X.-^sur-Mer, le 2 août au matin
Mon esprit a marché, ces dernières semaines, et comment l
Il y a moins d'un mois, le catholicisme me semblait une sorte d'antiquité, plus étrange encore qu'intéressante, bonne à déposer dans un musée pour l'instruction des savants à venir.
Il m'apparaît aujourd'hui conmie un système plein de vie. Je l'ai entendu se défendre, avancer des raisons. Toutes ne sont pas également fortes ; plusieurs, cependant méritent l'examen.
Bien mieux, il a réussi à gagner un homme de la valeur de S*-Lambert, qui se félicite chaque jour de s'y être rallié.
Me voici en réalité inquiet. J'ai depuis mon enfance conservé l'habitude de lire quelques versets bibliques et de prier chaque jour.
Hier soir, à ma prière habituelle pour les miens et pour moi-même, j'ai ajouté ces mots : ^
a Oh 1 Dieu, toi qui es la Lumière et la Vérité, toi qui es aussi bien le Dieu des catholiques que celui des protestants, fais briller sur mon esprit ta lumière
et ta vérité. Amen. » Ce matin, je suis plus tranquille et vraiment heureux. Allons voir la mer. Et si l'occasion s'en présente, je poserai à M. de S*-Lambertune question qui m'a déjà préoccupé jadis et qui, maintenant, me revient à l'esprit avec une force singulière.
Le même jour, au soir.
Demain, M. et M.^^ de S^-Lambert quitteront X.-sur- Mer, et cette après-midi, nous avons fait une dernière excursion ensemble. A V., nous sommes entrés dans l'église. Tandis que mes compagnons priaient, je me suis assis. L'église est toute moderne, mais grande et belle. Je regarde un vitrail, S*-Etienne à genoux, lapidé par les Juifs ; en arrière, sur une petite colline, Saul de Tarse garde les vêtements des forcenés. Ce beau sujet me captive. Et tandis que je contemple et réfléchis, en haut, sur la tribune, l'orgue s'est mis à jouer et avec lui un violoncelle, des violons ; des voix humaines leur répondent.
Parfois un magnifique soprano domine tout :
Ave Maria, gratia plena...
Amen, Amen...
Par instant le chœur reprend et confirme...
Puis c'est un cantique en français. Le refrain me poursuit :
« Chantez le divin Roi... »
C'est samedi après-midi; quelques amateurs, sans doute, s'exercent pour l'un des offices du lendemain.
Je n'ai jamais vu les exécutants, je ne les verrai jamais sans doute. Néanmoins, le- souvenir de leur musique si céleste, si imprévue pour moi, me suivra longtemps...
Chantez le divin Roi 1
Oui, moi aussi, je veux le chanter... mes mains se joignent, ma tête s'incline...
M. et M°^e de S*-Lambert ont achevé leurs dévotions. Nous nous retirons.
— Que serait la vie sans la religion, dit-il à mivoix.
— Bien peu de chose en vérité, approuve sa compagne.
Quelques moments après, nous prenions une tasse de thé sur la terrasse d'un restaurant, en face de la mer.
— Nous penserons souvent à vous. Monsieur, dit aimablement M^^' de S*-Lambert, et mon mari en particulier n'oubliera pas les bonnes causeries que vous eûtes ensemble. J'avoue que pour ma part j'ai été parfois presque jalouse en le voyant si longtemps et si totalement accaparé par vos doctes discussions.
— C'est moi. Madame, qui m'estime heureux d'avoir pu passer quelques jours en aussi instructive compagnie...
— J'aime à croire, dit M. de S*-Lambert avec son bon sourire, que notre ami a jeté par dessus bord plusieurs des préjugés qu'il nourrissait à l'égard de notre sainte religion.,
— Cela est certain, repris-je. Et vraiment tout à l'heure, dans l'église, en face du vitrail de S*-Etienne et à l'ouïe de cette musique toute divine, le vieux protestant tenace que je suis se sentait presque défaillir.
A ce propos, cher Monsieur, il faut encore que je vous pose une question. Pardonnez-moi, Madame, mais ce n'est qu'un mot.
Que penseriez-vous de la possibilité d'un rapprochement entre catholiques et protestants ? N'y aurait-il pas des deux côtés une multitude de personnes fort pieuses, que ce schisme de quatre siècles dans la chré-
tienté d'occident afflige profondément et qui verraient avec une immense joie un tel rapprochement ?
— Comment l'entendez-vous ?
— Le catholicisme s'est révélé à moi ces derniers temps sous un jour tout nouveau. De son côté, le protestantisme n'est certes pas sans mérites. N'y aurait-il pas lieu, en faisant de part et d'autres certaines concessions, de chercher un terrain d'entente et de s'y rencontrer pour mettre nos biens en commun.
— La question a déjà été agitée. Vers 1700 entre autres, le grand philosophe luthérien Leibnitz soutint à ce sujet toute une correspondance avec notre admirable Bossuet. L'entretien n'eut pas de suite et du reste n'en pouvait avoir qu'une seule : la conversion des protestants. Conmie on l'a dit : « Bossuet offrait une capitulation honorable et Leibnitz en discutait les conditions »^). Or, Rome ne pourra jamais accepter que des capitulations sans conditions.
— Je vous trouve excessivement étroit, m'écriai-je surpris et un peu indigné.
