‹ Catholique ou Protestant? [microform]Chapitre 7 sur 35 · X.-sur-Mer, le 28 juillet · texte numérisé non relu

X.-sur-Mer, le 28 juillet

La nuit qui suivit l'entrevue ci-dessus relatée, je n'ai guère reposé. Est-il possible que cette affaire m'ait à ce point saisi ? Le fait est qu'en apprenant que mon interlocuteur est un protestant converti au catholicisme, j'ai été secoué jusqu'au fond de mon être.

Pendant longtemps, comme d'autres, j'ai cru qu'aucun catholique instruit n'ajoutait foi aux dogmes étranges pour moi de son Église, et si l'on me parlait d'un protestant devenu catholique, je répondais : « Paris vaut bien une messe ! » Surpris, je le fus, et fortement, de rencontrer un homme cultivé, pratiquant la religion romaine. Toutefois, je pensais : « Puissance de l'atavisme, de l'éducation et des souvenirs d'enfance. S'il pouvait voir le catholicisme tel qu'il est, par mes yeux de protestant, quel effondrement de toutes ses convictions 1 »

Et voilà qu'il a été élevé dans le protestantisme ! Non seulement il en connaît les bonnes raisons, mais c'est vers lui que doit le ramener le charme des vieux souvenirs I Que c'est inconcevable 1

Le lendemain en le retrouvant, toujours correct et aimable, je l'ai regardé avec une vraie stupeur. Un

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vilain mot effleura mon esprit : Renégat I Puis je me suis dominé ; non, me suis-je dit, il est sincère ! Tu lui dois ton estime.

Pour cette fois, ce fut lui qui m'aborda.

— Avez-vous bien dormi ? demanda-t-il gentiment.

— Non, vraiment.

— Vous n'êtes pas malade ? Auriez-vous reçu quelque mauvaise nouvelle ?

— Je vous avoue que notre conversation d'hier est la cause de mon insomnie.

— Ah I cher Monsieur, ne vous l'ai-je pas dit souvent déjà ? laissons ces sujets. Vous en parlez d'un air détaché, mais je vois bien qu'au fond cela vous bouleverse.

— Peut-être bien, fis-je. Et pourtant, avant d'en venir à cette extrémité, souffrez que je vous pose encore une question ?

— Oui bien, mais à la condition expresse que vous soyez très sage.

— Me trouvez-vous irrévérencieux ?

— Il est vrai que d'abord, en vous recommandant le calme, j'avais souci pour les vérités de notre sainte religion... Maintenant, c'est pour vous que j'ai peur...

M. de S*-Lambert souriait non sans finesse.

— La question que je vais vous poser vous paraîtra indiscrète.

— Nous verrons.

— Vous m'avez dit l'autre jour, n'est-ce pas, que vous croyiez à l'infaOlibilité du pape ?

— Si je n'y croyais pas, je ne serais pas plus catholique qu'un carré sans quatre côtés égaux ne serait un carré.

— J'en connais cependant qui n'admettent pas ce dogme.

— Allons donc !

— Chez nous, en Suisse, il y a l'Eglise des Vieux-

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Catholiques, qui a ses chapelles, ses prêtres, son évêque, sa faculté de théologie et qui n'accepte pas le dogme de l'infaillibilité papale^).

— Aussi bien ces gens-là ne sont-ils nullement des catholiques et mentent-ils en se disant tels 1

M. de S*-Lambert s'exprimait sèchement. Je sentis que « ces gens-là » devaient lui être particulièrement antipathiques; aussi n'insistai-je pas. Après quelques minutes de silence, je repris non sans hésitation :

— Le dirai-je ? Ce qui me surprend le plus, c'est qu'en votre qualité d'ancien protestant, ainsi que vous me l'avez dit hier, vous ayez pu en venir à admettre lin dogme aussi... excusez-moi... aussi inadmissible que celui de l'infaillibilité du pape. Comment ? un homme qui ne se trompe pas!... qui ne se trompe jamais I quand tous les autres se trompent et souvent 1... Et puis, en vérité, on n'a qu'à prendre un livre d'histoire générale pour constater que les papes, s'ils ont fait jadis du bien, se sont cependant plus d'une fois lourdement trompés. Même... Je m'excuse de la liberté grande... ne leur est-il pas arrivé de se conduire fort mal... d'être parfois deux ou trois à se disputer la tiare et à s'anathématiser mutuellement ? Cela s'est-il passé ou non ? Et si cela s'est passé, comment pouvezvous encore parler d'infaillibilité ?.... Ce sont des choses qui dépassent mon chétif entendement.

