X.-sur-Mer, le 27 juUlet
J'ai eu de nouveau la chance d'une rencontre avec M. de S*-Lambert. A deux, nous avons fait la course de B. en allant par la route, en revenant par la plage.
Sans beaucoup tarder, je suis revenu à notre sujet de l'autre jour.
— Ce que vous m'avez dit de l'unité dans l'Église catholique, commençairje, m'a prodigieusement intéressé. Quant à l'enfer, au purgatoire, au paradis, votre exposé fut pour moi si nouveau que j'ai besoin de le méditer et de l'approfondir. Par contre, plus je réfléchis à l'Unité catholique, celle que vous avez appelée « Unité dans l'espace », plus je la trouve une chose désirable et plus je voudrais la voir se réaliser dans notre protestantisme.
— Impossible 1
— Comment, impossible ?
— Je veux dire qu'il est absolument impossible de réaliser une unité quelconque dans le protestantisme. Et d'abord, comment vous y prendriez-vous ?
— En effet, là est la question. Il s'agirait peut-être de créer une organisation, une espèce de concile protestant où toutes les dénominations — au moins les
principales — et les Eglises missionnaires seraient représentées. Ce concile — on pourrait l'appeler autrement — déciderait en dernier ressort de tous les conflits éventuels.
— Etes-vous sérieux, cher Monsieur ?
— Mais oui...
— Pensez-vous qu'un tel projet, ou n'importe quel autre, aurait vraiment des chances d'aboutir ?
— Pourquoi pas ?
— Pourquoi pas ? Mais tout simplement parce que pour avoir l'unité, il faut posséder la vérité.
— Que voulez-vous dire. Monsieur ? Nous avons la prétention, nous protestants, de posséder — au moins autant que les catholiques — la vérité chrétienne, et...
— De grâce, calmez-vous 1 Si nous voulons causer religion, il faut absolument du calme. Sinon, parlons d'autre chose.
— Je ne demande pas mieux que d'être calme.
Mais enfin, expliquez-vous.
— Permettez-moi une image. Dix personnes vont et viennent dans une forêt comme celle-ci, où les chemins se croisent et s'entre-croisent parmi les arbres et les clairières. Chacune suit un sentier différent; elles se séparent, s'éloignent l'une de l'autre, vont en tous sens, pour se rapprocher de nouveau et chaque fois qu'elles sont à la portée de la voix, dans leurs errements sans fin, elles se font l'une à l'autre d'amers reproches : « Pourquoi ne suivez-vous pas mon sentier ? — Votre sentier ! Mais les détours que vous faites n'ont pas le sens commun I » A quelque distance de ces agités, vous voyez d'autres personnes, en cohorte nombreuse, qui marchent toutes dans la même direction, sans avoir entre elles même l'ombre d'une contrariété. Comprenez-vous le pourquoi de leur unanimité ?
— Vous voulez dire que ces dernières suivent toutes la bonne route.
— Parfaitement. Quant aux premières, il sera toujours impossible de les mettre d'accord, attendu que chacune discerne fort bien que les autres s'égarent... Ainsi en est-il dans la question religieuse.
Le catholicisme possédant la Vérité qui est une, il est tout naturel que les catholiques soient unis en elle. Tandis que les protestants, ayant, j'en conviens, quelques parcelles de la vérité chrétienne, mais se tenant en dehors de la vérité elle-même, et par conséquent dans l'erreur, nécessairement les voilà lancés dans des directions contraires. J'irai même jusqu'à dire que l'unité de l'Église catholique est une des preuves qu'elle est dans la vérité, tandis que les contradictions des protestants démontrent indubitablement leur erreur fondamentale.
— Cher Monsieur, je m'efforce d'être calme, comme vous m'y avez exhorté. Mais vous devez comprendre que votre affirmation me révolte : J'ai été élevé dans une famille et dans une Église protestantes, c'est-àdire dans l'erreur d'après vous. Vraiment, vous me paraissez peu charitable pour ne pas dire plus...
— J'avoue que j'aurais préféré ne pas aborder avec vous ce sujet de conversation. C'est vous qui l'avez souhaité. S'il ne s'agit que d'échanger quelques politesses banales, alors laissons cela de côté et causons... d'aéroplanes.
