II
(*) Ib. literas eorum inspicere non perdiscere.
de ses discours (i) : le premier en date de tous ceux qui nous ont été conservés, c*est celui qu*il prononça devant les chevaliers près de Numance. Aucun ancien ne parle de ceux qui roulaient sur la loi Porcia et sur la loi Opjpt'a, qui ne paraissent pas avoir été jamais écrits; et cela autoriserait peut-être à supposer que Caton commença par rédiger ses discours les plus récents, et qu*il remonta ainsi le cours de sa vie jusqu*à Tépoque de son consulat, où la mort Taura surpris. Il devait en avoir fait un nombre considérable ; Cicéron dit qu'il en avait écrit presque autant que Ljsias, à qui on en attribuait 425, dont 230 étaient reconnus authentiques par les ancienà. Et le grand écrivain se vante d'en avoir lu cent cinquante (2). On n'en connaît plus guère aujourd'hui que 70 à 80 (3), et encore n'estil resté de la plupart que le titre ou des fragments insignifiants. C'est là une perte des plus regrettables. L'âme de l'homme respirait tout entière dans les paroles de l'orateur : jamais peut-être, chez aucun autre, il n'a régné un si grand accord entre la parole parlée et la parole écrite (4) , et ce serait presque faire injure & Caton que d'admettre qu'il ait pu habiller et polir plus tard les discours qu'il avait prononcés à la tribune. Il écrivait comme il parlait, sans art et sans fard, ayant toujours & la bouche le mot propre, l'expression caractéristique , quelque blessante qu'elle fût , tantôt accablant son adversaire sous les bordées incessantes de ses sarcasmes et de ses invectives , tantôt frappant ses auditeurs par la solennelle gravité de son accent : tour & tour railleur, incisif, véhément, austère, se servant encore de l'éloquence comme d'une arme & l'époque où les Grecs en avaient fait un objet de luxe. Les hautes sphères du pathétique et du sublime lui restèrent â jamais fermées, nous
(0 C'est ce qui ressort de Cic. de Sen. 11, 38. Wcstermann veut qu'il ait seulement revu ses discours pendant sa vieillesse, mais ce n'est qu'une conjecture sans fondement. Si Corn. Nep. 3, af&rme que Caton fit des discours dès sa jeunesse, cela ne prouve pas davantage qu'il les ait écrits dès lors.
(*) Brut. 15, 61 : quas quidem invenerim atque legerim. Cela prouve bien que les discours de Caton n'ont jamais été publiés en un seul recueil, ou du moins que ce recueil n'existait plus du temps de Cicéron.
(») Meyer en donne 89; Jordan, beaucoup plus exact, en admet 80. Je serais tenté de réduire encore ce nombre en réunissant le cum in Hispaniam proficisceretur avec le de tumptu suo , le de ambitu avec le ne lez Baebia derogaretuff etc.
(«} 0. Ribbeck.
Tavons déjà dit; mais, dans la région moyenne où il déploya ses forces 9 c'est à peine s'il a son égal. On l'appelait de son temps le Démostbène romain (i). Cicéron ne met au-dessus de lui que Galba, le regardant d'ailleurs comme un orateur aussi accompli qu'on pouvait l'être alors (s). A la vérité, il pousse un peu loin l'engouement quand il le compare à Lysias, si soigneux de la forme ^ si habile comme rhéteur, et, d'un autre côté, si pâle de couleur et si faible de souffle. Plutarque a fait justice de cette exagération patriotique (3), et Cicéron lui-même est obligé de convenir que l'éloquence de son héros manque de poli , que sa diction est âpre, inculte, hérissée de tournures embarrassées, sans aucune trace de nombre ou d'harmonie (4). Mais .il rejette bien vite ces défauts sur l'époque où vivait Caton; il aurait pu aussi les attribuer au caractère et aux tendances mêmes du personnage, qui n'a jamais aspiré à la perfection de la forme. Le plus grand de tous les orateurs non littéraires, voilà peut-être une définition assez exacte de cet homme étrange et puissant.
Pendant que le citoyen veillait ainsi au soin de sa réputation, le père de famille livré à d'autres sollicitudes pensait à son fils, et demandait également aux lettres leur concours dans l'œuvre si importante de l'éducation. La partie la plus attrayante de ses écrits est peut-être celle qui fut inspirée par cette préoccupation paternelle. Sous le titre général de Préceptes à son fils, il existait de lui plusieurs ouvrages sur des questions spéciales : l'un traitait de la médecine, l'autre de la rhétorique, un troisième de l'agriculture : peut-être le livre sur l'art militaire faisait-il également partie de cette catégorie. Écrits dans un but purement didactique, ces ouvrages étaient destinés à donner au jeune homme des idées exactes sur tout ce qu'il devait connaître, et à le prémunir contre les nouveautés pernicieuses qui avaient cours alors. Ainsi le livre sur la médecine le mettait en garde contre le charlatanisme des Grecs, ou contre ce que l'auteur voulait bien appeler ainsi ; il lui apprenait à s'en tenir ^ la bonne vieille médication latine, la seule recomman- ^dable aux -yeux de Caton , toute chargée qu'elle était de pratiques
(') Plut. 4; App. Hisp. 40; Diod. Sic. 34, 33; Suidas v. Kàtwv. («) Cic. de Oral. 1, 37, 171.
(') Plut. 7 : OOx oîûac ri TreTro'vOafftv oi tm AuiLou )o'/m f/àharoc tfàfii'jot Ttpootoi" xivac ràf K&tcjvoï.
(*) Brut. 45, 61 sqq.; Orat. 45, 152; GeU. 6, 3.
ridicules et superstitieuses. N'importe : il fallait tout préférer à Finvasion des Grecs , redoutables jusque dans leurs présents, et dona ferenûes. Caton recommandait & son fils Temploi des recettes domestiques qu*il avait consignées dans un registre particulier, et dont il se servait pour tous les malades de la maison. Autant que nous pouvons en juger^ le livre n'était que Touvrage d*un empirique, routinier jusqu'à repousser sans examen la science d*Hippocrate et de ses élèves, superstitieux jusqu'à recourir à lemploi de formules magiques là où ses recettes restaient impuissantes.
Une autre partie des Praecepta traitait, comme nous le disions, de la rhétorique; malheureusement cet écrit, qui serait pour nous le plus intéressant, est aussi celui dont il reste le moins : trois courts fragments dont deux seulement ont quelque signification. • L'orateur, mon fils Marcus, est-il dit dans le premier, c'est un homme de bien habile à parler (i). — Saisis bien la pensée, dit le second fragment, les expressions viendront d'elles-mêmes (s). • Ce sont là des paroles d'or, que les rhéteurs romains ont enregistrées précieusement.
