CHAPITRE XIV
Une consultation psychothérapique. — Les Maladies d*âme de M. Desplaces . — La crise de la foi. — Subjectivisme mystique et vieille religiosité. —La poésie d'âme de 1820, — s'appelle aujourd'hui maladie d'âme. — Remèdes proposés : croyance en Dieu, bonté. —Témoignages des hommes illustres appelés en consultation. — Les docteurs en psychologie s'appellent : MM. Jules Simon, Emile Ollivier, Melchior de Vogue, abbé d'Hulst, Sully- Prudhomme, Alexandre Dumas fils, Zola, M™« Gyp, M"* Adam, et enfin M. Jules Bois. — Le catéchisme de Bossuet. — Un peu de courage et de franchise.
L'àme française traverse-l-elle une crise semblable aux innombrables crises dont est faite sa longue histoire, ou bien, profondément atteinte par les maladies morales du siècle, je veux dire du xixe siècle, s'agitet-elle dans les convulsions, signes avant-coureurs de la décadence et peut être de la mort ?
Longtemps, le problème fut exposé et résolu en sens divers, selon les règles traditionnelles qui régissent les discussions académiques. Depuis quelques années, et surtout depuis quelques mois, il a revêtu une forme plus inquiétante. Etre ou ne pas être, telle est la question que se posent, avec une anxiété sincère, nombre de Français, nos contemporains.
Voici, justement, un livre consacré à ce sujet trop
intéressant ; il a pour titre : Maladies d'âme et pour sous-titre : Essai de Roman des Romans. Un rapport existe, en effet, entre l'état psychologique du peuple français et les œuvres romanesques dont il fait sa nourriture intellectuelle, depuis cent cinquante ans environ. Et qu'on ne se hâte pas de faire observer que M. Henri Desplaces s'exagère peut-être Timportance d'un genre littéraire plutôt inférieur. Les écrivains du XIX* siècle ont transformé le roman en une sorte d'encyclopédie ou entrent maintenant la géographie» la politique, Thistoire môme, et surtout la philosophie et la théologie.
Bien des pages de Maladies d'âme ont vieilli : M. Desplaces ne peut manquer de s'en rendre compte, en parcourant aujourd'hui son mince volume. Il constatait, par exemple, qu'en 1894 un apaisement se produisait dans les esprits, et que la tolérance entrait dans les mœurs...
Où sont les neiges d'antan ?
Il s'arrêtait à Schopenhauer, lequel est remplacé par Nietzsche. Il prenait la peine de réfuter les néo-chrétiens dont le souvenir commence à se perdre dans la nuit du passé. Ses considérations historiques sur l'amour au xix* siècle manquent d'originalité et de profondeur.
Mais il expose avec conviction, force et clarté, la crise religieuse dont souffrirent les hommes de 1830, et dont souffrent encore quelques contemporains. Car le livre de M. Desplaces a pour point de départ le cas de Jouffroy. Il me parait inutile de discuter aujourd'hui
Thistoire religieuse de Jouffroy, que Mgr Baunard avait rendue populaire, et qu'a magistralement élucidée M. OUé-Laprune. Il est à souhaiter que, dans une prochaine édition de Maladies d'âme, une part soit faite à ce magnifique commentaire.
M. Desplaces, du reste, considère la nuit historique de Jouffroy, non comme un dénouement, mais comme un prologue.
Par quelles pensées profondes le libre penseur de notre temps remplace-t-il Tau-delà chrétien que lui avait révélé son catéchisme ? « Cet avenir de bientôts insondables, dit M. Desplaces, que de formes effrayantes il a revêtues, depuis que nous l'interrogeons, livrés à notre clairvoyance ! Nous nous sommes sentis continuant de vivre, enfermés dans notre cercueil, oppressés par la terre rejetée au-dessus de nous, paralysés dans des décompositions lentes. D'autres fois, âmes désincarnées, nous voltigeons sur des mers glauques ou tombons dans des gouffres sans fonds. »
Je me demande pourquoi M. Henri Desplaces a cru devoir parler ici de clairvoyance. Elégance et solennité de style mises à part, ces visions sont d'une effrovable banalité.
M. Desplaces aborde enfin un sujet sérieux à la fois et précis, lorsqu'il essaie d'établir des groupements rationnels parmi les innombrables Jouffroys du XIX® siècle. Le premier groupe comprend les catholiques sans épithète, les vrais catholiques. « Leur nombre, dit M. Desplaces, s'accroît chaque jour, à cause du caractère militant qu'ont pris les hommes et les institu-
tioQS religieuses, et qui a obligé leurs défenseurs, dans une très grande quantité de pays, àse transformer en véritables stratèges. Qu'ils se réjouissent, car ils ont trouvé la bonne voie, la paix qui dure. S^ils sont heureux, ils l'ont bien gagné. Il leur a fallu un constant empire sur eux-mêmes. Il leur a fallu se prosterner violemment dans les églises, meurtrir leurs genoux à une pénible Scala sancta^ cacher leur tête entre leurs mains pour éviter de voir le scandale, le sacrilège, se cuirasser d'un triple enthousiasme, pour écarter les attaques constantes du doute. »
Dans ces félicitations très chaleureuses, on le voit bien, entre, si je ne me trompe, un vif sentiment de commisération. Malheureux croyants I ils se sont vus dans robligation d^exercer sur eux-mêmes un grand empire I Et c'est un moraliste de profession, un psychologue, un théologien très moderne et très laïque, et très indépendant, mais un théologien sans doute, qui formule ces remarques. Je sais bien que les décadents du xix® siècle, à Tinstar des Romains du Bas-Empire, n'hésitaient jamais à se prononcer sur la nature et la réalité des vérités religieuses les plus délicates et les plus hautes. Mais qui ne rirait deleurs prétentions? Hélas ! oui. Messieurs, pour comprendre le christianisme, il faut avoir le cœur pur, ou, tout au moins, faire un effort appréciable pour se rapprocher de la pureté.
Pourquoi M. Desplaces exige-t-ilqueles croyants se cachent la tête entre leurs mains, afin de ne pas voir le scandale? Depuis l'affaire Judas Iscariote jusqu'aux
apostasies récentes des Combes et autres Charbonnels, les scandales se sont succédé dans Thistoire de TEglise, à des intervalles très rapprochés. Les catholiques écartent de leur chemin cetle pierre d'achoppement, ils s*obstinent dans le bon combat, ils conservent la foi.