— Comprenez-moi bien, Monsieur, je trouve le plus vif intérêt à notre conversation, que j'ai provoquée en effet. Pourtant, souffrez que je sois quelque peu surpris en vous entendant mettre toute la vérité de votre côté et loger tous les protestants dans l'erreur — avec quelques parcelles de vérité par manière de consolation.
— Telle est pourtant la réalité. Ce qui me sur-
prend depuis longtemps déjà, c'est que vous, protestants, vous soyez si peu au courant de notre sainte Église et de ses doctrines. Que vous ne sachiez pas en particulier que notre sainte Église se croit et se sait dans la vérité. Le caractère du protestantisme, c'est de croire la vérité divisible et d'en accorder volontiers à tout le monde sa part, même aux incrédules et aux païens. Au contraire, nous, catholiques, proclamons que la vérité est une, et sans la moindre fausse honte, nous affirmons la posséder. Si nous paraissons manquer de charité par cette affirmation, c'est regrettable. Mais, de grâce, comment pourrionsnous, possédant la vérité, dire que nous ne la possédons pas ?
— Ce qui me dépasse, c'est votre assurance. Et d'abord, qu'est-ce que la vérité ? Il faudrait la définir ; puis prouver que vous l'avez; puis prouver que vous l'avez toute entière ; et enfin prouver que vous êtes seuls à l'avoir.
M. de S*-Lambert se mit à rire.
— Vous parlez, sans vous en rendre compte, comme Ponce-Pilate en personne. Qu'est-ce que la vérité ? dites-vous. Et vous y ajoutez toute une série de questions. A tout cela, une seule réponse suffit : Nous avons V Eucharistie.
— Oui. Et alors ?
— Eh I bien : ayant seuls l'Eucharistie, nous avons la plénitude de la vérité, et nous sommes seuls à l'avoir.
— J'avoue ne pas comprendre encore.
— Qu'est-ce que vous ne comprenez pas ?
— Le rapport qui existe entre l'Eucharistie et la vérité.
— Ce rapport est si intime que, je n'hésite pas à le dire, l'Eucharistie est la vérité.
— Pardonnez-moi, si je vous parais peu intelligent ; le fait est que je ne puis vous comprendre. Vous me
La vérité dans l'église catholique 29
diriez : la Bible est la vérité, ou la théologie catholique est la vérité, je le comprendrais aisément. De même si vous me disiez : l'Eucharistie est le véritable culte. Mais comment pouvez-vous confondre une cérémonie comme l'Eucharistie, avec la vérité qui est d'un autre, ordre ?
-^ Je vois bien, Monsieur, qu'il serait nécessaire de vous faire sur ce point le catéchisme. M'y autorisez-vous ?
— De grand cœur ; et même je vous le demande.
— Eh bien, je vous exposerai ce qu'est l'Eucharistie^ ou le très saint Sacrement de l'autel. Puis j'essaierai de vous montrer ce qu'elle signifie et ce qu'elle exclut.
— ^ Je suis tout oreilles.
— Commençons par un bout. Qu'est-ce que l'Eucharistie ? D'emblée, voici la réponse telle que le catéchisme romain nous la donne : « L'Eucharistie est le sacrement qui contient réellement et en vérité le corps et le sang de Notre Seigneur Jésus-Christ sous les espèces du pain et du vin w^). Le jeudi saint, veille de sa mort, Jésus-Christ prit du pain, le bénit, le rompit et le donna à ses apôtres en leur disant : « Prenez et mangez, car ceci est mon corps ». Il prit ensuite le calice dans lequel était du vin, le bénit et le donna à ses disciples en disant : « Buvez^n tous, car ceci est mon sang. Faites ceci en mémoire de moi »2).
En disant : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang », Jésus-Christ changea le pain et le vin en son corps et en son sang^).
Ce changement se fit d'une manière invisible : la substance du pain et du vin fut changée en la substance du corps et du sang de Jésus-Christ, mais les
^) Haas, Grand Catéchisme, quest. 420.
*) Ibid., quest. 421b.
») Ibid., quest. 422.
30 CATiaOLIQUE ou PROTESTANT
espèces ou apparences du pain et du vin restèrent les mêmes. -
Par .les paroles de Jésus-Christ — on ne saurait trop insister là-dessus — la substance du pain et du vin a été changée; le pain n'était donc plus du pain, mais le corps de Jésus-Christ; le vin n'était plus du vin, mais le sang de Jésus-Christ. Il n'est resté que les apparences, c'est-à-dire la forme, la couleur, le goût, l'odeur du pain et du vin^).