La troisième partie, qui traitait de l'agriculture, doit-elle se distinguer d'un autre ouvrage sur le même sujet, qui nous a été conservé sous le titre de De Re Rusticâf Oui, dit la généralité des critiques. Je n'hésite pas à répondre non, au risque d*étre tout seul de mon avis. Ceux qui admettent deux livres différents se sont laissé tromper par cette circonstance que les anciens, en citant le De Re Rusticâ, l'appellent fréquemment, d'une manière générale, l'ouvrage sur l'agriculture ; on est parti de là pour supposer qu'il s'agissait d'un livre distinct. Ce qui semblerait confirmer cette conjecture, c'est que plusieurs passages rapportés par les anciens à un ouvrage de Agriculturâ, ne se retrouvent plus dans le De Re Rusticâ, tel que nous l'avons aujourd'hui; mais cette preuve, si péremptoire en apparence, est absolument Sans valeur, puisqu'il est démontré, comme on va le voir, que le De Re Rusticâ ne nous est pas parvenu sous sa forme primitive^ et qu'un grand nombre d'en- -
(0 On sait comment un rhéteur parodia plus tard cette définition : Orator vir malus, dicendi imperitus.
(*) Rem tene, verba sequenlur. C'est le vers de Boileau :
Ce que Ton conçoit bien s'énonce clairement Et les mots pour le dire arrivent aisément. '
droits en ont été altérés ou retranchés. C*est même là, à mon avis, la seule raison pour laquelle on s^est décidé à admettre lexistence d*un De Agriculturà, dans lequel on s*est plu à introduire tous les passages dont on ne trouvait plus la place dans Touvrage véritable. Mais, si Ton y avait réfléchi plus sérieusement, on aurait hésité davantage avant de s*arréter ù la singulière supposition que notre auteur aurait écrit deux livres différents sur un sujet absolument le môme« comme on le voit par tous les fragments.
On aurait pu se convaincre également que les anciens, d^ordinaire si négligents dans Tindication des titres, entendaient en réalité parler du De Re Rusticâ chaque fois qu'ils citaient le De Agriculturâ, comme nous le voyons manifestement par un passage de Yarron qui me semble résoudre d*une manière victorieuse cette question si embrouillée (i).
Mais en voici une autre qui ne Test pas moins. Est-on sûr de l'intégrité du livre? Non, encore une fois. Pline, qui Ta tant lu et cité, semble en avoir eu sous les yeux un texte fort différent du neutre (s). Ainsi, il dit que le dernier chapitre traite des asperges (3), et, dans le texte actuel, ce nest que Tavant-dernier. Il est vrai que cela ne prouverait pas encore grand'chose, car Pline, liseur infatigable, dut avoir plus d'une distraction, et nous en avons des preuves dans les citations qu'il fait du livre (4). Mais
(0 Varr. R. R. 1, 2, 28 : In magni illius Catonis libro, qui de agrkulturâ est
éditas, scripta sunt permulta Ut haec, quemadmodum placenlam facere
oporteat, quo pacto libum, quâratione pcmas sallire.... Scribit: si velis in convivio multum bibere, coenareque libenter, antc esse oportet brassicam crudam ex aceto, et post aliqua folia. — Il est fait allusion ici auxchapp. 75, 76, 162, 156 du De Re Rusticâ de Caton.
(•) Les objections qu'on va lire sont de Gesner, dans la préface des Scriptore^ Rei Rusticae. Van Bolbuys a cbercbé à les réfuter, tout en avouant lui-même qu'il ne veut pas trancher la question.
C; Plin. 18, 8, 42.
(*) Ainsi 15, 13, 13 il dit que Caton ne fait pas mention du prunus sylveslris, et 18, 6 il rindique lui-même d'après Caton. Il dit aussi 17, 24 que Caton n'a connu que la manière de greffer entre le bois et l'écorce, et pourtant plus loin il en cite encore une autre d'après Caton. Enfin il prétend donner sur la brassica des détails que Caton aurait oubhés, et ce qu'il dit se trouve dans le De Re Rusticâ 156, où Varron, 1, 2, 28 l'avait déjà lu. De même les anciens s'accordent à dire que Caton donne aux prés le cinquième rang pour l'utilité, tandis que dans le De Re Rusticâ ils occupent le premier, et il ne faudrait pas conclure de là que
c& qui est plus grave^ c'est que plusieurs passages qu'il affirme être tirés du De Re Rusticà ne s'y retrouvent plus aujourd'hui. Lui et Columelle donnant d'après Caton les conditions d'un bon champ (i): ces indications ont disparu du livre actuel, où pourtant elles avaient leur place marquée. Il attribue aussi à Caton cette sentence : Quidquid per asellum constat, vilissimum constat. On la chercherait vainement aujourd'hui. Attribuerons-nous encore toutes ces étrangetés À des distractions des auteurs anciens ? Elles seraient bien grandes et bien inexplicables dans tous les cas, et pourtant on oserait à peine révoquer en doute l'intégrité du livre, s'il n'j avait pas une dernière raison plus décisive : je veux parler de la confusion inouïe qui règne dans la distribution des chapitres, jetés pêle-mêle et sans aucune trace d'ordre. Van Bolhujs aura beau dire que l'ouvrage, n'étant que le journal d'un maître de maison, et composé de la manière la plus irrégulière, ne peut pas posséder les qualités que nous exigeons d'un travail littéraire : cela n'expliqnera pas pourquoi, par exemple, au milieu de la description des travaux de boulangerie, se trouve soudainement jeté un remède pour les bœufs (chap. 83), pourquoi les recommandations sur la manière de faire le vin sont entrecoupées par le conseil d'enchaîner les chiens pendant le jour, afin qu'ils soient plus vigilants la nuit (chap. 124), pourquoi enfin les devoirs de l'intendant sont exposés tout au long au chap. 5, puis complétés au chap. 142 seulement.
Voilà, pour m'en tenir aux objections sérieuses, ce qui peut nous autoriser à croire que nous ne possédons pas l'ouvrage tel qu'il est sorti de la plume de Caton. Mais nous nous arrêterons là, et nous n'irons pas prétendre, avec quelques uns, que ce qui en reste aujourd'hui n*6St pas de lui : on y reconnaît trop bien son style, sa tournure de phrase, sa tournure d'esprit, son caractère et ses mœurs (2). Ce livre devait être, pour ainsi dire, le code du fermier,
le livre a été remanié, car Varron 1, 7, citant également le passage, est d'accord avec notre texte.