Il est enfin permis de se demander ce que vaut très exactement l'armure dont M. Desplaces vante remploi, en cas de retour offensif du doute. Certes, Tenthousiasme, ou, du moins, un certain enthousiasme est inséparable de Théroïsme et de la sainteté. Mais aux âmes de notre temps des directeurs avisés recommanderaient, provisoirement, des pratiques plus modestes, par exemple, les exercices propres à développer en elles Thumilité, et surtout Tétude de la théologie.
Médecin presque officiel des âmes contemporaines, M. Desplaces ne semble pas se douter, en effet, que le grand mal dont elles souffrent, c^est tout simplement... l'ignorance des choses religieuses. Avec raison, il déclare que, de nos jours, on a abusé des dithyrambes en rhonneur de la science, et des gémissements sur la banqueroute de cette même science. Mais, grâce à Dieu, les publicistes modernes ne parlèrent point trop souvent du catéchisme et de la théologie. On peut louer, sans crainte de s'exposer à des redites ou à d'inconscients plagiats, la science par excellence, qui est la science religieuse. Un certain nombre de demi-chrétiens se détachent du catholicisme, pour plusieurs raisons, mais principalement parce qu'ils ne le connaissent pas. Si un nouveau Lamennais, un Lamennais première
manière, surgissait parmi nous, il composerait un traité) non pas sur rindifférence, mais sur Fignorance en matière de religion.
Le deuxième groupe sur lequel M. Desplaces appelle notre attention et aussi notre indulgence, se compose uniquement de sectaires. « Christ saignant, Frères ignorantins, Filles de Saint- Vincent-de-Paul... non, personne n'a méconnu en son cœur votre grande compassion pour les déshérités et les souffrants. Ceux-là surtout qui tous traquaient, en étaient des déshérités et des souffrants, des déshérités de la foi, des souffrants de rame. Tout ce que vous accomplissiez d'admirable irritait leur cuisante blessure, et c'est pour cela qu'ils vous ont déclaré la guerre, dans leurs votes, dans leurs écrits et dans leurs actes. Plus qu'à tous autres, soyonsleur compatissants. »
L'exhortation au pardon des injures est superflue. Mais à la lumière de certains événements récents, M. Desplaces doit se rendre compte, sans doute, combien peu ses appréciations optimistes de 1894 étaient motivées. On connaît aujourd'hui, dans ses origines profondes, la haine des sectaires ; elle n'est faite que de bassesse, d'inintelligence et de laideur morale.
M. Desplaces signale un troisième groupe de désabusés, au nombre desquels il se range peut-être lui-même, ce II ne faut pas oublier une pitié, dit-^il, aux âmes qui ont essayé la lutte et ont échoué malgré leur volonté soutenue. Combien s'en sont allées de ce monde, cachant avec fierté leur échec, emportant avec elles le triste secret 1 »
Si M. Desplaces fait allusion à ses propres expériences, on n*a rien à lui objecter. Mais il n'est pas démontré que les vaincus dont il pleure la défaite soient à ce point nombreux, et tout nous porte à croire, au contraire, que la souffrance, la maladie et la perspective de la mort prochaine, ont raison le plus souvent des doutes superficiels. Puis, qu*est-ce bien, au juste, que cette bonne volonté soutenue, dont parle M. Desplaces ?
Des hommes, Tauteur de Maladies d'âme passe à la religion elle-même. Il la loue' avec émotion, avec éloquence, sur le mode lyrique, mais pour la déclarer finalement impuissante et décevante.
« Merveilles de la religion I N'est-ce pas vous qui vous êtes attachées à noircir le monde, à nous en grossir les imperfections, à nous le montrer comme une vallée de larmes, comme une terre d'exil, livrée à la vénalité^ à l'injustice triomphante et au mensonge ? Vous nous Taviez présentée comme une halte très éphémère, pour rendre vos consolations plus tentantes à notre libre arbitre, et, parce même moyen, nous améliorer, dès ici-bas. Pourquoi faut-il qu'une fureur sacrilège ait renversé la figure du Justicier infaillible qui attendait chacun à son heure, au bout de son voyage ? Pourquoi faul-il qu'elle ait détruit lout ce que vous nous avez donné de radieux, pour ne conserver que Timmense tristesse par vous répandue ?... »
On n'est pas plus romanticiue. Mais M. Desplaces n'en retrace pas moins un tableau fort exact de Timpressionnisme religieux qui sévissait, il y a quelques années, dans les milieux soi-disant intellecluels. Ecrivains et confé-
renciers exhalaient ea strophes solennelles leur élégante nostalgie. Pourquoi dompter ses passions et lutter contre Timpiété, pourquoi se refuser les joies de l'alexandrinisme, puisque aucune silhouette divine de juslificier ne se dessine dans la pénombre'de l'au-delà ? Àinâi parlaient les oisifs qui s*occupalent de littérature il y aune dizaine d'années, et ils pensaient qu*il leur suffisait de s'abandonner et de gémir. Le temps, mais surtout les épreuves de TEglise et de la patrie, ont débarrassé les catholiques de ce néo-romantisme qui était aussi, je suppose, une forme de renanisme.
Il importerait de bien remarquer aujourd'hui combien il fut pauvre, ridicule, dangereux et, à certains points de vue, immoral. M. Desplaces Tappelie une maladie d'àme, et il dit vrai. Je regrette seulement qu'il l'ait embellie et en quelque sorte idéalisée ; par l'élégance imprécise qui lui est chère, il risque fort d'encourir la condamnation littéraire de Pascal : il masque la nature, il la déguise. Aux jeunes gens enivrés de mauvaise rhétorique qui nient l'existence d'un Dieu- Juge, il faut tenir un langage plus viril. Surtout il ne faut pas les laisser dans cette illusion énorme que leurs négations ont quelque chose de scientifique. La vérité vraie est que, ne sachant rien, ils ne veulent rien apprendre, et qu'ils se condamnent par là même au snobisme stérile et malfaisant.
