I.MJIVIDL ALIS.ME ET CAhACTÈKK 2lH
VOUS appuyer à votre famille, à votre entourage, à des institutions du moment, comme les carrières factices de l'administration, comme ces bonnes petites situations toutes faites qui ne demandent ni effort, ni initiative... et qui peuvent vous manquer tout à coup ; il faut, dis-je, que Téducation vous porte à vous appuyer sur vous-même, à savoir vous retrouver seul, à savoir vous remettre sur pied à tout événement.
L'éducation ne peut donc plus réussir, si elle tend simplement à vous faire cadrer avec une institution de famille, d'entourage ou de politique ; elle ne peut réussir que si elle tend à vous faire cadrer avec vousmême, à savoir user de vous, tel que vous êtes personnellement et dans toutes les circonstances (1).
Il faut donc, selon M. Demolins, changer nos errements d'éducation et nos habitudes d'esprit. Il ne faut plus que nous songions à donner à nos enfants une direction de vie toute tracée, une position toute faite, ce qui induit à restreindre le cercle de la famille et amène les diminutions de natalité. ?s avoir qu'un Dis unique qui aura une position tranquille du gouvernement avec une retraite et qui épousera une dot, ce rêve de tous les bourgeois est un rêve anémiant et mortel. Il faut au contraire nous inquiéter seulement de
(l) A quoi tient ta supériorité des Anr^lo-Sa.rons, p. 'JO.
fournir à nos fils des outils en vue du développement de leurs facultés, des armes au besoin en vue de la lutte pour l'existence. Nous n'aurons plus peur alors d'avoir des enfants, nous les laisserons aller au dehors explorer et coloniser, nous les laisserons se marier sans tant penser à la dot, ils auront en eux-mêmes les ressources nécessaires pour subvenir aux besoins de leur famille et nos filles à leur tour trouveront à se marier sans avoir besoin de fournir des rentes pour entretenir leur mari.
Les parents doivent donc changer d'idéal et, pour se conformer à cet idéal nouveau, il conviendra avant tout de réformer nos systèmes d'éducation. Tous ceux que Ton suit en France — ou plutôt le seul que Ton suive, car le type commun reste toujours l'éducation classique par le commerce des grands auteurs — sont propres à former des fils de famille, des fonctionnaires qui épousent des filles dotées, aucun ne développe les énergies individuelles. Ici on forme de bons enfants bien dociles, mais qui ne savent prendre seuls aucune sorte de décision et, destinés à être des hommes, ne savent pas vivre en hommes ; ailleurs, par une culture tout abstraite et tout idéale, indépendante de toute considération pra-
INDIVIDUALISME ET CAHAtlïÈHE 203
tique, on transplante les âmes loin des attaches du sol natal, on fait des « déracinés » ' l) et par suite des révoltés.
Il faut réformer léducation. Il faut en varier les types, il faut que le collège ou le lycée laisse plus d'initiative, plus d'indépendance à l'élève, qu'il fasse l'éducation non pas seulement de son esprit, mais de sa volonté, de son caractère : que Tenfant, que le jeune homme apprenne à se débrouiller tout seul, qu'il sache se soumettre à une règle par la seule réflexion de sa volonté ; que pour cela on développe en lui le sentiment de l'honneur, de la dignité personnelle et du respect qu'il se doit. En France nous croyons avoir tout fait quand nous avons obtenu l'obéissance. Et l'obéissance sans doute, puisqu'elle contredit nos instincts, atTermit li volonté, mais de façon, diraije, plutôt négative. Elle nous apprend à résister aux pentes mauvaises, à suivre une direction donnée et à la suivre avec constance, mais elle ne nous apprend pas à nous donner à nous-mêmes une direction. Or, dans les circonstances de la vie moderne, celui qui ne sait pas à chaque ins-
(1) Voir plus haut, p. 189, sous le titre : L'Éducation V^^rl.nly. l'étude sur l«:s Déracinés de M. Maurice Barrés.
tant se décider de lui-même, inventer sa direction, est un homme à peu près inutile et dont tout le bon vouloir doit rester inefficace. Cet amour exclusif chez les maîtres de Tobéissance dans les élèves, cette confiance aveugle de tous dans la seule vertu de docilité n'est au fond, si Ton y regarde bien, qu'une forme de la paresse : paresse chez les maîtres qui auraient besoin de changer leurs méthodes, leurs règles et leurs horaires, paresse chez les élèves à qui est épargné Teffort constant qu'exige la responsabilité de leur propre direction.