(•) PUn. 18, 6; Colum. 2, 2, 20.
(*) Je rougis presque d'attacher encore quelque importance à cet argument fondé sur le goût littéraire, quand je vois l'étrange abus qu'on en fait parfois. Ainsi Gesner dit que si l'ouvrage était réellement de Caton, on y remarquerait sans doute ces amoeniores quasdam descriptiones et digressiones du De Senectute(\), tandis que Harlesius, de son côté, le trouve écrit avec trop d'élégance pour qu'on puisse l'attribuer à un paysan sabin ! Que de paroles inutiles de part et d'autre !
le manuel indispensable à tout maître de maison. Jamais écrit n*eat aussi peu de prétention au mérite littéraire : on y découvre à chaque ligne l'homme positif, qui consigne dans son journal du soir les résultats de son expérience de la journée. Certes, Fauteur eût été fort étonné si on lui avait dit que son livre passerait à la postérité, plutôt que ceux de M*. Pescennius Nolanus et de Manlius, qu'il cite (i), et qui avaient aussi, paraît-il, écrit sur la matière.
L ouvrage sur l'art militaire (De Re Militari) fut peut-être également inspiré à Caton par l'éducation de son fils, bien qu'il ne paraisse pas avoir fait partie des Praecepta. Il se peut que l'auteur en voulût faire une espèce de vade mecum pour le jeune Marcus quand il irait à l'armée, un catéchisme du soldat, comme dit Ribbeck. Il semble avoir eu une grande valeur aux jeux des anciens : Végèce, écrivain militaire, avoue qu'il doit énormément à Caton pour la composition de son propre ouvrage (2). Encore un livre riche en conseils, en sentences et en maximes! • Dans toutes les autres entreprises, y était-il dit, une faute peut aisément être corrigée ; & la guerre elle n'est plus susceptible de remède : la peine suit immédiatement Terreur (3). -. Grâce à l'art militaire, • le peuple, après des succès qu'il avait dus à sa seule énergie, pouvait aller, la couronne sur la tête, rendre grâce aux dieux, plutôt que de se voir, après ses revers, vendu sous la couronne (4). • Suivaient des recommandations minutieuses et précises sur la discipline, sur les peines â infliger, sur l'ordre à observer, sur mille autres détails enfin qui doivent être familiers â l'homme de guerre.
Outre ces ouvrages tout pratiques, Caton, dans ses moments de loisir, s'amusait â en composer d'autres, moins austères, et qui étaientpour lui un délassement non moins qu'un moyen de s'instruire. Il avait fait, sous le titre à'Apophthegmes, un recueil de paroles célèbres et de mots plaisants d'hommes connus. Cicéron, qui l'avait lu, en a, de son propre aveu, largement profité dans le second livre de son De OrcUore^ où lui-même rapporte un grand nombre de saillies et de paroles piquantes (5), C'était une matière où Caton était passé maître, et il paraît que peu de temps après sa mort on
(«) Re Rust. 151, 452.
(*) Veget. 1, i3i (») Re MUit. frg. 13.
(*) Ibid. frg. 2.
(») De Orat. 2, 67, 271,
fit un6 compilation de ses propres bons mots, dans laquelle Comeliaa Nepos et Plutarque doivent avoir largement puisé pour composer leurs biographies (i). Il faut bien se garder de confondre ce dernier recueil, comme plusieurs lont fait, avec Fouvrage de Caton dont je viens de parler, et de s'imaginer que lui-même aurait rassemblé ses plaisanteries sous le titre d'Apophthegmes.
L'antiquité connaissait aussi des Lettres de Caton à son fils, Plutarque n'en parle que par ouï-dire ; Cicéron semble en avoir lu une ; Festus en cite deux fragments» mais tout-À-fait sans valeur. Dans Tune, il félicitait le jeune homme sur le courage qu*il avait déployé à la bataille de Pjdna (t); dans l'autre, il le prévenait que, renvoyé de l'armée par son général, après l'expiration de son terme de service, il n'avait plus le droit de prendre part aux combats sans un nouvel engagement (3). Nous ne nous arrêterons pas davantage sur cet écrit, non plus que sur d'autres qui ont été à tort attribués à Caton, comme le livre sur le Droit Civil, œuvre de son fils (4). Caton le père était d'ailleurs, au témoignage unanime des anciens, le premier jurisconsulte de soiy temps, également versé dans le droit civil, dans le droit augurai et dans le droit pontifical (5), et, s'il n'a pas écrit lui-même le livre, il Ta inspiré et a servi de guide à l'auteur (e).
Mais un ouvrage bien plus intéressant et qu'on ne saurait lui contester, c'est celui qui est intitulé Carmen de moribus. Il était probablement aussi adressé à son fils ; il devait être le complément de son éducation, et lui présenter sous une forme toujours grave et imposante la sève la plus pure de l'enseignement paternel. Aulu-
(*) V. mon Étude citée en tête de ce livre.
(») Plut. 20.
(») Cic. de Off. \ , 2, 10, où un faussaire a maladroitement interpolé un passage. Je ne sais d'ailleurs s'il ne s'agit pas de la même lettre dans Cicéron et dans Plutarque, et je serais même tenté de le croire.
{*) Gell. 13, 20 (18) le dit formellement; Cicéron, qui Ta consulté, ne nous apprend pas s'il est du liis ou du père; Festus en cite un fragment p. 157 M.
C) Cic. de Orat. 1, 37, 171; de Sen. il, 38; Corn. Nep. 1; Quinet. 12, il, 23; Val. Max. 8, 7.
(^) On lui attribuait encore chez les anciens un De liberis educandis (Macrob. Sat. 3, 6); des Epistulicae Quaestiones (Gell. 6 (7), 10); mais ces deux livres, pour ne parler que de ceux-là, appartiennent à Varron. V. Jordan, Prolegom. p. GVn sqq.
Gelle noos en a conseryé trois fragments qui font vivement regretter le reste (i). Parlant des mœurs de Tancienne Rome, les bonnes, celles qu*il avait toujours vantées et qui À Tépoque de sa vieillesse n*ëtaient plus qu'un souvenir, il disait :
• Nos ancêtres regardaient la soif d*acquérir comme la source
• de tous les vices. Quiconque passait pour dépensier, avide, élé-
• gant, vicieux, fainéant, ils le méprisaient. — En public, ils étaient » soigneux de leur costume ; t la maison, ils ne regardaient qu*aa
• nécessaire. Ils payaient les chevaux plus cher que les cuisiniers.