Ce n'est pas qu'ils vivent dans une paresse absolue ; ils se donnent Tillusion, au contraire, d'une activité intellectuelle dévorante.
a Le petit pioupiou à pantalon rouge se demande
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dans la cour du quartier, en portant arme^ si l'exercice qu*on lui fait faire n*est pas une pantomime ridicule, si la patrie n'est pas une rengaine inutile, si les peuples ne pourraient pas se confondre en un seul Etat, pour vivre éternellement en paix.
a Le juge àTaudience, sur son siège, sous son rabat et sa toge, entend en lui une voix qui lui parle : « La loi que tu appliques est-elle bonne ? En es-tu bien sûr ? >
Qu'un pareil état d^esprit soit anarchique, c'est-àdire incompatible avec la vie normale d'une société, M. Desplaces se hâte d'en convenir. Mais n'avait-il pas autre chose à dire ? D'une part, le monstrueux raisonnement du petit pioupiou représente l'application légitime ou rigoureusement logique du libre examen aux choses delà vie militaire. D'autre part, il convient de ne pas oublier que par le double fait du suffrage universel et du service obligatoire, ledit pioupiou dispose d'une puissance politique presque absolue.
Quels sont les auteurs de cet état pathologique ? M. Desplaces, et non sans raison, accuse la plupart des écrivains français qui, depuis Rousseau, obtinrent les faveurs du public lettré.
Il nomme Gœthe, Sénancour, Chateaubriand, Vigny, Musset, Lamartine, Hugo, Michelet, Renan et bien d'autres. Chateaubriand, victime illustre de l'étude égotiste, ce mal du dix-huitième et du dix-neuvième siècle, Chateaubriand obtient ici des honneurs particuliers ; c'est le chef de chœur de ceux qui « bâillent leur ennui».
« Il se trouve que l'impression de vide éprouvée par
Chateaubriand devant sa foi disparue, tout un peuple l'avait éprouvée aussi. On se précipite dans les églises à peine rouvertes. Les cierges s'y rallument, et dans la France entière, depuis le plus perdu des villages des Mpes jusqu'à la plus révolutionnaire des grandes villes du centre, c'est un Hosanna joyeux de religiosités reconquises et de foi retrouvée. »
Les quelques substantifs que M. Desplaces a groupés autour du nom de Chateaubriand ne répondent que trop bien à la réalité historique ; dans le romantisme il est facile de distinguer à la fois l'ennui solennel, rhorreur de Timpiété, la religiosité maladive et la foi sincère. Ce dernier élément eût triomphé des autres, si le catholicisme français avait pu se développer en toute liberté, conformément à ses traditions. Mais il s'est trouvé, pendant tout le siècle, en présence de ses vainqueurs delà veille demeurés puissants et qui n'ont pas désarmé ; 11 n'a pas pu toujours refouler les ténèbres et faire triompher la lumière dans les intelligences françaises.
De là, ce mélange d'idées vraies et d'idées fausses, de catholicisme et de protestantisme, de sensualité et de mysticisme, que la jeunesse française a décoré du nom pompeux de vie intellectuelle. Le romantisme d'abord a créé, puis favorisé cette immense et désastreuse confusion.
Telles sont, je crois, les conclusions qui se dégagent de l'étude de M. Dcsplaces, conclusions que le désarroi de l'heure présente rend plus douloureuses encore. Si r&me française n'était pas malade, le rationalisme pro-
CATHOLICISME ET ROMAXTISME* 9**
testant oa révolutioanaire et la franc-maçonnerie, ne triompheraient pas aus^i insolemment. On pourrait, toutefois, mettre un peu plus de clarté dans le diagnostic formulé par M. Desplaces. Les théoriciens du romantisme exposèrent jadis leur doctrine de magistrale façon ; en les relisant avec un tant soit peu d'attention, on constate que nos contemporains se contentent de les rééditer ou de les affaiblir.
Ce que M. Desplaces appelle maladie d'âme portait, en 1820, un nom gracieux, et mystérieux, et caressant : les ancêtres de nos jeunes intellectuels disafent : poésie d'âme, a Tous les sentiments exténués par les sécheresses du classicisme vieilli, les tendres et les violents, affections calmes et fièvres de haine ou d'amour, toutes les grandes pensées qui font la trame de notre vie, la mort, Téternité, le destin, se réveillent. Et les sentiments enflamment les idées ; et les idées amplifient les sentiments, et les prolongent vers l'infini; l'amour éphémère au xviii® siècle, comme le simple plaisir, aspire à l'éternel. Le poète romantique ne connaît point de borne à l'exaltation de la pensée. 11 faut qu'il étende son être vers la nature et le divin... Avec ces aspirations, c'en est fait de la sérénité et de l'équilibre en poésie. Sentir partout la limite en soi... autour de soi... au-dessus de soi, c'est plus qu'il n'en faut pour mettre dans l'âme les chagrins qui, non combattus, la livrent â cette affection sombre et voluptueuse, la mélancolie. »
Les choses n'ont donc que faiblement changé depuis un siècle ; la poésie d'âme est devenue maladie d'âme.
Ainsi, les yeux brillants et les joues trop colorées des jeunes poitrinaires donnent à leur physionomie une beauté et un charme tout particuliers, qui ne tardent pas à disparaître. Non seulement on ne se sent plus attiré vers eux, mais pour vivre dans leur familiarité^ il faut surmonter une certaine répugnance ; il en va de même de cette mélancolie romantique dont les grâces factices, depuis longtemps fanées, ont fait place à une repoussante laideur. Parler ici de maladie morale ne suffit plus. L'âme contemporaine qui ne sait pas se rattacher au catholicisme, se meurt d'égoïsme, de paresse intellectuelle et de sensualité.
Après avoir établi son diagnostic en neuf pagf's, M. Desplaces indique en huit lignes les moyens de guérison qui lui paraissent efficaces.
Premier moyen, l'espoir qu'il a l'air de confondre avec la foi. Est-ce une raison, remarque-t-il, parce que rhomme ne croit plus en Dieu, pour que Dieu n'existe pas? Cette preuve par insinuation témoigne des bons sentiments de Tauteur, mais on la voudrait plus développée.