Et quant à ceux qui s'imaginent que l'iadépen dance extrême de la pensée suffit à former l'indépendance du caractère, ils oublient que l'esprit peut voguer à pleines voiles dans le ciel très haut des idées pures tandis que le corps se distrait par intervalles dans les plus basses satisfactions, que le savant le plus audacieux d'esprit est souvent une piètre volonté et un faible caractère et que rien n'est plus commun que de penser d'une façon devan' le public et que de vivre d'une autre dans le privé.
Le problème est délicat sans doute d'habituer l'élève avec les ménagements qu'exige son âge à se gouverner lui-mêuie, de lui faire faire l'ap-
IMUVIDl ALISME ET CARACTÈRE 265
prenlissage de la vie dans un milieu factice en somme et fort différent de la vie réelle. 11 convient cependant de s'y efforcer et, s'il faut changer quelque chose à nos traditions et à nos routines, dût notre paresse en souffrir, et notre amour pour la science pure et la pensée libre, de le faire généreusement.
M. Paul Bourget nous a dit déjà il y a deux ans ce que l'on fait en Amérique dans ces directions, M. Demolins à son tour nous fait connaître ce qu'on fait en Angleterre. 11 nous décrit en détail l'école de Bedales dans le Sussex. Cette école est conçue d'après le type de l'école d'Albortholme. dans le Derbyshire, fondée en 1889 par le docteur Reddie. Toutes deux sont situées en une campagne, au milieu d'un beau domaine.
Je crois que le plus simple est de reproduire d"abord rhoraire de chaque jour et d'en suivre ensuite les grandes divisions :
6 h. 15 : lever (en hiver 7 h. suivi d"un léger repas :
6 h. 3U : exercice d'assouplissement et du maniement d'armes :
6 h. 45 : première classe :
7 h. 30 : chapelle ;
7 h. 45 : déjeuner fbn'okfast. C'est un sérieux déjeuner à l'anglaise avec œufs, jambon, elc. ; ensuite,
arrangemeat des chambres : chaque élève fait son lit lui-même ;
8 h. 30 : seconde classe;
10 h. -45 ; lunch léger ; s'il fait beau, exercice des poumons en plein air, déshabillé jusqu'à la taille ;
11 h. 15 : troisième classe:
12 h. 45 : chant, ou natation dans la rivière suivant la saison;
1 h. : dîner ;
1 h. 30 : exercices à Torgue ou au piano ;
1 h. 45 : jeux et travaux de jardin et de culture^ ou excursions à pied ou à bicyclette ;
4 h. : travail à l'atelier ;
6 h. : Ihé;
6 h. 30 : chant, répétition de comédies, musique^ concerts, etc.
8 h. 30 : souper et chapelle ;
9 h. : coucher.
La première impression qui se dégage à la lecture de cet horaire, c'est la variété d'exercices qui composent la journée. On sent la préoccupation d'éviter le surmenage et de développer de front toutes les aptitudes naturelles : instruction classique, instruction manuelle, instruction artistique.
La durée se décompose ainsi entre les diverses catégories de travaux :
Travail intellectuel oh.
Exercices physiques et travaux manuels 4 h. 30
A Reporter. ... 9 h. 30
Report. . . . 9 h. 30 Occupations artistiques et récréations
de société -2 h. 30
Sommeil 9 h.
Repas et temps libre 3 h.
Total. . . . 24 h.