Puis le silence retomba. Nos semelles de caoutchouc glissaient sans bruit sur les briques rouges de la digue... A peine, de loin en loin, entendait-on sous nos pas craquer un coquillage...

1) Les Vieux-Catholiques, ou Catholiques chrétiens, sont ceux qui se séparèrent de Rome après le concile du Vatican, en 1870. Ils prirent ce nom de Vieux-Catholiques pour bien marquer leur intention de rester fidèles au catholicisme primitif, qui n'admettait pas l'infaillibilité pontificale. Les plus connus des Vieux-Catholiques furent, en Suisse, l'évêque Herzog, et dans les pays de langue française, le célèbre Père Hyacinthe Loyson.

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— Il est de fait, reprit enfin mon compagnon, que vous me demandez là quelque chose de singulièrement intime... Mais j'ai promis de m'expliquer sur ce point... -

M; de S*-Lambert s'était arrêté les bras croisés. Naturellement, je lui faisais face. Nous nous regardions les yeux dans les yeux.

— Et que diriez-vous, reprit-il d'une voix contenue, mais que l'émotion rendait vibrante, que diriez-vous. Monsieur, si je vous affirmais que c'est précisément la doctrine de l'infaillibilité qui m'a attiré à la sainte Église romaine ?^)

— Cette doctrine vous a attiré à l'Église romaine ?... En d'autres temps, j'eusse éclaté de rire. Je m'en

sentis incapable, tant le sérieux tranquille et la profonde conviction de mon interlocuteur m'en imposaient* Tout de même, je ne pus contenir le flot d'argu^ ments qui montaient à mes lèvres :

— Quoi, un mortel a eu l'audace de s'arroger l'infaillibilité du jugement 1 II a osé, selon son bon plaisir, se mettre au-dessus de toutes les lois de la raison, de la conscience même; renverser par ses décisions souveraines les opinions les mieux fondées, les changer, imposer sa manière de voir à d'autres hommes qui lui sont peut-être très supérieurs par l'intelligence et le caractère ! Il est à peine croyable que des millions de gens l'admettent, parce qu'on les en a persuadés tout jeunes ! Mais que vous, Monsieur, grandi dans d'autres milieux, vous n'ayez pas élevé d'objections à ces prétentions inouïes, qu'au contraire elles vous aient même attiré... Non, je renonce à comprendre !

— Vous m'avez promis d'être calme !

— Eh ! bien oui, allons... mais c'est plus fort que moi...

^) Von Ruville, op. cit., p. 26. Pour ce sujet dans son ensemble, p. 49-80.

— Quand vous aurez considéré la place réelle de la papauté dans l'Église et le sens vrai du dogme de l'Infaillibilité, tout s'expliquera.

— Dites-moi donc ce qui, dans ce dogme, a pu vous attirer, vous qui connaissiez pourtant les bienfaits de la liberté protestante ?

— Précisément, je les connaissais trop bien.

. — Que dites-vous ?

— Je dis que c'est en voyant le désarroi doctrinal régnant dans l'Église protestante, le oui et le non prononcés tour à tour, non pas seulement par les représentants des sectes opposées, mais dans la même église et dans la même chaire, que je fus amené à reconnaître l'indispensable nécessité d'un magistère suprême.

. Au début de la soi-disant Réformation, vos Églises, désunies entre elles, avaient chacune cependant une base solide. On savait par des confessions de foi écrites, ce que croyaient les Luthériens, les Calvinistes, les Anglicans... Aujourd'hui, que croient-ils ? Bien habile qui le dirait 1 Ah ! j'en ai souffert de cette irruption de la libre-pensée dans le protestantisme I J'ai vu l'incrédulité infecter non seulement le protestantisme libéral, mais aussi et dans quelle mesure I le protestantisme dit de droite. Je ne voyais plus qu'un miracle de Dieu qui pût rendre à son Église la santé et la force ; quand enfin mes yeux s'ouvrirent, je me rendis compte que ce miracle attendu de l'avenir, avait eu lieu depuis près de 1900 ans.

— Et quel miracle ?

— Dès le début de l'Église, Christ avait pourvu à tout en faisant à Pierre les étonnantes promesses que rapporte l'Évangile.

Le premier, nous l'avons dit, Pierre accepta, plein de foi, le miracle eucharistique. Plus tard, c'est Pierre encore qui proclame le dogme fondamental de l'Église

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chrétienne « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Jésus lui répond : « Tu es heureux, Simon, fils de Jean, car ce n'est pas la chair ni le sang qui te l'ont révélé, mais c'est mon Père qui est dans les cieux ». Et aussitôt, le Seigneur tire les conséquences qui découlent nécessairement d'une telle révélation pour l'homme qui en a été honoré : « Et moi je te dis que tu es Pierre et que sur cette pierre je bâtirai mon Église et les portes de V enfer ne prévaudront point contre elle. Et je te donnerai les clefs du royaume des cieux et tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux »^). A Pierre donc» le pouvoir prodigieux de lier et de délier, le pouvoir de juger !...