• Ils avaient peu d'estime pour Part de la poésie. Ceux qui se
• livraient à cette étude, comme ceux qui couraient les festins, ils
• les traitaient de vagabonds (grassatores),
• La vie humaine, disait-il aussi, est comme le fer. Exercez-le,
• il s*usera; ne Texercez pas, il sera dévoré de rouille. De môme
• nous vojons les hommes s'user par le travail; et, s*11b ne travaillent - pas, l'inertie et Tinactivité leur fait plus de mal que le travail lui-
• môme. •
C est là un langage plus élevé qu*il ne Test d'ordinaire chez Gaton, et qui ne serait pas indigne de celui de la poésie morale. Le Carmen de Moribus n'était-il peut-être pas, comme son titre l'indique et comme ses fragments semblent le prouver, écrit en vers? C'est 1& une question que tous les érudits, jusqu'à nos jours, avaient tranchée dans le sens négatif. Pour eux, l'ennemi des poètes n'a jamais écrit de vers, et le mot de carmen doit être pris ici dans son ancienne signification de formule. Aulu-Gelle d'ailleurs, qui cite en prose les fragments que nous possédons, nous aurait bien prévenus qu'il les avait extraits d'un volume de vers. A cela on peut répondre que, si l'on veut conserver à carmen le sens de formule, il faudrait tout au moins ici le pluriel carmina ; de plus, qu'Aulu-Gelle nous avertit qu'il ne cite pas d'une manière textuelle les passages en question (s), et laisse pas conséquent place à toutes les conjectures. Guidé par cette double circonstance , KSrcher s'est de nouveau mis à la recherche, et il a découvert qu'effectivement les fragments conservés par Aulu-Gelle peuvent être tous ramenés, presque sans changement, & la forme poétique. Son opinion a fini par prévaloir, et, quoiqu'on ne soit pas tombé d'accord sur le rhythme de ces vers (3}, il est per-
C) Gell. 11, 2.
O Gell. 1. 1. Sparsim et interdse commeipiniiims.
Kârcher (Pbilol. Vm, p. 727) proposait le tétramëtre trocbaïque, adopté
mis , dès à présent, de regarder le Cairmen de Maribus comme un ouvrage poétique. Et certes ce n est pas ce qu il y a de moins piquant dans la vie de Caton, que de le voir décrier les poètes dans leur propre langue 1
Mais, de tous les livres de Caton, il n en est pas un seul qui égale en importance et en étendue son fameux ouvrage historique intitulé Origines (i). On donnerait volontiers, dit Niebuhr, tout le Re Rtistica pour retrouver ce précieux monument de l'ancienne historiographie. Malheureusement il n en reste, comme des autres, que des fragments trop souvent mutilés ou sans valeur. Ce fut le dernier travail de la verte vieillesse «de Caton ; il s en occupait encore la veille de sa mort^ puisqu'il y a inséré le discours qu'il prononça en 149 oontre Servius Galba. Il le commença tard, dit Cornélius Nepos (s), et, en effet, on voit par un fragment qu'il composa le second livre pendant la guerre de Persée (3), c'est-à-dire entre 171 et 168, à plus de soixante ans (4). C'était la premiôre fois qu'on entreprenait d^écrire l'histoire de Rome dans la langue de Rome;
Clément par Boekh; Fleckeisen, (Catonianae Pocsis Reliquiae Leipsig 1854) le . vers sotadéen; Ritschl enfin, le saturnien, le plus national à Rome et qui devait être plus cher à Caton. — Mais, l'attention une fois attirée sur ce point, on est allé plus loin, et Kârcher (Philol. IX, 18i) a revendiqué pour notre héros les lemmes poétiques qui se trouvent au bas des distiques moraux de Dionysius Gato. Wôifflin (Philol. IX, 679) a donné, d'après des manuscrits inédits de la bibliothèque de Paris, un grand nombre de senteacçs catoniennes dont l'authenticité est assez discutable, et dont, beaucoup sont des vers complets; Froehner enfin (Philol. XV) a voulu retrouver dans les Origines la trace de plusieurs vers ! Voilà donc subitement r4aton le censeur transformé en poète de profession ! Il y aura sans doute beaucoup à rabattre, mais la conclusion, à savoir que Caton a écrit en vers, est inattaquable, et sera une des plus intéressantes découvertes qu'on puisse faire relativement à ce personnage.
(^) Pliitarque l'appelle liropixi (Cato, 20 et 25). Cornélius Nepos, Historias (Gat. 3). Tite-Live Annales, (epit. 49)^ Servius Historias (ad Verg. Aen. 6, 842). Ce sont les seules exceptions, et encore Servius et Tite>Live eux-mêmes, dans tous les autres cas, disent également Origines.
(*) Senex historias scribere iustituit. Cat. 3.
(>) Plin. N. H. 3, 14, 114: Ameriam.... Cato anle Persei bellum condilam annis DCCCCLXIV prodit. .
(*) Dans Liv. 34, 5, le tribun de la plèbe L. Valerius discutant contre Caton à propos de la loi Oppia (195), lui cite ses Origines : Tuas adversus te Origines revolvam. Mais ce n'est là qu'un simple artifice oratoire de l'historien, qu'il n'est pas même nécessaire de réfuter.