Ajoutons que le dimanche il n'y a pas de classe : les élèves sont maîtres de l'emploi de leur temps.
En somme, chaque jour de la semaine est divisé en trois parties bien distinctes : la matinée est surtout consacrée au travail intellectuel, aux études scolaires : l'après-midi, aux travaux manuels sur le domaine ou dans l'atelier; la soirée, à l'art, à la nuisiqiie, aux récréations de société.
Sommes-nous assez loin de nos Ivcées et collèges?... Et qu'on nous entende bien : il ne s'agit pas d'exciter ici personne à copier servilement rÉcole de Bedales, mais seulement, par le spectacle de ce qui se fait ailleurs. ^\^ montrer que notre conception scolaire n'est pas la seule possible et qu'il y a bien des faisons diverses d'employer utilement le temps de ces jeunes gens auxquels nous demandons huit ou dix ans de leur vie pour leur apprendre à bien vivre et à bien penser, et que nous rendons trop souvent à leurs familles aussi incapables de vivre que do penser véritablement par eux-mêmes.
268 CATHOLICISME ET DÉMOCKATIE
Une réforme de réducation s'impose en France, et elle s'impose partout. Aveugle qui ne le voit pas î Et, pour ne parler que des maîtres qui font profession avouée de christianisme , qu'ils ne craignent pas, en développant la volonté chez leurs élèves, en les habituant à se diriger, à se gouverner eux-mêmes, à se passer de la direction des maîtres, d'aller contre les enseignemenis el les traditions du christianisme. Les enseignements les plus profonds de la théologie sont ici d'accord avec la prudence humaine et les exigences de la vie de notre temps.
Voici ce qu'écrit à ce sujet même le vénéré cardinal Gibbons dans un livre qui a pour but de développer Tidée de ce que doit être un prêtre que le cardinal appelle du beau nom à' Ambassadeur du Christ :
Il est évident que le maître doit prendre ses élèves comme Dieu les a faits, et les aider à faire épanouir les facultés cachées dans leur âme. S'il adopte dans l'éducation ce système de nivellement qui jette tout dans le même moule, ses élèves seront guindés et factices, pour ainsi dire, dans leurs mouvements. Ils se décourageront, leurs énergies seront brisées, leurs facultés affaiblies, rétrécies et comme paralysées et leur vie, pour toujours peut-être, sera laissée imparfaite ou frappée d'impuissance. « Je respecterai la
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liberté, dit M?^" Dupanloup, dans le plus petit enfant, plus scrupuleusement encore que dans l'homme mùr; car celui-ci peut se défendre contre moi, etTenfant en est incapable. Jamais je ne ferai à l'enfant linjure de le regarder comme un des matériaux qui doivent être jetés dans le moule, pour en sortir empreints du sceau de ma volonté. »
Au lieu d'anéantir ou d'asservir les penchants et les traits de caractère que la nature a créés ou formés, le sage précepteur doit bien plutôt s'appliquer à leur imprimer une direction. Il est clair, par exemple, que l'avertissement donné à un jeune homme revéche et obstiné qui se jette délibérément dans une fausse voie serait excessif, s'il était donné de la même manière à une nature ardente et sensible, agissant plutôt par impulsion ou par légèreté (1)...
Quelqu'un m'assurait un jour que le principal d'un collège, en Europe, où il avait fait ses études, avait construit un observatoire d'où il pouvait apercevoir les élèves dans leurs salles respectives, et se rendre compte de leur mauvaise conduite. Tous les esprits droits et judicieux ne s'accorderont-ils pas à dire encore qu'il est de beaucoup préférable que les élèves soient sous l'influence du sentiment du devoir, afin que leur conscience bien éclairée devienne leur moniteur et leur guide? C'est à leur honneur et à leur sens moral que les professeurs doivent faire appel bien plus qu'à la crainte.
(1) L'Ambassadeur du Christ, traduit par M. André, p. 77. 1 vol. in- 18. Lethielleux, 1897.
