ACTE TU, TABLEAU IV
je poux rnuqut'iir seul. La vertu est pour vous un prétexte, un moyen d'action ; avec un mot vous vous faites un levier; avec ce levier, vous soulevez les masses ; mais j'ai mon levier aussi, moi, Cicéron. Le vice I ou plu lot oe que vous appelez le vice !... Vous dites à vos partis-ans : Travaillez , ménagez, endurez... Je dis à mes prosélyte : Prenez, prodiguez!, jouissez. Quand nous aurons parlé tous deux en ce sens, sur la place publique..*, comptez vos clients , je comptent] I ; en vérité , je suis
curieux de savoir ce que pourra contre moi cette force de résistance, à laquelle, depuis le commencement du monde les Cicéron de tous les temps ont prêté leur concours. Je suis comme vous, Tulliusje crois que l'heure des accomplissements est arrivée . apportant à chacun sa tâche, et je vais te dire quelle sera la mienne. Souvent tu t'es promené dans Rome, et tu as pu voir deux choses qui ne devraient jamais se rapprocher et qui cependant se heurtent incessamment dans les rues de celte cite, qu'un appelle la cite reine. Ces deux choses, c'est la suprême richesse et la sup1 misère, des hommes en tunique brodée d'or et en manteau de pourpre, qu'on appelle les patriciens; des cadavres vivants a moitié nus, qu'on appelle le peuple.
CICÉRON
Eh bien, a ce peuple nu, ne jetons-nous pas souvent un manteau de pourpre, a ces cadavres vivants ne donnons-nou- pas h sportule et ne faisons-nous pas l'aumêi
CATILINY.
C'est cela, tu fais l'aumône parce que tu es riche ; mais moi je ne suis plus riche et je me suis dit : Est-ce qu'au lieu de faire l'aumône, je ne pourrais pas faire la justice... car sache bien une chose, ces hommes en manteau de pourpre n'ont rien fait de bon pour être riches ; ces cadavres vivants à moitié nus n'ont rien fait de mauvais pour être pauvre^ 11> ont. suivant 1" hasard qui a présidé a leur naissance, vu 1<- four les uns dans un palais de la voie Flaminia ou de la porte Capène, les autres dm- quelque mauvaise impasse de la Suburra ou de L'Esqailin , et alors, selon qu'ils ont ouvert les yeux sous le marbre ou sous le chaume, l'inexorable Fatum, ce dieu de.- rois, ce roi des dieux leur a oit : Pour toute ta vie tu es voue au luxa ou condamne a la mis Et cela ce n'est pas depuis hier, ce n'est pas depuis un mois, ce n'est pas depuis un an, mais depuis des siècles ; et depuis des siècles, les cris de ces malheureux déshérités do destin ont inutilement monté de l'abîme au ciel. Aussi L'Italie se dépeuple ; Hume a depuis cinquante ans élevé trois temples a la Fièvre. Encore si la mort frappait également, il n'y aurait rien à dire ; mais la mort a pris parti pour les patriciens qui ont des palais bien aérés, des villas bien fraîches, des fermes bien saines... A l'époque des chaleurs, au temps des débordements du Tibre, quand te riche fuit Rome, la. mort se garde bien de le suivre. Non : hôtesse fn-
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nèbre, elle a ses quartiers de prédilection, elle visite le taudis du pauvre et va s'asseoir au chevet du mendiant. Là elle fait tranquillement son œuvre, elle sait bien que le médecin grec, cher à Esculape, ne montera pas cinq étages pour lui arracher sa proie. La mort, que l'on représente aveugle et impassible, est devenue haineuse et partiale... Eh bien, j'ai vu cela, moi, et je me suis dit : La société est mal faite ainsi ; les dieux ont créé l'air du ciel et les biens de la terre pour tous, il est temps que tous aient part aux biens de la terre et à l'air du ciel... Eh bien, ma tâche à moi, Cicéron, c'est d'ouvrir l'univers au torrent qui gronde ; je veux voir l'expansion de cet océan qui rugit, je veux entendre l'explosion de ces millions de volcans humains qui ne demandent qu'à éclater.
CICÉRON
C'est-à-dire que tu veux détruire ce qui est, n'est-ce pas?... Eh bien, soit, si tu as quelque chose de mieux à mettre à la place.
Quand nous en serons là , nous verons.
cicéron.
Ah ! pauvre aveugle qui joue avec les hommes et les choses , les institutions et les lois, les révolutions et les empires! Pauvre insensé qui entasse les uns sur les autres, vices et besoins, crimes et misères, haines et passions, comme faisaient les Titans de Pelion sur Ossa pour escalader le ciel... et qui, lorsqu'on lui demande quel nouveau monde il compte tirer de l'ancien, quel univers il veut pétrir avec le chaos... pauvre aveugle ! pauvre insensé qui se contente de répondre: Quand nous en serons là, nous verrons ! Encelade a tenté ce que tu veux faire, et Encelade foudroyé est enseveli sous l'Etna.
Eh bien, Catilina et Cicéron recommenceront la lutte d'Encelade et de Jupiter, et nous verrons à qui cette fois demeurera la victoire.
CICERON
Ah ! la victoire n'est pas un doute pour moi, Catilina, pour moi qui ne crois pas au hasard, mais aune forée motrice, intelligente, supérieure. Oh ! non, ce n'est pas pour reculer devant ce qui lui reste à faire, que Rome a fait ce qu'elle a fait ? Non, quand elle est sortie de l'enceinte de Homuluspour s'emparer du Latium, du Latium pour s'emparer de l'Italie, de l'Italie pour s'emparer du monde; quand elle a pris à Cartilage son commerce, à Athènes ses arts, à Sardes ses richesses, à Mcmphis sa science ; quand, pareille a ces divinités de l'Inde, qui ont dix mamelles, elle fait boire à dix peuples a la fois le lait de l'avenir, ce n'est pas, croismoi , pour que sa gigantesque destinée avorte selon le caprice d'un homme!... Non, Sergius , prends le feu! prends l'épéc !