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CHAPITRE XIV

La vraie catholicité

Les dénominations protestantes. — Elles constituent une force pour le protestantisme, — à condition d'établir entre elles l'unité de l'Esprit. — Christ, centre de la vraie catholicité. — « Je crois la sainte Eglise universelle ». — La plus grande énigme de l'histoire. — La Sainte-Cène. — Un seul troupeau, un seul Berger.

Y., le .30 juillet 1917.

L'allée des vieux châtaigniers, aux troncs curieusement tordus, puis les cerisiers grêles, dont les fruits, récemment cueillis, avaient dû provoquer de grands élans, à en juger par mainte branche cassée et pendante ; plus loin le petit chemin montant vers la forêt parmi les prés et les champs ; à gauche, en bas, la route où file et disparaît une automobile ; plus bas encore le lac, si calme, formant d'étranges dessins dans toutes les nuances du bleu, depuis le plus argenté jusqu'au plus intense... et l'autre rive, la plantureuse campagne fribourgeoise et vaudoise; et les Alpes se mêlant aux nuages... la terre d'Helvétie, ma patrie bien-aimée...

Et mon cœur se dilatait d'allégresse d'avoir passé dans ce site une merveilleuse semaine de retraite, avec de bons amis et d'avoir entendu redire ces choses simples et bonnes qui se résument dans un cri de joie : « Nous avons tout pleinement en Christ ! «i). Et j'étais heureux de marcher au côté de mon ami Jacques à qui j'avais écrit : « Tâche de venir », et qui était venu l'instant auparavant...

Nous parlions peu. Nous emplissions nos poumons

"■) Colos II, 10.

d'air pur, nos oreilles du chant des sauterelles et nos yeux de lumière chaude.

— Il fait bon ici, dit Jacques.

— Oh, si tu savais !

— : Qu'aurons-nous ce matin ?

— A dix heures, culte de Sainte-Cène.

— Et jusque-là ?

— Préparation à la Sainte-Cène, méditation, contemplation... seul ou deux à deux.

Nous allions à petits pas, pensant à l'ineffable amour de Dieu et au malheur de l'homme qui, pour ne s'être pas livré à cet amour, installe souvent l'enfer en plein paradis...

...La guerre...

— Jacques !

— Oui.

— J'ai compris beaucoup de choses essentielles depuis quelques mois, et je bénis Dieu d'être un Réformé. Du catholicisme, je n'envie plus rien... Mais il est une chose que je ne comprendrai jamais. Plus j'y pense, plus elle me trouble : la mésintelligence entre chrétiens protestants.

— Tu veux dire entre chrétiens de nationalités différentes ?

— Non. C'est momentané... Ils sont tous patriotes... Mais je pense aux chrétiens de différentes dénominations. Quel scandale que les divisions protestantes 1 Autrefois elles me déplaisaient souverainement, quoique j'en aie souri. Aujourd'hui j'en souffre; je m'en irrite; j'en suis presque découragé. Le jour arrivera-t-il enfin où l'on réalisera la grande communauté protestante ?... Ah, cet émiettement d'Eglises qui tombent en poussière !

tuA VJrtAlC; CAltlUt.l«-.llJi

-^ Je pense, dit Jacques,^ qu'il faut considérer la chose à un tout autre point de vue.

— Oui, l'Alliauce évangélique ; se rencontrer la première semaine de janvier, si l'on peut; puis, que bien que mal, tâcher de se supporter au cours de l'année, c'est-à-dire s'ignorer le plus possible. Et quand, un jour, l'occasion s'offre, ouvrir son cœur et en déballer un monceau de vieilles arrière-pensées accumulées; l'un donnant essor à sa rancune, l'autre à son ironie, chacun suivant son caractère et le degré de sa culture... Estce assez piteux !

Jacques souriait de son air charitable, qui pour le coup, nâ'agaça.

— Je sais bien ce que tu vas me dire, poursuivis-je, c'est que tous sont de très braves gens et qu'il faut les aimer quand même. Eh bien, non. Soyons francs I Ce sont de fort méchants chrétiens. Voilà mon opinion.

A mesure que mon ton se haussait, Jacques s'épanouissait davantage. Il en vint à rire vraiment.