— Etroit si vous voulez. Mais vous parlez de concessions faites de part et d'autre pour mettre nos biens en commun. Et de quelles concessions s'agirait-il, de grâce?
— C'est ce qu'il faudrait étudier.
— Et pour mettre en commun quels biens, je vous en supplie ?
— Ceux dont dispose chacune des Confessions en particulier ; Vous auriez par exemple la beauté de votre culte.
— Ah I cher Monsieur, je discerne clairement les biens dont dispose le catholicisme. Par contre, j'avoue que ceux qui sont en propre le partage du protestantisme me paraissent... minces.
— Cependant...
^) Œuvres choisies de Bossuet, tome I. Notice sur Bossuet, p. XVI.
— Prenons ce qu'offre le catholicisme à ses fidèles : Une organisation merveilleuse, aboutissant à la plus
parfaite unité et à la puissance qui en découle.
Un culte de toute splendeur, parlant à l'âme et la nourrissant de la substance même de la vérité. - Le ferme rocher d'une doctrine certaine, que dis-je ? absolument infaillible.
Prenons, d'autre part, ce qu'offre le protestantisme.
— Victor, s'écria M^^ de S*-Lambert, prends garde à ce que tu vas dire !
— Pourquoi ? Monsieur m'interroge. La politesse elle-même réclame que je lui réponde. Et, d'autre part, la vérité exige que je lui réponde sincèrement.
— Oui, mais modère tes . expressions 1
— Il est vrai. Monsieur, reprit-il en se tournant vers moi, que sur le protestantisme je ne puis dire que des choses dures... Les voulez-vous entendre oui ou non ? Si vous craignez la vérité dite en ami, mais crûment, encore une fois, nous changerons de conversation...
— Un protestant. Monsieur, ne craint pas la vérité. Le protestantisme favorisa toujours le choc des idées, dont ne manque jamais de jaillir la lumière.
— Qu'offre donc le protestantisme en regard de l'unité catholique ? Une foule amorphe, en rupture avec l'Eglise universelle, essayant de se grouper en églises multiples et en sectes instables, s'émiettant de nouveau, au hasard des tendances et des sentiments individuels, ici orthodoxe, là libérale ; ici se raccrochant désespérément à la Révélation, là, se plongeant comme avec délice dans les erreurs ; instituant des autorités,car sans autorité on ne peut pas vivre, mais n'ayant réellement aucune autorité légitime. Vous parlez de fusion, de concessions réciproques. Mais qui donc, je vous .prie, parlerait et pourrait s'engager ensuite au nom des protestants ? Qui donc, parmi vous, représente plus qu'un faible
groupement, dont il a aujourd'hui la confiance, sans être sûr de la posséder encore demain?
Et qu'offre le protestantisme en regard du culte catholique ? Un froid intellectualisme, sermons sur sermons qui n'intéressent qu'un tout petit nombre de personnes à part ceux qui les débitent, incompréhensibles pour la masse du peuple plus ou moins illettrée.
— Nous avons aussi des prédicateurs populaires, qu'écoutent volontiers les foules...
— Je le sais ; mais supposez le culte protestant aussi riche que possible, dirigé par l'homme le plus éloquent, embelli par les plus beaux chants et par la musique la plus suave ; il n'est jamais qu'un culte décapité : Le Saint Sacrement de l'autel y manque; le fidèle qui y vient désireux de recevoir du pain n'y trouve que des pierres.
Et en troisième lieu, qu'offre le protestantisme en fait de doctrine ? Incohérence et contradictions. Mieux vaudrait dire : Rien. Car la doctrine protestante est inexistante, puisqu'elle n'est pas formulée. Les confessions de foi des siècles passés demeurent, oui, mais comme des maisons dont les habitants sont partis, tournant la clef derrière eux.
Je vous l'ai dit, ce sont là des choses dures. Mais ce sont des choses vraies. Vous m'avez mis au pied du mur. Je devais parler, j'ai parlé.
Comme l'homme qui vient de passer sous la douche glacée, je fus un instant sans réponse et sans voix. Cependant, revoyant eh pensée le protestantisme, il me sembla qu'il n'était point si nul et si mourant qu'on venait de le définir. Je revis en moi-même tous ces temples, toutes ces chapelles, toutes ces salles, toutes ces maisons particulières, depuis les huttes d'Afrique jusqu'aux palais princiers. Un livre n'était-il pas là, un livre providentiel, toujours le même, dans toutes les langues, sous tous les climats, dans toutes les sectes
et dans toutes les dénominations ? Et je voyais en grosses lettres d'or son titre flamboyer au dos de chaque exemplaire :
La Sainte Bible.
Et je m'écriai :
— Mais, nous avons la Bible !
De nouveau, je crus surprendre chez M. de S*-Lambert la rapide contraction du visage qui m'avait frappé chez lui d'autres fois, avec le même mouvement d'impatience dans les épaules.
Il allait me répondre, quand son épouse, qui regardait depuis un instant l'autre extrémité de la terrasse, posa la main sur son bras.
— Ne dirait-on pas l'abbé Claudin ?
— Où donc ?
— Derrière toi ; il passe en cet instant près de ces dames. H vient de notre côté.
En un clin d'œil M. de S*-Lambert s'était levé et courait les deux mains tendues à la rencontre d'un prêtre qui, un peu myope sans doute, ne le remarquait pas.
La reconnaissance fut touchante, et la joie de se retrouver inopinément très vive de part et d'autre.
