RÉPONSE A UNE LETTRE
DE F. W. PULLER
Vénéré et cher Monsieur PuUer,
Je suis très reconnaissant à M. Portai de m'avoir fait tenir votre lettre du 21 juin, et je suis très touché de tout ce que vous me dites dans cette lettre de trop bienveillant.
Dans mon article de la Revue des jeunes du 10 avril, vous avez relevé le passage qui concernait votre savant livre The primitive Saints and the see of Rome, et où je disais que vous vous étiez appliqué à mettre en tout son relief le schisme d'Antioche (361-398) et le schisme d'Acace (484-519), en « ne disant pas un mot du pape Innocent, du pape Gélestin, du pape Léon ». Vous me répondez que, si je consulte l'index de votre livre, je trouverai que vous avez « nommé chacun de ces trois papes en divers passages ». Je m'empresse de lé reconnaître.
Il reste vrai cependant que vous avez tiré
CATHOUCISUE £T PAPAUTÉ. 5
tout l'avantage que vous estimiez être en droit de tirer du schisme d'Antioche et du schisme d'Acace, et que vous avez sacrifié celui que nous sommes en droit de tirer de la période qui va de l'affaire de saint Jean Ghrysostome en 404 au concile de Ghalcédoine en 451.
Vous me dites dans votre lettre : « Au sujet des relations du pape Gélestin avec le concile d'Éphèse et du pape Léon avec le concile de Ghalcédoine, vous trouverez quelques mots à la page XXXII de mon livre. Dans une note marginale que j'ai ajoutée en 1900, et qui se trouve sur cette page, j'ai prié mes lecteurs de se référer à certains écrits du D' Bright, où il discute avec beaucoup de science les relations de ces deux papes avec les deux conciles... Il me paraissait inutile de refaire en 1900 ce que la plume magistrale du D' Bright avait fait d'une manière si satisfaisante en 1896 et 1899 ». G'est à merveille, mais cela confirme bien que vous avez laissé de côté deux séries de faits de la première moitié du v° siècle qui ne revenaient pas à votre thèse, à savoir que « la communion avec le siège de Rome n'est pas une condition nécessaire pour être membre de l'Eglise catholique ».
Pour le pape Innocent, vous me dites que j'ai spécialement en vue « le recours de saint Jean Ghrysostome à Rome et l'action du pape Innocent en réponse à ce recours ». Vous ajoutez : a Eh bien, si vous voulez avoir la bonté d'examiner la
page 481 de mon livre, vous trouverez que j'y ai dit quelques mots au sujet de la lettre que saint Ghrysostome a adressée aux évêques italiens qui occupaient des sièges métropolitains, c'est-^àdire saint Innocent de Rome, saint Vénère de Milan et saint Ghromace d'Aquilée... La même lettre est adressée à tous les trois. Dans cette lettre, saint Ghrysostome ne fait aucun appel à un tribunal supérieur ;. il avait déjà fait son appel à un concile œcuménique, et saint Innocent dans sa réponse reconnaît que le rassemblement d'un concile œcuménique devrait être arrangé. Il a fait de son mieux. Il a écrit aux empereurs, mais sans résultat. Tous les trois métropolitains ont assuré saint Ghrysostome qu'il continuait à être dans leur communion, et tous les trois ont répudié la validité des actes du pseudo-synode du Ghêne. Dans l'année 406, saint Ghrysostome a écrit des lettres de remercîment à Innocent, Vénère et Ghromace » . Vous concluez : « Ge sont les raisons qui m'empêchent de regarder cet incident dans la vie de saint Ghrysostome comme un argument en faveur des prétentions papales ».
Il est très exact que la question est traitée en quinze lignes de la page 481 de votre livre : c'est peut-être peu, et vous ne m'en voudrez pas d'y revenir.
