‹ Catholicisme et papauté [microform]Chapitre 13 sur 31 · M. KATTENBUSCH SUR LE « TU ES PETRUS · texte numérisé non relu

M. KATTENBUSCH SUR LE « TU ES PETRUS

Il n'est pas possible de ne pas lire sans un vif intérêt l'essai que M. Kattenbusch a donné naguère sur « le point de jaillissement de l'idée d'Église », — dei' Quellort der Kirchenidee^ — dans le volume de mélanges ou Festgabe dédié à M. Harnack pour le 70* anniversaire de sa naissance'.

Assurément, on pourrait souhaiter que l'exposé de M. Kattenbusch fût plus limpide, il ne l'est guère, en effet, et la densité de sa pensée est presque une gageure. Mais c'est une pensée que l'on gagne à examiner de près, quitte à être obligé de chercher sa thèse au rebours de son exposé. « L'Église, dit-il, à la dernière ligne de son mémoire, date vraiment du commencement :

elle répond à la signification donnée par Jésus de

1. Festgabe von Faehgenosten und Freundcn A, von, Harnack (1921), p. 143-172.

son plus profond dessein : elle est la societas fldei et Spiritus sancti in cordibus, en même temps qu'une societas externarum i^erum ac rituum déterminée ». Ces expressions, qui sont augustiniennes, caractérisent bien le double aspect de l'Église jaâissanie, sans la Caractériser pleinement, je crois. Mais combien il est intéressant de les trouver sous la plume d'uii ei'itique aussi étranger au catholicisme historique que M. Kattenbusch!

Car, tout de suite, il nous déclare que ce catholicisme historique dont nous nous réclamons ^ c'est-à-dire le catholicisme qu'il appelle œcuménique et orthodoxe, ou encore le « catholicisme confessionnel », s'est formé en opposition aux; gnostiques et autres séparatismes du second siècle : on reconnaît là la théorie de Ritschl, reprise et rajeunie par M. Harnack dans son Mareion*. M. Kattenbusch tient que cette Konfessionskircke B. été précédée, préparée par « une idée primitive de l'Église », qu'aucune Eglise n'a continuée dans son intégrité, dans sa pureté, toute Église pour durer devant se défendre, se resserrer, s'endurcir. Nous voilà fixés sur la valeur de l'organisation dogmatique et juridique du catholicisme. Mais la nouveauté de l'essai de M. Kattenbusch n'est pas là.

Elle n'est pas davantage dans l'étude qu'il

i. A. Habnack, Marcion, eine Monographie zur Geschîehte der Grimdlegung der kathoUschen Kirche (1921), p. 230-246.

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fait des eiflpldls du mot « Église » dâtis là lilté^ fâtiii*ë des pïetliièfès générations chrétiennes. Pareille étude avait été faite déjà. La ndllveauté de M. Kàttëtibuscli est dàiiS le commentaire (^ù'il dôiitiè du Tu es PètHis,

Oil sait de i^èslé, ëii effet, qtle lé texte fondai nieillËtl dé recclésidlogie â été tt-ès attaqué. Rêcéfflment M. Hài'flàôk est revénit à là charge, âpi'ês bien d'atitrës, et à toulti établit" que lé Tiiês PétHts pôHe trace de î'enianiëffients fécdiinaîssâbles*. Il ii'y était pàë dit primitivement : a Lëë pdi'teê de f ëfifél- ne prévatldr-ont pas contre elle j), mais « eôiitre toi », à ëiitèndre daiis le sens qtle Pie^fé tie mourrait point. Les mots « Stir cette pieri'e Je bâtirai mon Église » seraient ùile iiltei'pdlatidn tendanciëtiSe, qui aurait été àeedmpâgiiée de là substitution de « Contre elle » a ce cdiitfe toi ». M. Hârnàck, très pénétré cdnime ôii sait de râctidn de l'Église Romaitie dans là chrétienté dès le sêcdiîd siècle (il l'a montré Une fois de plus dànâ sdttMài'cion encore), conjecture que cette retouche du Tu es Pet?'us aurait été exécutée à tiome datis les premiètes années du second siècle, avec le dessein de favoriser la primauté de l'Eglise romaine. Cette hypothèse à soulevé de divers côtés de vives critiques ^. îl est

.1. À. HARNACK. « fiet SprUCli ùebei* PetrUs als deii Fels der Kivclie i, daûs les Sitzangsèerichtc dé l'Acadêtiiie des sciences de Bériifl, MB, p. 637-6o4.-

i. Elle est rëjetée pât Ed. MÉtEiK, ÛrsprUri^ uhd Anfdcnge> ts I (1921), p. 112-H3.