270 CATHOLICISME Eï DÉMOCRATIE
Cette confiance généreuse, que Ton donne au jeune étudiant, développe en lui tout ce que la nature a placé de bon dans son âme et en fait un homme d'un type plus élevé et plus noble. Un pareil système d'éducation prépare mieux les jeunes gens pour le monde, où ils n'auront aucun maître pour les. avertir, et dans lequel la conscience sera leur principal, pour ne pas dire leur unique guide. Là où cette méthode de direction prévaut, il est à remarquer que les châtiments infligés aux délinquants, pour maintenir la loi, obtiennent aussitôt la sanction et l'approbation des élèves eux-mêmes : ils se rendent instinctivement compte que toute violation de la discipline du collège concerne leur honneur personnel et intéresse la bonne réputation de la maison (1)...
La maxime d'Horace : Nullius addictus jurare in verba morjistri, s'applique aux élèves de la jeune Amérique aussi bien qu'à ceux de l'ancienne Rome, et rétudiant qui aveuglément accepte le ipse dixit du professeur sans le soumettre au contrôle de son intelligence, n'arrivera jamais qu'à charger sa mémoire, au grand détriment de son jugement. Il pourra devenir un parleur intéressant, il sera rarement un penseur profond et un esprit lucide. L'élève doit les connaissances acquises moins à l'enseignement du professeur qu'à son travail personnel. Dans la nourriture soit matérielle, soit intellectuelle, il n'y a que la quantité parfaitement assimilée qui profite. « Un homme, dit le cardinal Newman, pourrait entendre mille confé-
(l) Ibid., p. 81.
INDIVIDUALISME ET CARACTÈKE 271
rences, lire mille volumes, et ne pas avancer dans la connaissance des choses lues ou entendues. Il ne suffit pas de rester passif pour acquérir la science, il faut être actif: nous devons prendre par nous-mêmes ce qu'on nous offre, le contrôler et nous en rendre maîtres. L'esprit doit faire, pour ainsi dire, la moitié du chemin, et aller à la rencontre de ce qui lui vient du dehors (1). »
Oui, il y a en chaque enfant, en chaque homme, une nature individuelle, quelque chose de siugulier infiniment respectable que réducation doit non pas détruire, mais cultiver au contraire. Tout ce qui est singulier, original, n'est pas pour cela mauvais. Les vices et les défauts, c'est ce par quoi nous nous ressemblons le plus. ElaguoQS-les, nous ne portons pas atteinte à la personnalité véritable. Mais n'allons pas plus loin. Ce qu'il y a en chaque homme de personnel qui le fait cette créature, cet homme et non pas cet autre, cet enfant et non pas cet autre est sacré, c'est l'œuvre de Dieu, le reflet ou plutôt l'effet de cette àme que Dieu a créée par un spécial décret et qu'il a « nommée par son nom ». La philosophie et la théologie sont ici d'accord. Et comme pour nous mieux pénétrer de ces vérités voici qu'au moment
(1) Ouvrage intitulé : Idea of Universiti/. — IbnL, p. 93.
même où paraissait le livre de M. Demolins, M. Tabbé Klein présentait au public français dans une éloquente préface une traduction de la Vie du P. Hecker (1), précédée d'une introduction de M'-^Ireland (2).
Or, le P. Hecker, fondateur de l'ordre des Paulistes américains, mort à New- York le 22 décembre 1888 en odeur de sainteté, est un des hommes qui ont le mieux senti dans l'Église la nécessité de la vitalité individuelle. Et, pour le dire en passant, rien ne prouve mieux la multiformité merveilleuse du catholicisme que de voir le Saint- Siège approuver les constitutions des Paulistes comme il a approuvé les constitutions des Jésuites. Et cependant tandis que chez les fils de saint Ignace l'individualité est réduite au minimum compatible avec la nécessaire liberté morale, on lui laisse au contraire chez les Paulistes le maximum de développement compatible avec le bon ordre d'une communauté.
