SCÈNE V
La scène représente une salle dans la maison de Catilina.
Entre. Il est visiblement très agité.
Puis, AURELIA.
« Alors, Némésis a répondu enfin à mes appels !
« C'est toi-même qui appelas la vengeance divine sur ta tête. »
C'est ainsi qu'elle parlait dans son délire.
Peut-être cet étrange langage est-il un présage,
Un avertissement de ce que me ménage l'avenir.
Et par un affreux serment j'ai juré
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D'être le vengeur de mon propre crime.
Ah ! Furia, il me semble voir encore
Ton regard enflammé et sauvage,
Comme celui d'une Erinnye ;
Et tes paroles résonnent sinistrement encore à mes oreilles.
Non ! jamais je n'oublierai cela.
(Aurélia entre et s'approche de Catilina sans que celui-ci s'en aperçoive.)
Mais qu'importe ! C'est absurde de penser plus longtemps à ces
[folies, Car ce ne sont que folies.
Ma pensée doit se fixer sur des sujets plus graves. De grandes entreprises sollicitent mon énergie. Je suis indispensable aux temps présents, Il faut bien me pénétrer de cette idée !
Et ne point me laisser agiter tour à tour par l'espérance et le doute, Comme une mer par l'orage.
aurelia, saisissant la main de Catilina.
Eh quoi,ton Aurélia ne doit-elle pas connaître la cause de ton troubler
Doit-elle ignorer les tourments de ton âme
Et ses luttes intérieures ?
Ne pourra-t-elle offrir à l'époux la consolation de la tendre épouse,
Et chasser ainsi l'ombre de ton front ?
Ma douce et tendre Aurélia,
Pourquoi assombrirais-je ta vie
En ce faisant partager mon chagrin ?
Par moi tu as déjà trop souffert,
Et, désormais, j'entends garder pour moi seul
Tout ce que le destin me réserve de mauvais.
N'est-ce pas assez malheureux
De posséder une âme énergique,
Envieuse de faire une œuvre puissante,
Alors que la pauvreté rend le succès "impossible ?
Faudra-t-il donc que toi aussi
Tu boives à la coupe amère de mon destin ?
AURELIA
Consoler est le lot de l'épouse.
Si à elle il n'est pas permis comme à toi
De former des rêves ambitieux,
Quand l'époux lutte pour l'idéal,
Et que sa récompense
Est laite de désillusions et de chagrins,
La voix de l'épouse doit se faire tendre et compatissante.
Elle doit doucement endormir sa souffrance,
Afin qu'il comprenne qu'une existence paisible et calme
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Comporte des joies
Qui manquent au tumulte de la vie publique.
Tu as raison, je le sens.
Et pourtant je ne saurais m'arracher à cette existence ;
Mon cœur bat trop vite dans ma poitrine.
La lutte seule lui apporte quelque calme.
AURELIA
Et ton Aurélia n'est-elle pas là ?
Ne peut-elle contenir les aspirations de ton âme ?
Ouvre-moi ton cœur par une parole de bonté
Et mes lèvres d'épouse t'apporteront la consolation,
Si je ne puis assouvir tes désirs ardents,
Si je ne puis suivre ta pensée
Envolée trop haut pour moi,
Du moins je saurai partager ta souffrance
Et j'aurai assez de force et de courage
Pour te rendre moins lourd le fardeau de la vie.
Sache donc alors, ma chère Aurélia, La cause actuelle de mon affliction.
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J'aspirais, tu le sais, au consulat, J'ai échoué. Et tu n'ignores pas Que pour acheter des suffrages J'ai compromis...
AURELIA
Assez... mon ami,
Tu me fais vraiment de la peine.
Toi aussi tu me blâmes ?
Mais comment pouvais-je agir autrement ?
Et pourtant j'ai vainement gaspillé mon bien
Sans trouver d'autre récompense que le mépris et le déshonneur.
Tantôt même au Sénat mon ennemi,
L'astucieux Cicéron, m'a couvert de boue.
Il a parlé de ma vie en termes si violents
Que j'en tremblais moi-même.
Dans le regard de tous je lisais la haine et la terreur
Et l'on ne prononce plus qu'avec exécration
Le nom de Catilina !
Oui, ce nom pour la postérité
Sera le synonyme
De la bassesse, de la licence
Et du mépris pour tout ce qui est sacré,
Et si aucune belle action ne vient le relever
Et détruire ces abominables calomnies,
C'en est lait, ce honteux renom restera vivant dans l'esprit de tous.