jusque lÀ on n'avait employé que le grec. Caton eut ici le mérite d'ourrir les voies, et il réussit, puisque ceux qui vinrent après lui adoptèrent la langue latine. On peut donc considérer cet homme si peu littéraire comme un des pères de la littérature romaine, et comme le créateur de la prose latine. Un autre honneur lui revient aussi : c est d*avoir laissé loin derrière lui tous ses devanciers pour Texactitude, pour l'érudition, pour le zèle des recherches, pour Tamour de la vérité. Cicéron n'hésite pas à le déclarer Thomme le plus savant de son temps, et c'est à l'historien surtout que s'applique un pareil jugement^ confirmé d'ailleurs par Pline. Deuys d'Halicarnasse parle de lui comme d'un des meilleurs historiens de Rome, et Solin renchérit encore sur cet éloge. Tout porte à croire d'ailleurs qu'il était mérité (i). Caton avait puisé ses renseignements à la source : la plupart des documents historiques existaient encore de son temps; il les avait consultés et largement utilisés. Sans parler des îibri augurales et des mémoires de famille , il avait pu parcourir les îibri Maanmi, précieuse mine de renseignements authentiques (2), ainsi que les Annales et les Commentaires d'un grand nombre de villes italiques. • Il vivait, dit Niebuhr, dans un temps
• très-favorable à son entreprise ; tous ces peuples existaient ; ils
• étaient encore Etrusques, Osques ou Sabelliens, et, quoique Ton ne
• connût rien au-dessus du citoyen romain, la dignité des autres - Ëtats n'était point anéantie; la mémoire du passé n'était point
• devenue indifférente à leurs successeurs. Ils n'avaient pas moins
0) Cic. pro Arch. 7; de Orat. 3, 15. Plin. H. N. 14, 5. Dion. Hal. praef. 7,
i, 17 : Kàrwv ïlo^/to».... lmut\i,i ysvo/uieyo; se xa( tij a^Xos iricl rî^v 7vvayw/»îv tïjî a^aioioyou/xsvvjî î(ïT0/5<aç, et, 1, 11 : ot ^ofiùixaroi twv 'PwaalVwv ffuyy^oafîwv t-t oT; i<sr\ îldpr.idi t« K&7&>y, è rài yivtxXoylxi t«v hj 'Irx/foc îroiawv ÎTrir/els^Tarx
(Tuvayaywv.... Solio. Polyh. 2: Italia tanta cura omnibus dicta praecipuc M. Catoni, ut jam inveniri non possit, quod no)i veterum auctonim praesumpserit diligcntia. (*; Sur l'existence de ces documents au temps de Caton, v. Niebulur et Sciiwegler, R. G. livre 11. Van Bolhuys a consacré un chapitre intéressant aux soui'ces de Caton. Mais à tous les raisonnements je préfère les paroles de Caton lui-même : ^'on lubet scribere quod in tabula apud pontificem maximum est, quotiens annona tara, quotiens lunae aut solis lumini caligo aut quid obstiterit. Origg. 4, 1. Nous voyons d'ailleurs par un autre fragment sa sollicitude pour les documents authentiques : Probrum virginis Yestalis ut capite puniretur vir qui eam incestavisset verberibus necaretur, lex fixa in atrio Libertatis cum multis alhsjegibus incendio coDSumpta est,, ut ait M. Gato in eaoratione quaede auguhbus inscribitur. Âp. Fest p. 241 M.
que Rome leurs fastes et leurs indications annuelles; enfin on cite des Annales (i). Dans les lieux où la vieille langue n*était pas devenue inoomprëhensible, comme cela était arrivé À Rome^ qui n*avait sauvé de la destruction générale que quelques fragments isolés, ces sources devaient remonter bien plus haut encore. Or, si d*année en année elles sont sorties des mains de l'autorité ou des prêtres, elles devaient êtres riches sans doute, mais d'autant plus authentiques pour les temps qu'elles atteignaient. Des peuples tels que les Osques, qui étaient familiarisés avec les arts de la Grôce, tels que les Sabelliens du sud, dont la participation à la philosophie des Grecs n'est pas une fable imaginée sans fondement, de tels peuples, disons-nous, ont eu vraisemblement des historiens tant en grec que dans la langue du pays, longtemps avant qu^une littérature commençât À Rome. Avant la guerre des Marses, cette dernière avait tous les caractères de la jeunesse, et cependant l'érudition et Fart de la parole étaient plus florissants encore chez les Latins, dénomination qui comprend ici tous les peuples d'Italie qui avaient adopté l'usage de la langue latine. Le vœu émis par un chef de l'Etat tel que Caton, soit d'obtenir la communication des livres, soit même d'en avoir des traductions, était sans doute un ordre pour des sujets de Rome (s). • On comprend qu'appuyé sur des pièces de cette nature, Caton n'avait pas besoin d'emprunter beaucoup à ses devanciers :'à Fabius Pictor, à Cincius Alimentus, à G. Acilius et & A. Postumius Albinus. Tous les quatre avaient écrit sur l'histoire romaine^ et Caton les avait certainement lus (s), mais il est douteux qu'il en ait beaucoup profité ; il n'est pas probable qu'ils eussent eu à leur disposition les sources qu'il employa, et, de plus, en littérature, comme dans tout le reste, il ne formait ses jugements que d'après ses convictions et son expérience à lui. Dans tous les cas, il ne reste pas la moindre trace d'un emprunt qu'il leur aurait fait (4).
(*) Solinus parle de celles de Préneste, que Caton ^emble avoir consultées, car on y lit la légende de Caeculus qu'il a reproduite dans ses Origineê II, !22. Festus cite une histoire de la ville de Cumes, etc.
(*) Niebuhr, Histoire Romaine, Introduction, traduction de Golbéry.
(') C'est ce qu*on peut affirmer du moins pour Postumius, dont il se moquait si agréablement.
(*) A la vérité, Denys, 1 , 79, dit que pour un fait historique Caton a suivi l'opinion de Fabius, mais cette ressemblance entre les deux écrivains peut fort
n est inutile après cela d*ajoater qu'il a encore moins utilisé les historiens grecs, et pour une autre raison : Fantipathie qu il avait contre eux. On peut même douter qu'il les ait lus : Niebuhr croit qu*il n*a connu ni Timée, ni Antiochus, ni les Polities d*Aristote. Si parfois son récit concorde avec celui d*un historien grec, faut-il en conclure qu*il Ta copié, et ne serait-il pas étonnant que cette concordance n'existât pas? Une autre chose plus difficile à révoquer en doute, c est Tinfluence indirecte des Grecs sur notre écrivain. Toutes ces légendes sur Torigine troyenne de la ville de Rome, tous ces mythes ethnologiques et étymologiques qui montrent tant de fois un héros de la race d'Hellen présidant à la fondation d'une ville d'Italie, sont-ils également croyables? Beaucoup de ces mythes ne sont-ils pas de pure invention, et Caton, qui en a rapporté plus d'un (i), n'a-t-il pas été pris en défaut malgré toute sa vigilance patriotique? Ajoutons pourtant que dès cette époque bon nombre en étaient tellement enracinés dans l'esprit du peuple, qu'ils faisaient
bien être fortuite et nous avons quelque raison de aoire que Denys se sert d'une expression peu exacte, lorsque nous soyons que parmi ceux qui ont suivi l'opinion de Fabius il range aussi L. Cincius Âiimcntus, son contemporain, qui probablement, au lieu de copier Fabius, avait puisé son récit à la même source que lui, c'est-à-dire dans l'historien grec Dioclës. (Peter, p. LXXXI). Comment admettre d'ailleurs que, parce que deux historiens traitant le même sujet ont été d'accord sur un point controversé, l'un a nécessairement copié l'autre? Pour cet unique exemple où ils se trouvent d'accord, j'en puis citer au moins deux où le second contredit le premier d'une manière implicite. Ainsi Caton dédaigne de donner d'après les Crées la date de la fondation de Rome, qui avait été indiquée par Fabius (I, 17), et il a une autre chronologie. De même il se tait sur le nombre des tribus de Servius (1, 22), que Fabius portait à 26. Il avait sans doute ses raisons pour ne pas admettre ce calcul, lui qui a bien donné le nombre des tribus des Boîens (II, 8). D'ailleurs Denys lui-même (11, 22) déclare Caton plus digne de foi que Fabius. Loin donc qu'on puisse prouver que Caton a tiré le moindre profit de Fabius, ou serait bien embarrassé de fournir une preuve concluante qu'il l'a seulement lu , quoique je ne veuille pas révoquer en doute ce dernier point. J'ai un peu insisté sur cette question parce que l'assertion que je combats se trouve encore reproduite dans le récent ouvrage de Teuffel, p. 185.