Je voulus me retirer. On me retint. On me présenta... L'abbé Claudin prit place auprès de nous. Et pour un instant la conversation prit le tour quelconque qu'elle prend en pareil cas. Chacun dit ce qui l'avait conduit àV.
Au premier silence :
— Figurez-vous, M. l'abbé, s'écria M.^^ de S*-Lambert, que notre ami est protestant et voici que nous étions justement à nous disputer avec lui de la belle façon, mon cher mari et moi. Il est heureux que vous veniez nous aider.
— Ah, Madame, vous savez que je suis l'ennemi juré des querelles religieuses. Monsieur est sans doute un charmant homme. Il est protestant.' Soit. Parlons d'autre chose.
^ — Je ne voudrais pas, fis-je, vous imposer à tous une coixtroverse pénible, en présence de ce magnifique panorama. Tenez, voyez-vous combien de voiles tout à coup à l'horizon ? Il n'y a qu'un instant on n'en discernait pas une.
— Peut-être, dit l'abbé, le temps va-t-U se gâter et le sémaphore les rappelle.
Mais M°^e de S*-Lambert n'en voulut pas démordre.
— Notre ami, reprit-elle, est un homme que la question religieuse intéresse fort et il sera sûrement très heureux de vous entendre, M. l'abbé. Nous parlions justement de fusion éventuelle entre le catholicisme et le protestantisme. C'était très intéressant. Monsieur nous disait qu'on pourrait faire quelques concessions réciproques et trouver un terrain commun. Mon cher mari, avec une éloquence que je ne lui connaissais pas, lui exposait que la seule fusion possible, c'est le retour des protestants à la sainte Eglise.
— Parfaitement... parfaitement, murmurait l'abbé en approuvant de la tête.
— Alors, Monsieur s'est écrié : « Nous possédons la Bible 1 » A ce moment précis, nous vous avons aperçu. Maintenant, c'est vous qui allez nous exposer avec votre science et votre clarté ordinaires, ce que l'Église enseigne touchant la Bible.
Le prêtre eut vite fait de se rendre compte que tous étaient fort désireux de l'entendre. Sans se laisser prier davantage, il débuta par une question.
— Je serai extrêmement heureux. Monsieur, de vous entendre dire comment vous comprenez ce mot : « Nous avons la Bible^I » Voulez-vous dire par là peut-être que l'Église catholique ne la possède pas ?
Mon nouvel interlocuteur était le plus aimable homme du monde; mais, à son exquise politesse, il joignait un langage châtié et précis. Sa bouche, qui était tout sourire, offrait un contraste analogue avec ses yeux
presque durs, dont le regard fixait directement le mien.
Vaguement, je sentis que j'allais devenir le jouet d'un de ces logiciens implacables, rompus depuis le collège à la dialectique et aux discussions...
D'autre part, tout en me sachant bien petit garçon pour affronter un tel adversaire, j'avais l'impression d'être sur mon terrain; la Bible, n'est-ce pas elle qui a fait la Réforme ? n'est-ce pas le fondement inébranlable dé notre foi ? Et puis, n'avais-je pas entendu dire souvent que devant le tribunal de l'inquisition, des laïques huguenots, de simples et pieuses jeunes filles même, avaient résisté victorieusement et confondu les docteurs ?
— Du sang-froid et de la simplicité, me disais-je mentalement, voilà mes seules armes. Allons, et faisons de notre mieux !
— Je ne pense pas, répondis-je, que l'Eglise romaine soit privée de la Bible ; mais bien que nous, protestants, la possédons encore d'une toute autre manière. Si je suis bien informé, chez vous le peuple n'en a guère que des extraits. Les éditions complètes de la Bible existent bien, mais restent fort chères. Chez nous, au contraire, on en imprime le plus possible, dans toutes les langues du monde, et àdes prix extraordinairement bas, ce qui fait que chaque famille, chaque catéchumène peut avoir sa Bible. Et tout l'effort de nos pasteurs tend à nous dire : lisez-la — ce qu'hélas, je l'avoue, nous ne faisons pas toujours assez.
— Christ a-t-il dit : lisez la Bible ? N'a-t-il pas dit plutôt à ses apôtres : « Allez et enseignez ? »
— Je ne discerne pas la différence qu'il y a entre les deux choses. L'une n'est-elle pas le corollaire de l'autre et n'est-ce pas en lisant la Bible que nous trouvons l'enseignement des apôtres ?
— La différence est immense. Monsieur. Ou bien Christ a conféré à son Eglise la charge de nous enseigner.
Ou bien Christ a voulu que nous nous instruisions nousmêmes dans un livre. Dans le premier cas, notre foi repose sur le fondement d'une doctrine infaillible et précise. Dans le second cas, elle dépendrait, de notre jugement individuel.
— Mais enfin, la Bible n'est-elle pas le document de la révélation divine aux hommes ?
— Assurément. Mais d'où les hommes tiennent-ils cette Bible, sinon de l'Eglise qui la leur a donnée ? Et en leur donnant la Bible, l'Eglise s'empresse de leur donner autre chose encore : la tradition, sans laquelle la Bible ne serait pour eux d'aucune utilité, bien plus, sans laquelle la Bible constituerait pour eux un immense danger.
— Vous venez. Monsieur, de prononcer un certain nombre d'affirmations, qui sont pour moi des énormités.
— Vraiment ?