Les auteurs sacrés affirmaient sur un autre ton Texistence de Dieu ; ils s*écnaient : l'insensé a dit dans son cœur : Il n'y a pas de Dieu. Il importe peu que les arguments traditionnels qui prouvent Texistence de Dieu soient mis en doute par certains philosophes. « La révélation primitive, dit Standemmayer, non seulement reconnaît tous les arguments tels que les donne et les suppose la philosophie, mais encore elle invite la raison humaine à les exposer et à les complé-
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ter, et elle attribue Tiasuccès possible, non à la raison en elle-mômey mais à l'impaissauce de la raison particulière, de tel ou tel individu ». Avis aux modernes philosophes de salon qui émettent dédaigneusement des doutes sur l'existence de Dieu. Ont-ils pris connaissance de la preuve de saint Anselme ailleurs que dans un manuel du baccalauréat ? Ont-ils approfondi les théories métaphysiques d'Aristote, de Platon, de saint Augustin et de saint Thomas ? Non, sans doute ; c'est pourquoi on les prie humblement d'attribuer leur insuccès enthéodicée et leurs doutes, non pas aux difficultés intrinsèques des choses, mais à l'insuffisance de leurs informations personnelles.
Deuxième moyen. « Pourquoi le signe écrit au cœur du grain dont germe la plante, comme dans les profondeurs de l'infini, ne serait-il pas, après tout, ce simple mot : bonté ?
« Oh I oui, oui, ce que nous avons de mieux à faire, c'est encore d'espérer, espérer, espérer toujours I Car espérer c'est déjà guérir. »
Oronte, au contraire, pensait qu'on désespère, alors qu'on espère toujours, et, pour cette fois je seieiis tenté de partager son sentiment.
M. Desplaces nous offre là d'assez anodines pharmacopées. Il n'aura pas de peine à comprendre, en effet, que ses arguments néo-chrétiens en faveur de l'existence de Dieu ne provoqueront pas, parmi les croyants, un enthousiasme excessif. Quant à la bonté que glorifièrent, en un langage magnifique, tous les grands théologiens et notamment Bossuet et saint Thomas, on
ne saurait exagérer son importance morale et son efficacité, a Lorsque Dieu forma le cœur et les entrailles de l'homme, il y mit premièrement la bonté, comme le propre caractère de la nature divine, et pour être comme la marque de cette main bienfaisante dont nous sortons. La bonté devait donc faire comme le fond de notre cœur et devait être, en même temps, le premier attrait que nous aurions en nous-môme, pour gagner les autres hommes. » .
Malheureusement, il en est de ce beau mot comme de tant d'expressions hautes et saintes, que la médiocrité moderne a ravalées jusqu'aux emplois les plus grossiers. Combien d'élégants et d*élégantes passent leurs soirées à énumérer les objets divers — oh 1 très divers de leui adoration 1 Ils adorent le cheval, ou la pèche, ou le tennis, ou la bicyclette, ou tel parfum dont le nom s'étale, en lettres énormes, à la quatrième page des journaux. Pareillement, dans les relations de la vie quotidienne, le mot bonté devient souvent synonyme de faiblesse, surtout lorsqu'il s'agit de religion. Aux yeux des gens du monde, par exemple, et àplus forte raison aux yeux de nos adversaires, le bon abbé s'appelle l'abbé Constantin. Il jouit d'une peu enviable popularité, parce qu il se révèle obséquieux en présence des maîtres du jour, indulgent aux préjugés et aux vices de son temps, indifférent aux grandes luttes de la pensée, incapable de protester au nom de la morale et de la justice. De cette bonté-là M. Desplaces ne s'étonnera pas sans doute que nous ne voulions à aucun prix.
L'appel à de nobles sentiments qui termine son livre
n'a jamais élé enteDdu^ et il est un peu oublié déjà, pour cette raison décisive qu'il se prête à toutes sortes d'iaterprétations contradictoires.
M. Desplaces me permettra-t-il d'indiquer, à mon tour, un moyen, un simple moyen, de guérir les maladies d'àme sur lesquelles il disserte si consciencieusement ?
L'àme française qui a été formée ou plutôt créée par l'Eglise, rame française ne connaît les joies de la santé qu'autant qu'elle vit jjjie vie catholique. Faut-il citer des exemples ? Saint Louis, Jeanne d'Arc, saint Vincent de Paul, Corneille, Bossuet et Yeuillot ont Tàme saine. Rousseau n'est pas seulement un malade, il est la maladie même, et ses héritiers se glorifient volontiers de ce qu'il y a d'anormal dans leur vie philosophique. Chateaubriand et Lamartine . ont expliqué eux-mêmes la nature de leurs maladies ; George Sand, Quinet et Michelet appartiennent à la catégorie des purs névrosés.
Toute la psychothérapie se résume donc dans cette formule : il faut que Tàme française redevienne catholique et — entendons-nous bien — intensivement catholique. — Cette conclusion, qui intéresse tous les Français, s'adresse cependant, de très particulière façon, à un groupe dont parle M. Henri Desplaces, pages 38-39 et pages 8-9. « Parmi les hommes qui vivaient en ce temps, il en était dont les années avaient coulé tranquilles. Confiée aux prêtres, leur intelligence en avait accepté les enseignements sans réticences. Pas plus que les autres, ils n'échappèrent à la crise... Nous
avons tous laissé derrière nous, dans nos vies, des heures de santé morale, heures trop rares... Peut-être une très ohère main s'était-elle attardée un instant dans la nôtre. Peut-être, agenouillés au bord de la table sainte, attendions-nous Thostie réconfortante du prêtre. Toujours est-il que si nous les interrogeons, ces heures radieuses, bien sûr nousy trouverons de Tamour, de la foi, de la vérité entrevue. »
Oui, ce sont les élèves de nos collèges catholiques qui gémissent avec cette éloquence romantique sur la perte de leur foi. Lapersécution présente leur fera sans doute comprendre qu'il serait temps de renoncer à ces exercices. Assez de romantisme, de vague à Tàme, de demi-renanisme, voire de demi-catholicisme. Jeunes ou vieux bourgeois qui jouez les penseurs et les esthètes, on n'en veut pas seulement à la religion, qui est encore la vôtre, malgré tout, on en veut à votre patrie, à votre race, et môme, ô rêveurs idéalistes, à voire bourse.
De même que, dans les cas d'une exceptionnelle gravité, les médecins s'adjoignent un certain nombre de confrères, de même les éditeurs de M. Desplaces ont groupé autour de lui un certain nombre de notabilités psychothérapeutiques. Il s'en faut que tous ces augures aient prononcé des paroles immortelles.
Le spirituel Jules Simon ne trouva que des formules poncives et prudhommesques. « Ce n'est pas un âge d'ignorance que le nôtre, dit-il, au contraire... Ce flambeau qui éclaire devient la torche qui dessèche. » Passons.
