ACTE UT, TABLEAU IV
Impossible, Cicéron ; mes engagements sont pris.
CICERON
Vous refusez ?
Je refuse.
C'est votre dernier mot?
C'est le dernier.
CICERON
CICÉRON
Prenez garde, Sergius. (Il s'avance près de Catilina.) Nous avons décidé que si vous n'acceptiez pas mes propositions, vous ne seriez pas consul.
Et comment empêcherez-vous mon élection ?
Oh ! d'une façon bien simple. Pour être nommé consul, n'estce pas, il faut se trouver, le jour de l'élection, dans l'enceinte des murs de Rome ?
J'y suis, ce me semble.
CICÉRON
Oui ; mais cette maison, où nous vous avons suivi, où nous vous tenons enfermé; cette maison, qui appartient à Clinias, c'est-à-dire a un de mes amis, touche à la porte Flaminia. En dix minutes, nous vous emportons par-delà les murs ; en six heures, nous vous conduisons à bord d'un bâtiment qui attend a Ostia; en quinze jours, ce bâtiment vous conduit en Gaule, en Espagne, en Egypte. Pendant ce temps, les élections se font, et comme vous n'êtes pas à Rome, vous n'êtes pas nommé.
""Ah ! voilà donc le moyen que comptent employer, pour se débarrasser d'un adversaire qui les gène, Caton, Locullns, Cicéron, c'est-à-dire les gens vertueux ! L^s gens vertueux appellent cela un moyen, à ce qu'il paraît; moi, qui ne suis pas vertueux, j'appelle cela un guet-apens.
CICÉRON
Appelez cela comme vous l'entendrez, Sergius ; mais regardez-vous dès à présent comme déporté en Gaule, en Espagne ou en Egypte.
Soit; mais on revient de la Gaule, de l'Espagne, de l'Egypte.
•ft CATILINA.
On en revient pins fort, par cela même qu'on a été persécuté. Je reviendrai d'Egypte, d'Espagne et de Gaule; je démasquerai les hommes vertueux, et comme on nomme des consuls tous les ans, je serai nommé consul l'année prochaine.
Voyons, je me place en face de toi et je te regarde : je vois un homme que la divinité a doué d'une intelligence supérieure, d'un génie éclatant. Cette intelligence brille encore sous la couche épaisse de tes débauches, ce génie transparaît encore sous le masque sanglant de tes crimes! Tu aimes tout ce qui est beau, tu aimes tout ce qui est bon, tu aimes tout ce qui est grand ; ne le nie pas. Tu sais bien aussi que je ne suis pas un homme vulgaire, un grossier paysan d'Arpinum , un bourgeois encroûté, un citadin bouffi d'orge, de figues et de vin; tu sais que je ne veux pas la religion comme un augure, Tordre comme un centurion, la prospérité comme un marchand d'étoffes', tu n'ignores pas que j*aime les arts, que j'aime les poëtes, que j'aime la gloire !... Tu es bien convaincu que la postérité est à moi, que ce titre de consul que j'ambitionne n'ajoutera rien à ma renommée d'orateur, n'est-ce pas? Quand je me suis décidé à ne pas te perdre de vue depuis un mois, à te suivre ici le soir, à te tenir enfermé dans cette maison, tu devines que je n'ai pas cédé au besoin de te faire un discours... non : j'ai voulu te voir face a face, j'ai voulu te dire de toi à moi : Catilina, plus de prétextes ! Expose-moi ce que tu penses, demande-moi ce que tu veux. Tu me hais, moi, Cicéron, impossible ! je ne t'ai fait aucun mal... Tu hais mes principes, ce n'est pas vrai, tu n'en as aucun... Tu as besoin d'argent, tu en auras; tu as soif d'honneurs, je te ferai asseoir sur la chaise d'ivoire des consuls; tu es ambitieux de gloire, nous te ferons général comme Lucullus et comme Pompée !.. Mais écoute-moi bien, Sergius, j'ai étudié mon époque, Rome, le monde... Nous sommes arrivés à cette heure solennelle des accomplissements où chaque homme a reçu des dieux une tâche à remplir. Ma tâche, à moi, est sinon d'imprimer, du moins de régler le mouvement de mon siècle. Eh bien ! je ne veux pas que ma marche vers le bon, vers l'utile, vers le grand, — ma marche vers le bien, enfin, soit relardée par la crainte ou pressée par la cupidité, Et comme nous devons tous partir du même point pour atteindre a un même but, c'est-à-dire de l'humanité, qui est en bas, pour arriver à la divinité, qui est en haut, vous marcherez avec moi vers ce but, Catilina: vous y marcherez, je l'espère librement, de bon cœur, avec toutes vos forces, et si, pour que vous ne trébuchiez pas en regardant en arrière, il ne faut que vous tendre la main loyalement, je vous la tendrai... Voici ma main, Sergius.
Merci, Cicéron ; niais je ne veux partager avec personne ce que