Un Pauliste, dit le P. Hecker, doit s'appuyer sur rindividualité, c'est-à-dire faire de la liberté individuelle son élément essentiel dans tout ce qui regarde
(1)1 vol. in- 12. Lecoffre 1897.
(2^ Publiée par la Quinzaine du l*'' Juin 1897.
la vie et le bien de la communauté et de ses membres. L'individualité est un élément intégral et dominant dans la vie du Pauliste : il faut qu'on le sache bien. Un des signes caractéristiques du Pauliste est qu'il aimerait mieux soulTrir des excès de la liberté que des excès de Tarbllraire. L'individualité d'un homme ne saurait être trop puissante, ni sa liberté trop grande, quand il est guide par l'Esprit de Dieu. L'absence de lumière surnaturelle est l'indice qu'un homme n'est pas fait pour être Pauliste, car il ne comprendrait pas comme il faut, il n'apprécierait pas la valeur des libertés dont il jouit ; il serait ou il deviendrait un élément (le trouble dans la communauté. Les Paulistes mettent le droit individuel au premier rang et le développent jusquau point où il nuirait à la communauté. La vie commune prime la vie individuelle en cas de conflit; mais la vie individuelle doit rester sacrée et jamais efl'acée (1).
Aussi Je P. Heckcr resnectait-il avec grand scrupule les spontanéités intérieures des âmes qui venaient se confier à lui. Il ne voulait pas que son autorité même sacerdotale put s'interposer entre une àme et l'action de l'E-prit-Saint. Il pensait que le rùle du directeur consiste beaucoup moins à ordonner qu'à discerner les origines des mouvements intérieurs. Il doit éclairer Tàme pour
(I) Vie du P. Uecher, p. 030.
quelle ne prenne pas le change et ne regarde pas comme inspiration ce qui n'est que tentation, mais une fois discernée et constatée l'action de l'Esprit divin, il convient de respecter le tète à tète mystérieux et de ne le point troubler.
Il croyait fermement, dit son biographe, à la nécessité de la direction dans le sens ordinairement proposé par les auteurs spirituels. Dans la pratique, il consultait des hommes pieux et expérimentés, et nous avons vu qu'il s'en trouva bien dans toutes les crises de son existence : mais il n'acceptait pas tout ce qu'affirment certains auteurs sur l'abandon total de l'âme entre les mains du confesseur. Il trouvait la confession parfois trop étroitement liée à la direction, et il croyait plus profitable à l'àme de suivre les impulsions naturelles ou surnaturelles qui la poussent à la vertu, que de s'absorber dans la recherche détaillée de ses péchés. Il blàmail la direction trop minutieuse et estimait qu'elle est trop souvent (elle. Il pensait qu'il y a des cas où la spontanéité de l'effort est d'un trop grand prix pour être sacrifiée même au mérite de l'obéissance.
« Les Directeurs spirituels, dit saint Jean de la CroixiMontée au Carmel, cbap. ix), ne font pas le principal ouvrage : c'est le Saint-Esprit qui opère. Eux ne sont que des instruments choisis pour guider les âmes par-dessus les règles de la foi et de la loi de Dieu conformément à l'esprit que Dieu donne à chacun. Ils ne doivent donc pas conduire les âmes par les chemins
de leur choix et qui conviendraient pour eux-mêmes, mais, s'ils le peuvent découvrir, par le chemin que Dieu lui-même veut qu'elles suivent (1 . »
Ainsi donc, soit dans l'ordre naturel, soit dans l'ordre spirituel, il convient de laisser se développer les libres initiatives. Dans Tordre naturel on ne peut rien faire de bien et on n'aura rien appris tant qu'on ne sait pas prendre par soi-même des décisions ; dans Tordre spirituel l'action du Saint- Esprit s'exerçant directement sur chaque àmo individuelle, il convient que la maîtrise à forme humaine sache s'effacer devant la pure maîtrise divine. Ainsi la plus haute théologie appuyait dans la pensée de cet homme extraordinaire, dont il faut lire la vie, les idées qu'il avait puisées dans l'amour des libres institutions de son pays. Partisan décidé de l'infaillibilité papale il ne voyait entre l'autorité extérieure et la liberté intérieure aucune espèce de conflit, mais il aimait au contraire à en montrer la synthèse et l'harmonie par des considérations de ce genre :
L'élargissement du champ intérieur d'action dans Tàme, sil n'était accompagné de la véritable connaissance du but et de la raison d'être de l'autorité exté-
(!) Vie du P. iecker, p. 308.