— D'abord vous avez dit. que l'Eglise a donné la Bible aux hommes, comme si la Bible provenait de l'Eglise ; tandis que, ce me semble, c'est l'Eglise qui se fonde sur la Bible. Première énormité. Et puis, deuxième énormité, à mon sens, la lecture de la Bible d'après vous, sans la tradition, offrirait un immense danger. Et pourquoi donc, je vous prie ?
Selon ma mauvaise habitude, je commençais à m' agiter. L'abbé Claudin, lui, sucrait son thé, avec un calme parfait; son immuable sourire semblait dessiné sur sa physionomie.
Il fixa sur moi ses yeux gris perçants : J'aurais beaucoup à vous répondre. Je le ferai dans un instant. Mais auparavant permettez-moi de relever les mots dont vous venez de vous servir.
— Me suis-je exprimé improprement ? Cela nous arrive à nous, Suisses romands.
— Nullement, Monsieur ; je ne me permettrais jamais...
Au contraire... Vos paroles n'expriment que trop bien votre mentalité protestante : « Ge me semble » ; « à mon sens », dites-vous. Oh ! que cela est donc bien protestant ! L'oracle auquel vous en référez, c'est votre sentiment personnel, qui certainement est... fort remarquable... Pour nous, nous acceptons le sentiment de l'Eglise, c'est-à-dire ce qui a été cru et enseigné par les chrétiens de tous les siècles, sauf les hérétiques...
L'ironie était aiguë. J'allais protester, m'enferrer probablement, quand M^^ de S*-Lambert me prévint.
— Oh I exposez-nous donc. Monsieur l'abbé, en quoi la Bible est un don de l'Eglise et en quoi la Bible n'est rien sans la tradition. Nous sommes, mon cher mari et moi, presque aussi impatients que notre ami de vous entendre. Quoique les vérités de notre sainte religion nous soient familières, je trouve toujours qu'elles prennent dans votre bouche une netteté et un charme particuliers.
— C'est une vraie conférence que vous me demandez. Allons soit, et j'espère ne pas abuser de votre patience^).
Pour vous. Monsieur, commença-t-il, la Bible est l'unique règle de la foi ?
— Assurément, c'est la Parole de Dieu.
— Mais, qu'est-ce que la Bible ?
— Eh... ce sont les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament.
— Mais encore, quels sont ces livres ?
— Tous ceux qui sont contenus dans la Bible... depuis la Genèse jusqu'à l'Apocalypse...
— Vous ne me comprenez pas. Qui donc a décidé quels livres formeraient la Bible ? Vous savez que si plus d'une Bible protestante contient les livres dits apocryphes, d'autres Bibles ne les contiennent pas. De même pour le Nouveau Testament, dans les premiers
1) Pour les développements qui suivent, comparez l'abbé Snell, Lettres à un protestant, 3^^, 4°»* et S^e lettres.
siècles après Jésus-Christ, certaines collections comprenaient des livres comme le Pasteur d'Hermas ou l'Epître de St-Barnabé, tandis que d'autres les excluaient formellement. Tels canons ne comprenaient pas l'Épître aux Hébreux ni l'Apocalypse, tandis que d'autres les admettaient au contraire.
— Et qu'en concluez-vous ?
— J'en conclus. Monsieur, qu'avant de dire : Nous avons la Bible, vous devriez d'abord étudier à fond l'histoire du Canon biblique et savoir si vraiment vos ministres vous ont mis la Parole de Dieu dans les mains, rien que la Parole de Dieu et toute la Parole de Dieu...
— Je ne m'embarrasse pas de tant de choses. Je prends ma Bible et je la lis.
— Et savez-vous que, ce faisant, vous vous soumettez à l'Eglise catholique romaine, en ce qui concerne le Nouveau Testament tout au moins ? Car votre Nouveau Testament n'est rien d'autre, sinon le canon qu'a arrêté l'Eglise romaine, dans sa divine autorité. Mais l'autorité de l'Eglise, suffisante pour les soi-disant réformateurs en ce qui concernait le Nouveau Testament, ne l'était plus, semble-t-il, en ce qui concernait l'Ancien Testament. Vous lisez bien une partie des livres qu'elle vous offre, mais vous n'avez dans vos Bibles ni Tobie, ni Judith, ni la Sagesse, ni l'Ecclésiastique, niBaruch. Pourquoi ? C'est votre secret... à moins que vous n'y ayez jamais pensé 1
Mais je ne veux pas vous chicaner davantage làr dessus ; passons à un autre point.
Vous dites. Monsieur, que la Bible est la parole de Dieu ?
— Sans doute.
— Vous pensez que le texte biblique est inspiré de Dieu ? ■
— Oui.
— Évidemment il ne peut s'agir que du texte origi-
nal. Or, la Bible ayant été écrite dans deux langues mortes, l'hébreu et le grec, elle n'est accessible aux fidèles que dans une version. •
— Nos versions sont excellentes et suffisent pleinement à nos besoins.