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piquant de la voir contredite dans un Festgabe dédié à M. Harnack lui-rinême par un critique du poids de M. Kattenbusch.

A la vérité, M. Kattenbusch ne se refuserait pas à admettre que le texte primitif a pu porter : a Les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre toi ». M. Harnack, écrit-il, tient cette leçon pour parfaitement sûre : il croit pouvoir établir définitivement que « les portes de l'enfer » ne signifient pas autre chose que la mort, et que « contre toi » est une leçon qu'impose la logique du contexte * et que recommandent des attestations anciennes. M. Kattenbusch est très frappé du fait que parmi ces attestations se rencontrent celle de Porphyre et celle d'Origène^, La promesse faite à Pierre qu'il ne mourrait pas avant d'avoir vu le retour glorieux du Christ aurait donc persévéré dans la tradition. « Je suis, dit-il, d'accord avec M. Harnack. Mais que les mots Et sur cette pierre je bâtirai mon Église soient une interpolation, je ne puis l'admettre »> (p. 165). Pour

1. On en tirera cette conclusion, que M. K. ne tire pas, à savoir que cette promesse faite à Pierre aurait été fixée par écrit avant la mort de Pierre.

2. M. Kattenbuscii y revient p. 167 et atténue son premier jugement. « L'expression />or/M<ie l'Enfer ne peut êtrie interprétée avec certitude. Porpliyreet Origènepeuventn'être que les témoins d'une tradition. Pour un grec, cette expression éveillait la seule idée de la mort. De plus, Porphyre, en découvrant dans le texte en question la prédiction ou la promesse faite par Jésus à Pierre qu'il ne mourrait pas, trouvait là une bonne aubaine pour son scepticisme, » Quant à Origène, il put accepter l'bypothèse que, en grec, portes de l'enfer était synonyme de mort, et voir là un sens qui se prêtait à l'allégorie.

moi, continue-t-il, il est historiquement et psychologiquement tout à fait croyable que Jésus, au moment solennel de Gésarée de Philippe, a manifesté sa volonté d'établir une Eglise de ses disciples.

La difficulté exégétique réside en ceci/-: avant la scène de Gésarée de Philippe, il n'apparaît pas d'Eglise dans la perspective de l'enseignement de Jésus. Sans doute, le Maître a choisi les douze, mais, écrit M. Kattenbusch, « ceinombre douze peut avoir eu pour lui un sens symbolique et avoir représenté Israël, le peuple de Dieu : comment donc la compagnie des disciples estelle devenue de peuple une Église » (p. 164)? Gela s'est-il fait tout seul, après qu'ils ont eu perdu leur maître? Non, « nous avons un texte où Jésus manifeste le dessein de fonder une Eglise (au futur : Je bâtirai). Ce texte est-il une parole authentique de Jésus? Je le crois, encore qu'il soit aujourd'hui audacieux, ou peu s'en faut, de le dire ».

D'abord que signifie le mot èxxXYjata ? Ecartons les sens grecs que nous pourrions lui donner. Le mot èxxXYjata répond ici à l'araméen knischta, nous assure M. Kattenbusch sur la foi de M. Wellhausen^, et knischta désigne une « assemblée de culte, de service divin ». Pourquoi Jésus ne pouvait-il pas avoir en vue (notez bien le futur :

1. J'ai touché à cette question dans mon Église naissante, p. 104.

M GÀTHOLfGISME BT PAPAUTE;

Je bâtirai) quelque kriischta de ses disciples,? Il pense à cette knischta pour \é temps qui vieii^ dra où il lié sera plus parifti eux^ où il leur aura été ravi. 11 leiir découvre là passion qui approGhe^ il les prépare à cette fin imminente, au-devant de laquelleil va et qui sera la consdmriiation de sa miÉision. Mais eux, quelle mission les attend à leur tour ?