— Que je suis donc content de te connaître, mon cher ami, s'écria-t-il enfin, et de savoir combien de bonté tu réussis à cacher sous l'âpreté de tes propos.

Mais il est certain — et tu es au fond pleinement d'accord avec moi — que ce sont de très braves gens... Leur grand, leur seul tort, c'est de se méconnaître entre eux, voilà tout...

Je prétends, moi, que les différentes dénominations peuvent constituer un très grand avantage pour le protestantisme. Entends-moi bien. Je ne dis pas : un malheur dont on peut s'accommoder sans en souffrir trop, mais un très grand avantage.

— J'entends... Et je te retrouve toujours, décidé à tout voir en beau dès qu'il est question du protestantisme.

— Non, mon cher, je ne vois pas tout en beau... Il est, dans ce domaine, des choses dont je souffre autant

que toi. Mais je vois si clairement qu'on pourrait utiliser la situation de manière à en tirer les immenses avantages qu'elle comporte. Il suffirait d'un peu de compréhension mutuelle.

— Je suis très curieux de t'entendre énumérer les immenses avantages qu'offrent les divisions et subdivisions du protestantisme.

— Il y en a au moins trois.

Les différentes dénominations sont les unes pour les autres un stimulant à l'action.

En second lieu, elles peuvent se prêter un appui mutuel .extrêmement précieux.

Et troisièmement, elles s'offrent les unes aux autres de merveilleuses occasions de renoncement à soi-même.

Que les diverses dénominations se stimulent mutuellement, c'est si évident que j'ai à peine besoin de m'y arrêter. Il en est de cette concurrence-là comme de toute autre. Que de fois un pasteur entreprend une réunion de quartier, ou fait une visite avec cette pensée plus ou moins consciente : Si je néglige cela, d'autres le feront.

— Pensée peu évangélique.

— J'en conviens ; mais pensée dont Dieu s'est souVënt servi pour rendre plus actives certaines natures nonchalantes.

Chose beaucoup plus importante encore, les diffé^ rentes dénominations, dépositaires chacune dé l'un des dons de Dieu, constituent un ensemble infinimeht plus puissant que ne serait une seule communâiité, même fort nombreuse; comme le câble du funiculaire est plus résistant qu'une barre du même métal et de la même épaisseur; comme une armée composée de soldats des différentes armes — infanterie, cavalerie, artillerie, aviateurs — sera plus capable de vaincre, que le même nombre d'hommes, tous de la même aime.

Vinet est allé jusqu'à dire que la diversité inspire

confiance. « On croit bien mieux à l'unité quand elle se produit sous l'aspect de la variété; la communauté du fond est rendue plus frappante par la diversité des formes, tandis que l'uniformité, étant nécessaireinent factice, est toujours plus ou moins suspecte, et fait naître involontairement l'idée de contrainte ou de dissimulation. »^).

— Optimisme, dis-je. Parti pris de tout voir en beau ! Les diverses dénominations se prêtant un appui mutuel ? Avec quelles lunettes réussis-tu à voir des choses pareilles ?

— Il suffit de s'élever un peu au-dessus de la petite vie paroissiale journalière.

Nos Eglises nationales ne font-elles donc pas de bien ? Certainement elles en font, dans la mesure où elles profitent des portes qui leur sont ouvertes, à elles plus qu'à d'autres ■ — portes de salons et portes de prisons — pour proclamer la pensée du Christ dans tous les milieux. Certains chrétiens outranciers les accusent de vacciner les gens contre la religion. Ces chrétiens euxmêmes, s'ils ouvrent les yeux, constateront que les Eglises officielles, sans avoir fait tout ce qu'elles auraient pu faire, dans leur position privilégiée, ont tout au moins préparé un champ propice aux œuvres d'évangélisation- Quoiqu'il en soit, l'existence seule de ces Eglises n'estelle pas, jusqu'à ce jour, un témoignage intéressant donné par certains Etats, à l'excellence de la morale évangélique ?

