‹ Catholicisme et démocratieChapitre 8 sur 9 · L EDUCATION POUR LA VIK · texte numérisé non relu

L EDUCATION POUR LA VIK

beaucoup de curiosité d'esprit. L'essentiel est qu'ils aient près d'eux un maître qui leur fasse voir quand ils s'égarent, qui leur fasse toucher du doigt la complexité des sujets, qui leur fasse comprendre que, dans toute discussion, il va deux choses qu'il ne faut jamais perdre de vue : les principes et les faits, qu'il faut en conséquence toujours remonter aux principes et toujours s'appuyer sur une connaissance exacte et complète des faits. Est-il besoin de dire enfin quelle importance nous attachons à l'instruction religieuse ? Oserai-je rappeler que celui qui écrit ici a, dès 1893, attiré Tattention du public catholique sur cette question capitale de l'instruction religieuse dans les collèges? Depuis, bien des progrès ont été faits et ou en fera encore. Tout le monde sent que dans renseignement secondaire l'instruction religieuse doit recevoir un développement particulier, afin de pouvoir servir de cadre et comme de forme à tout le reste de Téducation.

Après l'école primaire le travailleur manuel passe tout de suite à l'apprentissage ou à l'école professionnelle, le travailleur de l'idée ne passe à cette école qu'après l'enseignement secondaire. Il manque donc quelque chose à l'éducation complète du travailleur de la main. Il est nécessaire

que dans la mesure du possible on tâche d'y suppléer, II faut, en particulier, si l'on veut former en lui le bon citoyen, le chrétien éclairé, que son instruction religieuse soit complétée, que son instruction civique soit développée, qu'il reçoive une certaine initiation aux questions sociales. C'est l'œuvre des institutions postscolaires. Le récent Congrès de Paris a émis sur quelques-uns de ces points des vœux qu'il ne serait peut-être pas inutile de renouveler.

Une fois ouvrier et presque homme fait, le jeune travailleur manuel doit être excité par tous leà moyens à l'étude et exercé à la discussion. Les cours du soir peuvent de temps en temps se transformer en conférences suivies d'une discussion. Les cercles d'études sociales, oii se rencontreraient des étudiants et des ouvriers, donneraient aux premiers le contact qui leur manque avec la vie manuellement laborieuse, et aux seconds quelques-unes des idées qui leur font défaut. Les jeunes gens de la « Crypte » ont cet hiver organisé avec succès des réunions de ce genre.

Les étudiants à l'Université n'ont guère qu'à suivre les indications qui leur sont données par leurs maîtres. Le développement intellectuel est en grand honneur dans les universités et les vrais

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maîtres y sont les premiers à pousser les jeunes gens à l'examen et à la critique de leurs propres théories. Seulement les étudiants doivent bien se dire que l'on peut toujours pousser plus loin que le cours du professeur, ils s'efforceront de remonter aux principes et, selon un mot très juste du P. Peillaube, de ne s'arrêter que lorsqu'ils se trouveront en face de la philosophie de leur spécialité. Arrivés à ce point ils verront la place que l'objet particulier de leurs études occupe dans l'ensemble du savoir et de la pratique humaine, ils en verront les relations avec les autres spécialités et ils comprendront alors quel doit être leur rôle véritable dans la vie sociale, dans la vaste organisation de la vie de l'humanité. Ayant ainsi pris conscience de leur rôle et sachant quelles en sont les parties, ils pourront vraiment par leur propre vie ajouter quelque chose à la vie universelle, ils auront donc appris à vivre; hommes faits, étudiants ou ouvriers, travailleurs de l'idée ou travailleurs de la main, ils sauront vivre.

Cependant il leur manquera quelque chose encore pour la vie complète. Vouloir et savoir ne

suffisent pas, il faut en outre pouvoir. Le vouloir qu'excitent les sentiments est, en effets vague tant que le savoir n'en précise pas les effets, le vouloir même précisé demeure tout intérieur et reste sans efficace au dehors si nous ne disposons pas de l'énergie nécessaire pour réaliser des actions, pour faire mouvoir nos muscles. Tout, autrement, se passe et s'évapore en désirs et velléités. A l'éducation du sentiment, à l'éducation de l'intelligence, il faut donc joindre une éducation de la volonté, une formation du caractère.

Toute la formation du caractère se résume en deux résultats : la maîtrise de soi, et l'emploi actif des énergies intérieures. Sans le premier de ces résultats il n'y a pas de caractère solide, il ne faut pas l'oublier. Les disciplines catholiques excellent d'ordinaire à le produire. C'est le grand fruit de l'obéissance et l'on comprend bien pourquoi les moralistes catholiques ne consentent pas à l'abandonner. Mais on comprend bien aussi pourquoi beaucoup parmi nous ne sauraient se contenter de l'obéissance. C'est que s'il est vrai de dire que l'homme obéissant racontera ses victoires — vir obediens loquetur victorias, c'est à une condition : à savoir que cet homme soit commandé. Or, dans nos temps, avec nos formes dé-