M. Kattenbusch imagine que la khischta que le ëftuveuf a en vue né sera pas nécessairement pour les disciples une rupture avec le « Temple » \ tout âU plus sera*t-elle une rupture avec 1& « Synagogue >> , mais que pouvait être la « Syna» gogtiè » désormais jpour eux^ sinon une étrangère et une ennemie? Ils seront donc unis dans la fdi qUë Pierre vi^nt de confesser^ la foi en la Messianité dé Jéëus, « Christ fils de Dieu »» Il y a plus, c'est à Pierre que Jésus confie cette knisch>^ tai « Pierre^ écrit M i. Kattenbusoh, doit être le point ferme de la knisbhta de ses disciples^ qu'il s'agisse de prier (en commun), de célébrée (quelque acte rituel), ou d'interpréter l'Écriture ». A Pierre sont confiées les clés. M^ Kattenbusch estime que le pouvoir de lier et de délier signifié que Pierre décidera qui, dans la maison des disciples, peut être admis ou doit être repoussé^ « et il faut en conclure qu'il pense à quelque chose comme une organisation » (p. 166)»

Je ne fais que rapporter les vues de M. Kattëôbtisch, et îiia {Jêliééé ïi'êSl ]^&è dé |)rôfjôsër

aôfi exégèée dottitiie si elle noua dôtiliiait le seiië définitif enfin découvert de la pât*ole dé Jésus à Piefrë. Sachons gré âM» Kàtténbùâch de défendre rautheniicité et l'intégrité de ce texte ;- de n'être pas des exégètes quij pôut* défendre cette àtlthèn^ tidité et dette intégrité j vident le texte de toute idée ecclésiôlôgique ; enfin de ne pââ craindre de donner à Piei're une mission qui implique pHfiiâuté et âutoiitéi II n'est pas douteux, par âiïîeûrë^ qtië pour M. Kattenbusch cette mission est limitée par uUe eschatologie à courte échéance* En toute hypothèse, l'exégësedeM; Kâtténbuâch ne laissera pas d'être utilisable et instructive. Là longue noté des p. 167-168 mérite en particulier d'attirèl* l'attention.

Et mol Je te dis tî*aduit >tâYw M ûti Xsfw. Nous sommes habitués! à ne voir là qu'une transition. Ou petit penser, au contraire, que Jésus fait allusion à un surnom déjà donné à Simon, et à Un jeu dé mots familier aUx disciples ses compagmtiê : Moi aussi je të dis : Pierre tu es pierre. Alttsi parlaient lés apôtres, quaud ils parlaient de Simon, et Jésua fait comme êuX. Mais aussitôt la pensée rebondit : Et sur cette pierre, je bâti'* rài. Dès lors le surnom Pierre dévient, comme lé surnom ChHst pour Jéstis^ l'expression qui qualifie là mission de Simon, l'investiture dont son maître l'honore. M. Rattèubusch ne veutpàâ voir là que JésUs promette â Pierre uue mission dé il gouverueittént âU Seûs juridique »,

une présidence; du moins consent-il à dire que Jésus « a la confiance que Pierre sera la réserve spirituelle et l'autorité légitime de la knischta n.

Pierre sera le portier, il sera le gardien de la maison; il décidera qui peut franchir la porte, donc entrer dans le royaume de Dieu, et qui ne le peut pas : « Jésus a une confiance absolue dans son jugement ». Les mots : Ceque tu lieras.. . peuventn'étrequ'unredoublement de l'affirmation Je te donnerai les clés...^ et s'interpréter : Ce que tu lieras (à la knischta) sera dans le ciel reconnu (par Dieu comme appartenant à la communauté messianique). Délier aura le sens de détacher, renvoyer, exclure. L'épisode du centurion Corneille dans les Actes des Apôtres serait une confirmation de cette vue.

M. Kattenbusch n'est pas sans avoir senti ce que son interprétation a d'arbitraire. Use protège contre les hommes du métier, Wellhausen par exemple, qui souligne que Pierre ne recevra pas la clé, mais les clés : Pierre ne sera donc pas le portier, mais le majordome. D'autre part, le même Wellhausen estime que lier et délier s'entend des docteurs de la Loi qui décident de ce qui est permis et de ce qui est défendu : Pierre, pour interpréter la Loi, aura une autorité dont son Maître l'investit, il décidera en son nom. Nous retrouvons avec Wellhausen l'exégèse classique.

En toute hypothèse, le rôle promis à Pierre est celui d'un protagoniste, puisque ce rôle est

promis à lui seul, et fait de lui celui à qui appartient la décision. M. Kattenbusch peut écrire : « Pierre doit avoir réellement possédé une autorité particulière ». Il trouve une confirmation de cette conclusion dans le texte dé l'épître aux Corinthiens (I Cor. xv, 5 et suiv.) où saint Paul rappelle les apparitions du Christ ressuscité : pour Paul, « toutes les autorités de VEcclesia attestent la résurrection du Christ, et Pierre lui apparaît là comme la première, cQmme la plus considérable ».