rieure de, l'Eglise, ne ferait qu'ouvrir la porte aux illusions, aux erreurs, aux hérésies de tout genre et ne serait dans le lait qu'une nouvelle forme de protestantisme. Mais, d'un autre cùté, la vue exclusive de l'autorité extérieure de l'Église, sans rintelligence nette de la nature et du travail du Saint-Esprit dans Tàme, ferait de la pratique de la religion une pure formalité, rendrait l'obéissance servile et l'Église inféconde... L'action du Saint-Esprit personnifiée visiblement dans l'autorité de l'Église, et l'action du Saint-Esprit, demeurant invisiblement dans l'âme, forment une synthèse qu'on ne peut diviser, et celui qui n'a pas une vue claire de cette double action du Saint-Esprit est en danger de tomber dans un excès ou dans l'autre ; or, l'un ou l'autre est la destruction du but même de l'Église (1).
On ne saurait trop se pénétrer de ces graves et fortes paroles. Sous prétexte qu'elles nous viennent d'Amérique il ne faudrait pas qu'elles nous fussent suspectes. Si Ton a pu reprocher à M. Demolins d'exagérer l'individualisme, Ton ne saurait faire au P. Hecker le même reproche. Car on a vu qu'il professait la doctrine que « la vie commune prime la vie individuelle en cas de conflit », ce qui suffit pour le mettre à l'abri de tout reproche sérieux.
(1) Vie du P. Hecker. p. 307.
INDIVIDUALISME ET CAKACTEHE 2ii
Je ne sais si l'on pourrait aussi facilement excuser M. Demolins. Son livre respire une telle ardeur, un tel enthousiasme pour le développement individuel dans lequel il voit la source de tout progrès qu'il est bien difficile de ne pas le trouver quelque peu exagéré. Car ce culte de la puissance de l'individu exalté outre mesure risque de tourner à l'oppression, à Técrasement des faibles. Et s'il est vrai de dire que l'on doit élever les enfants de façon à les mettre en mesure de ne compter que sur soi, les résultats de l'éducation seraient désastreux si on ne les élevait pas dans la pensée qu'ils doivent cependant compter avec les autres. La maxime qui doit gouverner une éducation sociale doit être : Agis comme si les autres ne te devaient pas leur aide et comme si toi-même tu leur devais la tienne. — Les deux parties de la maxime ne sont nullement contradictoires ; elle n'est qu'une simple application du double commandement : « Se fais pas ce que tu ne voudrais pas qui te fût fait. Fais aux autres ce que tu voudrais qu'on te fit. »
Le culte de la dignité intérieure est-il aussi lié au confort extérieur que le pense M. Demolins? C'est encore une question qu'il conviendrait d'examiner de près avant de se ranger à son opinion.
IJ n"est pas sur qu'un piano ou un tapis dans un ménage d'ouvriers soient des signes infaillibles de respectabilité, et que là où ces signes manquent la dignité ne se trouve pas ou se trouve moins. Ce peut être aussi un signe de vanité, parfois d'imprévoyance et d'endettement, et des âmes fières se trouvent dans les pauvres logis de nos montagnards, de nos bas-bretons ou de nos paysans du Limousin et du Périgord.