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niocratiques et, je crois bien, de tout temps et sous toutes les formes sociales, il faut souvent prendre des initiatives, ne pas attendre un commandement qui le plus souvent ne viendrait pas. Car alors ce n'est plus de victoires, mais de défaites qu'il faudrait parler. A moins qu'on ne veuille dire que l'obéissance contient même l'initiative, car Dieu, quand l'initiative devient nécessaire ou même seulement utile, la commande et on obéit alors même qu'on paraît ne pas obéir. C'est tout à fait aussi ma pensée, mais il faut cependant bien reconnaître que l'obéissance directe à la conscience ou à Dieu est tout à fait ditïérente, au moins du dehors, à l'obéissance aux hommes. Disons donc, si l'on veut, qu'il faut apprendre aux enfants et aux jeunes gens à obéir à Dieu sans que les hommes s'en mêlent. C'est cette obéissance immédiate que nous appelons l'initiative. ?sous étant ainsi assurés vis-à-vis des gens pointus, nous pouvons aller de l'avant et parler comme tout le monde.

« 11 ne faut pas, disait-on l'autre jour à Paris, « dans un très remarquable rapport, que nos jeunes <( gens soient des moutons, il faudrait qu'ils fussent « bergers. » Puisque le troupeau humain doit toujours se diviser en <( meneurs » et en « menés », il faut arriver à former chez nous le plus grand

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nombre possible de « meneurs » et le moins grand nombre possible de « menés ». Car ces « menés », hors de chez nous, il y aurait grande chance que ce ne fût pas nous qui les mènerions.

A l'école donc, au patronage, au collège, dans les institutions postscolaires, dans les universités,, il faut nous efforcer, après avoir organisé les sentiments et formé par l'obéissance à la maîtrise de soi, d'exciter les initiatives. — Comment on y peut arriver? En faisant le plus possible participer l'élève, le patronné, Tétudiant à la vie pratique de l'institution. On charge déjà en beaucoup d'endroits les jeunes gens de certaines organisations de jeux ou de fêtes, je ne vois pas pourquoi on ne les inviterait pas à proposer même pour des choses plus sérieuses des plans d'organisation, pourquoi surtout on ne les instruirait pas, dès qu'ils peuvent s'y intéresser, et ils s'y intéressent plus tôt qu'on ne croit, aux détails pratiques de l'organisation intérieure. Pourquoi ne leurferait-on pas voir, par exemple, comment on achète le bois et le charbon pour l'hiver, comment on s'arrange pour les livraisons et les paiements, comment on se procure les objets mobiliers de toute nature dont on a besoin, pourquoi, ce faisant, on n'éveillerait pas leur attention sur les caractères divers

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des gens ? Ainsi chaque incident de la vie commune pourra servir de point de départ à des études pratiques de caractères et à des exercices de volonté. La gymnastique donnera de la hardiesse, du coup d'œil ; il faut aussi aguerrir les enfants ou les jeunes gens au contact des hommes ; s'ils manifestent de la timidité, tâcher, en les mettant en présence de sociétés inaccoutumées, de lenr faire surmonter ces émotions stupides et paralysantes.

Toute cette initiative ne va pas sans quelques dangers, sans quelques risquesd'écarts.Onnous dit que nous comptons sans le péché originel, que Tenfant, que le jeune homme sont faibles, qu'ils ont constamment besoin d'être tenus, surveillés et bien bridés. Et assurément il vaudrait mieux que l'on pût retarder l'époque de la liberté pleine des jeunes gens et même, chez les ouvriers, des adolescents, mais on m'accordera bien qu'il y a plus de danger à ce que le jeune homme passe brusquement de la compression à la liberté, que de l'habituer sous nos yeux au bon usage de sa liberté. Je n'oublie pas le péché originel, mais je me permets aussi de compter sur les sacrements. Et si l'on me dit que c'est dans la famille, milieu naturel qui n'offre pas les mêmes dangers que les

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agglomérations d'enfants de familles différentes et d'un seul sexe, que doit se faire l'apprentissage de la liberté, je répondrai encore que nous désertons alors notre tâche d'éducateurs , que d'ailleurs la famille est trop souvent impuissante pour accomplir la tâche à laquelle nous renonçons. Je ne crois pas du reste que Ton doive, pour laisser de l'initiative aux enfants et aux jeunes gens, pour s'en rapporter à leur conscience ou à leur honneur du soin d'observer toutes les lois établies, renoncer à toute espèce de surveillance. Je crois au contraire que la surveillance peut s'exercer et qu'il y a des précautions à prendre et ce n'est pas la surveillance qui doit être supprimée, mais le mode de la surveillance qui peut être transformé.

Tout ceci est fort long et demeure cependant fort incomplet. La matière est immense et je n'ai pu qu'en effleurer les sommets. Il me semble cependant que de tout ce qui vient d'être dit, il résulte que l'on peut, sans abandonner aucun des principes catholiques, tracer un plan de l'éducation totale applicable à la fois aux travailleurs de la main et aux travailleurs de l'idée et qui aurait pour but et pour résultat de leur apprendre la vie,

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de les exciter à vivre, de les faire vivre. Si, comme le Maître nous Ta appris, sa religion est une reliûion de la vie, si lui-même est la vie, la vie véritable et indéfectible, nous serons bien restés dans l'esprit du christianisme en donnant à l'éducation pour but la possibilité, l'épanouissement, le rayonnement de la vie.