Et les Eglises indépendantes ? Quel exemple de foi ne nous ont-elles pas donné ? . Lors de leur fondation, elles ont dû tout quitter pour le principe de l'autonomie : quitter l'Etat, sa protection spéciale, son appui

A. Vinet, Discours sur quelques sujets religieux. Réflexions préliminaires, pages VIII et IX.

Dans le morceau cité, Vinet ne fait pas allusion aux différentes dénominations. Mais sa pensée peut fort bien leur être appliqués.

financier ; quitter la popularité ; dans certains cantons quitter le temple; partout quitter le presbytère et ne plus compter que sur Dieu seul. Et l'on est allé de l'avant, on a fait les sacrifices qu'il fallait, on a non seulement vécu, bâti des presbytères, des chapelles, créé des facultés de théologie, mais on a fondé des œuvres missionnaires^) et des œuvres d'évangélisation ; on a été en bénédiction au monde, parmi bien des faiblesses c'est vrai, mais dans la force de Jésus- Christ,

Et les Eglises de convertis, du type baptiste, quelle n'a pas été leur tâche ! Le grand danger, pour l'Eglise multitudiniste, c'est de provoquer, bien involontairement, une confusion grave dans les esprits : la confusion entre le citoyen, électeur protestant, et le chrétien. «J'ai été baptisé tout petit, puis confirmé; j'ai communié. Le pasteur a béni nion mariage; je compte qu'il viendra faire de bonnes prières près de mon lit quand je serai malade et prononcer une cordiale allocution devant mon cercueil. Que veut-on de plus ? Je suis chrétien». Il faut reconnaître que les Eglises de convertis ont relevé avec une énergie extrême le danger de cette confusion et proclamé avec puissance la nécessité d'une conversion personnelle. On peut dire que l'Eglise universelle a largement profité de leur message.

Elles ont été en cela fortement appuyées par ces dénominations d'un type plus populaire, dont l'action a été beaucoup plus étendue sinon plus profonde, qui ont mis peut-être moins d'accent sur le mot Eglise et davantage sur le mot conversion, ces trois dénominations éminemment protestantes, dérivant l'une de l'autre comme l'enfant de sa mère et de sa grand'mère, je

1) La Mission romande, par A. Grandjean, 1917. Lausanne Bridel et Paris, Fischbacher.

veux dire l'Unité des frères Moraves, le Méthodisme et V Armée du Salut^).

Je voudrais qu'on essayât de se représenter notre monde protestant actuel, tel qu'il serait s'il n'y avait jamais eu de frères moraves, ni de méthodistes, ni de salutistes. Ce ne seraient pas seulement quelques réunions de moins. Non ! Mais quel amoindrissement de toutes nos communautés, dans lesquelles une multitude d'éléments vivants et actifs, viennent directement des cercles religieux dont je parle^).

Et les Assemblées: Darbystes proprement dits, ou frères larges, dissidents, Plymouthistes, que leur témoignage est précieux 1 Quand les prédicateurs athées proclament que la religion est le fait des prêtres, qu'elle n'est maintenue dans le monde que par l'action désespérée des divers clergés, défendant leur « assiette au beurre », on pourrait peut-être les croire. Mais il y a les Assemblées des frères, composées uniquement d'hommes qui gagnent leur vie d'autre part... Qu'est-ce que cela sinon la preuve que Dieu est k Dieu vivant, que la piété est affaire entre Lui et l'homme, et que si Dieu, parfois, daigne se servir d'un ecclésiastique, il a, s'il veut, des ambassadeurs dans toutes les classes de la société. Pour moi, tout en reconnaissant le bien direct indéniable que font, par exemple, les dissidents de la Suisse romande, dans l'évangélisation et dans les missions chez les païens, je leur suis spécialement reconnaissant de ce témoignage particulier.

D'une façon générale, on peut dire que si les Eglises théologiques offrent des garanties contre l'exaltation, les dissidences sont l'antidote du rationalisme.

Les Wesleyens, ancêtres de l'Année, sont une branche du Méthodisme, dont le fondateur subit fortement l'influence des moraves.

*) On sait que le grand prédicateur baptiste de Londres, Spurgeon, comprit le salut dans une petite chapelle de Méthodistes primitifs. Lire ce récit : E. Saillens, La vie et l'œuvre de C.-H. Spurgeon, p. 24, etc.

