SCÈNE IV
La scène représente le temple de Vesta à Rome. Sur un autel au fond brûle la lampe sacrée qui jamais ne s éteint.
CATIL1NA suivi de CUR1US
Entre et se dissimule derrière les colonnes.
Puis, FUR1A.
Comment, Catilina, tu oses me conduire ici;. Dans le temple sacré de Vesta !
caïilixa, riant.
Parfaitement, comme tu peux le voir I
Dieux immortels, quelle imprudence!... Aujourd'hui encore Cicéron au Sénat a vitupéré contre ton impiété Et après cela tu oses...
catilina Bah ! cela importe peu !
Tu es en péril, et sans t'en soucier
Tu cours aveuglément à de nouveaux dangers.
catilina, joyeusement.
Il faut bien changer, c'est ce qui fait mon bonheur. Je n'ai jamais été aimé par une vestale. Ohl cet amour défendu!...
Tiens, je suis venu dans ce temple pour tenter de goûter cette félicité.
Que dis-tu ? C'est impossible ! Tu veux rire ?
Rire! Je n'ai jamais pris l'amour tant au sérieux I
Quand tu m'auras entendu, tu verras
Combien mon dessein est grave, au contraire!
Au dernier spectacle comme défilaient
Noblement les vestales,
Mon regard s'arrêta par hasard sur une d'elles
Et son regard à elle rapidement croisa le mien.
Il me sembla que mon âme en était traversée
Ah! l'expression de cet œil noir,
Jamais chez une autre femme je ne vis rien de semblable !
Bien ! Mais... après ?
Après ?... J'ai réussi à pénétrer dans le temple,
Je l'ai revue maintes fois,
Je lui ai parlé.
Oh ! combien différente est cette femme
De mon Aurélia chérie !
Les aimerais-tu toutes deux à la fois?
Vraiment je n'y comprends plus rien.
En effet c'est singulier et je n'y comprends rien moi-même.
Oui, je les aime toutes les deux.
Mais combien différents sont ces deux amours.
Aurélia est douce et elle calme la fureur
De mon âme avec sa tendresse;
Tandis que Furia... Assez, éloigne-toi,
Quelqu'un vient!...
(Ils se cachent derrière les colonnes, Furia entre du côté opposé). FURIA
Temple maudit! Témoins de ma douleur,
Murs effroyables qui devez enfermer mon éternelle souffrance,
Tout espoir charmant, toute pensée vivifiante
Est bannie de mon pauvre cœur, de mon pauvre cœur
Parfois glacé et mort, parfois aussi
Plus chaud, plus brûlant
Que cette flamme qui vacille sur l'autel.
Oh ! destin cruel! Quel fut donc mon crime
Pour m'emprisonner dans ce temple
Où je fus sevrée de toutes les joies de la jeunesse,
De tous les innocents plaisirs du printemps?
Non, aucune larme ne mouille tes yeux!
Que la vengeance et la haine seules Fassent palpiter ta poitrine !
catilina, s1 avançant.
Eh quoi! n'auras-tu pour moi un sentiment plus doux, O ma Furia ?
FURIA
Grands Dieux! Imprudent! encore ici?
Tu ne redoutes donc rien... ?
Je ne connais pas la peur,
Mon plaisir est de jouer avec le danger.
FURIA
Oui, c'est une belle chose ! C'est mon plaisir aussi à moi,
Je hais précisément ce temple,
Parce que j'y vis dans une sûreté absolue
Et qu'aucun danger ne me guette derrière ces murailles.
Hélas ! cette existence morne et vide,
Ce mince filet de vie est aussi faible que le suprême vacillement
D'une lampe qui va s'éteindre,
Et avec mes larges rêves,
Mes désirs si ardents.
Combien étroitement mesurée me paraît la place qui m'est faite!
Tout s'étiole entre ces murs
Où l'on est enseveli vivant,
Où sans espoir les jours s'écoulent uniformément,
Où la pensée ne peut concevoir
Aucune tentative audacieuse.
Ah ! Furia, combien troublantes me semblent tes paroles !
Elles sont l'écho qui répond à mes pensées
Et en traits de feu tu viens de peindre
Les brûlantes aspirations de mon âme.
La douleur déchire aussi mon cœur,
Et la haine l'a trempé et durci comme l'acier ;
A moi comme à toi on arracha l'espérance
Et ma vie comme la tienne est sans but,
Mais moi je dissimule et je souffre en silence,
Et personne ne sait de quel feu je brûle.
Mes misérables concitoyens me raillent et me méprisent,
Parce qu'ils ignorent combien vite mon cœur bat
Pour la justice et la liberté et pour tout ce qui
Jadis fit grande l'âme romaine.
FURIA
J'en étais sûre ! C'est pour moi,
CATIUNA 0 1
Pour moi seule que ton âme a été créée ! J'entends une voix, Une voix qui ne trompe jamais, qui me le crie. Viens, viens donc ! écoutons les ordres de cette voix.
Que veux-tu dire dans ta noble exaltation ?
FURIA
Viens ! Partons, cherchons loin d'ici
Une nouvelle patrie.
Ici, une âme noble et hardie ne peut pas vivre,
L'étincelle brillante ne deviendra jamais
La flamme joyeuse, elle s'éteint.
Viens ! fuyons, l'être libre
Trouve sa patrie partout.
CATIUNA
Oh ! combien tu me tentes !
Profitons de l'instant.
Par delà les monts et les mers,
Quand nous serons bien loin de Rome, alors seulement nous nous
[arrêterons.
