CHAPITRE IX
CAXOIV EGMVAIIV.
S*il fut le premier politique de son temps, Caton en fut aussi l'écrivain le plus original et le plus fécond. Mais comment se fait-il que le fervent apologiste des mœurs anciennes, l'adversaire de l'éducation nouvelle, l'antagoniste des poètes et de ceux qui les favorisent, l'irréconciliable ennemi des lettres et de la culture intellectuelle importées À Rome par les Grecs, se soit livré lui-même à la littérature avec une ardeur si étonnante? Fapdrait-il de nouveau voir ici une de ces contradictions comme nous en avons déjà signalé plus d'une en lui? Assurément, à ne juger qu'à la surface, on arriverait à une pareille conclusion; mais une étude plus attentive nous convaincra qu'il n'y a ici ni contradiction ni singularité.
Rappelons-nous, en premier lieu, l'éducation tout à fait élémentaire que Caton avait reçue à Tusculum. C'était tout ce qu'il fallait aux hommes de son époque et de la classe où il était né. Lui-même s'en contenta dans les commem^ements; eût-il recherché dès lors une somme d'instruction plus grande, il n'aurait pas eu le temps de l'acquérir. A peine sortait-il de l'enfance, qu'une science bien autrement intéressante pour lui l'occupa tout entier : la guerre. C'était là le vrai complément des études romaines : l'adolescent se faisait soldat pour apprendre à devenir homme. Ajoutons pourtant que dans ses dix années de service militaire il élargit singulièrement le cercle de ses connaissances. Il parcourut l'Italie du Sud ; il vit ces riches et florissantes cités, tant samnites que grecques; il s'informa de leur passé, de leurs traditions, de leurs coutumes ; esprit chercheur, il
étudia, il composa, il rassembla ; la première idée de ses Origines dut dès lors se présenter vaguement èl son esprit. De plus, le commerce continuel avec les villes et les habitants de cette région avait amplement suffi pour lui apprendre le grec; mais de cette langue, tout comme de sa langue maternelle, il n*avait encore que des notions purement pratiques, et ce fut bien plus tard seulement qu*il en cHudia la littérature (i). Revenu à Rome, les luttes du Forum développèrent son talent : il apprit à parler, il fut éloquent dlnstinct; il devint orateur sans études préparatoires. Remarquons bien ce trait esssentiel, qui jette la plus vive lumière sur sa personnalité : en tout, chez lui, la pratique devança la théorie. Lorsque plus tard — ce fut sans doute après sa censure — il trouva assez de loisirs pour s'occuper des lettres, c*est encore dans un but tout pratique qu*il en aborda Tétude. Le besoin de fournir des aliments à, son activité, qui n'était plus entretenue sans cesse par les emplois publics, et à laquelle les travaux des champs ne suffisaient pas ; la nécessité de connaître mieux ce monde grec qu'il avait vu de près à Athènes, et qu'il combattait tous les jours à Rome ; enfin, la curiosité naturelle ù tout esprit quel(|ne peu développé, tels furent sans doute les premiers mobiles qui le
(0 On a vu plus haut que Galon savait parfaitement le grec depuis sa jeunesse, puisqu'à 20 ans il était auditeur de Néarque à Tarcnte, et qu'en 190 il aurait pu, dit Plutarque, haranguer les Athéniens en grec s'il l'avait voulu. C'est donc par la plus étrange des erreurs que l'on va n^pélant qu'il n'apprit le grec que dans sa vieillesse. Baylo, dans son dictionnaire philosophique (art. Porcitis), avait déjà deviné le vrai, et Tiraboschi (Storia délia letterat. ital. t. 1) est bien malavisé de l'en reprendre. L'erreur provient de ce qu'on a mal compris les anciens, qui ont entendu parler de la littératiu'e et non de la simple connaissance de langage. Tous disent literas graecas, ce qui ne peut se traduire ici que par lettres, littérature. Cic. Acad. 2, 2, 5; de Scncct. 8, 26; Corn. Nep. Cat. 3. Quint. 12, 11, 23; Val. Max. 8, 7, i; S. Hieron. 1,52 et 1, 989 (Migne). Plut. Cat. 2 dit TtoiiSiloti iUri jiKYîi o^if/aO^.ç, ce qui n'a pas même besoin d'explication, d'autant plus que le biographe donne ce renseignement immédiatement après avoir dit que Caton écouta les leçons de Néarque, et qu'il l'introduit par âUw$ Si Le seul Tertullien (de Paliio 3) dit : literas vocemque senex jam eniditiis, mais on comprend que ce témoignage ne peut pas contrebalancer les autorités bien autrement sûres que nous citons. S'il était besoin d'autres preuves, je montrerais aussi, par les termes grecs qui se trouvent dans les discours de Caton, qu'il a dû connaître cette langue avant sa vieillesse, mais le témoignage unanime des anciens dispense de toute antre démonstration. Serai-je parvenu à en finir une bonne fois avec une erreur aussi tenace qu'inconcevable? Je n'ose l'espérer.