(*) Il attribue une origine grecque aux Aborigènes (I, 3), aux Sabins (I, 7, cf. pourtant I, 6, qui semble plus authentique) aux Vénétes (II, 9), à Pise (II, 13) à Falisque (II, 15) à Tibur (II, 24) à PoUtorium (II, 26) à Petelia (III, 3) aux Tauriens (III, 1), sans parler des fameuses légendes sur Albe et sur I^ome, et de sa singulière affirmation que Romulus savait le dialecte éolieu (1, 19).
pour ainsi dire partie de la tradition nationale et antochthone, et qu'ils ne devaient plus inspirer de défiance même à on Caton.
Cela ne diminuera donc en rien le crédit que nous pouvons lui accorder. La tendance pratique et positive de son esprit nous est un sûr garant qu*il ne s*est pas laissé entraîner par Tamour des légendes et des récits merveilleux; Tintégrité de son caractère et de sa vie éloigne de lui jusqu'au moindre soupçon de fraude. Son amour de la vérité , sa scrupuleuse exactitude se montrent jusque dans ses fragments ; il né se contente pas de croire sur parole les différents peuples relativement à leur histoire, il les contredit au besoin (i). Là où il ne peut pas fournir des renseignements précis, il se tait, et il avoue franchement son ignorance.
Les Origines^ ainsi appelées parce que leur but principal était d'exposer les commencements des cités italiques (2), se divisaient en sept livres dont Cornélius Nepos indique le contenu. Le premier racontait toute l'histoire' antérieure à Romulus, et s'étendait jusqu'à l'expulsion des Tarquins. Il commençait par des considérations générales sur l'utilité des études historiques (3), que Salluste semble avoir imitées dans l'introduction de son Catilina. Il parlait des AborigèneS; les premiers habitants de l'Italie, qui occupaient la plaine des Volsquos , et qui furent plus tard refoulés par les Sabins, cette race rude et énergique qui, dit l'auteur, a transmis ses mœurs au
(0 Origg. II, 1 : Ligures omnes fallaces sunt,... sed ipsi unde oriundi sunt cxactâ memorià, inliterali mendacesquc sunt et vera minus meminere.
(•) Dion. Hal. 4, 15; Plin. 3. 21 ; Serv. ad Vcrg. Aen. 10, 179.
Ce titre était-il bien exact? Pourquoi était-il donné à tout le livre lorsqu'il aurait dû n'en désigner qu'une partie ? N'est-il pas probable qu'après avoir d'abord entendu traiter simplement des Origines^ Caton s'est ravisé ensuite, et a ajouté à son ouvrage une suite qui a pris le même nom , quoique le sujet qui y était traité fût fort différent? Voilà quelques-uns des questions que depuis d^ux mille (Uis les anciens et les modernes débattent sans trpuver de solution, cl quand ils la trouveraient, elle ne les payerait pas de leurs efforts. J'ai préféré m'en tenir à Cornélius Nepos, aussi croyable et mieux renseigné que personne : secundus et tertius unde quaeque^civitas orta sit Italica : ob quam rem omnes Origines videtur appellasse. V. H. Peter, p. CXXXIII, sqq., qui expose et discute les différentes opinions et qui adopte une conclusion identique à la mienne.
(') Principiorum ad historiam pertinentium species sunt très : de historiâ, de personâf de materiâ. Aut enim historiae bonum generalitur commendamus, ut Cato. (Excerpt. Rhet. e codice Paris. 7530, edid. Halm). Ce passage semble avoir échappé à Jordan dans son éditioii.
peuple romain (i). Caton raconte ensuite Farrivée d*Enée en Italie, ses combats avec Turnus et Mézence, la fondation d^Albe la Longue par son fils Ascagne (2), puis toute la légende de Romulus, la fondation de Rome, et les exploits de ses souverains jusqu^à Tabolition de la monarchie (3). On ne sait quelle était Tétendue de ce récit, où il rapportait, entre autres, la légende de Larentia, celle de Tasile, lu guerre avec Albe (4). Les traits caractéristiques, les détails intéressants n'y manquaient pas : ainsi l'autsur pons dépeint le rite à observer pour fonder une ville : le fondateur devait mettre la toge à la manière de Gabies, c*est-â-dire^ en se couvrant la tête d*un des pans en guise de capuchon, puis, avec une charrue attelée d'un taureau à droite et d^une vache à gauche, du côté de l'intérieur, il commençait à tracer Tenceinte , en ayant soin que toutes les mottes tombassent au-dedans; là où il fallait une porte, il relevait le soc et interrompait le sillon (5). La curieuse légende du dieu Terme, qui ne voulut pas se laisser prendre son temple pour faire place à Jupiter, était racontée également (ô).
Le 2^ et le 3^ livre étaient consacrés à exposer les origines des villes italiques, dont une partie avait déjà été traitée dans le premier (7). Le 2^ embrassait Thistoire des villes du nord, le troisième ceUe des villes du sud de Tltalie. Caton parlait des Ligures, flétrissait leur ignorance sur eux-mêmes et leurs mensonges nationaux (s). Il caractérisait les Gaulois par ces traits frappants qu*on croirait tracés aùjourd*hui : Toute la nation s'applique avec ardeur à deux choses : au métier des armes et à Fart de la parole (0). Il exposait
(*) Origg. I, frg. 1-7. Au reste il attribue aux Sabins Une origine lacédémonienne, qui explique à ses yeux le caractère de celte nation. C'est là un des exemples de cette influence indirecte des récits grecs dont je parie plus haut.
(«) Origg. I, frg. 8-15.
(») Ibid. I, frg. 16-24.
(') Ibid. I, frg. 16, 20, 21.
(») Origg. I, frg. 18.
(•) Origg. I, frg. 23. Cf. Liv. i, 55.
(^) C'est une conjecture infiniment probable quand on pense que l'histoire de l'origine des villes se liait intimement à celle de leurs premiers rapports avec Rome. Nous avons d'ailleurs la preuve que dans le premier livre étaient racontées au moins les Origines d'Albe (Oig. 1, 13 et U) et d'Ântemna (Ib. I, 25).