Que la lettre adressée par saint Jean Ghrysostome au pape Innocent, en 404, soit adressée (la même) à l'évêque de Milan et à^i'évêque
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d'Aquilée, encore que l'on y puisse faire quelque difficulté, je le concède. Je suis même porté à conjecturer qu'elle dut être adressée à bien d'autres métropolitains d'Occident, car, en 406, en même temps qu'il écrit pour le remercier à l'évêque de Milan, nous voyons saint Jean Chysostome remercier l'évêque de Garthage, l'évêque de Salone, d'autres encore dont nous ignorons les sièges, comme Maximus et Asellus. A s'en rapporter à l'usage, ces diverses lettres durent être transmises de Rome à leurs destinataires.
Que saint Jean Ghrysostome, en écrivant en Occident, n'ait fait appel à aucun tribunal supérieur, puisqu'il avait fait appel à un concile œcuménique, je le concéderai encore. Il se tourne vers l'Occident, il demande le secours des évêques d'Occident. Il demande expresséinent que l'on tienne pour nulle (provisoirement) la sentence du concile du Chêne, qui l'a déposé. Le pape Innocent entre parfaitement dans ses vues. Il s'agissait en effet de juger si la sentence prononcée contre saint Jean Ghrysostome par le concile du Chêne était ou n'était pas inique : l'évêque de Rome aurait pu en décider, comme il avait fait jadis, dans des cas analogues, pour Eustathe de Sébaste, comme il fera plus tard pour Théodoret de Cyr ou pour Eusèbe de Dorylée :
mais il pouvait aussi s'en remettre à un concile par lui accepté et où il serait présent ou repré-
sente, un concile qui réunirait l'Orient et l'Occident, comme avait été (au moins dans le plan du pape Jules) le concile de Sardique appelé à juger saint Athanase, comme devait être le concile d'Italie par lequel un moment saint Léon songera à faire juger la cause de Flavien. Saint Jean Ghrysostome a demandé un concile œcuménique : on ira au concile.
Les précédents voulaient que le prince convoquât le concile quand il devait être œcuménique, et y invitât les évêques. Le pape Innocent profite de la présence de l'empereur Honorius à Rome pour obtenir de lui qu'il intervienne auprès de l'empereur Arcadius son frère. Et, en effet, Honorius écrit à Arcadius que les deux partis, c'est-à-dire, soit saint Jean Ghrysostome, soit ses adversaires, ont envoyé des députés à l'évêque de Rome et aux évêques d'Italie, que l'affaire requiert un concile commun de l'Orient et de l'Occident : il presse pour que le concile soit convoqué.
11 est clair que, si l'on compte sur l'Occident, Rome est le centre où tout de suite l'affaire de Gonstantinople aboutit : on en réfère à Rome, on veut avoir Rome pour soi, et, comme dit Tillemont, « ceux qui aimoient l'Eglise avoient recours à celui qui estoit chargé de veiller sur tout le troupeau de Jésus Ghrist et de procurer partout l'observation de la discipline et des saints canons ». C'est le pape Innocent qui, l'Occident
étant unanime avec lui, prend la cause de saint Jean Ghrysostome en mains.
C'est lui qui écrit au clergé de Gonstantinople resté fidèle à l'évêque exilé, etlui exprime l'espoir qu'il met dans le concile projeté. Dans cette même lettre, il se déclare absolument pour saint Jean Ghrysostome, et ne veut reconnaître aucun des évêques intrus par ses ennemis. Il agit à Ravenne auprès d'Honorius, Ghromace d'Aquilée en fait autant, de même les évêques d'Italie réunis en concile (a Rome?) : ils sont d'accord pour demander un concile œcuménique à réunir à Thessalonique. Honorius prie le pape Innocent d'envoyer cinq évêques accompagnés de deux prêtres et d'un diacre de Rome, en légation à Gonstantinople, pour porter la lettre par laquelle l'empereur presse Arcadius de réunir le concile à Thessalonique. On sait quel accueil brutal Arcadius réservait à ces légats.