AURELIA
Mais non, je ne pense pas
Que l'opinion te condamne
Et qu'on déverse l'injure et la honte sur ta tête.
Quant à moi, personnellement, je sais qu'en toi
Est une semence qui doit produire des rieurs et des fruits,
Mais à Rome elle ne saurait fructifier,
La mauvaise herbe l'étoufferait certainement.
Quittons donc ce pays funeste.
Qui t'attache à Rome ? Pourquoi y rester ?
Fuir devant l'ennemi ! Partir, Abandonner mes grands desseins ?
L'homme qui se noie s'attache sans espoir A l'épave brisée ;
Si celle-ci est engloutie par la mer, Il se cramponnera dans un suprême effort
A la dernière branche d'arbre qu'il pourra embrasser et serrer
[contre lui Jusqu'à ce qu'il sombre avec elle.
AURELIA
Oui, mais si au naufragé sourit une rive hospitalière, S'il nage vers des bords couverts de vertes forêts, L'espoir renaît en son cœur,
Et il lutte éperdûment pour gagner le verdoyant rivage Où règne la paix, où doucement la vague baise le sable. Alors c'est là qu'il reposera ses membres si las Et que la brise du soir rafraîchira son front, Dissipera ses cruels souvenirs Et rendra la paix bénie à son cœur, Et c'est là qu'il vivra désormais dans le repos* Et dans l'oubli du triste passé, Et si un écho lointain des bruits de la cité Parvient jusqu'à sa tranquille demeure, Son âme n'en sera pas troublée, Au contraire plus calme et plus joyeux En songeant aux désillusions et aux douleurs disparues, Il appréciera davantage la paix d'une existence Qu'il ne changerait plus contre toute la gloire que peut donner
[Rome.
Oui, cela est vrai !
Mais si je te suivais loin du tumulte de la cité
En quel endroit pourrions-nous donc Trouver le calme et la paix absolue ?
aurelia, joyeusement.
Tu consens, Catilina ? Quelle joie indicible, Quel bonheur trop grand pour mon cœur ! Hâtons-nous. Cette nuit même Il nous faut partir.
Mais où aller ?
Indique-moi le point du monde où dans la paix
Je pourrai reposer ma tête.
AURELIA
Tu le demandes ?
Tu as donc oublié la petite villa
Où s'écoula mon enfance et où si joyeusement
Aux premiers temps de notre amour
Nous vécûmes tant de jours heureux.
Où le gazon fût-il jamais plus tendre, •
La forêt plus verdoyante et plus fraîche que là-bas ?
Entre les arbres sombres la blanche maisonnette
Invite au doux repos.
Nous irons et nous consacrerons désormais notre existence
A la vie rustique et aux joies tranquilles Et je t'aimerai tant que mes baisers Feront fuir tes noirs chagrins.
'En riant.)
Et quand tu reviendras près de moi, ta reine !
Les mains pleines de fleurs des champs,
Oh ! mon prince fleuri, je crierai joyeusement ton nom
Et je ceindrai ton front de laurier.
Mais tu pâlis ! tu presses nerveusement ma main
Et tes yeux brillent d'une lueur étrange.
Malheur à moi, Aurélia !
Ton espérance joyeuse est vaine,
Il ne dépend plus de moi de te conduire là-bas
Et je ne le pourrai plus jamais.
AURELIA
Tu m'effraies !
Tu plaisantes, n'est-ce pas, Catilina !
Plût aux dieux que ce fût une plaisanterie ! Vois-tu, chacune de tes paroles
Comme une flèche empoisonnée Traverse cette poitrine endolorie A laquelle le destin ne donnera jamais le repos.
AURELIA
Dieux, que veux-tu dire ?
Regarde :
La voilà ta maison de campagne,
Voilà tout ton espoir de bonheur !
(ïl sort une bourse pleine d'or et la jette sur la table.) AURELIA
Ah ! tu l'as vendue...
Oui, j'ai tout vendu...
Pour acheter des suffrages.
AURELIA
N'y pensons plus, et n'en parlons plus, Cela ne servirait qu'à nous attrister.
Ton inaltérable patience m'impressionne davantage
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Que si un cri de douleur eût échappé à tes lèvres.
(Un vieux soldat entre et s'approche de Catilina.)