C'est là la transsubstantiation ou changement du pain et du vin en d'autres substances, qui s'accomplit dès lors chaque fois qu'un prêtre légitimement ordonné dit la messe à l'autel.
— Je me suis laissé dire que la plupart des catholiques et même un grand nombre de prêtres ne croient pas en cette transsubstantiation.
— Vous vous êtes laissé dire une absurdité. Monsieur, et pis que cela une atroce calomnie. Tout catholique croit à la transsubstantiation comme il croit à sa propre existence. Tout homme qui n'y croit pas ou qui n'y croit plus, n'est pas ou n'est plus un catholique.
— Et vous-même alors...
— Très certainement. Il y a — vous ne vous en doutez naturellement pas' — mais il y a quelque chose de véritablement injurieux dans la manière avec laquelle, vous protestants, qui ne croyez ni ceci, ni cela, dans notre sainte religion chrétienne, vous vous imaginez que les catholiques au fond n'y croient pas non plus, donc simulent d'y croire et sont des hypocrites. Le Fils de Dieu ne peut-il pas aussi bien changer le pain en sa chair, que de multiplier les cinq pains au désert, ou faire n'importe quel autre miracle ?
— Je crois pour ma part fermement aux miracles
1) Haas, Grand Catéchisme, quest. 423.
■ LA VÉRITÉ DANS l'ÉGLISE CATHOLIQUE 31
que Christ fit selon l'Évangile. Mais avouez qu'il y a une notable différence.
— Et laquelle, je vous prie ?
— Les témoins virent s'accomplir la multiplication' du pain. Jamais, au contraire, on ne peut s'apercevoir — vous venez de le dire — ni par la vue, ni par le goût, l'odorat ou le toucher que le pain est devenu chair de Christ et le vin sang de Christ. Comment donc pouvez-vous croire semblable chose ?
— Nous le croyons en dehors de toute constatation et pour cette seule raison : Christ Va dit I Ceci est mon corps, ceci est mon sang. Ce sont ses propres paroles. Tout simplement nous ne les mettons pas en doute.
— Il parlait en un sens figuré ; il voulait dire...
— Je sais bien vos explications protestantes, aussi extraordinaires qu'entortillées et qui n'ont pour but que de satisfaire la raison blessée par un si grand miracle. Car le miracle est très grand, je le reconnais. Mais « nous entendons à la lettre les paroles de l'Institution, comme le dit quelque part notre grand Bossuet^) et il ne nous faut non plus demander pourquoi nous nous attachons au sens propre et littéral, qu'à un voyageur pourquoi il suit le grand chemin ».
— Mais dans quel but Christ aurait-il voulu que se refît et se répétât jour après jour des milliers de fois un miracle aussi inouï ?
— Ce sont là des choses que chaque catholique sait dès son enfance. Laissez-moi donc vous répondre dans les termes même du catéchisme : « Jésus-Christ a institué l'Eucharistie : 1° pour être même comme homme perpétuellement présent au milieu de nous; 20 pour être offert en sacrifice et continuer le sacrifice
^) Boâsuet, op. cit. Œuvres choisies, t. IV, p. 17.
de la croix; 3° pour être la nourriture de nos âmes dans la sainte Communion^).
— A quel moment de la messe le pain cesse-t-il d'être pain pour être la chair du Christ ?
— Au moment précis où le prêtre à l'autel prononce les paroles : ceci est mon corps... La consécration est le moment le plus sublime du saint sacrifice. Le servant l'annonce par un coup de sonnette. Il vient se mettre derrière le prêtre, dont il relève la chasuble^). Les chants cessent, l'orgue se tait, les fidèles sont à genoux. Le prêtre s'incline sur le pain qu'il tient entre ses mains, prononce les paroles de la consécration sur l'hostie, adore notre Seigneur Jésus- Christ par une génuflexion, et élève l'hostie pour la présenter aux adorations du peuple. Il prononce ensuite les paroles de la consécration sur le vin, élève le calice et présente également le sang de notre Seigneur à l'adoration des fidèles. Le servant annonce l'élévation de l'hostie et du calice par un tintement particulier de la sonnette. Les fidèles doivent jeter un coup-d'œil sur la sainte Hostie et le Calice, s'incliner ensuite profondément et dire du fond du cœur :
Jésus, je crois en vous ; Jésus, j'espère en vous ;
Jésus, je vous aime de tout mon cœur.
