat et pratique; il est difficile de l'atteindre si on ne vit pas à la campagne d'une façon presque continue. Cependant on peut se concilier sa confiance en lui parlant de ses intérêts, de ses cultures, de son budget communal. Une fois sa confiance gagnée par des conférences ou plutôt par de simples entretiens sur ces sujets, on sera autorisé à en aborder d'autres d'un ordre plus général et enfin, aux moments critiques, le conférencier qui, pendant deux ou trois ans, se sera donné la peine de venir périodiquement, de mois en mois ou de deux mois en deux mois, dans le même chef-lieu rural, pourra aborder les sujets brûlants. Mais, vis-à-vis du paysan, rien ne remplace la conversation individuelle, d'homme à homme, engagée au coin du feu, au détour du chemin, au bord des champs ou à la lisière d'un bois. Très peu d'hommes parmi ceux des villes sont capables d'un pareil apostolat.
La parole publique agit davantage sur les ouvriers ruraux. Leur contact plus ou moins pro-
longé avec les ouvriers des villes les a rendus plus aptes à saisir les théories, les raisonnements quelque peu abstraits. Ils sont demeurés accessibles aux grands sentiments nationaux. Il leur est resté quelque chose du passage à la caserne. D'un autre côté, ils sont admirablement placés pour exercer sur le paysan, leur voisin, une influence de tous les instants. C'est par eux que peut se propager un apostolat. En fait c'est par eux que se font dès maintenant la plupart des élections. Des conférences bien organisées dans les campagnes, revenant à intervalles périodiques et assez rapprochées, habilement graduées, peuvent renouveler en ces ouvriers et par eux tout l'esprit public rural. En vérité la place est à prendre. Elle appartiendra à ceux qui auront le plus d'initiative, le plus d'esprit de suite et le plus de dévouement.
Il reste peu de chose à dire de l'ouvrier des villes. Celui-ci est habitué à l'usage et à l'abus de la parole publique. On ne l'atteindra que par la critique de ce que l'on veut détruire. Avec lui il faut user des méthodes socratiques. Il faut lui faire voir à quel point on l'a trompé. Puis, au lieu de lui proposer dogmatiquement les idées que l'on veut mettre à la place de celles que l'on a ébranlées ou déracinées, il convient de procéder
par voie d'investigation, de recherches, comme si on allait à la découverte, faire en sorte que son esprit devance votre parole et qu'il découvre vos conclusions avant même que vous les ayez énoncées. L'esprit de l'ouvrier n'est pas peut-être très étendu, mais il est singulièrement net, perspicace, pénétrant, logique. Une fois en possession d'idées qu'il aura ainsi découvertes spontanément, il s'y attachera et vous n'aurez pas de plus ardent apôtre que l'ouvrier lui-même. C'est ce que M. Harmel a si admirablement vu quand il a proclamé l'excellence de Faction du semblable sur le semblable, l'apostolat de l'ouvrier par l'ouvrier.
Et ainsi, peu à peu, nous arrivons au terme de l'esprit démocratique. Car cette éducation civique du peuple une fois achevée, le peuple sera bien près de savoir se conduire lui-même. C'est par une sorte de condescendance que la bourgeoisie veut maintenant aller vers le peuple; il est plus que probable que d'ici peu d'années, cette condescendance même n'aura presque plus lieu d'exister. Les différences sociales s'amoindrissent et s'amoindriront encore. Le nivellement absolu rêvé par les utopistes ne se réalisera jamais; il y aura toujours une hiérarchie, mais une hiérarchie plus souple, plus flexible, avec moins de distance d'un extrême
à Tautre et beaucoup moins de cloisons étanches. Les compartiments sociaux et la sotte manie de (( ne pas voir » ceux que nous croyons au-dessous de nous subsistent encore dans la pratique et à tous les degrés, mais en même temps il n'est pas un seul d'entre nous qui ne s'indigne et ne trouve injuste qu'on l'exclue du compartiment immédiatement supérieur. Aristocrates vis-à-vis de nos inférieurs, nous sommes démocrates vis-à-vis de nos supérieurs. Mais tout cela est du sentiment et de la routine, nous en reconnaissons nous-mêmes l'injustice et le ridicule. Dans le fond et de plus en plus l'idée de classe tend à disparaître. Il y en a qui en gémissent. Je ne vois pas pourquoi nous nous en plaindrions. Si vraiment nous sommes des démocrates, si nous avons l'âme véritablement démocratique, nous devrions plutôt nous en réjouir.
Et qu'on ne nous dise pas que ces idées démocratiques sont, en quoi que ce soit, contraires au christianisme. Elles sont toutes fondées sur le respect que nous devons aux autres hommes, sur l'intime persuasion où nous sommes de leur égalité essentielle par rapport à nous. Ainsi nous nous conformons à l'évangélique parole, nous les traitons comme nous voudrions être traités nous-
mêmes, nous voyons en eux des frères et non pas du tout des inférieurs. Si Jésus a dit qu'il ne nous regardait pas comme des esclaves, mais comme des amis, que devons-nous dire, nous tous, des frères qu'il nous a donnés? Et quant à ce sentiment démocratique qu'on peut bien obéir à la loi et qu'on doit le faire avec empressement, mais qu'il n'est pas digne d'un homme de se courber sans raison sous la volonté d'un autre homme, n'est-ce pas respecter en soi cette '< sainte liberté des enfants de Dieu » dont parlait l'Apôtre, n'estce pas proclamer que l'on ne reconnaît d'autre maîtrise que celle de Dieu, d'autre souveraineté que celle du Roi des cieux ? Y a-t-il là autre chose qu'un pur sentiment chrétien? Travailler à l'éducation démocratique du peuple, c'est travailler à son ascension sociale, à son ascension morale, c'est donc travailler à développer en chacun des hommes ce qu'il a en lui de meilleur et de divin. Quelle besogne peut être plus belle pour un chrétien! Mais pour cela il est indispensable de se donner à soi-même une âme démocratique et non pas seulement d'aimer le peuple, mais de comprendre la démocratie, d'en réaliser en soi les mâles vertus et l'austère conception. Catholiques, éternels citoyens de la république chrétienne,
gratifiés par Dieu de la raison, appelés par lui ses enfants et ses amis afin que nous puissions conserver dans l'obéissance môme la dignité de l'autonomie morale, pénétrons mieux l'essence de la religion que nous professons et par cela même que nous serons d'excellents citoyens de la république chrétienne, aspirant avec plus d'ardeur à la cité éternelle, nous serons les plus actifs citoyens de cette cité terrestre et de la république française.
15 Juin 1897 .