— Ce peut être votre avis, Monsieur ; ce n'est pas l'avis de tout le monde. Toute version, même la meilleure, non seulement est loin de rendre la force et l'esprit de l'original, mais encore introduit pour une part la pensée particulière du traducteur. Traduttore, traditore, dit le proverbe italien. Les versions protestantes de la Bible offrent, dans leur ensemble, de nombreuses incorrections ; quelques-unes sont même dépourvues de tout caractère scientifique. Du reste, n'est-ce pas le ministre Segond, un de vos traducteurs les plus modernes, qui déclare « qu'une version, à tous égards parfaite, est chose qui dépasse les forces humaines, individuelles ou collectives, et qu'un traducteur dans plus d'un cas se sent vaincu, incapable de rendre d'une manière satisfaisante dans sa propre langue ce dont il a, ou croit avoir, la perception nette dans la langue sacrée »i).-
Vous le voyez. Monsieur, quand vous dites : « Nos versions sont excellentes », vous n'exprimez pas l'avis de chacun. En réalité, si vous voulez avoir la pensée même de la Bible, il ne vous reste qu'à la lire dans les textes originaux. Entendez-vous l'hébreu et le grec ?
— J'ai quelque souvenir de mon grec du collège... quant à l'hébreu...
— Mettez-vous à l'étude. Monsieur, et appliquezvous, si vraiment vous avez envie de connaître la vraie pensée de Dieu à votre égard...
— Grand merci...
-^ Que dis-je, appliquez-vous I C'est là le point de
1) La Sainte Bible, traduite par Louis Segond. Avant-propos de la !'• édition.
départ qu'il faut assigner aux plus simples des fidèles. Il y a bien à parier que votre jardinier et votre femme de chambre se soucieront d'apprendre les idiomes sacrés, autant que de lire la Critique de la raison pure, ou de calculer la parallaxe. Vous n'aurez qu'à leur prouver que tout bon protestant doit être bon hébraïsant et bon helléniste; ils vous écouteront longtemps avant de vous comprendre ; mais ne désespérons pas qu'à la fin cette incontestable vérité n'entre dans leur esprit.
Je ne pus m'empêcher de rire de l'air malicieux de mon contradicteur.
— Vous riez, Monsieur ? En effet, si ce n'était pas fort triste, il y aurait bien quelque chose de risible à tout cela.
Mais je suppose que vous êtes assez familiarisé avec le grec et l'hébreu pour avoir l'intelligence aisée des livres saints. Ce n'est pas encore tout. Il vous faut un texte absolument correct. Or, nous n'avons aucun texte sorti immédiatement de la main, ou dicté par la bouche des auteurs inspirés, pour aucune partie de la Bible. Nous n'avons que des copies de copies. Les manuscrits les plus anciens du Nouveau Testament ne remontent point au-delà du IV°^e siècle et ils offrent des milliers de variantes, arrivées par l'inattention ou par les préjugés des copistes.
Mais ne nous attardons pas à ces difficultés qui s'accumulent, énormes, sur votre route. Encore une fois, nous voulons supposer toutes ces montagnes aplanies. Reste néanmoins la plus grande de toutes : V interprétation des saints Livres. Qu'est-ce que de posséder un texte infaillible entièrement pur et la possibilité de lé lire, si l'on n'a, en outre, par devers soi, l'interprétation infaillible de ce texte ?
Un seul fait le démontre surabondamment : Toutes les branches du christianisme séparé se sont réclamées de l'Ecriture... Au V^® siècle, S*-Augustin pouvait déjà
dire « que les hérésies sont venues de ce que les bons livres n'étaient pas bien entendus ».
Et dites-moi, Monsieur, si au temps actuel vous n'en voyez pas quelque chose dans le protestantisme ? n m'est revenu que bien des dénominations, tout en ayant les unes et les autres la prétention de s'en tenir à la pure lettre des Ecritures inspirées, se lancent dans les théories les plus extraordinaires et s'accusent mutuellement de falsifier la Bible.
— Il est vrai : mais ce n'est pourtant pas le cas de tous et nous avons dans le protestantisme des interprètes de l'Ecriture, merveilleusement clairs et profonds...
— Je vous l'accorde ; mais leurs interprétations n'introduisent-elles pas un élément humain dans la parole de Dieu ? Lorsque Luther, par exemple, disait intrépidement : Voilà la signification de l'Ecriture, ses disciples, paraît-il, pliaient sous le poids de l'argumentation ; mais la conscience qui le lisait ou l'écoutait avait le droit de jeter sur son interprétation le soupçon d'un doute. Lorsque Calvin écrivait ses commentaires bibliquesy il attachait au texte un sens qui n'était pas intimement plausible, et la conscience demeurait défiante. Toujours elle pouvait et même elle devait dire au prétendu réformateur : Nous exposes-tu la vérité scripturaire, 6 Calvin, ou ce que tu crois être cette vérité ?
Lorsque l'un et l'autre, pressés par des adversaires, se retranchaient derrière les. oracles sacrés et mêlaient à leurs citations des injures qui accouraient sous leur plume avec une aisance peu commune, je vous adjure. Monsieur, étaient-ils de simples interprètes de l'Ecriture, ou faisaient-ils sortir du texte ce qui leur passait par la tête ? En un mot, il est très facile de s'écrier : Le Saint-Esprit a voulu dire ceci ou cela, mais il n'est pas tout à fait si facile de le prouver.
— Ah I Monsieur, c'est le Saint-Esprit qui éclaire directement le lecteur sincère de la Bible et lui en applique la vérité salutaire.
— Je vous attendais là. Telle est bien la doctrine de votre Calvin. Mais je vous pousserai dans un dilemme dont vous ne sortirez pas.
Cette illumination, l'étendez-vous à tous les chrétiens, quels qu'ils soient, ou l'accordez-vous à vos seuls coreligionnaires ?
