CHAPITRE XIII
LES OPINIONS ET LES TENDANCES LITTÉRAIRES DES GRANDS CATHOLIQUES '. DE UAISTRB ET YEUILLOT.
Génie de Joseph de Maistre. — Pourquoi fiit-il si longtemps méconnu ? — De Maistre a donné du génie classique la plus belle définition qu^on connaisse. — Il est à la fois clair et profond. — Louis Veuillot, son impopularité ; sa grandeur morale et intellectuelle.
Lamennais mis à part, les catholiques du xix® siècle ont au moins deux candidats sérieux à la grande immortalité littéraire : De Maistre et Veuillot.
Il importe de remarquer que ces deux écrivains furent classiques.
Joseph de Maistre est certainement Tune des plus pures gloires littéraires du xix® siècle, et cependant, il reste encore comme dans une sorte de pénombre. Pourquoi ? Parce que, non content de professer un christianisme vague, poétique et panaché, comme Chateaubriand, il a défendu le vrai, le pur catholicisme, le catholicisme. Iln*y a là rien de bien surprenant pour ceux qui connaissent la médiocrité intellectuelle et la déplorable élégance de ce qu'il est convenu d'appeler rOpinion. Depuis cent ans environ, l'Opinion réserve toutes ses louanges pour les marchands de bibelots japonais, les inventeurs d'écritures plus ou moins
artistes, les habitués des coulisses théâtrales, les archéologues carthaginois, et eu général, pour tous les charlatans de lettres, écrivains très peu intelligents, mais indiscrets, encombrants et possédant un sens très développé de la réclame américaine. Elle n'a pas le temps de s'occuper des braves gens qui émettent, en style simple, des réflexions sérieuses ; peut-être ne les aime-t-elle pas, parce que trop fiers et trop sincères. Quant aux catholiques, elle les ignore profondément, ou se donne le luxe de les calomnier. Quelle stupide légende n'a-t-on pas créée autour du nom de Yeuillot ! Mais Yeuillot, malgré tout, entre dans la grande gloire ; il va prendre bientôt, et sans difficulté, sa place définitive à côté des plus grands maîtres.
La destinée posthume de de Maistre est un peu moins heureuse, mais elle est cependant bien belle. La publication de sa correspondance a porté un coup terrible aux sottes histoires qui avaient cours dans les journaux et dans la littérature. Les lettres intimes de Tauleur du Pape ont révélé au monde surpris le plus délicieux des causeurs, le plus tendre et le plus doux des pères de famille, le moins autoritaire des diplomates. N'importe, tous ceux qui ont le monopole de la tolérance (et ils sont nombreux) tiennent rigueur à l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg, Ils pensent sans doute que ce très doux père de famille, lorsqu'il a revêtu sa robe de procureur ou d'inquisiteur, devient tout à coup une sorte de Torquemada moderne.
Eh bien ! soit. Vous ne voulez pas, Messieurs, vous laisser attendrir par le père de la délicieuse petite Cons-
taace, vous ne voulez counaitre que l'auteur des implacables réquisitoires contre la société moderne, pour le condamnerplusiibrement, à votre tour. Nous y consentons ;mais de grâce, que le frisson de terreur que vous vous donnez d^avance ne vous enlève rien de votre sangfroid. Écoutez bien : a Si je ne me sentais pénétré d'une bienveillance universelle, absolument dégagée de tout esprit contentieux et de toute colère polémique, même à l'égard des hommes dont les systèmes me choquent le plus. Dieu m'est témoin que je jetterais la plume; et j'ose espérer que la probité qui m'aura lu ne doutera pas de mes intentions. Je sais ce que l'on doit aux nations et à ceux qui les gouvernent, mais je ne crois point déroger à ce sentiment, en leur disant la vérité avec les égards convenables. »
Est-ce là le ton d'un docteur implacable? Qu'il s'adresse aux Anglais, aux protestants de France ou aux Grecs des églises photiennes, de Maistre sait toujours garder ce même ton : il n'est pas seulement correct et courtois, il trouve, sans effort, les intonations affectueuses et les tours délicats. Ses détracteurs ne se doutent pas,j'imagine, que dans une brochure intitulée: Le caractère extérieur du magistrat^ et qui parut en 1777, de Maistre s'est élevé contre l'ancienne intolérance et les bûchers ; ils se doutent bien moins encore qu'il a célébré avec enthousiasme la guerre de l'indépendance, entreprise par les Américains du Nord contre les An* glais. La brochure n'existe plus; mais Sainte-Beuve l'a eue sous les yeux, et c'est lui qui a fait connaître au monde littéraire les deux renseignements quiprécèdent.