poassôrent & étudier. Le désir de conserver la mémoire de sea paroles et de ses actions lui mit la plume à la main :.il commença à écrire. L*histoire de sa patrie attira également son attention ; il rassembla les diverses traditions locales qu'il avait recueillies pendant ses voyages ; il consulta les vieux documents qu'il put trouver, il lut les rares écrivains qui avaient retracé avant lui Tbistoire de Rome. Ici encore éclate sa supériorité. Cicéron n'bésite pas à le nommer Tbomme le plus savant de son temps, et déclare qu il savait tout ce qull y avait moyen de savoir ù. son époque (i) . On peut se figurer qu*il dut en avoir fini bientôt des monuments de la littérature romaine; il ne pouvait guère trouver alors que des archives ou d'autres documents sans valeur littéraire. Il en fut tout autrement pour les écrivains grecs : il profita beaucoup de Démostbène^ dit Plutarque, mais moins de Thucydide, ce qui prouve du moins qu il le connaissait. On voit de plus , par les fragments de ses œuvres et par les propos qu'on lui prête , qu'il devait avoir un certain nombre de notions sur le monde grec et sa civilisation (2) : il a même lu l'Odyssée, peut-être' dans la traduction de Livius Andronicus, qui avait tant de vogue en ce temps-là (3). Un des ses plus belles et de ses plus profondes paroles, c'est celle où il caractérise les Romains et les Grecs , et indique la différence profonde de leur vie politique : • Ces derniers , disait-il , ne doivent leurs institutions qu'à quelques individus supérieurs, comme Lycurgue, Minos, Selon, Clisthènei etc.; la société romaine au contraire est l'œuvre collective des générations et des siècles (4). « Quant aux poètes, qu'il estimait pett, ils durent lui rester complètement étrangers; il ne parait pas qu'il en ait connu d'autres qu'Homère, et peut-
0) Cic. p. Arch. 7, 16; de Oral. 3, 15, 56; Plin. U, 5. Corn. Nep. 3, va bien plus loin encore : Non facile reperire possis, neque de Graecis, neque de Italicis rébus, quod ei fiierit incognitum. On va voir immédiatement tout ce qu'il y a à rabattre de cet éloge.
(<) 11 connaît les Amphictyons (Plut. 12); la légende d'Oreste et de Pylade (Origg. m, 1); l'histoire de Léonidas(Ibid. lY, 7); il a emprunté un motà Pisistrate (Plut 24) et un autre à Thémistocle(Id. 8); il se moque d'Hippocrate(ld. 24), et d'Isocrate (Id. 23); la manière dont il parle de Socrate prouve qu'il est assez bien renseigné sur ce personnage.
C) Il fait allusion à un épisode de l'Odyssée ch. IX, et, ce qui ferait croire qu'il Ta même lue en grec, c'est qu'il en cite textuellement un vers (X, 495).
(') Cic. deRep. 2, 1, et 21, 37.