/- F'.rrier jgyS.

Le livre de M. Demolins sur la Supériorité des Anglo-Saxons (1 ) , les articles que M. Jules Lemaitre Ku consacra dans le Fujaro et qui furent pour beaucoup dans son éclatant succès, précédèrent tout juste de quelques semaines l'apothéose jubilaire de l'impératrice-reine Victoria, k démonstration que l'Angleterre voulut donner au monde en 1897 de son expansion et de sa puissance navale D'un autre côté les Anglo-Saxons établis en Amérique ont montré et montrent tous les jours un étonnant esprit de conduite, une prodigieuse faculté d'assimilation vis-à-vis de tous les éléments immigrants. Français, Allemands, Italiens même ou Espagnols ou Iriandais, au bout de deux générations, de trois au plus, sont entièrement américanisés, les qualités et les défauts de la race originaire ont à peu près disparu pour faire place aux qualités et aux défauts de l'Américain. L'Angle-

^ ,f y A quoi tient la supériorité des Anfilo-Baxons. in-IS, D.uor,

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terre et les Etats-Unis sont incontestablement à cette heure les deux états dont les finances sont les plus prospères, dont la vitalité industrielle et commerciale rayonne avec le plus de puissance et de fécondité. C'est aussi chez eux que les forces révolutionnaires socialistes ou anarchistes, qui tendent à des bouleversements sociaux, ont le moins de chances de réussir et font le moins de progrès. Tandis que tous les grands états empruntent et conséquemment voient augmenter leurs impôts, seuls l'Angleterre et les Etats-Unis amortissent chaque année leur dette et tandis que le chiffre moyen des impôts que paie un Anglais ne monte qu'à o7 francs, ceux que paie un Américain à oO francs, ceux que doit acquitter un Français s'élèvent à 89 francs en chiffres ronds. Ajoutez enfin que tandis que la natalité diminue en France avec une rapidité effrayante, les Anglo-Saxons d'xAmérique ou d'Europe ont conservé la tradition des familles nombreuses et voient leur population augmenter avec rapidité. L'Américain a eu jusqu'ici assez à faire pour conquérir et peupler son propre sol, et l'Europe n'a pas trop encore à s'en inquiéter, mais l'Angleterre a donné en ce siècle le spectacle de la plus prodigieuse extension. Les îles normandes, Gibraltar, l'Egypte, Malte, Aden,

les Indes, rAustralie, le Transwaal, elle est partout, et tantôt elle ne fait que s'établir pour garder une route et conserver un poste important, et tantôt elle colonise et s'enrichit de l'abondance des terres où. elle domine.

Cette prospérité extraordinaire doit avoir des causes. C'est à les rechercher que M. Demolins a consacré son livre et le principal résultat de ces recherches aboutit à dire que les Anglo- Saxons doivent leur supériorité à l'individualisme, à leur habitude du self-help et àwself-goverjimeyit. M. Demolins développe cette idée avec une conliance qui Ta fait trouver dangereux par beaucoup de gens moins convaincus que lui des bienfaits de rindividualisme. Et d'autre part l'ouvrage renferme tant d'excellentes idées et surtout une si vive excitation à l'action que d'autres gens — les mêmes peut-être — n'ont pu s'empêcher de regarder cette lecture comme tonifiante et de témoigner à l'auteur une vive reconnaissance.

M. Demolins ne se lasse pas de dire :

Il n'y a pas d'autre solution au problème social que de mettre les individus en état de se soutenir /^ar euxmpines et de s'élever par eux-mêmes. Il en est du salut social, je Fai dit, comme du salut éternel : c'est une

affaire essentiellement personnelle : c'est à chacun à y pourvoir (1).

Et ailleurs :

La substitution de Teffort individuel à l'effort collectif replace entre les mains de chacun le salut social, comme la religion met entre les mains de chaque individu son salut éternel. Il en est, en effet, du salut social comme du salut éternel, c'est une affaire individuelle et non collective. C'est à chacun à résoudre par et pour lui-même le problème de la vie, et, par l'éducation, à mettre ses enfants dans les meilleures conditions pour le résoudre (2).

La raison d'ailleurs est simple :

La crise que nous traversons dirige Thomme vers un état nouveau : désormais, il ne peut plus être encadré, comme autrefois; il ne peut plus compter, pour se maintenir, sur un entourage constant et sur des habitudes uniquement adaptées à un milieu donné. En effet, cet entourage, ce milieu craque constamment autour de lui, se désagrège, s'en va, sous le coup des nécessités changeantes et matérielles, que je viens de dire. Dès lors, l'homme qui n'a été tenu, formé, établi qu'en vertu d'un cadre, coule et tombe, une fois le cadre brisé. Il faut donc que l'éducation au lieu de

(1) A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons, p. 209.

(2) Ihid. p. 223.

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