De plus,' après la Résurrection, Jésus appelle Pierre à la suprême direction du troupeau de l'Église : « Pais mes agneaux, pais mes brebis 1 » Certainement Pierre a été désigné par avance comme le chef de la chrétienté, sans aucune restriction.

Quand j'eus compris cela, je sus que le miracle désiré était réalisé dès l'origine ; le pape était là, pour protéger la foi, la morale, la liberté chrétienne contre les ennemis de l'extérieur et de l'intérieur. Et ce fut la première chose qui commença à m'attirer vers l'Eglise.

— Mais où donc voyez-vous dans le Nouveau Testament que Pierre fût un pape, à la manière de Pie X par exemple ? Où, sa tiare, son palais, son gouvernement sur les autres apôtres ? Où son infaillibilité ?

— Au début, il fallait qu'une parfaite égalité de rang fut conservée parmi les apôtres. Mais cela n'excluait pas que l'un jouât un plus grand rôle que l'autre. La promesse de Jésus était un trésor que Pierre gardait au plus intime de son âme. On peut la comparer à une semence jetée en terre et d'où pouvait sortir au moment opportun, quand la chrétienté en aurait besoin, un arbre miraculeux.

Évangile selon Matth., XVI, 13-19.

Si Pierre n'a pas exercé la primauté pontificale, c'est parce que les circonstances ne l'exigeaient pas.

— Mais où donc est-il dit que les successeurs de Pierre devaient posséder cette primauté ?

— Les promesses de Jésus n'auraient pas eu de valeur, si elles n'avaient été attachées qu'à la personne même de Pierre, qui fut le moins en état de les réaliser.

— Tout de même, ce ne fut qu'en 1869, au Concile du Vatican^), qu'on commença à parler de l'infaillibilité du pape ?

— Détrompez-vous î le concile du Vatican a défini le dogme de l'Infaillibilité papale, ainsi que je vous le disais l'autre jour sur la plage. Mais, dès l'origine, jamais aucun évêque de Rome n'en avait douté.

— Tous les papes furent donc revêtus d'infaillibilité ?

— Assurément.

— Et ceux qui vécurent comme de mauvais drôles ?

— Il y a tels jugements de l'histoire qui demandent à être rectifiés, émanant de gens hostiles à l'Église. Et puis jamais l'Eglise n'a prétendu que ses chefs fussent personnellement exempts d'erreur et de péché.

— Vous venez de m'affirmer catégoriquement que tous les papes furent infaillibles, et maintenant... J'avoue comprendre de moins en moins...

— Vous ne comprenez pas, encore une fois, parce que vous ne vous rendez pas compte de ce qu'est l'infaillibilité, dont on se fait, en dehors de l'Eglise, les idées les plus monstrueuses. Le pape, pense-t-on, joue à son gré avec la doctrine de l'Eglise, crée des dogmes, abolit ou change ceux qui existent; il serait à l'abri de l'erreur dans toutes ses paroles et toutes ses actions, au moins quand elles se rapportent à la religion. Certains se figurent qu'on le tient pour impeccable. Tout écolier protestant se croit permis de se moquer largement de pareilles folies.

1) Le Concile du Vatican, 1869-1870.

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Mais en réalité il ne s'agit nullement de ces absurdités.

— Et de quoi s'agit-il donc, alors ?

— De ceci tout simplement : a Le pape n'est infaillible, dit le catéchisme, que lorsqu'il prononce, comme pasteur suprême et docteur de l'EgUse, une décision en matière de foi ou de mœurs^ ).

— Mais, quand prononce-t-il comme pasteur suprême et docteur de l'Eglise ?

— Posons d'abord ce fait de toute importance : Le corps doctrinal a été constitué pour toujours et cela conformément aux enseignements du Christ et des apôtres. Jamais, au grand jamais, on n-'y portera la main. Aucun pape, aucun concile ne peut déplacer une pierre de cet édifice. Là s'arrête absolument le pouvoir du pape. Quand des doutes s'élèvent sur une doctrine, ce n'est pas le pape qui est d'abord le juge compétent, mais le Christ et les apôtres. C'est leur pensée qu'il faut proclamer et si on ne peut l'établir sûrement, ce sont les interprétations qu'en ont données les pères de l'Eglise, les conciles, les papes précédents. Ce n'est que dans le cas où les divergences d'opinion ne peuvent être aplanies en recourant à toutes ces sources, qu'intervient la décision infaillible du pape, ex cathedra, décision qui se proclame elle-même infaillible, définitive, obligeant toute la chrétienté^).