(•) Origg. II, frg. 1. Cf. Liv. 40, 37.
(*) Pleraque Galiia duas res industriosissime prosequitur : rem mUUûrem et arguU loquL
les originds des villes et celles des peuples, essayant & l'occasion d'expliquer leurs noms par Tétymologie, tentative qui en ce temps devait naturellement rester sans succès (i); il racontait les traditions populaires, comme celle qui attribuait la fondation de Prëneste & Caeculus, ûls de Vulcain, que des jeunes filles allant & la fontaine trouvèrent assis dans un foyer, et qui reçut son nom & cause de Texiguité de ses yeux, que la fumée lui faisait fermer (s). Il savait aussi qu Oreste était venu à Taurianum avec Pylade et Iphigénie, pour expier le meurtre de sa mère ; en partant, il y avait laissé suspendue à un arbre son épée qu*on y voyait encore peu de temps avant Caton (s). Ami de Texactitude, il s^empressait de donner des renseignements précis et positifs dès qu'il le pouvait : il indiquait retendue du lac Larius (lac de Côme), le nombre des villes des Eugaiiéens, celui des tribus des Boïens (4). Des détails pittoresques et originaux assaisonnaient la description topographique. • Il y a tel peuple, dit-il, où Ton va s'approvisionner d'eau comme d'autres s'approvisionneraient de bois; on prend des haches et des courroies, on brise la glace comme du fer, puis on la lie avec les courroies et on l'emporte (5). Sur le Sauracte et sur le Fiscellus, dit-il encore, il y a des chèvres sauvages, qui sautent d'une hauteur de plus de soixante pieds (0). • — On reconnaît le paysan, dit Jdger, k la prédilection avec laquelle il relève la fertilité du sol : • A Tibur, quand on a coupé l'orge, on en sème de nouveau sur les montagnes et on fait une seconde récolte avant l'hiver. Près d'Ariminum il arrive en certaines années qu'un seul journal donne jusqu'à deux cents amphores de vin (7). Chez les Insubres de la Gaule Cisalpine,
(0 Origg. II, 18, 20 et 23. Marsus hostem ocddit priusquam Paelignus; propterea Mamicini vocanlur, de Marso detorsum nomen. — Ideo Graviscae dictae sunt, quod gravem aerem suslinet. — Quia is locus montibus praestat, Praeneste oppido nomen dédit.
{«) Origg. 11, 22.
(») Ibid. III, 1.
(*) Ibid. lî, 7, 5. 8.
C) Origg. II, 30. S'il faut en croire Sidoine Apollinaire, Majorien, en Gaule, aurait dû recourir au même procédé pour se procurer de Teau :
Ligerimque bipenni
Excisum per (hista bibiU (•) Origg. n, 16.
Origg. IV, SM).
on exporte tous les ans trois à quatre mille flèches de lard. Les porcs y deviennent si gras qu'ils ne peuvent plus ni marcher si se tenir debout : quand on veut les expédier, on doit les charger sur des chariots (i). •
Le 4® et le 5® livre racontaient Thistoire des guerres puniques. Des détails sur Carthage, sur son gouvernement et sur ses mœurs (s) ouvraient Thistoire de cette lutte gigantesque, qui offrait à Caton lâttrait tout particulier de ses souvenirs personnels. Ce serait folie d*attendre d*un homme aussi passionné que Caton de Timpartialité historique : on peut juger avec quelle modération il devait aborder son sujet, lui qui commence en ces termes le récit de la guerre d^Annibal : - Vingt-deux ans après la fin de la guerre (la 1^ punique), qui avait duré 24 ans, les Carthaginois violèrent pour la sixième fois les traités (s). • Il relevait avec plaisir le contraste qu'il j avait entre la sévère discipline des Romains, chez qui Ton était puni quand on s'était seulement écarté des rangs, et le désordre, le trouble, la confusion qui régnaient parmi les Carthaginois : • Plus d'une fois leurs mercenaires se sont entretués dans le camp ; plus d'une fois, des troupes entières de ces soldats ont passé à l'ennemi ; plus d'une fois ils ont attaqué leurs propres généraux (4). » Comme il insiste, au contraire, sur tout ce qui est propre à relever la gloire de Rome dans cette lutte dont les commencements furent si malheureux pour elle ! Avec quelle Ûerté patriotique il racontait le trait de courage d'un tribun militaire, Q. Caedicius, qui, pour sauver l'armée pendant la première gueire punique, se jeta au-devant d'une mort certaine avec quatre cents hommes, et n'échappa que par une espèce de miracle ! • Les dieux immortels, ajoutait-il,
- ont fait trouver à ce tribun son bonheur dans son courage. Couvert
• de blessures, mais la tête intacte, il fut retrouvé parmi les siens,
• épuisé et n'ayant plus de sang; on le releva, il guérit, et plus
• tard, par son courage et son énergie, il rendit encore plus d'un
- service à l'Etat, qu'il avait sauvé ce jour-là. Plaçons ce même
• exploit dans un autre milieu, et quelle différence I Léonidas le
• Lacédémonien a fait la même chose aux Thermopyles ; toute la
(0 ûrigg. II, 11. Cf. Polyb. Il, 15, qui a peut-être copié Catoo.
Ibid. IV, 2 et 6.
(») Ibid. IV, 10.
(0 V. Orifô. IV, 4 et 3.
Orôce a chanté son courage et lui a prodigué les honneurs de la gloire : monuments, tableaux, statues, panégyriques, que sais-je encore? On était ivre de reconnaissance. Mais le tribun militaire qui avait fait tout autant et qui de plus avait été couronné de succès, il n*a obtenu qu'une bien mince renommée pour prix de ses exploits (i). • Ce n était pas non plus sans une secrète satisfaction qu'il rappelait les fautes que le destin semblait faire commettre au plus grand des Carthaginois pour le salut de Rome. Après la bataille de Cannes, le maître de la cavalerie lui dit : - Envoie- moi avec la cavalerie & - Rome; dans cinq jours tu trouveras ton dîner cuit au Capitole. • Mais Annibal hésite , et ce n*est que le lendemain qu'il fait appeler son lieutenant : - Je l enverrai arec la cavalerie^ si tu veux. —
• Trop tard , répondit l'autre : les Romains sont prévenus mainte-
• nant (s). • Il est digne de remarque (s) que l'historien, on ne sait pour quelle raison, n'indique pas les noms des généraux : on ne trouve pas un seul nom propre dans toute l'histoire des guerres puniques, sinon celui d'un éléphant, détail qui a paru à Pline assez plaisant pour qu'il nous le conservât.