Je ne vois pas pourquoi nous douterions, tct, du témoignage de Sainte-Beuve.
Mais il reste toujours, aux yeux de nos modernes, que de Maistre a défini, presque avec joie, le caractère divin de la guerre et qu'il, a plaidé en faveur du bourreau les circonstances atténuantes. Sur ce qu'il y a d'inéluctable et aussi de providentiel dans la guerre, les événements n'ont que trop bien justifié les appréciations historiques, morales et prophétiques portées par de Maistre. Qui donc aujourd'hui oserait contredire de Maistre?
Ceux qui ont dépensé contre lui tant d'éloquence où d^esprit, à propos du bourreau, n'ont peut-être pas choisi une attitude plus heureuse. Pour constater combien injustement on l'a traité, il suffit de songer, quelques instants, aux circonstances dans lesquelles il prononça son fameux plaidoyer. C'était au lendemain de la Révolution, quand le sang catholique répandue torrents fumait encore, pour ainsi dire, et semblait crier vengeance au ciel. De Maistre, qui avait le sens des responsabilités sociales, vint dire à ses contemporains : « On a tué nos pères, nos mères, nos frères, nos sœurs, nos prêtres et nos religieuses ; c'est donc à nous, catholiques, qu'il appartiendrait de jeter le discrédit sur la justice humaine. Nous n'en ferons rien, parce que nous avons l'habitude de rendre à César ce qui esta César, et je viens, moi, au nom des martyrs, réhabiliter le bourreau. »
A cette délicatesse, non pas excessive, mais certainement très grande, la plupart des lecteurs, ne comprenant
pas, oa feignant de ne pas comprendre, ont répondu par les commentaires que Ton sait. Les admirateurs du bloc, c'est-à-dire lesrobespierrots et les chantres de Danton, se sont distingués, entre tous, par la violence de leurs protestations. Ce c[u'ils ont Tindignation majestueuse et communicative I
Et nous catholiques, nous trouvons presque naturelles ces injustices monstrueuses de l'opinion dominante ; nous ne cherchons môme pas à en démêler les causes et à en mesurer les conséquences. La cause de ces injustices, ilfautla chercher dans un instinct, inconscient peut-être, mais très sûr, je serais tenté de dire infaillible, de nos adversaires. L'opiaion dominante daigne se montrer indulgente pour les nôtres, aussi longtemps qu'ils veulent bien se confiner dans les questions anodines ou d'ordre secondaire, aussi longtemps même quMls veulent bien tenir compte de certaines conventions, en traitant les graves sujets. Mais dès que, dans la plénitude de leur indépendance, ils veulent aller au fond des choses, ils voient se former une ligue puissante, ils deviennent l'objet d'une légende. Us ont beau se montrer courtois, patients, avisés, calmes, dignes, déférents : ils reçoivent, quand même, leur brevet définitif d'intransigeance. Il va sans dire que ces misérables légendes ne peuvent rien contre la réalité des forces intellectuelles: de Maistre etVeuillot grandissent tous les jours, ils grandiront encore. Mais peut-être le développement des idées catholiques fut-il gêné, maintes fois, par ces légendes absurdes contre lesquelles nous n'avons pas suffisamment protesté.
Nous ne saurions avoir trop de reconnaissance pour de Maistre. Mais le meilleur moyen de nous acquitter, s'il est possible, envers lui, est de tirer de ses pensées tous les développements qu'elles renferment, au moins virtuellement. Parmi ces pensées, il n'en est pas de plus fécondes ni de plus étroitement liées à notre sujet que celles qui lui sont inspirées par le génie latin.
M. Brunelière Ta bien compris, lui qui, pour résoudre les plus vives de nos préoccupations contemporaines, s^est contenté de reprendre la thèse de Joseph de Maistre. Sa conférence, qui est pourtant fort belle, ne fera pas oublier — oh ! non — l'admirable chapitre xx (livre I) du Pape intitulé ; Dernière explication sur la discipline^ et digression sur la langue latine. La façon dont Joseph de Maistre conçoit le génie latin, c^està-dire classique, suffirait à le classer parmi les premiers penseurs des temps modernes.
