‹ CatilinaChapitre 9 sur 32 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

La scène représente une salle dans la maison de Catilina.

Entre. Il est visiblement très agité.

Puis, AURELIA.

« Alors, Némésis a répondu enfin à mes appels !

« C'est toi-même qui appelas la vengeance divine sur ta tête. »

C'est ainsi qu'elle parlait dans son délire.

Peut-être cet étrange langage est-il un présage,

Un avertissement de ce que me ménage l'avenir.

Et par un affreux serment j'ai juré

62 C ATI LIN A

D'être le vengeur de mon propre crime.

Ah ! Furia, il me semble voir encore

Ton regard enflammé et sauvage,

Comme celui d'une Erinnye ;

Et tes paroles résonnent sinistrement encore à mes oreilles.

Non ! jamais je n'oublierai cela.

(Aurélia entre et s'approche de Catilina sans que celui-ci s'en aperçoive.)

Mais qu'importe ! C'est absurde de penser plus longtemps à ces

[folies, Car ce ne sont que folies.

Ma pensée doit se fixer sur des sujets plus graves. De grandes entreprises sollicitent mon énergie. Je suis indispensable aux temps présents, Il faut bien me pénétrer de cette idée !

Et ne point me laisser agiter tour à tour par l'espérance et le doute, Comme une mer par l'orage.

aurelia, saisissant la main de Catilina.

Eh quoi,ton Aurélia ne doit-elle pas connaître la cause de ton troubler

Doit-elle ignorer les tourments de ton âme

Et ses luttes intérieures ?

Ne pourra-t-elle offrir à l'époux la consolation de la tendre épouse,

Et chasser ainsi l'ombre de ton front ?

Ma douce et tendre Aurélia,

Pourquoi assombrirais-je ta vie

En ce faisant partager mon chagrin ?

Par moi tu as déjà trop souffert,

Et, désormais, j'entends garder pour moi seul

Tout ce que le destin me réserve de mauvais.

N'est-ce pas assez malheureux

De posséder une âme énergique,

Envieuse de faire une œuvre puissante,

Alors que la pauvreté rend le succès "impossible ?

Faudra-t-il donc que toi aussi

Tu boives à la coupe amère de mon destin ?

AURELIA

Consoler est le lot de l'épouse.

Si à elle il n'est pas permis comme à toi

De former des rêves ambitieux,

Quand l'époux lutte pour l'idéal,

Et que sa récompense

Est laite de désillusions et de chagrins,

La voix de l'épouse doit se faire tendre et compatissante.

Elle doit doucement endormir sa souffrance,

Afin qu'il comprenne qu'une existence paisible et calme

6| CATILJNA

Comporte des joies

Qui manquent au tumulte de la vie publique.

Tu as raison, je le sens.

Et pourtant je ne saurais m'arracher à cette existence ;

Mon cœur bat trop vite dans ma poitrine.

La lutte seule lui apporte quelque calme.

AURELIA

Et ton Aurélia n'est-elle pas là ?

Ne peut-elle contenir les aspirations de ton âme ?

Ouvre-moi ton cœur par une parole de bonté

Et mes lèvres d'épouse t'apporteront la consolation,

Si je ne puis assouvir tes désirs ardents,

Si je ne puis suivre ta pensée

Envolée trop haut pour moi,

Du moins je saurai partager ta souffrance

Et j'aurai assez de force et de courage

Pour te rendre moins lourd le fardeau de la vie.

Sache donc alors, ma chère Aurélia, La cause actuelle de mon affliction.

C ATI LIN A 65

J'aspirais, tu le sais, au consulat, J'ai échoué. Et tu n'ignores pas Que pour acheter des suffrages J'ai compromis...

AURELIA

Assez... mon ami,

Tu me fais vraiment de la peine.

Toi aussi tu me blâmes ?

Mais comment pouvais-je agir autrement ?

Et pourtant j'ai vainement gaspillé mon bien

Sans trouver d'autre récompense que le mépris et le déshonneur.

Tantôt même au Sénat mon ennemi,

L'astucieux Cicéron, m'a couvert de boue.

Il a parlé de ma vie en termes si violents

Que j'en tremblais moi-même.

Dans le regard de tous je lisais la haine et la terreur

Et l'on ne prononce plus qu'avec exécration

Le nom de Catilina !