Jésus, je veux être à vous à la vie et à la mort...')
— Il est certain que la célébration de la messe, dans une grande église surtout, a quelque chose de merveilleusement impressionnant. J'y ai assisté un
^) Haas, Grand Catéchisme, quest. 428.
») Pour célébrer la messe, le prêtre revêt, par dessus ses habits, des vêtements spéciaux et symboliques : l'aube, tunique blanche ; l'étole, longue bande élargie aux extrémités, qu'il passe autour de son cou et qui pend des deux côtés par devant ; et la chasuble, sorte de manteau de couleur, très ornementé, qui se compose de deux pans, l'un tombant devant, l'autre derrière.
^) Haas, Grand Catéchisme, p. 50.
LA VÉRITÉ DANS l'ÉGLISE CATHOLIQUE 33
matin à Notre-Dame, à Paris, et je ne l'oublierai de ma vie.
— Quand on comprend le sens profond des rites et qu'on s'y associe, la messe est aussi émouvante dans la plus petite chapelle de village qu'à Notre-Dame : Christ offert en sacrifice.
— Déjà plusieurs fois vous avez prononcé ce mot de sacrifice; vous ne voulez pas dire pourtant que la messe soit un sacrifice, comme par exemple ceux 'du temple à Jérusalem ?
— Si fait, c'est justement cela.
— Alors Christ figure la victime ?
-— Non pas figure. Il est la victime. L'hostie consacrée est la personne de Christ. Et c'est elle qu'on offre à Dieu sur son autel pour l'adorer. En d'autres termes : le sacrifice parfait de la loi nouvelle (qui a aboli ceux de l'ancienne loi) c'est le sacrifice que Jésus-Christ a offert pour nous à son Père en mourant sur la croix. Mais tout sacrifice ne devait pas cesser à la mort de Jésus-Christ, car il a institué pour la nouvelle alliance un sacrifice perpétuel. Ce sacrifice perpétuel de la nouvelle alliance, c'est le sacrifice de la messé^). Et ce n'est pas tout. Il y a une autre analogie avec l'Ancien Testament. Les anciens Juifs ne s'unissaient pas seulement en esprit à l'immolation des victimes qui étaient offertes pour eux ; mais ils mangeaient (dans la plupart des cas du moins) la chair sacrifiée, et ce leur était une marque de la part qu'ils avaient à cette oblation. Ainsi, Jésus-Christ s 'étant fait lui-même notre victime, a voulu que nous mangions effectivement la chair de ce sacrifice, en témoignage que c'est pour nous qu'il a pris cette chair et pour nous qu'il l'a immolée^). Aussi disons-nous : Communier, c'est recevoir le
Haas, Grand Catéchisme, quest. 442-444.
*) Bossuet, op. cit., p. 17.
34 CATHOLIQUE OU PRdTESTANT
corps, le sang, l'âme et la divinité de notre Seigneur Jésus-Christ pour la nourriture de notre âme^).
— ^ Le fait que dans l'Eucharistie c'est le Sauveur que vous recevez matériellement en vous, constitue donc quelque chose de très important pour vous ?
— C'est l'essentiel de notre religion, c'est notre religion elle-même.
— Ceci m'ouvre de nouveaux horizons.
— Je m'en réjouis. Puissiez-voùs sentir aussi avec quelle adoration nous contemplons ce miracle mille fois répété de la toute puissance divine : le corps, le sang, l'âme et la divinité de notre Seigneur Jésus-Christ venant en nous pour être la nourriture de notre âme !
— Pour ma part, il me serait impossible de jamais croire une telle chose.
— Prenez-y garde. Monsieur, il s'agit ici de la ligne de démarcation entre les élus et les réprouvés I
Le ton de M. de S*-Lambert était si sérieux que je le regardai et vis que lui aussi me regardait avec une gravité presque gênante.
— Pensez-vous m'écriai-je ?
— Comme protestant, vous devez connaître la Bible ? Vous rappelez-vous l'extraordinaire discours^) rapporté par l'Evangile de S*-Jean, au chapitre VI ? Là, Jésus se désigne comme le pain de vie descendu du ciel, indiquant d'une façon de plus en plus caractéristique le miracle de la sainte Eucharistie. Il promet de donner à ses auditeurs, sa chair à manger, son sang à boire, afin qu'ils aient la vie éternelle. Jésus arrive au point culminant de ce discours lorsque, devant les protestations indignées des • Juifs : « Comment peut-il nous donner sa chair à manger ? »
^) Haas, Grand Catéchisme, quest. 453.