Evidemment, le pape Innocent n'a rien obtenu de l'empereur Arcadius, mais il a pris fait et cause pour saint Jean Ghrysostome, sans attendre le concile œcuménique qui devait prononcer, et, quand saint Jean Ghrysostome a été mort j il a mis cette condition à la communion de Rome avec Gonstantinople, Antioche, Alexandrie, que le nom de l'évêque déposé et exilé serait replacé dans les diptyques, ce qui était exiger le désaveu du concile du Ghêne. C'est l'acte le plus significatif de la courageuse et si honorable conduite
du pape Innocent : il tient tête à l'empereur de Gonstàntinople, il tient tête aux trois plus grands sièges d'Orient, et ceux-ci finissent par céder à son intransigeance, loin de professer qu'ils n'ont pas besoin de sa communion pour appartenir à l'Église catholique.
Vous me dites que vous ne voyez pas là un argument en faveur des prétentions papales.
On peut, j'espère, n'être pas de voire avis, et voir là au contraire un fait aussi capital que celui du recours à Rome de saint Athanase qui a donné occasion au concile de Sardique : le recours de saint Athanase et le recours de saint Jean Ghrysostome sont les deux faits qui ont accrédité la maxime attestée à Gonstàntinople par Socrate et Sozomène, vers 440, qu'il n'y a pas de sentence définitive sans l'assentiment dël'évêque de Rome, maxime qui semble être l'exacte confirmation du Causa finita est prononcé à propos du pape Innocent par saint Augustin, en 417.
Je n'ai pas sous les yeux le livre de M. Bright, mais j'ai celui M. William Ernest Beet, The rise of the papacy (1910), et j'y trouve sur le pape Innocent une page de conclusion d'un sens historique qui n'est pas sans justesse : v This great prelate, dit-il, was something more than a bishop, something more even than Patriarch of the West, and it seems therefore both désirable and not incorrect to speak of the papacy, in its earlier form, as beginning with Mm » (p. 60).
Vous voyez coiiamé les faits qui vous semblent incapables de justifier ce que vous appelez les prétentions papales sont ceux où M, Beet, qui certes n'est pas un catholique romain, découvre la première manifestation de la papauté. Et je crois qu'un historien sans parti pris estimera que la papauté (je n'attache pas d'importance au mot, mais à la chose) n'a pas attendu le pape Innocent pour se faire sentir dans l'histoire de l'Église.
A mon tour je vous prie d'excuser la longueur de cette lettre, et vous demande de croire au prix que j'attache à la science de votre livre The primitive saints and the see of Rome, tout en regrettant que vous ayez fait parmi les « primitive saints » plus de place au schismatique Acace qu'à saint Jean Ghrysostome.
Veuillez trouver ici mes respectueux et bien sympathiques hommages.
Paris, 5 Juillet 1923.
RÉPONSE A M, GLUBOKOVSKY
En réponse à mon article paru en français dans la Revue des jeunes du 10 avril 1923, et en anglais dans les Blackfriars de juin suivant, M. le prof. Glubokovsky a donné à la revue londonienne The Christian East de novembre 1923 un article d'une noble tenue intitulé « Papal Rom and orthodox East ». Je ne pouvais avoir un contradicteur plus compétent et plus distingué que l'ancien professeur de l'académie ecclésiastique dePétrograd, aujourd'hui professeur à l'académie ecclésiastique de Sofia, et bien connu parmi nous historiens pour son Saint Théodoret évêque de Cyr (1890), le meilleur livre que l'on ait sur ce beau sujet, au jugement de M. Harnack.
M. Glubokovsky m'accorde que je m'établis sur le terrain des faits, et ce terrain nous est heureusement commun. Nous abordons les faits avec la même méthode. Mais il nous arrive de ne pas en donner toujours la même interprétation. M. Glubokovsky ne sera pas surpris que je