11 ne faudrait pas mettre l'idéal de la race dans l'exaltation, dans le développement exclusif du moi. Car ce développement a vite fait d'atteindre à l'hypertrophie. Et les Anglo-Saxons peuvent aussi bien ici fournir matière à la contre-partie des éloges qui leur ont été décernés. Car le sort des prolétaires est chez eux dur et terrible, et il est probablement aussi grand le nombre de ceux qui tombent au workhouse ou plus bas encore que de ceux qui montent au piano et au tapis. La concurrence est effroyable en Angleterre aussi bien qu'en Amérique, et la prospérité générale est faite d'innombrables misères partielles. La politique encore de l'Angleterre tout absorbée dans les intérêts anglais, sans souci de la justice, sans aucune envolée vers l'idéal, est une politique dont on peut bien admirer les momentanés
résultats, mais qui, par son égoïsme énorme, risque un beau jour de sombrer devant la révolte de l'Europe exaspérée. La politique anglaise est individualiste comme la conduite de chacun des Anglo-Saxons. Elle terrasse et elle absorbe les faibles. Mais les faibles peuvent s'unir et maîtriser cet égoïsme absorbant.
N'admirons donc pas outre mesure l'individualisme de nos voisins. Leur supériorité pourrait bien quelque jour sombrer dans un désastre sans nom. Il suffirait que l'Europe se décidât à couper les fils qui unissent la métropole à ses colonies. Un nouveau blocus continental pourrait réduire l'Angleterre à n'être plus qu'une île de la mer du Nord. Voilà les revers possibles de l'individualisme politique, de même que la révolte, la grève et la ruine sont les revers ordinaires des individualismes sociaux.
?sous avons mieux à faire qu'à nous mettre docilement à une pareille école. C'est que l'abaissement des caractères, l'absence des initiatives hardies nous a fait admirer chez nos voisins les défauts justement opposés aux nôtres. Il faut leur prendre ce qu'ils ont de bon : le respect du développement naturel de l'enfant et du jeune homme, l'amour des initiatives hardies, le sens
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du réel et du possible ; il conviendrait aussi de comprendre, comme ils Je font même dans leurs écoles non-confessionnelles , qu'il ne saurait y avoir ni morale ni éducation sociale en dehors du sentiment religieux. Mais il ne faut pas confondre l'individualisme qui n'est que la constance de Tégoïsme avec la force du caractère. L'énergie de la volonté, la tenue harmonieuse de la vie peuvent se rencontrer en des êtres qui pensent aux autres tout autant qu'à eux. L'individualisme n'est souvent ou peut fort bien n'être qu'une force brute au service des intérêts d'un seul homme ou d'un seul peuple qui se regarde comme en concurrence avec tous les autres et dont la seule préoccupation est de vaincre dans la lutte pour la vie; le caractère est tout autre chose. Il est la vie tout entière mise au service d'une idée. Ainsi l'idéal ne lui manque pas. Il peut être généreux et noble. Il n'est pas besoin qu'il oublie ce qui lui est dû légitimement, mais il n'est pas nécessaire non plus qu'il ne pense qu'à soi seul, risquant ainsi de soulèverions les autres contre lui. Il se peut que notre système d'éducation ne trempe pas assez vigoureusement les ressorts de Tàme, que l'on fasse ici des trop dociles et là-bas des révoltés, que l'on décourage ici les initiatives
et que là on n'exalte que les audaces de l'idée sans agir sur les forces vives qui font l'action ; réformons donc en ces points ce qu'il y a à réformer, excitons les initiatives, exerçons au vouloir et à l'agir, dussions-nous pour cela ratiociner et spéculer un peu moins, mais n'oublions pas de cultiver dans les âmes l'idéal de bonté, de noblesse, de générosité, que sous le nom de chevalerie nous ont légué nos vieux pères ; que notre démocratie soit chevaleresque et que les citoyens de cette démocratie ne se contentent pas d'être des individus^ c'est-à-dire des isolés, mais qu'ils soient des personnes, des caractères, c'est-à-dire que chacun d'eux sache jouer son rôle caractéristique dans l'harmonie de l'immense poème social.
/" Août 1897.