Il définit d'abord le rôle immense, bienfaisant et nécessaire de i'Ëglise dans la société contemporaine; mais il n'admet pas un seul instant que TÉglise soit séparée de la France : elles doivent former un sftul tout moral. Après quoi il caractérise et interpelle avec douceur les nations hérétiques ou schismatiques (c'est tout un, il le prouve) au premier rang desquelles se place l'Angleterre. Et alors se présente cet admirable éloge du génie latin qui, étant universel et anliparticulariste et par conséquent antiproteslant, constitue pour I'Ëglise et pour laFrance un auxiliaire non pas seulement précieux, mais indispensable. « Quelle idée sublime que celle d'une langue universelle pour I'Ëglise universelle!
D^un pôle àTaulre, le catholique qui entre dans nue église de son rite est chez lui et rien n'est étranger à ses yeux. En arrivant, il entend ce qu'il entendit toute sa vie, il peut mêler sa voix à celle de ses frères. Il les comprend, il en est compris, il peut s'écrier :
Rome est toute en tous lieux, elle est toute où je suis...
« Toutes les autres langues, quoique cultivées et comprises, se taisent cependant dans les monuments antiques, et très probablement pour toujours. Seule entre toutes les langues mortes, celle de Rome est véritablement ressuscitée , elle ne mourra plus. »
La langue latine, le génie latin, et par contre-coup le génie français subissent, en ce moment, un assaut terrible. Pour les défendre, il suffît de savoir se servir des armes que nous fournit de Maistre ; quelques-uns de ses arguments ont vieilli; les autres, c'est-à-dire la plupart, n'ont rien perdu de leur force ni de leur acuité. Gela tient à la nature même de ce beau génie que Dieu a fait naître au lendemain de la Révolution, comme pour présider à tous les travaux de la grande restaura* tion religieuse qui commençait.
Le génie de Joseph de Maistre est fait d'humilité, d'observation et de bon sens, toutes qualités catholiques et classiques. Ce grand homme a compris la divine beauté de l'Église, mais surtout la permanence et la modernité de cette beauté divine. Dès lors, il ne s'est pas mis l'esprit à la torture pour imaginer je ne sais quelles combinaisons ingénieuses. Sachant que les idées de l'Église sont infiniment supérieures à tous les
concepts humains, il s'est appliqué tout simplement à les comprendre, puis à les traduire en langue moderne. Ce qui fait la force de Joseph de Maistre, c'est qu'il n'est pas un écrivain soucieux de sa personnalité, ou passionné pour certaines formes du bien dire. Il est un catholique, et c'est pourquoi, lorsqu'on le lit ou lorsqu'on discute ses affirmations, on pense, non à sa personne, mais à TÉglise. 11 ne peut pas y avoir, pour un écrivain catholique, de plus grande gloire. Mais aussi ceux qui la méritent •*- tels Bossuet, de Maistre, Veuillot — onl une place à part, non seulement dans l'histoire des luttes catholiques, mais encore dans l'histoire de la littérature. Fénelon a un génie infiniment plus riche, plus brillant, plus distingué, plus complet même que celui de Joseph de Maistre; mais il s'est amusé quelquefois à écrire comme un humaniste, il a trop laissé deviner les inquiétudes de son moi. Cela suffit pour que nous soyons obligés de le défendre. Joseph de Maistre ira prendre place, comme naturellement, au-dessous de Bossuet, — - cela va sans dire, — mais près de Bossuet. On rapprochera toujours l'auteur du Pape de Tauteur des Variations.
Dira-t-on que ce rapprochement peut devenir dangereux pour de Maistre chez qui l'érudition, la composition et le style prêtent souvent à de justes et sévères critiques ? Il est vrai que nombre de pages du Pape ont déjà comme un air de vétusté. Mais qu'on y prenne bien garde, cette vétusté n'est peut-être que le résultat d'une victoire. Le gallicanisme contre lequel s'acharne de Maistre a été si bien vaincu, que toute son argumen-
tatioQullrâtnontraine nous apparaît aujourd'hui comme quelque chose de surauDé. Au contraire, parce^ que la question protestante renaît plus grave que jamais, l'Histoire des Variations est peut-être le livre le plus actuel qui existe en ce moment. Lorsque les arguments développés dans les Variations apparaîtront à nos arrière-neveux comme trop vrais et inutiles, il est certain que la gloire de Bossuet tirera de ce fait un nouvel éclat. Ne reprochons pas, du moins, à Fauteur du Pape ce qu'il y eut de trop foudroyant dans sa victoire.