C'est ainsi, tu le vois, que les diverses dénominations m' apparaissent non comme une cause d'affaiblissement du protestantisme, mais au contraire comme un des éléments de sa force ; chacune représente comme une arme spéciale dans la grande armée de Christ; l'une poussant la sainte guerre dans un sens, et les autres complétant ce qui manque à son action dansles autres sens.

— Les différentes armes sont en effet, dis-je, la force d'une armée, à condition toutefois de coopérer à l'œuvre commune en restant conscientes de leurs limites. Mais quand chacune cherche à supplanter les autres élevant je ne sais quelles prétentions à l'infaillibilité ?

— Tu as raison. Et c'est ici qu'apparaît le troisième des grands avantages que je vois dans le morcellement du protestantisme : Les différentes dénominations s'offrent les unes aux autres d'excellentes occasions de renoncement à soi-même.

— Que veux-tu dire ?

— Ceci : Lorsque nous allons, pasteurs ou. laïques, nationaux ou séparés, proclamant le propos à la fois redoutable et sublime de notre divin Maître : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à soimême... » les neuf-dixièmes du temps nous ne savons pas ce que nous disons.

Alors Dieu nous fournit de merveilleuses occasions de prendre conscience du renoncement à soi-même et de le pratiquer. Ainsi moi, pasteur national, quand je vois des réunions organisées dans ma paroisse, par d'autres frères, qui ne me consultent pas ; et toi laïque, quand tu vois prospérer telle communauté qui n'est pas la tienne, si tous les deux nous apprenons à dire avec Paul : « Christ est annoncé ; je m'en réjouis ! »i) quelle victoire, quelle lumière dans notre vie' chrétienne et quelle bénédiction !

i) Philipp. I, 18,

r-r Mon pauvre ami, m'écriai-je, que cela est donc touchant !... Mais ces victoires existent-elles? As-tu connaissance d'un seul cas authentique où un pareil renoncement à soi-même ait été réalisé ?

— Certainement. Un pasteur officiel de mes amis, il y a quelques années, vit arriver dans sa paroisse le pasteur baptiste d'une localité voisine. L'œuvre du nouveau venu prospéra de .façon très remarquable. Tentation pour mon collègue de faire opposition. La lutte intérieure fut réelle. Ne fallait-il pas défendre son Eglise ? D'autre part, la conscience lui disait nettement : « Prends garde ! C'est aussi l'œuvre du Christ. » Il remporta la victoire et put prier pour son collègue.

— Qu'en advint-il ?

— Tout s'acheva de manière tragique et lumineuse à la fois. Le pasteur baptiste mourut ensuite d'un lamentable accident de chemin de fer, mais en rendant, au milieu d'atroces souffrances, un témoignage puissant à son Sauveur. Mon collègue éprouva un vif chagrin de ce malheur. Mais comme il fut heureux de n'avoir eu à se reprocher aucun mauvais procédé à l'égard du disparu ! Il m'a dit souvent que dès lors une bénédiction spéciale avait reposé sur lui^).

— Que dirent ses paroissiens ?

— Ils ne l'estimèrent que davantage.

— Son Eglise en souffrit-elle ?

— Tout au contraire. Ce qui profité?- au Royaume de Dieu, profite nécessairement à chaque Eglise particulière. « Cherchez premièrement le Royaume de Dieu et sa justice et toutes choses vous seront données par surcroît. » C'est vrai des Eglises comme des individus.

Oh 1 l'étroite solidarité qui unit tous les chrétiens protestants !

^) Ce trait a été vécu dans tous ses détails.

Elle apparaît, par exemple, quand un fils de pasteur, dévoyé, reçoit l'Evangile au contact d'un chrétien dissident, bien loin du foyer paternel ; ou quand une chrétienne séparée, après avoir longtemps prié pour un frère dissolu, voit Dieu l'exaucer par le moyen d'un pasteur...

— Si seulement on comprenait cette solidarité !

— On la comprend de plus en plus.

— Quelques personnes.

— Le vent de l'Esprit souffle. Les rapprochements s'opèrent.