— Je pense que tout lecteur sincère de la Bible peut être mis au bénéfice de cette illumination.
— Alors le Saint-Esprit a éclairé les ipapes, les évêques, les docteurs catholiques, et par suite l'Eglise entière ; et pourquoi pas ? puisque l'Eglise n'est que la réunion des fidèles. Dès lors, dites-moi pourquoi Luther et Calvin se sont séparés d'elle ?
— Encore une fois, j'ai parlé de lecteurs sincères...
— Merci, Monsieur ; voilà une accusation de fausseté dont je m'accommoderais encore pour ce qui me concerne. Mais quoi 1 toute la grande EgUse catholique, ses martyrs, ses saints, ses prélats, ses docteurs illustres et savants dans tous les temps, toute la grande Eglise catholique n'est donc qu'une association de fourbes I
Mais laissons cela. Pratiquement, vous estimez que l'illumination du Saint-Esprit est réservée aux seuls lecteurs protestants de l'Ecriture. Admettons. Alors, expliquez-moi comment leurs premiers chefs — pour ne parler que d'eux — ont pu errer dans les saintes Ecritures au gré d'interprétations contradictoires 1 Quoi donc, Monsieur, l'Esprit de vérité a révélé le dogme de la présence réelle à Wittemberg, et il a renversé ce même dogme à Zurich et à Genève 1 II a découvert au moine saxon l'enchaînement inexorable des choses, pendant qu'il a déclaré à Callixte que les desseins de Dieu, préparés dans ses décrets éternels, attendaient notre correspondance et notre concours 1 L'Esprit de
concorde et de sagesse a soutenu des doctrines qui s'excluaient mutuellement I Le doute est ici impossible, et vous avez honte d'une explication qui, après tout, est un pur blasphème.
— Vos théories. Monsieur, ne tendent à rien moins qu'à déchirer l'Ecriture sainte !
— Nullement. Je vous ai seulement montré « que l'infaillibilité de l'Ecriture n'est rien, sans celle de l'interprétation ».
« Nous avons la Bible », dites-vous. En réalité, vous n'avez rien du tout.
Et c'est nous, catholiques, qui la possédons réellement, nous à qui l'Eglise infaillible donne le canon infaillible, le texte pur, dans la traduction authentique^) et surtout V interprétation infaillible.
— C'est l'évidence même, s'écria M™^ de S*-Lambert en battant des mains. Merci, M. l'abbé, et bravo !
— Il est de fait, déclara M. de S*-Lambert, que notre ami vient d'avoir un bonheur singulier. J'aurais sans doute essayé de lui répondre dans le même sens que vous; mais Jamais, simple laïque ignorant, je n'aurais pu le faire avec une telle science et une telle autorité.
, — Et quel feu, dit encore M^^ de S*-Lambert. A petits coups, l'abbé dégustait sa tasse de thé.
— En prenez-vous encore ?
— Très volontiers. Madame... La discussion altère... Pour moi, les tempes me battaient. Je ne savais
trop que répondre. Le mot d'un ami me revenait : Quand on parle de la Bible, disait-il, s'il y a trois ministres présents, immédiatement trois avis différents surgissent... J'avais ri de la boutade, qui m'avait paru assez juste. Maintenant, el].e achevait de m'écraser.
Je ne voulus pourtant pas encore m' avouer vaincu.
1 La Vulgate, vior Lortsch, Histoire dé la Bible en France, p. 476.
— • Il me serait parfaitement impossible, m'écriai-je, de répondre à vos arguments. Vous êtes trop fort pour moi. Et pourtant, je sens que la réalité est bien différente. A vous en croire, tous les protestants, en présence de la Bible, pataugent dans les incertitudes et les contradictions. Non, non. Monsieur, encore une fois, si vous nous connaissiez mieux, vous verriez que là réalité est tout autre.
— En pratique ? Parfaitement I J'abonde dans votre thèse ! Toutes les difficultés qui sont à la charge du protestant disparaissent et s'évanouissent dans la pratique.
— Bon ; et alors que nous faut-il de plus ?
—^ Le plus simple fidèle croit, avec une entière certitude, que la Bible est la parole de Dieu et arrive même à un acte de foi. Mais par quel miracle cela se fait-il ?
— Par quel miracle ? Que voulez-vous dire ?
— Ecoutez l'explication sans frayeur, si vous le pouvez. L'orthodoxie protestante, étant réduite à l'extrémité, tombe dans une contradiction monstrueuse — il faut dire le mot — et qui n'a son analogue dans aucun système. Loin de laisser l'individu en tête à tête avec la Bible, sans société et sans tradition, elle établit une autorité intellectuelle et directrice qui allège la responsabilité de cet individu, ou plutôt qui se donne la mission de l'enseigner. C'est-à-dire qu'elle abjure son dogme fondamental et redevient catholique.
— En quoi, s'il vous plaît ?
— L'enfant est d'abord envoyé au catéchisme ; et s'il y a quelque chose d'évident, c'est qu'il marche, dans la ligne tracée par le ministre, Plus tard, il continue. S'il est pratiquant, c'est du ministre qu'il reçoit son credo. De leur côté, les ministres orthodoxes sont dans l'étroite dépendance de leurs professeurs
OU de leurs collègues les plus instruits. Ces derniers accusent de rationalisme tous ceux qui n'acceptent pas leur doctrine. Ils prennent simplement la place du pape. Et je vous assure, Monsieur, qu'il est piquant de lire les pages qu'un Calvin, par exemple, a consacrées dans l'Institution chrétienne à l'autorité de l'J&glise « cette mère, qui nous a conçus en son sein, enfantés, allaités, et qui nous garde sous sa conduite et gouvernement, jusqu'à ce que nous soyons dépouillés de cette chair mortelle^) ».