— Dès lors, ce n'est que très rarement que le pape fait fonction de docteur infaillible.

— Très rarement, en effet. Et il y a tel pape à qui cela n'est jamais arrivé Kie sa vie. Car enfin, il ne faut nullement voir une décision ex cathedra dans toute

^) Haas, Grand Catéchisme, quest. 169.

*) « Le Saint-Esprit n'a pas été promis aux successeurs de Pierre, dit le Concile du Vatican, pour qu'ils publiassent d'après ses révélations une doctrine nouvelle, mais pour que, avec son assistance, ils gardassent saintement et exposassent fidèlement les révélations transmises par les apôtres, c'est-à-dire le dépôt de la foi. » Concile du Vatican, Sess. 4, c. 4, cité par l'abbé Snell : Lettres à un protestant, p. 125.

bulle du pape ou dans toute opinion émanant de lui sur une question de doctrine. Et jamais on n'a prétendu dans l'Eglise catholique que le pape ne soit pas sujet au péché. A chaque messe qu'il célèbre, à chaque confession à laquelle il se soumet, il fait lui aussi l'aveu de ses fautes.

Vous comprenez mieux maintenant ce qu'est l'infaillibilité du pape qui se confond avec celle de l'Eglise, puisqu'elle n'en est que le prolongement.

Si vous voulez, la doctrine de l'Eglise ressemble à un édifice construit dans un style parfaitement pur. Et quand il s'agit d'en poursuivre la construction par les définitions que nécessitent les circonstances nouvelles des temps nouveaux, le pape seul est compétent pour continuer l'édifice dans le même style.

— J'avoue que tout cela diffère singulièrement de ce que je m'étais imaginé.

— N'est-ce pas ? Et l'infaillibilité de l'Eglise n'est donc pas plus affaire de caprice et de bon plaisir que celle du pape.

Comme l'a merveilleusement exprimé le grand Bossuet : « loin de se vouloir rendre maîtresse de sa foi, comme on l'en a accusée, l'Eglise catholique a fait au contraire tout ce qu'elle a pu pour se lier ellemême et pour s'ôter tous les moyens d'innover »^).

— Ceci est véritablement très intéressant.

— Vous voyez donc, cher Monsieur, que cette doctrine de l'infaillibilité, tant décriée et calomniée par les protestants, n'est nullement telle qu'ils l'ont représentée. Et daignez constater qu'au contraire elle est la chose la plus belle et la plus grande du monde. Le Christ et les apôtres, les pères et les docteurs, les Conciles et les papes, tous donnant la vérité, proclamant la doctrine, chacun pour son époque, tel le germe qui sort de sa graine, s'accroît et s'épanouit au radieux

1) Bossuet, op. cit., p. 33.

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solea, dans un sol humide et bien préparé, le tout suivant la loi de son être...

Ah I c'est cela qui fait la grandeur et la beauté de l'Église catholique.

Que les protestants comprennent donc qu'ils n'ont rien fait quand ils ont mis en doute et combattu tel point de doctrine isolé, attaqué tel pape, montré, par exemple, comme vous le faisiez il n'y a qu'un instant, que différents papes se sont disputé la tiare, comme s'il y avait jamais eu plusieurs papes I Comme s'il n'y en avait pas eu toujours un qui était le vrai pape, tandis que l'autre ou les autres n'étaient- que des usurpateurs. Et maintenant permettez-moi de vous dire quelle est la merveilleuse conséquence de tout cela.

— Je ne demande pas mieux.

— La voici : dans l'Eglise catholique, il est possible de faire acte de foi.

— Et chez les protestants ?

— Les protestants, il est vrai, parlent beaucoup de la foi, mais — je regrette d'avoir si souvent à contredire vos idées les plus chères — il leur est impossible d'être assurés en leur foi comme sont les catholiques.

— Votre dire, en effet, me semble des plus singuliers, et je voudrais bien vous voir vous expliquer là-dessus.

— A la question : « Que signifie croire ? » le catéchisme répond : « Croire signifie accepter et tenir pour certain tout ce que Dieu a révélé »^). On ne peut mieux dire, n'est-il pas vrai ?

— En effet...

— Eh bien, comprenez-vous pourquoi seul le catholique peut vraiment faire acte de foi ?

— Pourquoi ?