Oui, ce nom pour la postérité

Sera le synonyme

De la bassesse, de la licence

Et du mépris pour tout ce qui est sacré,

Et si aucune belle action ne vient le relever

Et détruire ces abominables calomnies,

C'en est lait, ce honteux renom restera vivant dans l'esprit de tous.

AURELIA

Mais non, je ne pense pas

Que l'opinion te condamne

Et qu'on déverse l'injure et la honte sur ta tête.

Quant à moi, personnellement, je sais qu'en toi

Est une semence qui doit produire des rieurs et des fruits,

Mais à Rome elle ne saurait fructifier,

La mauvaise herbe l'étoufferait certainement.

Quittons donc ce pays funeste.

Qui t'attache à Rome ? Pourquoi y rester ?

Fuir devant l'ennemi ! Partir, Abandonner mes grands desseins ?

L'homme qui se noie s'attache sans espoir A l'épave brisée ;

Si celle-ci est engloutie par la mer, Il se cramponnera dans un suprême effort

A la dernière branche d'arbre qu'il pourra embrasser et serrer

[contre lui Jusqu'à ce qu'il sombre avec elle.

AURELIA

Oui, mais si au naufragé sourit une rive hospitalière, S'il nage vers des bords couverts de vertes forêts, L'espoir renaît en son cœur,

Et il lutte éperdûment pour gagner le verdoyant rivage Où règne la paix, où doucement la vague baise le sable. Alors c'est là qu'il reposera ses membres si las Et que la brise du soir rafraîchira son front, Dissipera ses cruels souvenirs Et rendra la paix bénie à son cœur, Et c'est là qu'il vivra désormais dans le repos* Et dans l'oubli du triste passé, Et si un écho lointain des bruits de la cité Parvient jusqu'à sa tranquille demeure, Son âme n'en sera pas troublée, Au contraire plus calme et plus joyeux En songeant aux désillusions et aux douleurs disparues, Il appréciera davantage la paix d'une existence Qu'il ne changerait plus contre toute la gloire que peut donner

[Rome.

Oui, cela est vrai !

Mais si je te suivais loin du tumulte de la cité

En quel endroit pourrions-nous donc Trouver le calme et la paix absolue ?

aurelia, joyeusement.

Tu consens, Catilina ? Quelle joie indicible, Quel bonheur trop grand pour mon cœur ! Hâtons-nous. Cette nuit même Il nous faut partir.

Mais où aller ?

Indique-moi le point du monde où dans la paix

Je pourrai reposer ma tête.

AURELIA

Tu le demandes ?

Tu as donc oublié la petite villa

Où s'écoula mon enfance et où si joyeusement

Aux premiers temps de notre amour

Nous vécûmes tant de jours heureux.

Où le gazon fût-il jamais plus tendre, •

La forêt plus verdoyante et plus fraîche que là-bas ?

Entre les arbres sombres la blanche maisonnette

Invite au doux repos.

Nous irons et nous consacrerons désormais notre existence

A la vie rustique et aux joies tranquilles Et je t'aimerai tant que mes baisers Feront fuir tes noirs chagrins.

'En riant.)

Et quand tu reviendras près de moi, ta reine !

Les mains pleines de fleurs des champs,

Oh ! mon prince fleuri, je crierai joyeusement ton nom

Et je ceindrai ton front de laurier.

Mais tu pâlis ! tu presses nerveusement ma main

Et tes yeux brillent d'une lueur étrange.

Malheur à moi, Aurélia !

Ton espérance joyeuse est vaine,

Il ne dépend plus de moi de te conduire là-bas

Et je ne le pourrai plus jamais.

AURELIA

Tu m'effraies !

Tu plaisantes, n'est-ce pas, Catilina !

Plût aux dieux que ce fût une plaisanterie ! Vois-tu, chacune de tes paroles

Comme une flèche empoisonnée Traverse cette poitrine endolorie A laquelle le destin ne donnera jamais le repos.

AURELIA

Dieux, que veux-tu dire ?

Regarde :

La voilà ta maison de campagne,

Voilà tout ton espoir de bonheur !

(ïl sort une bourse pleine d'or et la jette sur la table.) AURELIA

Ah ! tu l'as vendue...

Oui, j'ai tout vendu...

Pour acheter des suffrages.

AURELIA

N'y pensons plus, et n'en parlons plus, Cela ne servirait qu'à nous attrister.

Ton inaltérable patience m'impressionne davantage

CAT1MNA 7 1

Que si un cri de douleur eût échappé à tes lèvres.

(Un vieux soldat entre et s'approche de Catilina.)

Page 1