M. Emile Ollivier vaticina comme un homme d'Etat qui compterait à son actif de grandes victoires diplomatiques. « Non, s'écria- t-il, Tàme française n'est pas malade ; elle est toujours saine, lumineuse et charmante. Le malade, c'est l'Etat français, cet Etat qui par ses lois, ses paroles, ses exemples surtout, ses tolérances, ne sait enseigner que la corruption, la platitude, la lascivité, la convoitise. »
Beau raisonnement, en vérité I Les Français ont l'esprit juste, le cœur pur, la volonté ferme, et ils s'accommodent d'un Etat incapable, corrupteur et tyrannique. Pour trouver dans la littérature un aussi violent para* doxe, on est obligé de remonter jusqu'à Jean*Jacques, l'esprit le plus faux peut-être qui ait jamais existé.
Mais aussi, pourquoi faire sortir M. Emile Ollivier de la retraite dans laquelle il devrait se confiner? Personne n'a le droit, assurément, d'accabler un vaincu. Il serait désirable cependant, et pour toutes sortes de raisons, que M. Ollivier se résignât au silence. Or, on l'appelle dans toutes les conférences, on applaudit à l'Académie ses discours parfois inquiétants et bizarres, on accueille sa prose dans les revues avec respect ou reconnaissance... et les éditeurs de M. Desplaces insè-> rent, dans un livre très répandu, sa funambulesque consultation. Vous cherchez des symptômes de maladie morale? En voilà un, certes, et trop visible, et d'une gravité qu'aucun médecin, j'imagine, n*oseranier.
Du diagnostic formulé par M. Melchior de YogUé, je voudrais ne retenir que la conclusion : « Il y a enfin, dit-il à M. Despiaces, le plaisir de décrire ces maladies
LE MAL ROHilNTIQUE A LA FIN DU XIX® SIÈCLE 321
élégantes ; et je suis sûr qu'après Tavoir goûté, vous ne gémissez pas trop sur un mal qui vous a fourni le sujet d'un beau livre. » M. de Vogiié paraphrase agréablement le vieux proverbe latin : Medice^ cura teipsum. Il est évident, en effet, que la plupart des médecins sont plus gravement atteints par les maladies d'àme que la foule anonyme de leurs clients. Us constatent le fait en souriant, sans se douter peut-être qu'ils mettent en vue tout ce qu'il y a d'odieux et de malfaisant dans l'orgueil des gens de lettres. Voyons, Messieurs, un peu de courage, et puisque vous avez entrepris votre confession publique, n'allez pas vous tromper vous-mêmes sur le vrai caractère de votre état psychologique. Vous' jouissez de votre mal plus que vous n'en souffrez, et vous êtes, en outre, incapables de vous prouver à vousmêmes que vos consultations philosophiques sont, je ne dis pas bienfaisantes, mais seulement anodines. Dans votre pensée profonde — allons, avouez-le, — elles sont plutôt dangereuses.
Jugez donc votre propre cas à la lumière du bon sens, de la vieille morale, la seule bonne, la seule qui compte, et enfin du patriotisme. Car vous aimez la France, encore que vous cultiviez méthodiquement tous les microbes des maladies qui la dévorent. Pesez bien votre responsabilité, et ayez le courage de vous dire à vous-même, que tout le reste est verbiage et péché de plumitif.
Les ecclésiastiques obtiennent l'honneur très rare de siéger parmi les médecins consultants qui se livrent à des expériences scientifiques, dit-on, sur l'àme fran-
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çaise. Le Père Didon prononce quelques mots d'allure très oratoire, mais, il me semble, plutôt médiocres, au point de vue philosophique. Quant à Mgr d'HuIst, il était, je suppose, un ami personnel de M. Henri Despiaces...
M. Sully-Prudhomme aborda la question en philosophe : (L Nous sommes en droit, dit-il, de demander d'abord & l'auteur en quoi consistent, à ses yeux, rexercice normal, la santé des deux fonctions psychiques qu'il a étudiées ; il serait par là même mis en demeure de définir le bien et le mal, le beau et le laid, que ces fonctions ont pour fm de discerner, la vraie beauté du langage, les vraies lois de la versification, le vrai type de la forme humaine, etc. »
Les difficultés que soulève M. SuUy-Prudhomme lui paraissent insolubles, et il est bien vrai qu'elles fourniraient matière àd^interminables discussions philosophiques. Mais il en est de ces subtilités d'école comme des théories ultra-scientifiques et déconcertantes que professent quelques maîtres de la clinique ou de la physiologie. Ceux-ci pourraient, nous dit-on, prouver que nous sommes tous, à un certain degré, atteints de quelque maladie. Soit ; mais entre l'état d'un phtisique moribond et l'état d'un jeune homme qui mange, boit, dort normalement et dépense sans trop de fatigue une âomme considérable de forces, les moins compétents perçoivent cependant quelques différences. De même dans le monde intellectuel et dans le monde moral on connaît des âmes certainement saines et des Âmes certainement malades. Par exemple, Sophocle,
Bossuet et Corneille, représentent le bel équilibre des facultés intellectuelles et morales, au lieu que Pétrone, Musset, Benjamin Constant, Baudelaire, appartiennent à la catégorie des pervertis ou des neurasthéniques. Si donc les hommes de notre génération ressemblent à Jouffroy, à René, — je ne dis pas à Chateaubriand — et à Baudelaire, c'est qu'ils sont indubitablement malades, M. SuUy-Prudhomme lui-même ne le nierait pas.