être aussi quelques gnoinologues, d{ms lesquels il aura trouvé plus d*une de ces sentences qpi lui étaient si familières (i). Plutarque assure qu*un grand nombre de celles qu*il a consignées dans ses Âpophthegmes sont traduites du grec. Dans tous les cas, ce qu'il j avait de plus riant et de plus aimable dans Tesprit hellénique lui échappa complètement; il n*était pas fait pour comprendre la divine harmonie des Muses, et le loup de la Sabine resta sourd toute sa vie à la voix des poètes enchanteurs. Quelle pourrait donc avoir été l'influence de la littérature grecque sur lui ? Tout à fait nulle. Il l'avait abordée dans un esprit hostile; il ne Tétudia que pour la combattre. H envisageait avec défiance la grâce, l'esprit» la poésie ; tout cela ne servait, selon lui, qu'à altérer le caractère national. Il lui fallut se résigner pourtant à cette invasion progressive de la Grèce, qui venait^ sur les champs de bataille de l'intelligence, vaincre à son tour ses vainqueurs, Graecia capta ferum victorem cepit. Déjà le riant anthropomorphisme de* la Grèce forçait l'étroit sanctuaire où trônaient les froides divinités abstraites de Rome, et y introduisait tout le cortège de ses dieux armés de la foudre et de ses déesses aux bras blancs et aux lèvres de rose ; la langue grecque était devenue celle de la haute société; les sophistes et les médecins grecs apportaient à Rome leurs poisons variés ; un Cratès, un Archagathos, un Carnéade se voyaient comblés de faveurs par le Sénat et par l'aristocratie; le plus grand littérateur romain de l'époque, Ennius^ se faisait gloire de marcher sur les traces des Grecs, et, au théâtre, un Piaule initiait la foule à toute la corruption et à tous les raffinements d'une société caduque. Bien plus, et malgré l'exemple d'Ennius qui du moins écrivait en latin, beaucoup de Romains employaient le grec dans leurs ouvrages littéraires , ce qui était un des plus grands et des plus légitimes sujets d'indignation pour le vieux censeur. Un membre d'une des plus puissantes familles d'alors, A. Postumius Albinus, avait écrit en grec un livre d'histoire, et s'excusait dans sa préface des fautes qu'il pouvait avoir commises dans une langue qui n'était pas la sienne. - A-t-il donc été condamné à écrire par un
(') Si Ton consentait à admettre cette supposition, on expliquerait du même coup pourquoi plusieurs sentences sont attribuées par les uns à Caton, par les autres à des grecs comme Moschion, Bias, etc. V. les Paroemiographi graed, éd. von Leutsch.
décret des Amphictions ? • demanda Caton (i). Le mot était aussi juste que mordant, mais il ne' devait pas corriger les infatués de Thellénisme. Caton lui-même, exagérant dans son sens, se laissa plus d une fois emporter au delà des bornes de la raison. Pour lai, Soorate n*êtait qu*un bavard, un révolutionnaire, un homme qui voulait être le tjran de sa patrie, en corrompant les vieilles mœurs et en introduisant des croyances nouvelles (t). Ne croirait-on pas entendre le réquisitoire d^Anytos, et, moins la poésie, la satire d*Aistophane? C'est ici, il est vrai, un conservateur quand même appréciant un philosophe Uovateur, mais c'est avant tout un Romain pratique et positif jugeantmn Grec qui pense et qui invente : on dirait le génie des deux races personnifié dans deux hommes, et certes Tidéal socratique était tout ce qu*il j avait de mieux fait pour inspirer à Caton une aversion profonde. Un seul trait dans le caractère du philosophe athénien trouvait grâce à ses yeux : c'était la patience avec laquelle il avait supporté lacrimonie de sa femme et la stupidité de ses enfants. Les rhéteurs ne lui déplaisaient pas moins que les philosophes : il ne comprenait pas qu'on pût, pendant plusieurs années , se livrer à l'étude de l'éloquence sur les bancs d'une école, lui qui, sans chercher à polir son langage et à arrondir ses phrases, parlait de l'abondance de son cœur, et était devenu orateur par la pratique, selon l'ancien adage romain : fit fahricando faber. • On vieillit à l'école d'Isocrate , disait-il , et les disciples y