L'œuvre des Missions, après avoir mis dans un relief saisissant les maux qu'engendrent les divisions protestantes, a provoqué une grandiose tentative d'y remédier^ Je veux parler de la Conférence missionnaire d'Edimbourg. Douze cents délégués, venus de tous les points du monde et de toutes les dénominations protestantes, se rencontrèrent le 14 juin 1910 et pendant les huit jours qui suivirent. Chaque matin, une demi-heure était consacrée au recueillement et à la prière. « Nous allons accomplir notre grand acte central de culte,», annonçait le président. Le point culminant de la Conférence fut la discussion du rapport sur la coopération elle progrès vers l'unité. Un Comité de continuation, chargé de poursuivre l'œuvre dans ce sens, fut élu...^)

— Combien je suis heureux de t'entendre !

Ce sont là d'intéressants symptômes. Penses-tu qu'ils seront prompts à réaliser leurs promesses ?

— En 1897, Tomy Fallot écrivait : « Dieu prépare, à cette heure, les catastrophes qui briseront l'orgueil insupportable des croyants et les préjugés en apparence insurmontables des Eglises... »2)

1) Cf. John Mott l'Heure décisive des Missions. Dès lors, on a vu mieux : Du 19 ou 30 août 1925, se trouvèrent réunis à Stockliolm 630 délégués de toute la chrétienté, excepté Rome, pour s'entretenir des tâches actuelles de l'Eglise.

m*) T. Fallot, Qu'est-ce qu'une Eglise ? p. 153. Lire tout le chapitre.

Cette parole est grave. Elle était prophétique... Elle touche à son accomplissement...

Du reste. Christ revient...

« Le voici qui vient au milieu des nuées, et tout œil le verra...!)

Quel disciple vrai pourra encore se tenir à l'écart quand // sera là ?

Nous avions traversé le petit bois. Parvenus au sommet de la colline, nous nous assîmes dans la mousse. Le regard embrassait un paysage immense... Juste en face de nous, de l'autre côté du lac, un gracieux éparpillement de maisons étincelait en plein soleil.

— Connais-tu Estavayer, demandai-je ?

— Non 1 dit Jacques. Je n'ai jamais eu l'occasion d'y aller. Du reste, tout le canton de Fribourg m'est à peu près inconnu. En est-il ainsi pour d'autres ? En tout cas, pour nous pasteurs, autant Genève, Lausanne, Neuchâtel nous sont familières, autant nous nous sentons étrangers à Fribourg, à Sion... La différence des religions...

— Jacques !

— Eh bien ?

— Croirais-tu qu'actuellement je me sens une véritable antipathie pour le catholicisme ? Ces solennités qui m'enchantaient autrefois, je les trouve... vidés, depuis que j'ai goûté à la plénitude de l'Evangile. Je n'aimerais plus parler de religion avec un catholique : nous ne nous comprendrions pas.

Jacques sourit.

— C'est à mon tour de te rappeler le devoir de la largeur. Le protestantisme fut une forme nécessaire de

*) Apoc. I, 7.

la piété, par réaction contre les prétentions infaillibilistes de l'Eglise romaine. Mais c'en est une forme passagère. Avant tout nous sommes et restons membres de l'Eglise universelle qui est la véritable Catholicité^).

— Comment cela ?

— Toujours en nous attachant au Christ éternel.

— Et alors ?

— En Christ nous sommes unis avec tous les vrais chrétiens, catholiques ou protestants. Je pense à 5*- Jérôme, le solitaire de Bethléem, qui passait sa vieillesse dans un labeur acharné pour donner l'Ecriture Sainte à son peuple^) ; ou encore à S^-Aiigustin, l'homme qui après S*-Paul et avant Luther ressentit le plus profondément la détresse du péché et la joie du salut^).

— Il va de soi ! Jérôme, Augustin sont tout près de nous. Réellement, ils sont nos ancêtres spirituels. Mais les catholiques d'aujourd'hui, fils des conciles de Trente et du Vatican ?,.. Sais-tu comment je représenterais graphiquement les deux confessions au temps actuel ?

— Non.