Il se rapproche, du reste, de la vérité dans ses conclusions qui sont moins scolastiques, mais plus humaines et plus sensées que son étude elle-même. < Ces périodes d'histoire nous paraissent aujourd'hui, vues à distance et dans leur ensemble, s'être suivies en dérivant les unes des autres comme les phases d'un développement organique. Chacune d'elles a été une crise, mais accidentelle... Est-ce à dire que l'âme française ne doive jamais être atteinte dans sa vitalité, par les épreuves que lui font subir les novateurs de toute sorte? Je n'oserais Tallirmer; je me borne à constater qu'elle en a traversé, sans altération essentielle et foncière, d'aussi graves au moins, dans le passé qu'aujourdMiui. »
Oui, notre malheureux pays traversa main tes fois des crises redoutables, de mélancolie ou de désespoir, notamment à la veille de Tan mille, aux quatorzième, quinzième et seizième siècles. Mais, entre toutes ces épreuves et la crise religieuse qui sévit en ce moment, existe une différence essentielle. Alors même qu'ils se croyaient sur le point de succomber dans les plus épouvantables catastrophes, nos ancêtres ne mettaient
jamais en doute Texislence d'une vie et de sanctions ultra-terrestres. De nos jours, au contraire, la foi, j'entends la foi positive, est morte dans un grand nombre d*âmes; pour elles, la vie n'est qu'une lutte implacable ou une course en quelque sorte frénétique aux jouissances grossières. Rien n'égale leur désespoir lorsque se produisent des déceptions ou des défaites. Les hésitations de M. SuUy-Prudhomme ne sont donc pasrecevables en l'espèce. Si rien ne s'oppose au déchaînement d'impiété qui eflFraie même les sceptiques, la morale, le patriotisme et l'intérêt social bien compris, nous font un devoir de dire bien haut que c'en est fait de Tâme française.
Contre M. SuUy-Prudhomme, Alexandre Dumas fils prit la défense de M. Desplaces : « Je ne connais pas M. Desplaces, mais j'aime à me le représenter sous les traits d'un Chateaubriand jeune, ardent et tourmenté. Pourquoi donc lui chercher querelle à coups de définitions et de dictionnaires ? La vérité, chez lui, s'élance du génie, et il a été si au fond de l'âme de notre époque qu'il a réalisé le tour de force d'être de l'avis de tout le monde... » Que M. Desplaces me permette de le lui faire observer, les objections motivées, partiellement justes et assez profondes de M. SuUy-Prudhomme, ont infiniment plus de prix que les éloges enfantins d'Alexandre Dumas fils. Le père de Francillon abuse des grands mots : Chateaubriand, génie, art de mettre tout le monde d'accord. Outre que la vérité n'a pas cet air impétueux, les expressions choisies par Alexandre Dumas fils sont aussi malheureuses que possiblCi II y
a un siècle environ, Chateaubriand, malgré son âge, incarnait une génération désenchantée, égoïste, paresseuse au fond ; il était vieillot à vingt-cinq ans. Or, Tétat d'âme que Chateaubriand rendit populaire ne s'est pas, en somme, modifié. Il a pris seulement de nouveaux aspects qui témoignent avec éloquence de sa décrépitude.
Enfin il est imprudent, quand on croit se trouver en présence d'un chef-d'œuvre, d'insister à ce point sur le concert unanime d'éloges que fit naître son apparition. En général, les écrits qui doivent durer éternellement provoquent tout d'abord autant ou plus décolère que d'enthousiasme. Décidément, Alexandre Dumas fils était un bien pauvre critique.
Les éditeurs de Maladies d'âme ont trouvé cependant an moyen de rendre moins choquante la médiocrité de sa pensée, en lui donnant pour voisin M. Emile Zolfi. Jamais M. Homais-Prudhomme ne s'est montré aussi solennellement vulgaire que le père des Rougon-Macquart. Ecoutez Te docteur Zola-Pascal : « On traverse toujours une crise morale, si par crise on entend la constante évolution humaine. Et quanta discourir des maladies de l'âme, il faudrait d'abord s'entendre sur rame, ce qui n'est pas commode. J'estime simplement que notre siècle a été le plus grand des siècles dans son effort vers la science^ vers la vérité et la justice. »
Il appelle cela : estimer simplement. Mais quelles phrases serions-nous donc condamnés à lire, s'il eût jugé à propos de vaticiner en cérémonie?
Pour faire oublier sans doute le patois philosophique
de Zola, les éditeurs de M. Desplaces introduisent dans son cabinet psychothérapique deux doctoresses et ua docteur facétieux. La première doctoresse. M™* Gyp, parle de krak ; la deuxième doctoresse, M™^ Adam, annonce et désigne par des périphrases solennelles ce qu'on appelle vulgairement le mal de mer ; après quoi le marquis de Gastellane, comme au bon vieux temps, récite un sonnet de sa façon :
Renoncez à votre boutade Fier et jeune auteur indigné.
L'homme est un éternel malade Par Dieu sans cesse égratigné.
Ohl marquis, cette égratignure !...
Et voici M. Stéphane Mallarmé qui profère des paroles mystérieuses sinon profondes : « Aux générations sans fin s'ouvre une blessure ; une autre se referme.
« Notre honneur, j'en conviens, est de combler à découvert des côtés à la fois, social et idéal, et peutêtre cela du fait seul qu'on les divise, p
Peut-être ne comprenez-vous pas très bien cette explication apocalyptiqu'^ I N'importe, la formule vaut d'être retenue. Combler à découvert en divisant, telle est la manière de guérir radicalement les maladies psychologiques.
M.Jules Bois, lui, apporte des appréciations moins fantaisistes et des remèdes plus efficaces. < Le mal est plus profond, et, vraiment, le mot de Maladie d'âme est juste. A qui s'en prendre ? A Renan, à Taine, — et,
avant eux, à ces admirables et corrosifs encyclopédistes qui sapèrent Tantique foi, à nous surtout qui ne savons plus garder et faire fructifier nos énergies... Pour moi, je crois qu'en dehors de la crise religieuse, qui est pour une grande part dans la crise moderne, c'est une douloureuse et fausse notion de la femme et de son rôle social qui a ainsi attristé notre intelligence, et c'est l'ouUi total d'une école de volonté, d'un art de vouloir, qui a dénoué les caractères et fait de la vie contemporaine une chose neutre et flottante. »
Ils ne sont point dépourvus de sagesse, les conseils que donne M.Jules Bois, mais combien ils paraissent superticiels, si on les rapproche de certaines pages de Bossuet ou de saint Augustin I Les hommes de notre temps sont si intimement convaincus de leur univer* selle supériorité,* qu'il serait peut-être imprudent de mettre en doute leur compétence spéciale en matière de psychologie. Et, cependant, il est bien vrai qu'ils se laissent piper par les grands mots qu'ils ont eux-mêmes inventés : « poésie d'àme, maladie d'âme, état d'àme, psychothérapie, etc. ». Sous forme de questions et de réponses, Bossuet avait expliqué lumineusement aux petits enfants de son diocèse l'essentielle maladie d'àme qui inspire si mal tant de grands écrivains de nos jours. On lit, dans le second catéchisme de Meaux :
a — Quels effets du péché ressentons-nous dans nos âmes?