— Je ne vois pas là-dedans la contradiction monstrueuse dont vous parlez. Il est tout naturel que l'on explique la Parole aux enfants et aux fidèles en général.
— Ne sentez-vous pas. Monsieur, l'abomination qu'il y a à établir sa propre domination spirituelle sur les âmes, après qu'on a soi-même quitté la seule vraie Eglise de Jésus-Christ sous prétexte que chacun ne doit avoir que des croyances librement acceptées sous l'impulsion du Saint-Esprit ? Cette contradiction, qui est bien une abomination, et qui vous échappe; à vous protestants, est le vrai mal qui ronge et qui tuera le protestantisme.
— Et que pensez-vous que doive faire le protestantisme pour y échapper ?
— Vous me le demandez sérieusement, à moi ?
— Oui, Monsieur.
— Comme on vous le disait tout à l'heure, les protestants n'ont qu'à reconnaître leur erreur, et revenir sur le sein de leur vraie mère qui, depuis si longtemps, leur tend les bras.
— Ce serait beau un rapprochement, une fusion entre nos deux Eglises. Mais vous réclamez de nous toutes les concessions, et vous n'en voulez faire aucune.
^) Calvin, Institution chrétienne, lib. IV, c. I, § 5.
— Aucune, en effet. L'Eglise catholique faisant des concessions aux sectes qui se sont séparées d'elle, leur reconnaîtrait des droits égaux aux siens. Or, dans ces sectes, l'Eglise ne peut voir que des enfants prodigués, errant délaissés en pays étranger, jusqu'à ce qu'ils reviennent repentants à la maison paternelle. Si le fils prodigue avait fait dire à son père : « Je désire me réconcilier avec toi, mais il faut qu'il soit bien entendu que : premièrement,... deuxièmement,... troisièmement,... etc.»; le père lui aurait répondu: « Rentre à la maison, sans conditions ».
— C'est beaucoup demander I
— Du reste, vous dites : l'Eglise protestante. Qu'est-ce que l'Eglise protestante ? Elle n'existe pas. Nous ne connaissons que des protestants. Que chacun revienne, sans condition, à l'Eglise sainte et unique.
Certainement il s'agit là d'une démarche difficile. On encourt le blâme de sa famille et de ses amis. Mais qu'a dit le Christ ? « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi, n'est pas digne de moi ». Surtout, il faut renoncer à son orgueil.
Le protestant qui se sent porté à reconnaître la vérité des enseignements de l'Eglise catholique, n'en reste pas moins convaincu pour un temps que son point de vue personnel fait autorité dans les choses de l'Esprit^). Il veut porter un jugement infaillible sur la vérité ou la fausseté des doctrines catholiques. Et cela est très naturel : dans le protestantisme, toutes les confessions, toutes les écoles, tous les théologiens ont leur opinion propre; pourquoi n'aurait-il pas la sienne ? Mais il lui faut comprendre que c'est au contraire la sainte Eglise qui a le droit de porter sur lui un jugement sans appel, et qu'en comparaison de l'expérience vingt fois séculaire de l'Eglise, sa science
^) Voir la note 1, p. 84,
d'un jour ne peut entrer le moins du monde en considération.
Toutefois, avec le temps, il s'apercevra qu'il n'a rien perdu, qu'il a au contraire énormément gagné.
Quelle n'a pas été, en effet, l'allégresse de tous les protestants convertis, quand enfin ils ont retrouvé, dans l'obéissance sans réserve, le sein de leur vraie mère !
Ecoutez le grand Newman, autrefois la gloire de l'Eglise anglicane, devenu le fils soumis et courageux de l'Eglise universelle: «Du jour où je suis devenu catholique... j'ai été dans une paix et un contentement parfaits... j'étais comme le voyageur qui entre au port après la tempête. Et la jouissance de ce repos a duré jusqu'à aujourd'hui, sans interruption^ »). Quand l'illustre oratorien écrivait-il ces paroles ? En 1864, c'est-à-dire dix-neuf ans après sa conversion.
Procurez-vous les Lettres à un protestant de l'abbé Snell. Né calviniste, il est devenu catholique. Aujourd'hui il est prêtre et vous ne lirez pas sans émotion ce qu'il a écrit à la fin de sa dixième lettre sur la sécurité et le bonheur d'appartenir à la seule véritable Eglise.
Un Israélite silésien devenu catholique, le docteur Rosenthal, a pu jadis consacrer trois gros volumes à tous les convertis allemands du XIX°»e siècle; sans monotonie, sans répétition, leurs biographies s'y succèdent, ne se ressemblant jamais entre elles, et n'ayant de commun que cet Alléluia final où chacun d'eux épanche sa gratitude pour la vérité reconquise^).
— Allons, allons, Monsieur, allez-vous donc faire de moi un apostat ?
1) J.-H. Newman, Apologia, p. 367.