— Si j'avais ici un tableau noir, je représenterais par un cercle la chrétienté protestante, avec Christ comme centre ; tandis qu'un second cercle, distinct du premier, aurait pour centre le Siège pontifical et figurerait le catholicisme*). En effet, par sa prétention à être infaillible, l'Eglise romaine, qui veut être l'Eglise unique,

1) Le mot catholicité est pris ici dans son sens étymologique, du grec Katholikos qui signifie universel. La catholicité, c'est-àdire l'Eglise universelle, l'ensemble des chrétiens.

*) S*-Jérôme, né en 331, avait 74 ans quand il termina sa version latine de la Bible, la célèbre Vulgate.

*) S*-Augustin, né en 354, baptisé le jour de Pâques 387 et mort en 430 évêque d'Hippone en Afrique.

*) Aux yeux des catholiques, la personne de Christ et le Pontife romain, son vicaire, ne forment qu'un seul et même centre. Qu'il n'en soit rien, c'est ce que montrent les chap. V-X du présent ouvrage.

ne peut accepter aucune place, pas même la plus honorable dans l'ensemble des Eglises dont Christ est le centre. Elle les appelle toutes des sectes. En réalité, elle s'exclut elle-même et c'est elle qui est devenue la Secte par excellence. Me comprends-tu ?

— Fort bien. L'idée est juste. Mais je compléterais volontiers ton dessin. Ouvrant le compas de quelques degrés, autour du premier centre, que tu as appelé Christ, je tracerais une circonférence assez grande pour emporter un bon morceau de ton second cercle.

-^ Et la surface commune aux deux cercles ?...

— ■ Représenterait les nombreux catholiques qui font partie de la vraie catholicité, nullement, comme ils le croient, parce qu'ils sont joints au Siège romain, mais parce qu'ils sont personnellement unis à Jésus-Christ.

Ainsi Pierre Corneille, qui a écrit ce cantique, si protestant d'allure et d'inspiration :

Parle seul à mon cœur, et qu'aucune prudence. Qu'aucun autre docteur ne m'explique tes lois ; Que toute créature, .en ta sainte présence

S'impose le silence

Et laisse agir ta voix.

Le Père Gratry, qui conseille le travail intellectuel dans « la vraie prière où la voix infaillible de Dieu se fait entendre; où le contact de Dieu nous est donné... »i)

Le Père Lacordaire, déclarant que « partout où est Jésus-Christ, l'Eglise y est avec lui ))^).

Le Père Bidon, qui, d'un bout à l'autre de ses admirables lettres, proclame Jésus-Christ^).

^) Gratry, Les Sources, p. 157.

-) Lacordaire, Lettres sur la vie chrétienne (à Emmanuel), cité par De la Rive, op. cit., p. 92-95,

Si ce mot de Lacordaire était pris dans toute sa signification et avec toutes ses conséquences, comme une vraie cartouche de dynamite il ferait sauter le système romain tout entier. Qu'on y réfléchisse un instant.

*) Lettres à M"* Th. V.

Le catholique se réjouit de faire partie d'un corps immense : la sainte Eglise romaine. Combien son idéal est étroit à côté du nôtre I Nous appartenons au corps que forment tous les enfants de Dieu aussi bien du protestantisme et du catholicisme grec, que du catholicisme romain.

C'est nous qui pouvons dire et avec quelle allégresse j « Je crois la sainte Eglise universelle ! »

Cette allégresse, Jacques en rayonnait.

Quant à moi, devant mon esprit s'ouvraient des horizons infinis plus lumineux mille fois que celui dont mes yeux avaient peine à se rassasier.

— Merci, dis-je. Oui, tu as raison... Que c'est beau d'appartenir à la sainte Eglise universelle I

Peu à peu quelques amis, attirés par le charme du lieu, avaient pris place à nos côtés. Ils se joignirent à la conversation.

— Pour moi, s'écria soudain et non sans violence Jules A. le catholicisme est chose abominable. Ce système oppressif constitue le grand scandale qui a dégoûté le monde de la croix et du Christ... Et puis, causez avec des catholiques; vous ne trouverez chez eux que parti pris et insigne mauvaise foi...

— Tu vas beaucoup trop loin, dit Frédéric B. Ma jeune cousine qui voit de près des sœurs catholiques ne peut assez dire combien elles sont exquises : leur vie spirituelle est intense, joyeuse, pratique.