Les hommes de notre génération ont adopté à Tégard de Joseph de Maistre une attitude extrêmement cu^ rieuse. Comme bien vous pensez, ils qualifient de Maistre d'intransigeant, de féodal et de retardataire ; ils lui font la leçon sur le bourreau, ils défendent contre lili la liberté, le progrès, la science et Tavenir, et, à Tunanimité, ils condamnent son système philosophique et religieux. G^est un devoir sacré pour quiconque est de son temps de dire anathème à Joseph de Maistre. Mais, cet office une fois rempli, nos contemporains n'hésitent pas à dire leur admiration et leur amour pour le grand méconnu. Explique qui voudra cette contradiction, mais elle existe ; en voici quelques preuves :
c II y a quarante ans, on trouvait Joseph de Maistre vieilli. Sans douteilarajeunidepuisou peut-être avonsnous vieilli nous-mêmes. Par bien des côtés de son génie, comme par la nature de ses préoccupations, il est de notre époque: son œuvre peut nous offrirde quoi satisfaire, en quelque manière, les besoins intellectuels
et moraux, assez vifs à Theure présente (1). » — c Son nom est synonyme de grandeur morale ; il est assuré de ne pas périr. Mais ce n*est pas tout. Une autre grandeur le consacre encore, et son nom est synonyme de génie non moins que de vertu. Sans doute, sa théorie n'est qu'une utopie féodale ; mais quelle hauteur de pensée ne fallait-il pas pour la concevoir ! quelle force de tète pour enchaîner toutes les parties I quelle merveilleuse supériorité d^esprit pour triompher des difficultés de l'exposition (2) I »
c Sauf Bossuet... il n'est point d'homme peut-être qui ait mieux représenté que le comte de Maistre l'équilibre parfait de la bonne santé morale. Il a connu cette joie du cœur, robuste, inépuisable, qui résulte, non de rinaclion, mais de la sécurité de Tesprit. On a parlé de rîngénuité de ses vertus, et le mot ne convient pas moins à son talent. Enfin, s'il est au nombre de nos grands écrivains, c'est, comme toujours, qu'à travers cette œuvre consacrée à Tétude des problèmes qui passionnent le plus les hommes, l'àme d'un homme transparaît (3). »
Ces appréciations sont récentes : elles datent de 1892, de 1893 ou de 1899. Encore quelques années, et les interprètes de l'opinion officielle comprendront qu'il est ridicule de parler d'utopie féodale h propos de Joseph de Maistre ; ils s'apercevront, un peu tard, mais ils s'apercevront tout de même, que l'auteur du Pape^ loin de
(1) Joseph de Maistre, par Fr. Paulhan.
(2) Joseph de Maistre, par Rocheblave.
(3) Joseph de Maistre, par Albert Cahbn.
s'absorber dans les choses da passé, est un précurseur,
le représentaut le plus autorisé de la tradition catholique et classique, Thomme qui a vu le plus loin dans l'avenir, le plus grand penseur du xix® siècle .
La littérature prépare à Louis Veuiliot un triomphe^ un triomphe incomparable. Il fut catholique autant que Mgr Pie, par exemple, avec cette différence qu^en sa qualité de laïque il scandalisait davantage les gens du monde et les chrétiens timorés ; il fut catholique pleinement; catholique sans reproche, et surtout sans peur; il fut catholique à la française, et c'est pour ce motif que Ja France le comptera parmi ses plus grands écrivains. Mgr Pie prononçait dans son église cathédrale de magnifiques homélies qui s'adressaientau seul clergé, ou peu s'en faut. Louis Veuiliot avait de tout autres difficultés à surmonter. Quand il s'en allait à l'église faire ses dévotions, il ne négligeait jamais de se découvrir devant la croix, ou de saluer les religieuses qu'il rencontrait sur son passage. Comme les électeurs de M. Homais raccompagnaient de leurs huées, il se retournait vivement et leur décochait de ces mots prompts et spirituels, justes et forts, profonds^ qui font toucher du doigt leur bêtise même aux moins intelligents. En chemin de fer, il récitait ostensiblement son Angélus, ce qui faisait sourire M. Coquelet et son épouse. Aussitôt Louis Veuiliot commençait un petit sermon à peine narquois sur les beautés de V Angélus, et sur l'incommensurable niaiserie du ménage Coquelet. Le gouvernement, pour plaire aux partis extrêmes, prenait-il des mesures injustes contre les catholiques? Louis Veuiliot
sifflait, comme il savait le faire, les hommes d'Ëtat minuscules qui paradaient sur la scène politique.