— Comment un homme peut-il accepter et tenir

^) Haas, Grand Catéchisme, guest. 5b.

pour certain, comprenez-vous ? certain, tout, oui tout ce que Dieu a révélé, si les vérités que Dieu a révélées ne lui sont transmises par une autorité infaillible ?

Le protestant peut faire acte de foi, j'en conviens : il admet telle vérité qui lui est enseignée, ou que son entendement saisit, mais demain l'admettra-t-il encore ? Et les autres vérités de la religion ? celles qu'on ne lui a pas enseignées ? Ou celles que son entendement ne saisit point, ou ne saisit qu'imparfaitement ? Celles qu'un pasteur appuie de son autorité, tandis qu'un autre pasteur les nie ? celles qu'un docte ouvrage expose, tandis qu'un ouvrage non moins docte les réfute, les peutil accepter et tenir pour certaines ?

Seul, encore une fois, le catholique fermement appuyé sur l'autorité infaillible de l'Eglise, peut accepter et tenir pour certain tout ce que Dieu a révélé. Dans ses Lettres à un protestant, l'abbé Snell expose magistralement que sans Église infaillible il ne peut y avoir d'acte de foi certain, indéfectible et intégral^).

— Avouez qu'il y a quand même des choses qu'enseigne l'Eglise et qui ont contre elles toutes les apparences, comme par exemple le célibat des prêtres...

— Vous avez fort bien dit : qui ont contre elles toutes les apparences. En réalité, tout ce qu'aiFirme l'Église, malgré les apparences, est vrai, et la pratique le confirme pleinement tôt ou tard. Comme aussi tout ce que nie l'Eglise, est faux, malgré les apparences les plus séduisantes. Nous allons plus loin encore, tout ce qui, quoique vrai, est jugé inopportun pour le temps actuel par l'Eglise, est inopportun en eiîet et doit être laissé de côté. ^

Mille voix peuvent s'élever autour de nous pour affirmer le contraire, nous savons que l'Eglise a raison. Et vous-mêmes, protestants, devez une reconnaissance

1) Snell, op. cit., p. 21 et suiv.

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sans bornes à l'Eglise catholique et à son infaillibilité. - — Je suis curieux de savoir en quoi ?

— Parce que c'est elle qui vous a sauvés de l'incrédulité totale. Jusqu'à quelle extrémité ne vous auraient pas entr^nés vos théologiens et vos sectaires, sans la crainte de l'Eglise catholique enracinée dans la foi et prête à accueillir toutes les âmes assoiffées de vérité I Oui, on peut affirmer que la papauté est la pierre fondamentale sur laquelle repose non seulement l'Église romaine, mais aussi la chrétienté qui s'est séparée d'elle.

— Oui, mais la grande objection demeure. Qu'en faites-vous ?

— Qu'appelez-vous la grande objection ?

— Votre dogme de l'infaillibilité étrangle la liberté.

— Quelle liberté ?

— Toutes les libertés : la liberté politique et sociale, la liberté scientifique, la liberté de conscience. Vous me dites que les protestants se débattent dans l'anarchie. Mais il me paraît certain que vous, catholiques, êtes tombés dans l'excès contraire. En présence de dogmes arrêtés par une autorité infaillible, qu'on ne peut discuter et à laquelle il est impossible de se soustraire, un homme intelligent, qui a du cœur doit se sentir... comment dirai-je ?... singulièrement restreint...

— Dites le fond de votre pensée : l'homme doit se sentir l'esclave de la plus intolérable tyxannie I

— C'est à peu près cela en effet.

— Reprenons donc cette grande objection, qui n'est que le préjugé protestant, reparaissant sous une autre forme.

La liberté sociale et politique : Nous ne prétendons nullement à l'infaillibilité politique du Saint-Siège- « L'Eglise peut errer dans ses voies temporelles »i). Mais, voyant des hauteurs où elle est placée ce que des particuliers ne voient pas, ce que même les membres

* Snell, op. cit. p. 130.

des gouvernements des puissances particulières ne discernent pas aussi bien qu'elle, il va sans dire qu'elle donneta des conseils à tout le moins singulièrement sûrs. Ces conseils ne sont pas pour les catholiques une tyrannie, mais bien un précieux avantage.

— Je suis heureux de vous entendre. Mais la liberté scientifique ? L'Eglise n'a-t-elle pas condamné des savants pour avoir affirmé le mouvement de la terre ?

— Oui, Galilée. Oh ! mais c'est une ancienne histoire, et ce n'est pas moi qui chercherai à défendre les juges de ce grand homme. Le pape est infaillible en matière de foi et de mœurs, dit le catéchisme. C'est dire que l'infaillibilité scientifique n'est pas plus renfermée dans les promesses du Christ que l'infaillibilité politique^). Ce n'est pas à l'Eglise à se prononcer en dernier ressort sur la nature du système solaire.