Rien ne sert de fermer les yeux ; il y a chez maint catholique un oubli de soi-même qui nous confond. Je pense au Père Didon...^)

^) Arrêté brusquement, en plein succès, au milieu de ses conférenees de Paris qui groupaient d'immenses auditoires populaires, mandé à Rome, le R. P. Didon est envoyé par ses supérieurs dans la solitude du couvent de Corbara en Corse. « J'ai accepté

Et puis les catholiques affirment carrément ce qu'ils croient. Tenez, un jeune homme qu'attire la doctrine romaine me disait : « Les catholiques croient à la divinité de Jésus-Christ ! » Ce protestant — cultivé — ignorait que les chrétiens réformés y croient aussi, tant nous sommes peu affirmatifs...

Il y eut un silence.

— Ce qui est grave, dit à son tour Arnold C. c'est que plusieurs personnes aujourd'hui attirées vers le catholicisme, le sont moins par désir d'une piété plus facile que par besoin d'une vie religieuse plus profonde..

— N'publions pas cependant, interrompit Ernest D.. qu'en pays catholique il est loin d'en être ainsi et que l'Evangile y progresse plus que jamais, attirant précisément les âmes profondes. « Ce qui nous frappe dans le protestantisme, disaient récemment quelques réfugiés belges, c'est l'effort qu'on y fait pour mettre d'accord la vie morale et la vie religieuse. » Ne pourrait-on pas ajouter : La grande satisfaction du bon catholique, c'est d'avoir une doctrine pure, tandis que le grand désir du bon protestant, c'est d'avoir une conduite droite ?

Qu'en pensez-vous, M. Marchand ?

— Ce que j'en pense ?... Je songe au mot de T. Fallot : «l'Eglise romaine est depuis mille ans la plus grande énigme de l'histoire. Elle déroute les jugements des plus sages et met à néant tous les pronostics. De quelles vertus ne peut-elle pas, à bon droit, se parer ? Mais, sous ce manteau dont elle s'enveloppe, que de déplorables infirmités... »i)

— Faut-il craindre le catholicisme contemporain ?

dit-il, avec une sérénité et une joie étrange. » Il y reste dix-huit mois. Sans une pensée de révolte, il prie, travaille et réfléchit. Son Jésus-Christ, ainsi que plusieurs Ae ses admirables lettres, datent de cette époque. Cf. R. P. Didon, Lettres à Af"» Th., V. p. 169, etc.

') T. Fallot, op. cit., p. 143.

— Demandez-le à mon ami, dit Jacques en souriant ; il a fait des expériences...

Tous les yeux se tournèrent vers moi.

— En effet, "répondis-je, j'ai fait des expériences J'ai ressenti l'extraordinaire puissance d'attraction que le catholicisme a retrouvée, grâce à l'indigence spirituelle de beaucoup d'entre nous et grâce à la piété réelle de plusieurs de ses adhérents. Gardons-nous de le dédaigner I Mais ne le craignons pas non plus !

Le système romain ressemble à la statue colossale que voyait en songe Nébucadnetzar. Il possède l'attrait de l'or, l'éclat de l'argent, la sonorité de l'airain et la force du fer; mais ses pieds sont de fer mêlé d'argile. Quand je m'en suis aperçu, tout s'est effondré. Et c'est la petite pierre — Jésus-Christ — qui est devenue pour moi la grande montagne, remplissant tout l'horizon spirituel... 1) Christ dans le cœur et l'Evangile à la rriàin, nous serions invincibles.

J'avais tiré ma montre. L'heure du culte de Sainte- Cène approchait.

Tandis que nous descendions lentement le coteau, Frédéric B. reprit :

— Les catholiques voient dans l'Eucharistie une grâce sans pareille. Evidemment, nous qui ne croyons pas à la Transsubstantiation, ne pourrons jamais, en communiant, adorer comme ils font.

— Pourquoi pas ? dit Jacques. La Sainte-Cène offre au croyant évangélique infiniment plus que l'Eucharistie n'offre au catholique romain.

— Vous croyez ?