Bon nombre de tes amis t'accompagneront.
Alors dans ces pays lointains, nous nous fixerons
Et nous régnerons comme des maîtres. Alors on verra
Que deux cœurs ne battirent jamais aussi fort que les nôtres.
Beau rêve! Mais pourquoi fuir?
Ici on peut s'enflammer au feu de la liberté, Ici se trouve un champ pour l'action Aussi vaste que ton âme le désire.
Comment ? ici ? dans cette misérable Rome
Où ne sont que vils esclaves
Et odieux tyrans !
Ah ! Lucius, es-tu donc de ces hommes
Qui songent au passé de Rome sans rougir?
Qui commandait autrefois ? Qui commande aujourd'hui ?
Jadis une foule de héros. Aujourd'hui une bande
D'esclaves conduit une autre troupe de serfs.
Raille-moi, toi aussi !
Mais sache bien que, pour rendre la liberté à Rome,
CATJLINA 53
Pour voir revivre sa grandeur abolie, Joyeusement comme Curtius Je me précipiterais dans l'abîme.
FURIA
J'ai foi en toi, mais en toi seul !
Ton œil luit, je sens que tu dis vrai,
Pars vite ; maintenant, les prêtresses vont venir,
C'est l'heure.
Si je m'en vais, ce n'est que pour revenir.
Un lien secret m'attache à ta personne,
Jamais je n'ai contemplé un être plus noble que toi !
furia, avec un rire sauvage.
Alors fais-moi une promesse solennelle Et jure-moi de la tenir !
Le veux-tu, Lucius ?
Oui, ma Furia, je veux tout ce que tu désires. Que dois-je promettre ?... Ordonne !
J>4 CATIUNA
FURIA
Ecoute-moi. Bisn que je sois prisonnière,
Il est pour moi à Rome un homme
A qui j'ai juré une mortelle haine,
Une haine qui ne s'éteindra même pas au royaume sombre
Par delà la tombe.
Eh bien ?
FURIA
Jure-moi que mon ennemi sera aussi le tien Jusqu'à ta mort. Le veux-tu, mon Lucius ?
Je le jure sur les dieux immortels !
Sur le nom de mon père !
Sur le souvenir de ma mère !
Mais, Furia, qu'as-tu donc?
Ton œil étincelle d'une fureur sauvage,
Ton visage est blanc comme un marbre.
Tu es pâle comme la mort.
FURIA
Je ne sais !... Mais mon sang
Roule du feu dans mes veines.
Continue, achève ton serment !
Dieux puissants, que votre colère s'appesantisse sur mon front !
Que la foudre me frappe
Si je trahis mon serment !
Oui, comme un démon je jure de poursuivre l'ennemi de Furia.
FURIA
Cela suffit, j'ai foi en toi ! Ma poitrine respire librement, Maintenant ma vengeance est entre tes mains.
Et ta vengeance s'accomplira ! Maintenant dis-moi Quel est ton ennemi et quel fut son crime.
FURIA
Au bord du Tibre, loin des bruits de la cité,
Fut mon berceau. C'est là que notre paisible demeure s'élevait.
Je grandis avec une sœur bien-aimée qui était destinée au temple.
Un misérable, qui visitait notre villa,
Trouva seule la future vestale...
catilina, surpris.
Achève, prétresse !
FURTA
Il la déshonora !
Et elle chercha la mort dans le Tibre.
catilina, inquiet.
Tu connais cet homme ?
Non, je ne Tai jamais vu !
Tout était terminé quand on m'apporta
La nouvelle du malheur.
Mais maintenant je sais son nom !
Dis-moi...
FURIA
Son nom est fameux. Il s'appelle Catilina ! catilina, se reculant .
Qu'as-tu dit, Furia ! Quelle horreur !
FURIA
Qu'as-tu ? Mais tu pâlis,
Lucius ! Cet homme est-il ton ami ?
Mon ami ? Non, Furia, il n'est plus mon ami ! Voici que je me suis maudit moi-même, Voici que je me suis juré à moi-même Une éternelle haine !
A toi-même ?... Ah !.. tu es Catilina ?
Oui ! oui ! c'est moi !
FURIA
C'est toi qui as déshonoré ma sœur Silvia ?
Ah ! alors Némésis a répondu enfin à mes appels.
C'est toi même qui appelas la vengeance divine sur ta tête,
Malheur à toi, misérable. Malheur à toi !
Oh I ton œil brille étrangement,
Comme tu me regardes ! Tu ressembles à Silvia,
Es-tu son ombre qui s'agite à la pâle clarté de la lampe sacrée ? (Il sort très vite, la lampe sacrée s'éteint. Une pause.)
FURIA
Je comprends tout maintenant.
Le bandeau est arraché de mes yeux
Et la lumière se fait dans ma nuit.
Ce fut la haine qui s'empara de moi
La première fois que le je vis.
Sentiment étrange qui m'enflamma tout entière !
Il va sentir ce qu'une haine comme la mienne,
Terrible et insatiable,
Peut enfanter de catastrophes et de misères.
(Une vestale entre.) LA VESTALE
Retire-toi, Furia, ta garde est terminée, C'est mon tour... Mais, que vois-je, O Sainte Déesse ! Malheur à toi, Malheur à toi, le feu est éteint !
furia, en délire.
Eteint, dis-tu ! Non, jamais il ne brûla d'un semblable éclat Et toujours il brûlera ainsi !
CATILINA OQ