2) Pour tout ce développement, cf. von Ruville, op. cit., p. 83 à 109.
LA VÉRITÉ DANS L ÉGLISE CATHOLIQUE àO
il proclame avec une précision incomparable : « Ma chair est vraiment une nourriture et mon sang est vraiment un breuvage ». Il faut le remarquer, Jésus ne chercha pas, en atténuant sa pensée par des éclaircissements philosophiques, à ramener les disciples qui se détournaient de lui à, cause de ce mystère, mais il les laissa tranquillement s'éloigner de lui; il alla même jusqu'à donner aux douze la liberté de s'en aller, eux aussi, si ses paroles ne leur plaisaient pas. Il ne retira pas une syllabe de ce qu'il avait dit. Il donna ainsi à son Église un magnifique exemple, exemple qu'avec son assistance l'Église catholique a fidèlement suivi jusqu'à nos jours. L'intransigeance dans les positions de foi fait essentiellement partie de son être. Elle lui assure une existence durable.
— Dans le protestantisme, nous prenons aussi la Sainte-Cènè.
— Je le sais. Mais que sont vos Saintes-Cènes ? Rien. Moins que rien. Vos pasteurs vous renvoient avec des pierres, au lieu de pain !
— Vous n'êtes pas gentil 1
— C'est bien de gentillesse qu'il s'agit ici ! Il s'agit de la Vérité. Non pas, je le répète, comme vous vous le figurez, d'une vérité quelconque qui serait en jeu. Mais de la Vérité. Je parle sans amertume; mais le sujet est d'une extraordinaire gravité.
— ^Veuillez donc me dire en quoi nos pasteurs nous donnent, dans la Sainte-Cène, des pierres au lieu de pain.
— Vous assistez à un culte de Sainte-Cène. Le prédicateur développe un texte, explique que la Sainte-Cène n'est ni ceci, ni cela, en tous cas pas le vrai corps du- Christ, ni le vrai sang du Christ, ce qui serait trop vulgaire, trop terrestre. Mais que, par
. contre, il faut l'entendre spirituellement : nourriture divine, nourriture sublime de l'âme, mémorial, sym-
bole. Suivant qu'il est plus ou moins intelligent, plus ou moins éloquent, il est aussi plus ou moins clair dans son exposé tout théorique. De même aussi l'auditeur, suivant qu'il est plus ou moins cultivé, s'intéresse et comprend plus ou moins. Mais tous, prédicateur et auditeurs, demeurent froids. On communie sans élan, sans adoration. C'est la religion intellectuelle, chère aux savants. Le peuple se retire les mains vides. N'ai-je pas raison de dire qu'il a reçu des pierres au lieu de pain ?
— Cependant...
— Vous allez me dire qu'il y a quelques atténuations à apporter à mes paroles en faveur de tel ou tel cas spécial. Je veux bien l'admettre... et encore. Vous, protestants, ne pouvez communier vraiment, parce que tous, tant que vous êtes, sans en excepter les plus orthodoxes ni les plus pieux d'entre vous, vous rejetez la foi au miracle eucharistique. Vous en êtes toujours à répéter après les Juifs : « Cette parole est dure, qui peut l'écouter ! Comment peut-il nous donner sa chair à manger ? » Le jour viendra-t-il où vous abandonnerez ce langage ? Dieu le veuille. Mais alors, vous en serez venus à la foi simple de l'enfant. Vous serez catholiques.
— Ceci, cher Monsieur, n'est guère possible...