Revenons à la knischta que Jésus a annoncé qu'il bâtirait sur Pierre. M. Kattenbusch se demande « si, à quel moment, et comment »

Jésus a accompli sa promesse et « fait de ses disciples une IxxXYjaia ». Sans doute, le cercle de ses disciples en était une déjà, dans un certain sens, et pourtant c'est à ce cercle de disciples qu'il promet de bâtir ce qui dans sa pensée n'est pas encore bâti. Dirons-nous, demande M. Kattenbusch, qu'il y a renoncé, ou que la mort l'a surpris? Non, répond-il, et hardiment il pose en thèse que « la cène fut l'acte de fondation de l'èxxXYjffta » (p. 168).

M. Kattenbusch, en effet, ne souscrit pas à l'exégèse qui voudrait voir dans la dernière cène une « improvisation » inspirée au Maître par l'émotion du moment, et rien d'une institution comportant la réitération de l'acte posé : « Celui, écrit M. Kattenbusch, qui tient pour

autUfsQtique la parole Je bâtirai mon Eglise, estimera au moins VFaisemblable que Jésus, au plus tard dans ce soir (de la dernière cène), a fait et prescrit quelque chose comme sa dernière volonté, quelque chose qui organisait ses disciples » (p. 169). Notons le relief donné par M. Kattenbuseh au verbe bien germanique organisieren. La difficulté est que le Maître n'en dit rien. Cette difficulté n'arrête pas M. Kattenbuseh : << Jjes disciples, écrit-il, ont eu le sentiment du sens de son acte, (le sentiment) de ce qu'il leur léguait ».

Ces disciples (disons : les apôtres) recevaient là de Jésus « un legs qui devait les faire se souvenir de lui et par une contrainte intime les maintenir fermement en contact avec lui et entre eux ». Ge pain, ce vin, c'était lui, son corps, son sang, et son corps donné pour eux, son sang versé pour eux : ils se partageaient ce pain après l'avoir rompu, ils buvaient à tour de rôle à la même coupe. Nous dirions : La communion était instituée au corps et au sang du Christ, l'agneau de la nouvelle Paque, mais aussi bien la communion des apôtres entre eux, l'Église.

Que retiendrons»nous de l'essai de M. Kattenbuseh? Avant tout son plaidoyer pour l'authenticité de la parole oc Sur cette pierre je bâtirai mon Église ». Il a raison de dire qu'il ne faut mettre ni trop, ni trop peu, dans le mot Église,

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tel qu'il est prenoneé là par le Sauveur, et aaas doute est-ce y mettre trop peu que d'y trouver seulement une assemblée de culte analogue aux assemliilées que célébraient les synagogues juives. Une knisehta fiinsi comprise n'a pas besoin pour subsister d'être bâtie sur Pierre, et que Pierre ait les clés du royaume des cieux et le pouvoir de lier et de délier. Les propiesaes faites à Pierre ne sont pas proportionnées à l'humilité de la knisehta. Mais on devine que M. Kattepbusch construit sa knisehta pour y abriter la réitération de la cène.

Le lien que veut mettre M. Kattenbuseh entre l'Église et la cène n'est pas illusoire : il est très vrai que la fraction du pain a été dès la pre^ mière heure l'acte autour duquel se réunissait la communauté chrétienne : c'est à la fraction du pain que l'on se comptait. Elle sera le foyer ep chaque Eglise, la raison d'être de la hiérarchie naissante et de l'initiation baptismale : le mot communion servira à désigner à la fois la participation au sacrement du corps et du sang du Christ, et l'appartenance à son Eglise. Saint Augustin a mis à maintes reprises en une vive lumière cet aspect de l'eucharistie, « signum unitatis, vinculum caritatis ». Le pécheur ou l'hérétique que l'Eglise rejette de son sein sera un excommunié. Le Sauveur aurait pu dire : « Sur la fraction du pain je bâtirai mon Eglise ».

Cependant, il ne l'a pas dit, mais il a dit à

Simon : « Tu es Pierre et sur cette pierre (que tu es) je bâtirai mon Église », donc une knîsehta où Pierre aura une mission à lui, qu'il n'a évidemment pas à la cène, et pas davantage dans la fraction du pain des premiers jours. On ne se laissera donc pas persuader par M. Kattenbusch que Jésus a réalisé à la dernière cène ce qu'il avait promis à Simon.

L'Église est une communion, oui certes; elle est une societas fidei et Spiritus sancti in cordibus, oui encore ; et en même temps elle est une société visible et organisée, societas externarum j^erum ac rituum; mais elle possède une autorité qui lie et délie, une autorité (jui décide chaque fois qu'une décision est nécessaire, et qui décide au nom du Christ, M. Kattenbusch l'a bien entrevu, mais il semble en avoir été un peu effrayé.

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