« — Béponse, Deux malheureux effets : l'ignorance et la convoitise ou concupiscence.
a — En quoi consiste celle ignorance ?
■ -.Il
328 CATIIOUCISME ET ROMANTISME
« — Hépome. Priacipalemeat ea ce que nous avons perdu la coanaissance de Dieu et de nous-mêmes.
a — Comment sommes-nous enclins au mal ?
<( — Réponse, En ce que nous sommes portés aux plaisirs sensibles et à nous aimer nous-mêmes plus que Dieu. »
Mais Bossuet, comme bien on pense, n'a pas seulement écrit pour les petits enfants, il a composé plusieurs traités admirables sur les maladies de Tâme, dont le plus célèbre est le Traité de la Concupiscence^ et on peut admettre qu'à certains point de vue il n'a égalé ni saint Augustin ni saint Thomas.
On m'objectera qu'en recommandant la lecture de ces trois grands maîtres, je sors peut-être du sujet auquel M. Desplaces a consacré son volume. Il n^a voulu parler que des phénomènes psychologiques propres au xixc siècle, et je ne l'oublie pas. Mais quiconque veut étudier profondément une maladie d'âme, se trouve aussitôt en présence du péché originel. La mince couche d'observations ou de formules qu'il faut traverser pour arriver jusqu'au substratum théologique n'a qu'une importance très relative. La modernité dans les maladies d'âme analysées par M. Despiaces, peut se réduire à trois éléments. La France du xix*' siècle est un vieux peuple; hélas ! et saturé de littérature. La France, jadis catholique, a partiellement abjuré sa religion, ce qui donne à ses maladies morales un caractère aigu. Optimi corruptio pessima. Enfin, trompée par le pseudomysticisme de la phraséologie romantique, la France croit, ou du moins a cru intéressant un état morbide
qui est surtout répugnant. On lui dit : neurasthénie, anémie, langueur, spleen, mélancolie, poétique désespérance/Ce sont là caressants euphémismes qui bercent la malade, la trompent et la détournent du remords néces saire et des viriles résolutions. Si les médecins consultants l'aimaient comme on aime une mère, ils lui diraient, ou, plutôt, ils diraient à ceux de ses enfants qui sont atteints par la terrible épidémie : ce Le mal dont vous souffrez est fait d'orgueil, d'envie démocratique, de sensualité, d'égoïsme, de paresse et d'ignorance religieuse. }D
Et après un aussi explicite diagnostic, il serait superflu peut-être de causer longtemps thérapeutique.
Ce que sera le xx® siècle, personne ne le sait ; mais on a bien le droit de souhaiter qù^il soit chrétien, catholique, classique, et d'indiquer ensuite quelques moyens de le rendre tel.
Il sera sage tout d'abord de se prémunir contre les rêves de gloire littéraire trop ambitieux. L'amour de la symétrie, la peur instinctive de la décadence et d'autres sentiments peut-être, risquent fort de faire naître dans les milieux littéraires des espérances tout à fait déraisonnables. On se persuade volontiers, sans bien essayer de comprendre pour quels motifs, on se persuade, dis-je, que chaque siècle doit compter un certain nombre de très grands hommes de valeur égale etquisefont, en quelque sorte, pendant les uns aux autres. Ainsi, dans la pensée d'un grand nombre de nos contemporains, Victor Hugo égale Rousseau qui égale Corneille, tandis que Lamartine égale Voltaire qui égale Racine. Les mêmes amateurs de comparaisons approximatives opposent Lacordaire non pas à Bossuel, — ce Bossuet est gênant parce qu'il dérange la symétrie, ^ mais à Bourdaloue ou à Massillon, et, en face de la statue de Pascal, ils dressent celle de Renan.
De tels amusements sont dangereux, et ils contribuent àrépandre cette idée fausse que le xx^ siècledoit néces-
sairement produire son coûtingenlde très grands écri<vaiiis. Il y a quelques années à peine, un critique ne craignait pas de révéler tout à coup, au monde, l'existence de cent quarante et un jeunes grands hommes.
Trente siècles d'histoire sont connus, durant lesquels sept grandes nations occupèrent tour à tour le premier rang : la Grèce, Rome, Tltalie moderne, TEspagne, la France, l'Angleterre et TÂllemagne. Gela fait 210 siècles environ. Combien en connaissez-^ vous qui méritent le nom de grands siècles ? Non seulement ces grands siècles sont rares, mais ils n'ont eu que de rapides lendemains. Bientôt après Horace et Virgile, les Latins durent se contenter de Quintilien et de Sénèque, en attendant les Silius Italiens, les Claudien et les Ausone. Depuis Dante et le Tasse, les Italiens n'ont pa&. pu mettre en avant un seul candidat sérieux à la gloire universelle. Chez les Espagnols, Lope de Vega et Calderon n*ont pas eu de successeurs. Dans l'Allemagne contemporaine, si justement iière de sa force, quels écrivains connai$sez-vous qu^on puisse opposer à Gcetheet à Schiller? Les Anglais exaltent Byron,Shelley et Tennyson, comme nous glorifions Hugo, Lamartine et Musset : rien ne prouve qu'ils ne seront pas obligés de déchanter. Les grands écrivains, prosateurs au poètes dignes de devenir classiques au sens défini par Sainte- Beuve, sont extrêmement rares dans Thistoire des peuples, et il faut peut-être c'en féliciter. Quel est le spécialiste qui peut se flatter d'avoir étudié sérieusement les œuvres principales des tout premiers grands
mattres? S'ils étaient plus nombreux, ils seraient jnutiles et encombrants.
Ceux donc qui souhaitent, qui espèrent la très prochaine apparition de cent quarante et un ou seulement de vingt ou trente grands hommes, renouvellent peut- ^Ire l'imprudence du roi Midas. Puis, ils n'ont pas «ongé qu'une nation, si vigoureuse soit^elle, ne peut pas se payer deux fois le luxe d'un Jean-Jaçques Rousseau et d'un Voltaire. Par eux-mêmes ou par leurs élèves, ils ont assez nié, ils ont accumulé assez de ruines ; il est temps de reconstruire.