— Pourtant, vous ne m'ôterez pas de l'idée qu'un savant catholique doit souvent se sentir bridé dans ses recherches, par les dogmes de l'Eglise. Ainsi, par exemple, un historien...

— Votre remarque. Monsieur, offre toute l'apparence d'une difficulté sérieuse. En réalité, elle est spécieuse. Tout historien doit partir d'un ensemble d'hypothèses qui servent de base à son édifice scientifique. A mesure qu'il poursuivra ses recherches, il pourra, si ces principes lui semblent insuffisants, les modifier ou les remplacer par d'autres. Ou bien, au contraire, il pourra à chaque pas en trouver, par ses découvertes, la confirmation éclatante. C'est précisément ici le cas du savant catholique. N'est-ce point le D' Albert de Ruville, professeur d'histoire moderne à l'Université de Halle, en Allemagne, un protestant converti au catholicisme, qui s'écriait : « Dans le domaine scientifique, je me sens délivré d'une multitude de préjugés protestants...

1 Snell, op. cit. p. 130.

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^ Maintenant, seulement, je puis composer des ouvrages historiques entièrement impartiaux »^).

Et ce mot de Louis Veuillot, le grand publiciste catholique, que je trouve merveilleusement beau : « Tout édifice du savoir, au-dessus duquel on n'a pu placer une vérité théologique, ressemble à ces ruines précoces que forment les monuments inachevés »^).

— Que cela me semble étrange 1

— Je n'en doute nullement. Combien s'en vont répétant : l'Eglise catholique s'oppose à toute lumière intellectuelle... elle ne cherche qu'à abrutir les populations... Avez-vous lu Les Sources du Père ' Gratry ?

— Non...

— Lisez-les, Monsieur I Vous verrez la position que prend le catholicisme à l'égard de la science et des sciences : « Il nous faut, s'écrie le père Gratry, conquérir le monde une seconde fois... mais par l'intelligence, par l'intelligence appuyée sur la croix »^. Et le savant oratorien, lui-même professeur en Sorbonne et membre de l'Académie française, propose à son lecteur l'exemple des grands hommes du XVII™^ siècle, qui étaient à la fois mathématiciens, physiciens, astronomes, naturalistes, historiens, théologiens, philosophes, écrivains. Voilà, s'écrie-t-il, nos modèles 1 Et il développe tout un plan d'étude, bien fait pour enthousiasmer des intellectuels*).

Franchement, vous fussiez-vous représenté les choses ainsi ?

— Non... En effet... Vous avez le talent de les présenter sous un jour avantageux...

— Nullement, Monsieur. C'est le jour vrai, veuillez m'en croire I

Von Ruville, op. cit., p. 176.

*) Dictionnaire de la conversation et de la lecture, fin de l'article Théologie, par Louis Veuillot.

') A. Gratry, Les Sources, p. 174.

*) Gratry, op. cit., p. 77, etc.

— Mais dans le domaine de la piété, votre système est tout de même une camisole de force des consciences.

— Voilà un bien grand mot 1 Et en quoi, je vous prie, est-il une camisole de force des consciences ?

— En ce qu'il oblige les fidèles à croire et à faire mainte chose qu'ils ne peuvent plus croire et faire en bonne conscience.

— Le préjugé, Monsieur, toujours le préjugé ! Approchez-vous, examinez sans idée préconçue et tout s'évanouit !

Qu'il n'y ait pas, dans l'Eglise catholique, la licence de tout faire à sa guise, j'en demeure d'accord. Au contraire, il y a des règles et des obligations. Mais n'y en a-t-il pas dans le protestantisme ?

— Dans le protestantisme, Monsieur, il y en a si peu, que chacun est libre d'agir ou de ne pas agir, suivant son sentiment intérieur, d'aller à l'église ou de n'y pas aller, de prendre la Sainte-Cène du de ne la pas prendre, d'assister à des réunions religieuses ou de n'y pas assister, de croire tout ce qu'on y dit ou de ne pas tout croire.

— Oh, l'excellent portrait de la liberté protestante ! s'écria M. de S*-Lambert en me frappant sur l'épaule. Et maintenant, à mon tour de vous en marquer les limites.