• sont des barbons ; aurait-on par hasard besoin d'éloquence chez le
• roi des ombres (3) • ? Mais c*est surtout contre les médecins grecs que se déchaînait sa verve, un peu par jalousie de métier peut-être. La belle parole d'Hippocrate refusant les riches offres d'Artaxerxès pour se consacrer à ses compatriotes n'obtenait pas son admiration :
• Ce n'est là, disait-il, qu'une de ces hâbleries qui leur sont communes à tous (4]. * Et il signalait les médecins comme la plus dangereuse catégorie de ces OraecuU qu'on voyait affluer à Rome. • Ils ont
• juré, disait-il avec son humour passionné, de tuer par leurs remé-
• des tous les barbares ^ mais ils le font à prix d'or, pour inspirer
jir - - - ' - ' ~~~ ^-* I ■■1111
C) Corn. Nep. de lU. Vir. 13 apud Gell. il. 8 et Macrob. Sat. 1, praefat. 15; Polybe, 40. 6; Plut. 12.
(«) Plut. 20 et 23.
(•) Plut. 23.
(«) Id. ib.
• d^autant plus de confiance et pour nous faire disparaître plus faci- - lement. Car nous-mêmes, ils nous traitent de barbares, et ils nous
• flétrissent plus encore que tous les autres de cette épithôte d*Opi-
• ques (i). Mon fils, je ^interdis les médecins (s). • En un mot, il regarde Tinâuence grecque comme tout à fait funeste à la république : chaque fois, dit-il, que cette race nous apportera ses lettres, elle' gâtera tout : regarde cela comme parole de prophète (s). Il conseille à son fils d avoir seulement une teinte de la littérature grecque, mais de ne pas Tapprofondir (4). On ne peut méconnaître au fond de tout cela une pensée sérieuse et respectable : sauvegarder Toriginalité du caractère romain, menacée par Tinfluence grandissante de Thellénisme. Mais pour combattre avec succès Tinvasion de la littérature étrangère, il eût fallu en créer une qui fût vraiment nationale et romaine, et Caton ne semble pas même y avoir jamais songé. Il en était incapable d'ailleurs ; ses livres sont tout ce qu'il y a de moins littéraire au monde. Ce fut un de ses contemporains, et, sans doute, un de ses partisans qui se chargea de cette tâche glorieuse et patriotique : il échoua moins par sa faute que par celle des circonstances, mais le nom de Naevius restera un des plus vénérables de toute rhistoire romaine. Caton, lui, ne fit encore une fois que signaler le mal sans indiquer le remède, que du reste il ignorait. Son activité littéraire fut â coup sûr des plus remarquables ; mais qu'il ait jamais découvert la mission sociale et morale de la littérature, qu'il ait cherché seulement à s'en faire une arme dans le combat, voilà ce que tout nous interdit de penser. Il prit la plume comme il avait pris la charrue, et, pour^dire plu», il ne la prit que lorsque sa main se fut fatiguée à guider le soc tranchant à travers le sol pierreux de la Sabine. La vieillesse lui faisait des loisirs forcés : â quoi les employer sinon à écrire ? C'était d'abord un passe-temps ; c'était aussi un moyen d'augmenter sa réputation et de perpétuer le le souvenir de sa gloire. Il commença par rédiger les principaux
(0 Opiques était le nom d'une peuplade de l'Italie qui fournissait des mercenaires aux Grecs : ceux-ci désignaient parfois sous ce nom tous les habitants de la presqu'île italique. Malheureusement le nom de Opicus avait une signification désagréable en latin, et Caton, par une méprise plaisante, partait de là pour accuser les Grecs d'insulter les Romains. V. Mommsen, I, p. 920.
C^ Praecepta ad filium. fig. 1 .