«) Voir la note 1, p. 85,
— Un protestant, en rentrant dans l'Eglise, ne saurait être apostat. Sa conversion laisse subsister dans son nouveau symbole les dogmes positifs de l'orthodoxie protestante. Selon le mot du grand Newman, « il ne fait qu'ajouter des articles à sa foi ». En particulier il adhère à une Eglise visible et revêtue d'une autorité surnaturelle : dogme capital et qui apipartient à l'essence du christianisme, tout comme les autres.
Et si malgré cela, comme c'est probable, d'anciens coreligionnaires l'appellent « Apostat », il aura cette suprême consolation de pouvoir dire, empruntant au Psalmiste ses brûlantes expressions : « Mon bouclier est Dieu même, qui sauve ceux qui ont le cœur droit ».
Cher Monsieur, vous en savez quelque chose, conclut l'abbé en s'inclinant du côté de M. de S*-Lambert.
Celui-ci détourna la conversation. Une heure plus tard nous étions à la gare. L'excellent abbé Claudin partait le premier. En prenant congé, il me faisait son plus aimable sourire et ses yeux gris perçants semblaient me dire : « Vous savez, j'ai déjà fermé la bouche à de plus calés que vous... »
Le lendemain au soir.
Ce matin, M. et M™e de S*-Lambert sont partis : Je les ai accompagnés. Au moment de monter en wagon. Madame m'a dit :
— Nous prierons pour vous I
— Merci, répondis-je.
Certes, c'est une chose étrange ; je me demande parfois si je suis le même homme. Je nie sens parfaitement calme. Et pourtant il me semble que je voudrais discuter avec des protestants et leur montrer à quel point on a fait tort à l'Eglise de Rome.
Le chœur entendu dans l'église de V. me revient avec insistance :
Chantez le divin Roi. . .
Non, le catholicisme romain n'est pas spirituellement mort... Il y a encore du jus dans cette grappe... Mais l'Eglise romaine est-elle bien l'Eglise infaillible, le seul représentant de Christ sur la terre ? Nos ancêtres au XVI® siècle ont-ils erré ?
Ici j'entrevois des choses qui m'épouvantent. Il faut être sincère. On ne peut être catholique de conviction et protestant d'apparence. Comme Newman, Snell, S*-Lambert lui-même, il faut faire le pas...
Et alors ? ? ?
Oh ! Dieu tout puissant, mon Père céleste, je t'ai demandé ta lumière.
Est-ce ta lumière qu'a fait briller sur moi l'abbé Claudin ?
Catholiques ? Protestants ? Tu as de tes enfants des deux côtés. Mais qui donc est dans le vrai ? Sommesnous les égarés ? Suis-je un égaré ? Jusqu'ici je l'ai été en bonne conscience. Mais maintenant, c'en est fait, je ne suis plus tranquille... Coûte que .coûte, je veux la Vérité ! O Dieu, c'est à toi que j'en appelle ! Fais resplendir à mes yeux, sans doute possible, ta vérité ! Amen.
NOTE DE LA SECONDE ÉDITION
Encore une voix catholique concernant la Bible
Un événement dans l'ordre littéraire et religieux fut, à la fin de 1927, l'apparition de l'ouvrage de Monseigneur Besson, évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, intitulé l'^ffZise e/ la Bible.
Joie pour les bibliophiles, qui purent feuilleter un volume magnifiquement imprimé et plus magnifiquement encore illustré.
Joie pour les érudits, qui purent lire dans le texte et contempler dans les 142 superbes planches, une multitude de faits et d'exemples relatifs à la Bible, collectionnés par un plus érudit encore.
Joie aussi pour les catholiques de langue française qui purent apprendre, parla plume d'un évêque....
— Quoi donc ? Qu'ils auront enfin des Bibles à profusion et à bon marché, dans les versions qu'autorise l'Eglise, celle de l'abbé Crampon par exemple ?
— Non pas.
— Quoi donc alors ?
— Que l'Eglise pendant mille ans ne songea point à limiter d'une façon quelconque la lecture de la Bible. Au contraire, elle la faisait traduire, copier et répandre. Mais qu'ayant remarqué des abus graves, elle fut obligée d'imposer des restrictions^.
Qiie du reste la lecture personnelle n'en est pas indispensable, puisqu'on en a la substance dans les prédications et dans le catéchisme*.
Et qu'enfin, si la révélation divine est résumée dans les livres saints, l'autorité vivante a pour tâche de la faire connaître par tous les moyens opportuns : « la lecture de la Bible est un de ces moyens,, non le seul, ni même le principaP. »
J'ignore si nos concitoyens catholiques ont été enchantés d'entendre répéter ces choses, pour eux bien connues.
Quant à nous, protestants, nous demeurons surpris.
Quoi ? La lecture d'un livre n'est plus le seul, ni même le principal moyen de connaître le contenu de ce livre ?
Respectueusement, nous demanderons à Monseigneur de Fribourg :
Votre beau volume, admettriez-vous qu'on dît de lui : « Je le connais 1 » sans l'avoir ouvert, et simplement pour avoir entendu des amis en parler ?
Une telle exclamation vous semblerait au moins bizarre.
A plus forte raison en est-il ainsi des Livres saints.
Joie pour les bibliophiles, les érudits etles amateurs d'antiquités, le message de Monseigneur n'est qu'une déception de plus pour les croyants assoiffés de vérité divine, catholiques ou protestants*.
2) P. 9 et 10.
«) P. 11 et 12.
*) La question biblique sera reprise plus à fond dans les chap. V et XIII du présent ouvrage.