La France n'a pas besoin, je crois, d'écrivains brillants, ayant pour mission d'étonner ou d^amuser ou d'éblouir le monde. Il lui faut plutôt un groupe de travailleurs modestes, bien décidés à tout instaurer dans le Christ. On ne remarque pas assez, en effet, que toute Tœuvre intellectuelle du xix® siècle anticatholique a eu pour résultat quelque chose qui ressemble fort au néant. En prônant les bienfaits de l'individualisme et du divorce, les écrivains de ce siècle ont ruiné la base de la famille. Ils ont si éloquemment expliqué les bienfaits du socialisme, qu'on en a presque oublié certain précepte du Décalogue : Tu ne voleras point. Les théories d'un Taine sur Tatavisme et TinQuence du milieu ont réduit à rien la notion de liberté ! Quant au principe d'autorité, le libre examen vulgarisé par la religion protestante l'a tellement mutilé et discrédité que personne ne songe plus à prendre sa défense. Les gouvernements tremblent devant les foules^ les pères obéissent à leurs enfants, les généraux consultent les journalistes, les professeurs
deoiandeat grâce à leurs élèves, et le monde moderne ressemble à cette salle de TExposition universelle de IdOO où les visiteurs 86 voyaient eux-mêmes et voyaient toutes choses à Tenvefs. Existe-t-il un principe, un seul, sur lequel les penseurs ou aspirants penseurs se mettent d'accord ? Jadis on croyait généralement en Dieu. Chacun se réprésentait Dieu comme il pouvait ; mais quand on prononçait ce nom adorable, tous les humains s*incliiiaient. La plupart des inteUeetoels de nos jours se vantent d'avoir fait à Dieu un riche écriD de synonymes.
■ Dans Tordre des choses morales, doaCp que de restaurations sollicitent l'activité de ceux qui aiment la France ! la notion de famille, la notion de devoir, la notion d'autorité, le bon sens, surtout le bon sens, l'indépendance intellectuelle à l'égard des nations voisines, Tamour delà tradition française et scolastique!
En ce commencement duxx® siècle, ce qu'il faut le plus vivement souhaiter aux catholiques, c'est la virilité intellectuelle. Le très regretté H. Ollé-Laprune exprimait cette pensée, peu dé temps avant sa mort ; elle n'a rien perdu de son actualité. J'oserai dire que notre idéal devrait être de ne suivre aucun « mouvement » créé par les autres. Quiconque se pique de toujours monter dans le train se met sous la dépendance de ceux qui posèrent les rails et construisirent la locomotive. Sans être la majorité en France, les catholiques sont cependant assez nombreux, et ils devraient être assez forts pour ne prendre conseil que d'eux-mêmes.
Pendant que les nôtres travailleront, le xx*^ siècle des
gens du monde, fils du xix^, petit-fils du xyiu^, mais aussi, grâce à Dieu, arrière-petit-fils du xvii®, conti-' nuera sa marche. Dans les familles on voit des enfants qui ressemblent à Un oncle ou à une tante, à un grand-» père ou à une aïeule. Le xxe siècle se réclamera-t-il de Voltaire et de Rousseau, ou bien dediandera-t-il des principes de vie morale à Bossuet et à Pascal ? Par Ténergie et le talent avec lequel ils formuleront leur idéal, les catholiques pourront faire, peut-être, que cette seconde hypothèse . se réalise. Directement ou indirectement, alors même qu'on paraîtra les dédaigner, nos écrivains modifieront, dans une certaine mesure, ce qu'on appelle le ihouVement des idées. Si on dépouillait nos contemporains les plus illustres de ce qu'ils doivent à Veuillot, ils éprouveraient sans doute une humiliation salutaire.
Indépendamment de cette action catholique dont il est impassible de prévoir l'étendue et la force, certains signes/ d'heureux augure apparaissent à l'horizon de la littérature.
Un groupe important d'écrivains contemporains revient franchement à la tradition frstnçaise, qui est une. tradiiioa toute pénétrée de catholicisme. Ils comprennent enfin — pas assez:— mais ils comprennent que le rohiantiâme et ses succédanés, le réalisme et le. symbolisme décadent, représentent l'invasion de la France par l'esprit anglo-allemand, ç'est.-àtdice jirolfistajit. Apr^s.Blûcher et Wellington, Gœlhe elByron ont pris possession de notre territoire ; leurs successeurs l'occupent encore. C'est précisément l'honneur des
Brunetière, des Faguet, des Lemaitre, des Bourget, des Barrés, des Drumont, des Maurras, des Coppée, et de leurs dignes émules, de lutter de toutes leurs forces pour rendre l'àme française à elle-même.
Réussiront-ils dans leur glorieuse entreprise ? Oui, sans aucun doute, mais pas aussi rapidement ni aussi complètement que quelques-uns se plaisent à Tespérer. Un peuple ne répare pas, en quelques années, les fautes qu'il acommises, comme à plaisir, durant deux siècles.
Introduction
Prise de possession par les écrivains du xix^ siècle de la critique et de la pédagogie officielles. Inconvénients graves qui résultent de cet état de choses. Faiblesse ou absence de foi littéraire chez les romantiques.
Conunent ils sont moins aptes que les classiques à remplir la fonction essentielle des maîtres écrivains, qui est de préparer lé relèvement de la France.
Deux comparaisons. vu
I. — Jean-Jacques Rousseau se fait à lui-même un piédestal de ses fautes. Profanation systématique des sentiments et des mots les plus respectables. Absence de jugement. Suc- ' eès moral de la Nouvelle Héloîse. Les Confessions. M^") d'Houdetot et l'âme de Jean-Jacques Rousseau. Rôle de M^^^ d'Epina}', de Grimm, de Saint-Lambert et de la Thérèse. La profession de foi de Julie et la communion dd Jean- Jacques. L'état d'esprit dreyfusiste. M. de Saint-Germain confesseur de Rousseau. Extraordinaire puissance de Rousseau. . .
IL —^ Le xix^ siècle n'est ^ue le règne prolongé de Chateaubriand. Génie du Christianisme ou René ? René c'est l'âme même de Chateaubriand . Le dominateur du xix* siècle do- ^ /, ,* miné par Rousseau. Parallèle entre Chateaubriand et Rousseau : la nature, mélange de corruption et de religio* site, supériorité (peu enviable) d'Amélie sur Julie. En quoi consiste le génie de Chateaubriand. Médiocrité de sa psychologie. Emphase, religiosité et inexpérience apologétique. La foi d'Amélie comparée aux aveux de Carmenta dans le Prêtre de Némi 25