— Certes, le miracle est inouï : qu'en vertu d'une simple parole, un morceau de pain, une coupe de vin se changent au Christ vivant; que le Christ, plein de vie, assis à table, comme ce fut le cas au Jeudi saint, transforme en sa chair et en son sang le pain et le vin qu'il tient dans ses mains, cela n'est point concevable; cela dépasse de beaucoup les lois de la pensée humaine. C'est la plus forte exigence à laquelle ait jamais été soumise la raison. Et, cependant, Jésus demande que sur ce point-là aussi, on le croie sur parole. Et si l'on ne s'y décide pas, qu'on s'en aille,
comme le firent tant d'autres, fût-on même un apôtre. Connaissez-vous, Monsieur, ce trait de la vie de François Pizarre, le conquérant du Pérou ? Dans sa marche vers le pays de l'or, Pizarre tomba dans une si grande détresse que tous ses hommes se mirent à désespérer et à demander à grands cris de retourner en arrière. François s'avançant alors au milieu d'eux, traça sur le sable avec son épée une ligne de Test à l'ouest et dit : « Au nord de cette ligne, une vie commode et sans danger, mais pauvre et obscure, vous attend ; au sud de la même ligne, vous êtes menacés des plus pénibles fatigues, des plus rudes combats et des plus grandes calamités; mais si vous réussissez, vous serez riches, puissants et honorés. A vous de choisir votre destinée ». La plupart se précipitèrent vers le nord, douze hommes seulement passèrent du côté de Pizarre. Les treize fils de la gloire atteignirent leur but. Jésus, lui aussi, traça une ligne qui sépara ses fidèles de ses adversaires. Cette ligne fut la sainte Eucharistie. Qui n'osait la franchir, Jésus ne pouvait l'utiliser pour sa grande œuvre; mais qui avait assez de foi et de confiance en lui pour surmonter toute hésitation et la franchir hardiment, lui appartenait et pouvait lui aider à fonder l'Église. Pierre le premier se plaça résolument du côté du Maître par cette profession de foi : « Seigneur, à qui irions-nous ? Vous avez les paroles de la vie éternelle ». Les autres disciples le suivirent.
L'œuvre de Jésus était ainsi définitivement assurée. Les disciples pouvaient à la dernière Cène, apprendre à connaître et recevoir le nouveau sacrement avec une foi entière. Ils pouvaient être investis du droit et du pouvoir d'accomplir eux-mêmes le miracle, lorsque les souffrances, la mort et la résurrection de Jésus leur en auraient donné la pleine intelligence.
croire ou non le miracle eucharistique, et pourquoi je disais tout à l'heure : il s'agit ici de la ligne de démarcation entre les élus et les réprouvés ?
— Ah ! Monsieur, vous me transportez dans un monde nouveau I J'avoue que jusqu'à aujourd'hui, je n'avais vu dans tout cela qu'une différence de détail entre catholiques et protestants.
— Je m'en doutais. Mais voyez-vous maintenant combien cette ligne de démarcation tracée par Jésus- Christ est importante ?i) Importante d'abord par tout ce qu'elle exclut, puis par tous les biens qu'elle assure à ceux qui ont osé la franchir.
— Qu'exclut-elle ?
— Elle exclut toute la sagesse des sages et tout l'orgueil des orgueilleux. Scandale et folie sont encore aujourd'hui les vérités chrétiennes pour une grande partie de l'humanité. Mais la sainte Eucharistie est la plus grande pierre de scandale, parce qu'elle répugne le plus à la raison humaine. Vous, protestants, vous êtes restés en deçà de la ligne eucharistique. Tout en gardant la Sainte-Cène, vous avez corrigé Jésus. Il avait dit : Ceci est mon corps, ceci est mon sang ; vous dites, vous : « Le pain et le vin sont comme son corps et comme son sang ». Puis les interprétations ont succédé aux interprétations. On atténua toujours plus les aspérités de la doctrine. On enleva tout ce qui était scandale et folie. On supprima le miracle. Du protestantisme on est passé au libéralisme et du libéralisme à la libre-pensée. On alla de plus en plus loin, si loin que, pour beaucoup, du christianisme, il n'est plus resté qu'une philosophie vaguement teintée de christianisme. Tant il est vrai qu'en deçà de la ligne eucharistique, il n'y a ni limite, ni protection contre le paganisme. La ligne de démarcation tracée par le Christ
1) Bossuet, op. ciï., p. 29.
LA VÉRITÉ DANS l'ÉGLISE CATHOLIQUE 39
nous empêche de nous égarer jamais dans ces erreurs.
Elle nous garde dans la vérité.
L'Eucharistie est la vérité formulée.
En recevant le très saint Sacrement de l'autel, j'adhère aux dogmes de l'Incarnation et de la Rédemption.