Dans les livres suivants étaient exposés, mais d'une manière sommaire (4), les érénements qui se passèrent après les guerres puniques. L'auteur, on le comprend, ne s'oubliait pas lui-mâme :
C) Origg. IV, 7.
(') Origg. IV, 12. Que cette historiette soit ou non authentique, peu importe; ce qu'il faut noter, c'est que la croyance qu' Annibal avait commis une faute, en n'accourant pas immédiatement à Rome, était déjà répandue de son temps, c'està-dire, alors qu'on pouvait le mieux en juger.
(") On a cherché à nier cela : je ne comprends pas que, sans aucune preuve, on ose révoquer en doute l'autorité de Pline (H. N. 8, 5, H) et de Corn. Nep. (Cat. 3) qui l'affirment de la manière la plus positive et qui avaient lu tous les deux les Origines. Il suffit d'ailleurs de Inre le fragment que je viens de citer et celui sur Caedicius, où le nom propre est ajouté par Geil., qui, sans doute, avait lu le fait autre part, pour se convaincre de la chose. Est-ce par scrupule républicain ou pour une autre raison que Gaton a omis les noms propres? Cela serait difficile à dire. Niepperdey, n'osant pas démentir Pline et Cornélius, et ne voulant pas admettre ce qu'ils disent, a imaginé un moyen terme. Caton aurait nommé au commencement de chaque année les magistrats qui entraient alors en charge, puis, quand il aurait eu à reparler d'eux, il se serait contenté de les désigner par le titre de leurs fonctions. Cela me paraît pauvre.
{*) Gapitulatim, dit Corn. Nep. Cat. 3.
ime bonnd partie était consacrée à ce qu'il avait fait en Espagne; mais le récit de son expédition, qui se trouvait tout au long dans ses discours, était plus succinct ici ; ce qui était particulier aux Origines^ c*était encore une fois la description du pays. Caton parlait de rÈbre, • grand et beau fleuve, tout poissonneux, qui prend sa source cbez les Cantabres (i). • Il décrivait les mines de fer et d'argent que lui-même ât exploiter, comme on sait; il notait les particularités étonnantes du pajs, entre autres une montagne de sel : • plus on en ôte, plus il en revient ; • un vent violent, le Gercius : > quand vous parlez, il vous remplit la bouche, il renverse un homme armé, une voiture chargée (2). • L'ouvrage s'étendait jusqu'aux événements les plus récents, puisque l'auteur trouva encore le temps d'j raconter ceux qui se passèrent la dernière année de sa vie, et d'y introduire son discours contre Galba. Lé livre, s'il en faut croire une conjecture ingénieuse (3), se terminait par des réflexions sur les mœurs des anciens Romains comparées à celles du temps présent : le censeur ne voulait pas, même dans un travail purement historique, perdre l'occasion de déposer une dernière leçon. Il peignait avec amour la simplicité d'un temps où les costumes d'hommes et de femmes étaient des plus modestes, et où l'on se contentait d'un dîner de deux services, pris dans l'atrium et accompagné de chants qui célébraient le mérite des ancêtres (4).
C'était, on le voit, une œuvre toute romaine, flère, hautaine, pleine de mépris pour l'étranger, mais en même temps originale, nourrie de choses, remplie dès plus précieux renseignements, et dont la perte pour nous est irréparable. Je doute que l'antiquité ait possédé beaucoup de livres aussi sûrs, aussi consciencieux, et les écrivains postérieurs à Caton durent y puiser largement (5). Caelius Antipater et Cassius Hemina y ont eu recours ; Polybe l'a lu et consulté avec fruit; Tite-Live aussi, quoiqu'il ne le cite pas une seule
(i) Origg. VTI, 4.
(*) Origg. VU, 5. Ce Cercius des Celtibériens pourrait bien être le même nom que le Kirk, dieu du vent adoré par les Celtes de Gaule.
(») Jordan, Prolegora. p. LXIX.
O Origg. VU, 7-13.
(s) Si, malgré les mérites supérieurs de Caton, les historiens postérieurs se sont toujours attachés davantage à Fabius Pictor, cela s'explique par la nature même des Origines, qui traitaient les premiers temps d'une manière toute particulière, et qui peut-être même ne racontaient pas les faits compris entre la chute de la royauté et la l^ guerre punique. V. plus haut, et surtout Peter p. CLI.
fols dans sa première décade, ce qui poaverait peut-être que c*est là qu*il lui a le plus emprunté. Cornélius Nepos doit avoir en grande partie fait sa biographie diaprés Caton lui-même. Ovide également a utilisé les Origines dans ses fastes (i). Varron et Verrius Flaccus, les deux personnages les plus érudits de leur temps, les connaissaient à fond ; ce dernier avait même écrit un livre intitulé : De Obscuris Catonis (s). Il est inutile de rappeler ici Tenthousiasme de Cicéron pour son Romain favori ; quant à Salluste, il semble avoir fait de Cafon son modèle pour le style et pour lexpression, à tel point qu'une épigrammc disait :
Et verba et voces multum furate Catonis, Crispe, jugurthinae conditor historiae.
Pline cite fréquemment les Origines et doit en avoir profité plus souvent encore qu il ne le dit. Virgile était plein de Caton, et c*est souvent d après un passage des Origines que son commentateur Servius explique TEnéide. Quant à Plutarque, il n*a connu que de nom Touvrage historique de Caton (3).
Mais, si Thistorien resta toujours une source précieuse à consulter pour les érudits, le littérateur fut bientôt oublié et ne parvint jamais h la popularité. Assurément les écrivains de profession le lisaient, et même, comme Cicéron et Salluste, se prenaient d'un véritable engouement pour lui ; mais il j avait là autant de parti pris patriotique que de véritable admiration. Quant à la masse des lecteurs, hellénisés de plus en plus, ils se trouvaient tout à fait dépaysés dans le vieux milieu romain que le censeur faisait revivre devant eux, et ils croyaient avoir assez fait de respecter le vénérable père des lettres latines, et d'être plus prompts à le louer qu'a le lire. Cicéron se plaint de cette indifférence qui ne fit que grandir pendant tout le siècle d'Auguste. Au temps d'Adrien et de Marc-Aurèle, au contraire, on revint 'à Caton : on sait que le premier de ces empereurs le préférait à Cicéron, de même qu'il préférait Ennius à Virgile. Pour l'esprit novateur et blasé de cette époque, c'était un besoin de renverser les idoles anciennes, analogue à l'engouement qui de nos jours, en France, a fait préférer Ronsard à Racine.
Caton, & vrai dire, ne méritait
Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.