Le protestant qui voudrait aller à l'église tous les jours, ne le peut. Le protestant qui voudrait prendre part à un office religieux tous les jours, ne le peut. Le protestant qui voudrait communier tous les jours, ou seulement tous les dimanches, ne le peut. Le protestant qui voudrait se confesser ne le peut qu'avec la plus extrême difficulté. Il ne peut obtenir l'absolution. Le protestant qui se sentira intérieurement poussé à faire quelque pèlerinage pour l'affermissement de sa foi, ne le peut. Le protestant qui éveillerait volontiers en lui de saintes pensées par la vénération des reliques

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les plus authentiques, ne le peut. Il voudrait s'agenouiller devant une image, réclamer l'intercession de quelque saint personnage, fût-ce même des apôtres ou de la Très sainte Vierge, il ne le peut. Il voudrait entrer dans des ordres, faire des vœux pour quelque but saint et noble, il ne le peut. Impossibilité pour tout cela. Ce serait, dirait-on, exagérer les choses, tomber dans l'exaltation malsaine, dans le catholicisme.

Le protestantisme et le catholicisme ont tous deux leurs limites. Mais voici comment je les caractériserais l'un et l'autre. Tandis que le catholicisme a sa limite en bas vers le monde, le protestantisme, qui a toute liberté du côté du monde, a sa limite en haut, du côté de Dieu.

Vous avez parlé de camisole de force. Cela me rappelle un mot du professeur de Ruville, ce protestant converti dont je vous parlais tout à l'heure : « Le véritable croyant, dit-il, se sent comme en une camisole de force^) dans le protestantisme ! » Cette déclaration d'un homme qui s'y connaissait, me semble concluante.

Depuis un bon moment, une question me brûlait les lèvres. Il fallut qu'elle sortit.

— Et les persécutions, m'écriai-je.

— Lesquelles ?

— Eh bien, les persécutions exercées par l'Église contre les protestants, l'Inquisition en Espagne, en France la Saint-Barthélémy, les Dragonnades, qu'en dites-vous ?

Je regardais mon interlocuteur en face. Jusqu'ici il avait accueilli toutes mes objections avec une satisfaction entière, comme heureux que l'occasion lui fut fournie d'y répondre. Cette fois-ci, j'entrevis une crispation de son visage, ainsi qu'un fort mouvement d'impatience des deux épaules. Et ce fut sur un ton d'humeur évidente qu'il me répondit :

Von Ruville, op. cit., p. 161.

— Oh I on a tellement exagéré ces choses-là^).

— Pourtant...

— Oui, Monsieur, le préjugé, ennemi de l'Église, a — surtout en Espagne — poussé les choses au pire... n faudrait avoir le temps de reprendre toute cette question à fond... Du reste, on ne doit pas méconnaître que les protestants étaient les agresseurs...

— Comment cela ?

— N'attaquaient-ils pas l'ancienne foi ?... Que les catholiques aient défendu cette dernière, de manière parfois violente, peut-on leur en faire un crime ?... Du reste, à cette époque, l'Eglise et l'Etat étaient étroitement unis. Toucher aux droits de l'Eglise, c'était attaquer l'Etat et s'exposer aux rigoureux châtiments de la procédure d'alors. Et même en se plaçant au point de vue purement religieux, les promoteurs de la soidisant Réforme perdaient les âmes, ce qui est, n'en déplaise à quiconque, le plus grave des crimes... Oui, en laissant supplicier quelques corps, l'Eglise protégeait les âmes...

— Et la tolérance ?

— La tolérance ? Qu'est-ce donc que la tolérance ? Consiste-t-elle à croire que le christianisme, le judaïsme, l'islamisme et le fétichisme doivent être mis sur la même ligne étant également vrais, et par suite également faux ?

Alors, évidemment, l'Eglise romaine est intolérante, car elle sait qu'en vertu de l'assistance divine, elle enseigne la révélation intégrale et du même coup elle conclut à la fausseté totale ou partielle des autres Eglises.

— Monsieur, la tolérance consiste, me semble-t-il, à tolérer la conviction contraire sans pour tout cela renoncer à la sienne.

^) Pour l'ensemble de cette question, lire von Ruville, op. cit. p. 192-196 et Snell, op. cit., p. 173-180.

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— Mais n'est-ce pas ce que l'Eglise fait ? Allez, Monsieur, l'Église n'a jamais souhaité qu'une chose, c'est qu'on la laissât agir librement sur les intelligences et les volontés. Elle a l'horreur du sang. Quand elle a dû sévir contre le persécuteur et l'hérétique, elle était en état de légitime défense. Et même alors, elle s'est bornée à les livrer au bras séculier. Du reste, une société est responsable des conséquences que la logique tire de ses lois ; elle ne l'est pas de celles que le crime ou la folie en fait sortir.