— J'en suis certain. Le catholique bâtit sur des

1) Daniel, ch. II.

croyances imaginaires. Dieu le bénit selon sa sincérité. Mais, seul, le chrétien évangélique est sur le terrain de la réalité. Ici encore, c'est lui qui est le privilégié.

— Comment se fait-il alors que tant de protestants pieux ne communient que rarement ?,

— Grave question ! Peut-être est-ce parce que nous-mêmes, pasteurs, nous ne prenons pas personnellement la communion avec assez de bonheur et ne la distribuons pas avec assez... de flamme dans le regard. « Demain, demain encore, je m'asseoirai à la table du grand Roi I » Ainsi s'exprime le bon prêtre^). Avonsnous toujours cette ferveur en nous préparant aux Saintes-Cènes prochaines ?...

Revenus ensemble à l'allée des châtaigniers, nous trouvâmes tout préparé pour le culte. Sur un terrain plat, on avait disposé l'harmonium et la table couverte d'une nappe, avec quatre coupes de verre, des cruches, du pain...

— La Sainte-Cène en plein air ? demanda Jacques.

— Oui ; la salle serait trop petite, beaucoup d'amis sont venus' ce matin.

^ — J'avoue être un peu inquiet.

— Pourquoi ?

— Y aura-t-il le recueillement voulu ?

En face de la table et en face du merveilleux panorama qui lui servait de fond, comme sur des gradins et à l'ombre des arbres séculaires, de longues rangées d'hommes et de jeunes hommes avaient pris place. De toutes les directions, seuls ou par petits groupes, il en arrivait encore.

Du regard Jacques me désigna, pas très loin de nous.

^) Abbé Dubois, Mémorial du Prêtre^ p. 12.

un grand garçon, en costume de cycliste, allongé dans l'herbe.

— C'est regrettable, murmura-t-il à mon oreille... Un ami avait pris place à l'harmonium ; un autre,

debout à côté de lui, accordait son violon. Bientôt une musique religieuse très ample monta...

Les pasteurs officiants avaient pris place sur des chaises.

— Ils sont de différentes Eglises, souffla Jacques. La musique s'était tue. Le pasteur qui présidait dit

l'invocation. Aussitôt, comme mû par un ressort, le jeune homme étendu se redressa dans une position respectueuse.

A part la cathédrale naturelle, d'une inimitable splendeur, tout dans ce culte n'était que simplicité.

Une prière; puis chacun des ministres lit quelques paroles bibliques de son choix. Aucun discours. On ' écoute debout l'immortelle Institution de la Sainte- Cène, d'après l'Evangile, puis on chanté :

Rédempteur adorable Sur la croix attaché.

Traité comme un coupable, Brisé pour mon péché ; Ton angoisse suprême.

Ta douleur, ton tourment.

Me disent : « Vois je t'aime, J'ai pris ton châtiment ».

Les ministres, assistés de quelques frères laïques, circulent de rang en rang, distribuant te pain, distribuant la coupe, tandis que le président continue à lire des paroles glorifiant Celui qui est le Pain de vie...

Ayant communié, chacun s'assied et se met en prière... plusieurs sont prosternés sur le gazon...

Je demande à Dieu qu'il m'aide à contempler Jésus, souffrant et mourant pour moi, pécheur...

Je demande à Dieu d'élever mon cœur au-dessus des espèces sensibles et matérielles jusqu'à la personne vivante du Christ glorifié... ,

J'ouvre mon âme à Celui qui, par un ineffable mystèred'amour, veut devenir en moi force et vie, et qui le devient...

Christ, je ne veux de force et de vie que pour travailler et hâter ton règne dans ce monde de douleur 1...

Tous, de nouveau, sont debout. De quatre cents poitrines d'hommes monte le même cantique de consécration. ,

L'heure est douce, mais combien solennelle I

Serait-il possible qu'il y eût là un indifférent ?

Non I il n'y en a point.

C'est d'un même cœur que tous chantent :

Ton amour me réclame.

Me voici bon Sauveur 1 Prends mon corps et mon âme Pour prix de ta douleur.

Oui, mon âme ravie Désormais ne veut plus Que vivre de ta vie, A ta gloire, ô Jésus l^)

^) Chant des Unions chrétiennes, n" 86, première et dernière ^' strophe.

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