ACTE III, TABLEAU IV
prends la torche ! Tu ne pourras rien contre Rome , Rome est immuable, Rome est éternelle, Rome est sous la main des dieux !
Eh bien! si Rome est sous la main des dieux, ce que j'aurai détruit, les dieux se chargeront de le reconstruire.
C1CÉRON.
Vous allez voir, Catilina, qu'il y a un Dieu... J'ai voulu vous ramener au bien...
C'est-à-dire à votre avis.
C1CÉROX.
Ne m'interrompez pas , le moment est suprême. Je vous ai parlé le langage de la fraternité... C'est un mot que vous ne comprenez pas... il n'est pas dans le vocabulairede noire société, et malheureusement il faudra verser encore bien du sang pour l'écrire au livre de l'humanité. Je vous ai dit partageons... Je vous ai dit améliorons... Je vous ai dit aimons-nous... mais vous avez fermé votre oreille à mes instances, votre cœur à mes prières... Vous avez persévéré dans votre folie furieuse... Eh bien ! Catilina, c'est maintenant un arrêt rendu contre vous.
Vous m'exilez ?
C1CÉR0X.
Non! C'était bon tout à l'heure, j'espérais encore. ..Maintenant, vous m'avez ouvert l'abîme de votre cœur. J'ai réiléchi... je ne vous exile plus... je vous tue.
Ah ! voilà donc la péroraison de l'homme vertueux, de l'honnête citoyen, du clément orateur qui , devançant les siècles, a inventé le mot fraternité pour me séduire... Capito le boucher ne parle pas si bien... Mais il faut lui rendre justice, il ne tuerait pas mieux.
C1CKR0N.
Eh bien! c'est justement parce que je suis tout ce que tu dis , qu'il faut que tu meures. Deux grands principes luttent l'un contre l'autre depuis le commencement du monde... l'ordre et le désordre, le bien et le mal, la vie et le néant... Moi je suis l'ordre, je>suis le bien... je suis la vie... Toi tu es le désordre... tu es le mal... tu es le néant. Nous combattons , je te tuerai... Car si je ne te tuais pas, peut-être tuerais-tu là société.
Ainsi, à toi l'homme de la fraternité , à toi aussi il te faut du sang pour accomplir ton œuvre de fraternité... Tu vois bien que tu n'es pas meilleur que moi , Cicéron ! 6
CICERON
Tu te trompes: car si tu sors d'ici, Catilina, ce n'est plus une lutte entre Sergius et Cicéron... c'est une guerre entre le peuple et le sénat. Demain, après-demain peut-èlre , dix mille hommes égorgés rougiront de leur sang les rues , le Forum , la Voie Sacrée... En te tuant aujourd'hui , en te tuant ici, j'économise!
c ATI LIN A.
Et sans doute la même main qui m'aura frappé se chargera d'écrire mon histoire ?
CICÉRON
Ton histoire?... et à quoi bon ? Prends tes tablettes et assiedstoi a cette table. Ecris ton testament... Ajoute que c'est moi... moi, Marcus Tullius Cicéron qui te tue... Et ce que tu auras ordonné sera accompli ; ce que tu auras écrit sera lu... lu au sénat, lu au Forum, lu au peuple, d'un bout à l'autre, hautement, publiquement... Mais hàte-toi, je te donne cinq minutes.
Merci, Cicéron, j'accepte tes cinq minutes, et que le ciel te les rende à l'heure de ta mort.
cicéron, s' avançant au milieu de la cour. Hors du fourreau les épées...