Mais ce n'est nullement une adhésion intellectuelle, hors de la portée de l'homme du peuple. Le plus petit apprenti, une fille sans instruction, recevant le sacrement, savent qu'ils reçoivent en eux le corps, le sang, l'âme et la divinité de notre Seigneur Jésus-Christ pour la nourriture de leur âme. Tout en étant vérité formulée, l'Eucharistie est donc aussi vérité sensible, accessible à quiconque est capable, de recevoir et d'avaler l'hostie en y discernant le corps de Christ, comme dit S*-Paul. L'Eucharistie devient ainsi, pour nous catholiques, vérité tout à la fois vivante et vécue. Aussi ne pouvez-vous pas vous représenter la joie avec laquelle le catholique, et très spécialement l'intellectuel catholique, qui a dû et pu se mettre au rang des plus simples croyants, goûte au saint Sacrement de l'autel, avec quels transports il s'approche de son sauveur et le reçoit...
Et la joie et le ferme appui que le croyant catholique trouve dans le sentiment d'appartenir à l'Église, corps des fidèles, pour lequel Jésus se sacrifie continuellement, journellement et simultanément des milliers de fois dans la messe.
Et la beauté de nos églises, qui vient moins de la splendide architecture de certaines d'entre elles, que de ce fait : Le Sauveur y habite. Dans toutes, en effet, dans la plus humble église de village, comme dans la plus somptueuse basilique, il est quelques hosties consacrées que l'on conserve précieusement dans le tabernacle de l'autel ; hosties grâce auxquelles Christ est mvstérieusp.mftnt mais ftornorellemp.nt nré-
sent dans l'église. De là, la flamme qui ne cesse de brûler dans le chœur; de là, la génuflexion dont, en passant» prêtre ou fidèle salue le tabernacle. Autant vos temples protestants sont déserts et froids, autant l'église catholique est toute remplie de la Présence auguste. Décorez vos temples, si vous voulez, mettez-y des tableaux, dés moulures ou des fleurs, peu importe. Ils restent vides et froids. C'est le Sauveur qui y manque, le Sauveur dont le corps miraculeusement présent anime l'église catholique et en fait un temple à sa Divinité.
Depuis un moment, M. de S*-Lambert s'était animé. Un enthousiasme le soulevait. Sans le vouloir, j'étais saisi, empoigné par cette conviction qui rayonnait dans son regard plus encore que dans ses paroles.
J'aurais voulu me taire ; j'aurais peut-être dû me taire. Une force de controverse m'entraîna. Je ne pouvais pourtant pas me laisser ainsi catéchiser sans rien dire. Mais que dire ? Mon cerveau était vide... Je dis la première remarque qui me vint aux lèvres :
— Chez nous, nous avons la communion sous les deux espèces.
— Il est vrai, reprit-il, mais avec quelle ironie ! Il est vrai, vous avez la communion sous les deux espèces : le pain et le vin, tandis que dans l'Église catholique, seuls les prêtres goûtent à la coupe... Il est vrai... Mais, je vous le demande, à quoi vous sert-il d'avoir la coupe quand vous n'avez pas Christ ? Le catholique, lui, n'a que l'hostie, mais il a en elle le Sauveur lui-même, sa chair et son sang, son âme et son corps, son humanité et sa divinité...
Du reste, que vous ayez l'une ou l'autre espèce, ou toutes les deux, que vous ayez ou non la foi en la transsubstantiation, cela demeure bien égal. Vos communions ne sont pas des communions, elles n'en seront jamais, elles ne peuvent pas en être. Les meil-
leures, les plus ferventes ne seront jamais pour vous que des exercices spirituels sans caractère miraculeux.
— Et pourquoi ?
— Parce que pour que le miracle s'accomplisse, il faut un prêtre légitimement ordonné; et ces prêtres ne se trouvent que dans l'Église catholique.
Revenez à la foi eucharistique et cette foi vous ramènera automatiquement au giron de l'Église universelle que vos pères, jadis, ont quittée si imprudemment. Là est le vrai sacerdoce, comme aussi là est la vérité.
— Je comprends pourquoi vous me disiez tout à l'heure qu'ayant l'Eucharistie vous aviez la vérité. Je le comprends, naturellement, en me plaçant à votre point de vue.