S'il y a quelque chose de sûr, c'est que le dogme de l'infaillibilité, pris dans son essence, est indépendant des applications outrées qu'il reçut en Espagne ou ailleurs. Ces applications n'en furent ni l'épanouissement, ni la traduction, ni le commentaire obligé. Je vous le demande donc : que veut-on dire? et pourquoi parle-t-on de la cruauté de VEglise, au lieu de parler de la cruauté de certains hommes d'Eglise et d'Etat ?

— Tout de même, fis-je, on nous a enseigné, étant enfants...

— Ah, Monsieur, je sais bien ce qu'on enseigne aux petits ^protestants I La fillette d'un pasteur de ma connaissance avait accompagné son père chez un curé du voisinage. Gomme elle l'avoua plus tard, elle était très angoissée, se demandant si son père et elle-même sortiraient vivants de l'aventure. Quelle ne fut pas sa joie, en voyant l'excellent prêtre, qui était sorti pour un instant, revenir... non pas avec quelque horrible instrument de torture, mais avec... une bouteille de sirop et des petits gâteaux...

Non, voyez-vous, oh méconnaît grandement l'Eglise parmi les protestants. Il est vrai qu'elle souffrait de bien des plaies au temps des pseudo-réformateurs; mais s'ils avaient été de vrais disciples du Christ, au lieu d'abandonner l'Eglise, ils fussent venus à son secours pour la sauver et la rendre meilleure.

62 CATHOLIQUE OU PROTESTAN-F

M. de S*-Lambert avait quitté le ton âpre qui, un moment, m'avait frappé, pour reprendre son attitude aisée et souriante...

Le sentant beaucoup plus documenté que moi sur tous ces points, je renonçai à la discussion.

— De sorte que, conclut-il, voilà la grande objection définitivement écartée ! Oui, l'Eglise est infaillible. C'est le divin privilège qu'elle a reçu d'En-Haut. Il suffit d'avoir compris le sens et la portée de ce privilège, pour s'en réjouir autant qu'on s'en était scandalisé auparavant.

Nous marchâmes un bon moment en silence. Je réfléchissais.

Ce fut mon compagnon qui reprit le premier la parole.

— Aimez-vous l'art gothique ? me demanda-t-il.

— Certes, dis-je» c'est pour moi l'idéal de la beauté !

— Beauté, oui, et cependant solidité malgré l'aspect aérien de l'ensemble et partant profonde sécurité pour les fidèles qui, devant l'autel, prient...

Telle est. Monsieur, l'image de notre sainte Eglise : La beauté, elle l'a par son Unité merveilleuse. La Vérité totale qu'elle est seule à posséder, lui confère la solidité à toute épreuve. Et grâce à son Infaillibilité, les catholiques s'y sentent en pleine et parfaite sécurité.

NOTE DE LA SECONDE ÉDITION

L'Eglise et la Politique

Un fait d'aujourd'hui : le retentissant conflit entre Rome et l'Action française.

En 1892, le pape Léon XIII avait recommandé aux catholiques français de se rallier à la République. L.' Action française, ligue puissante, ardemment catholique, n'en continua pas moins, selon sa conviction, une très vive campagne royaliste. Si bien que le 20 décembre 1926, Pie XI condamnait l'Action française, ordonnant à tous les catholiques une complète rupture avec elle.

Les chefs du mouvement protestèrent de leur entière soumission

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au Pontife, dans l'ordre moral et religieux, tout en réclamant nettement leur liberté politique.

Et le conflit se poursuit en s'aggravant.

En mars 1928, un ligueur octogénaire et fervent catholique raconte avec simplicité dans une lettre que reproduit l'Action française :

« J'avais pu esquiver jusqu'ici les menaces de suppression de la Sainte-Communion en allant, chaque. matin, chercher le pain de vie à la chapelle des Pères... bien loin de chez moi... Un beau matin, le sacristain de la chapelle me remit, après la messe, un pli de la part du Supérieur... C'était l'avertissement de n'avoir plus à me présenter à la Sainte-Table, parce que la Sainte-Communion me serait refusée... Le coup me causa un indicible chagrin... Mon curé m'engage à me soumettre^, vu mon grand âge, car s'il m'arrivait malheur, il ne répondrait pas de mon salut. C'est par la peur qu'ils veulent nous réduire... »

Sans même les partager aucunement, n'est-on pas froissé de voir un vieillard, pour ses convictions politiques, excommunié et menacé de damnation ?

Dira-t-on encore, après cela, que l'Eglise — en politique — se borne à donner aux fidèles de sûrs conseils, qui loin d'être tyranniques ne constituent pour eux qu'un précieux avantage ? (page 56).

^) C'est-à-dire à devenir loyalement républicain selon l'ordre du pape.

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