Ce fut contre lui un épouvantable déchaînement. D'ordinaire, en France, les publicistes véhéments sont populaires ou dans les partis gouvernementaux ou dans l'opposition; ils sont d autant plus populaires dans un camp qu'ils suscitent plus de colère dans l'autre. Mais les catholiques sont un peu hors l'opinion, chez nous : ce qui est pire peut-être que d'être hors la loi. Louis Veuillot ne vit jamais fleurir sa boutonnière, il connut les charmes de la prison, mais il ne connut pas les charmes de la popularité. Sa vie fut une longue et belle bataille et, durant cette bataille, il ne perdit jamais ni son sang-froid, ni sa bonne humeur, ni sa verve, ni la sûreté de son coup d'œil. Français de France, voire un peu Gaulois, il sut prier, chanter, défendre TËglise, railler ses adversaires, flétrir le mal, glorifler la justice dans une langue savoureuse et forte, spirituelle et franche, hardie et châtiée, moderne et classique. Veuillot est récrivain le plus naturel, le plus fort et le plus français du XIX® siècle. 11 n'emprunta qu'avec une intelligente discrétion au romantisme, et il demeura toujours l'élève des grands maîtres classiques.
Quels chefs-d'œuvre a-t-il laissés ? A dire vrai, je ne crois pas qu'un seul de ses livres devienne classique, comme les Caractères de la Bruyère ou les Précieuses de Molière. Mais dans ces livres qui sont très défectueux à bien des points de vue, il est facile d'apercevoir des parties qui dureront toujours. Que de pages admirables dans Çà et /à, dans Rome pendant le Concile^ dans les
Pèlerinages suisses, dans les Odeurs de Paris ^ dans les Libres Penseurs^ dans Rome et Lorette, dans le Parfum de Rome ! Ses Mélanges et sa Correspondance subiront probablement les mêmes vicissitudes littéraires, je dis littéraires, que la correspondance de Voltaire : ils prendront rang parmi les chefs-d'œuvre de premier ordre. Lisons-les, mais n'anticipons pas sur Tœuvre du temps et sur les lentes décisions de la critique...
La sévérité des jugements que je viens de formuler choquera peut-être quelques lecteurs. « Eh quoi I en mettant à part Lamennais (1), un déserteur, nous n'aurions parmi les nôtres que deux candidats, deux, à la grande immortalité littéraire ! De Maistre et Veuiilot ? Pourtant, le xix® siècle est un grand siècle, et combien des nôtres prirent une part brillante à la mêlée intellectuelle I »
Que le xix^ siècle soit un grand siècle, c'est possible ; mais le xviu® siècle est aussi un grand siècle. Or, comptez les écrivains de premier ordre qu'il nous a légués. Rousseau, Voltaire, Montesquieu, Buffon, cela ne fait que quatre, sans compter que les deux derniers n'ont peutêtre pas leur place définitive : ils pourraient être relégués encore à un rang un peu inférieur. Pour la clarté de la discussion, admettons — ce que je ne crois pas — admettons que le xix® siècle puisse mettre en ligne quatre ou cinq ou six écrivains d'une importance égale à celle de Rousseau et de Voltaire. Si deux des nôtres figuraient dans ce groupe d'élite, nous n'aurions pas tant à
(1) Qu'on me permeUe d'indiquer ici le chapitre que j'ai consacré à Lamennais dans le tome II de la Religion des Contemporains,
nous plaindre. N'oublions pas que, depuis la Révolution, les catholiques de France forment une minorité quelquefois opprimée, souvent dédaignée. Deux hommes de génie et un groupe nombreux d*hommes de talent, constituent une représentation intellectuelle dont on a le droit d'être fier.