— Oui, nous avons la vérité elle-même, en personne, dirai-je. Permettez-moi une comparaison. Vous» protestants, dans vos différentes dénominations, avez des portraits de la vérité. Vous l'avez en buste et en pied, de face, de profil et de trois quarts, de dos même aussi. Nous, nous possédons la vérité, non en portrait, mais comme le fiancé possède le cœur de sa fiancée. Nous avons le Christ qui se donne à nous lui-même, réellement dans l'Eucharistie.
Il y eut un silence.
— Vous rappelez-vous. Monsieur, le début de notre conversation ? s'écria soudain mon interlocuteur.
— Oui. N'était-ce pas la question de l'unité à établir entre les Églises protestantes ?
— En effet. Eh bien, laissez-moi vous le dire encore. Toute tentative d'unir entre elles, par un lien solide, les Églises protestantes est mort-née.
L'erreur engendre aussitôt les erreurs, car elle est nécessairement multiple. Seule la Vérité est une. T.'T^.olisp. ratholiaue a l'unité narce Qu'elle Dossède
la vérité. Le seul moyen pour les Eglises particulières de revenir à l'unité, c'est de revenir à la vérité, c'està-dire à l'Église catholique romaine.
Nous étions de retour à l'hôtel. Au moment de nous séparer, je m'écriai encore :
— Ceci, cher Monsieur, est difficile. On voit bien des catholiques devenir protestants. Mais on ne fait pas le chemin contraire.
Il se rapprocha de moi et, baissant la voix, les yeux dans mes yeux, il dit : Il en est des exemples. Moi-même...
— ^Que voulez-vous dire, proférai-je au comble de la stupéfaction. Vous auriez été...
— Parfaitement... J'ai été, moi aussi, un protestant, autrefois...
Très ému, semblait-il, il fit volte-face et rapidement gagna la porte de sa chambre.
NOTE DE LA SECONDE ÉDITION
La Présence réelle
Peut-être notre héros eut-il été moins impressionné par cette conversation, s'il avait connu alors l'histoire de M™e Anaïs Martin, morte vers 1870, comme femme de pasteur au canton de Vaud.ï^
Grandie en France, au sein du catholicisme le plus remarquable, Madame Martin ne connut dès l'enfance que des parents pieux, d'angéliques religieuses et d'excellents prêtres.
Mais de bonne heure, elle eut aussi un vif sentiment de son devoir et un non moins vif sentiment de son péché.
Souvent donc, elle eut recours à l'Eucharistie. Précédée de l'Absolution, l'Eucharistie n'était-elle pas la Présence même de Dieu et la paix dans son cœur ? Hélas 1 déception amère qui va s'accentuant avec les années 1 De plus en plus cette paix lui semble un leurre : N'était-elle pas insuffisantepuisqu'ilfallaitluiadjoindre des œuvres méritoires indispensables, et puisque ces œuvres restent toujours fort au-dessous de ce qu'il faudrait faire ?
Angoisse pénible !
^) Voir Maurice Neeser, Docteur et professeur en théologie : Du Protestantisme au Catholicisme. Du Catholicisme au Protestantisme, Attinger Neuchâtel, 1926.
LA VÉRITÉ DANS l'ÉGLISE CATHOLIQUE 43
Mais Anaïs commence à lire le Nouveau-Testament. Cette lecture, qui d'abord intensifie en elle le sentiment de culpabilité, lui révèle bientôt et toujours davantage le pardon gratuit de Dieu. Qu'est-ce que ceci : « Vous êtes justifiés par la foi, sans les œuvres de la loi ? » Quelle est cette clarté inconnue ?
Elle traverse des alternatives de bonheur et de crainte : bonheur en lisant les pages merveilleuses ; crainte lorsque son confesseur tance son orgueil et jette au feu son Nouveau-Testament.
Enfin la rencontre s'est faite, non plus seulement entre elle et son livre, mais entre elle et son Sauveur.
« Par son Esprit, dit-elle. Dieu m'a fait comprendre que le Christ a pour toujours sauvé mon âme perdue... Aussi jouissais-je d'une félicité intérieure que rien ne pouvait troubler. >
Le chrétien réformé a infiniment mieux que l'Eucharistie, non pas la Communion protestante — une grâce certainement — ; pas même la lecture de l'Evangile — une grâce plus haute encore — ; il possède Celui que l'on adore dans la Sainte-Cènè, Celui que raconte l'EvangUe, le Vivant qu'il rencontre, s'il veut, à chaque moment du jour.
N'est-ce pas cela la Présence réelle, la vraie ?