‹ Caton l'ancien, étude biographiqueChapitre 6 sur 19 · ■ ■ ■ « ■ IMI — • - 1 ■ I · texte numérisé non relu

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(«) Plut. Apophth. Reg. et Imp. p. 196 G.

(«) Cic. div. in Caecil. 19, 61.

(•) CoraeLNep. 1. Plut. 3.

non de ses dépenses (i). Tout porte à croire que Caton ne se tint pas pour battu par cette réponse. Il savait qu*& Rome un parti puissant était opposé à Scipion, et s*était déjà plusieurs fois déchiuné contre lui. A la tête de ce parti était Fabius, l'ancien général de Caton ; Valerius Flaccus, son protecteur et son ami, devait en être aussi, à en juger par ses idées politiques. C'étaient les débris du vieux parti patricien et conservateur, peu nombreux, mais uni et opiniâtre. Il est probable que Caton, voyant ses remontrances inutiles, écrivit à ses amis et leur exposa ses griefs. Une circonstance inattendue vint redoubler les dispositions hostiles de ceux-ci , qui n attendaient qu'une occasion de venger leur précédent échec relativement à la guerre d'Afrique.

Les habitants de Locres avaient été maltraités cruellement par Q. Pleminius, que Scipion leur avait donné comme gouverneur après la reprise de cette ville sur les Carthaginois. Ce Pleminius était un véritable monstre, qui se souilla par des cruautés sans nom; à la fin, une sédition éclata, et le gouverneur se vit traîné et mutilé par ses propres soldats. Scipion accourut de sa province pour rétablir son lieutenant dans son autorité. Assurément, il avait agi dans cette circonstance avec assez de légèreté, et sans se rendre un com[jte exact de la conduite de Pleminius. Les Locriens, poussés à bout par ce misérable, envoyèrent une députation porter plainte au sénat de Rome. Sans proférer un mot de reproche contre Scipion, ils se contentèrent de demander qu'on les délivrât d'un odieux oppresseur. Mais Fabius n'était pas si accommodant que les victimes; il voulut faire retomber toute la responsabilité sur le général en chef (2); il essaya de faire articuler une accusation catégorique contre lui par les députés eux-mêmes. Ceux-ci furent assez adroits pour éviter le piège; ils déclarèrent simplement qu'ils avaient réolamé près de Scipion, mais que, sans doute, les soins de la guerre absorbaient toute son attention, et que d'ailleurs Pleminius jouissait d'un trop grand crédit auprès de lui Malgré cela, Fabius et son parti mirent tout en œuvre pour perdre Scipion, et ils exhalèrent en ce jour tous leurs ressentiments. • Il avait illégalement quitté sa province sans l'assentiment du Sénat pour venir â Locres; c'était tout simplement un cas de destitution. • A cette accusation

(') Plut. 1. 1.

(«) Diod. Sic. 27, -4.

Ol

précise 8*en ajoutaient d*autres plus vagues, où il serait bien difficile de méconnaître Tinspiration et la colère de Caton. Ne croiraiton pas Fentendre lui-même dans ces invectives passionnées contre son général? • Il laissait se perdre la discipline militaire; il corrompait Tarmée, tantôt en lui pardonnant tout, tantôt en déployant contre elle une rigueur excessive. C'est ainsi qu*il avait déjà gâté Farmée d'Espagne, et amené par sa faute la redoutable sédition de Sucro (i). Pour lui^ on le voyait se promener dans les gymnases de Syracuse en manteau grec et en brodequins; il passait une moitié de son temps aux palestres, Fautre dans les livres; toute Farmée suivait son exemple; tout se dépravait^ et les excès qu on avait vus éclater à Locres n'étaient que le prélude d'autres excès plus graves encore. Il s*agissait pour le général de se faire proroger dans son commandement par toutes sortes de lenteurs volontaires; quant & Annibal et à Carthage, ils étaient oubliés • (2).

Après ce violent réquisitoire, on demandait formellement que les tribuns fussent chargés de proposer au peuple la destitution d'un général convaincu d'avoir quitté sa province sans autorbation. Grand fut l'émoi dans le sénat. Les partisans de Scipion le défendirent avec non moins d'acharnement que ses ennemis n'en mettaient & l'attaquer; il fut impossible de prendre une décision ce jour-lÀ, tant la séance était orageuse. Le lendemain, le parti de Fabius revint à l'assaut avec une fureur telle, qu'il aurait peut-être fait passer son haineux projet, si Q. Caecilius n'avait montré au sénat combien il serait honteux d'enchaîner le vainqueur de l'Espagne, sur qui le peuple comptait pour finir la seconde guerre punique. On revint donc à une décision plus modérée. Les consuls furent chargés d'envoyer à Locres et en Sicile une commission de dix sénateurs, présidée par le préteur M. Pomponius Matho, à qui le sort venait d'assigner la Sicile pour province ; on y adjoignit deux tribuns du peuple et un édile plébéien. La commission avait ordre, si elle trouvait Scipion coupable, de le priver de sa province, et de le renvoyer à Rome; dans le cas où il serait déjà parti pour FAfirique, les tribuns devaient le suivre et le faire arrêter par

(*) Il fallait être bien aveuglé par la haine pour rendre Scipion responsable de cette révolte. Elle éclata pour cau^e de retard dans la paie, au moment où il était malade. Polyb. 11, 25. Liv. 98, 2^. App. Hisp. 34.

(«) Liv. 59, 19. Plut. 5. Dio Cass. 57. 62. Val. Max. 3, 6; 1.

Tëdile (i). Ces honteuses machinations, dans lesquelles le vieux Fabius, par une basse jalousie enyers un jeune rival supérieur en génie et en fortune, flétrit sa vieille gloire et avilit la dignité de son caractère, ces mesures si rigoureuses qu*on n'avait jamais prises, même contre des généraux manifestement indignes de leur autorité,, Caton gardera, devant la postérité, le triste honneur d'y avoir contribué pour une certaine part. Plus d*un fait semble le dénoncer. D^à il a été question de son mécontentement, et des reproches qu'il fit À son général sur son administration militaire; et n'est-il pas étonnant qu'à Rome les adversaires du jeune héros aient formulé contre lui justement les mêmes griefs que son questeur? Celui-ci seul pouvait les renseigner si minutieusement; lui seul pouvait faire im crime à Scipion de lire des livres, et, bien pis I des livres grecs I

Qu'on veuille bien maintenant remarquer cette assertion positive de Plutarque. Caton, dit-il, voyant que Scipion ne faisait nul cas de ses avis, le quitta et revint à Rome, où, de concert avec Fabius, il l'accusa dans le sénat. Certes , il y a là une erreur. Il était impossible que Caton quittât son poste auprès de Scipion, pour s'en aller l'accuser à Rome; il lui fallait pour cela une autorisation que son chef lui eût sans doute refusée, et, s'il avait voulu s'en passer, il aurait commis une faute bien plus grave que celle qu'on reprochait à Scipion, d'avoir quitté sa province sans l'assentiment du sénat.

D'ailleurs, même en supposant qu'il eût obtenu un congé, il ne pouvait en profiter pour nuire à celui qui le lui avait accordé : le mos majorum le défendait, et on eût regardé comme sacrilège le questeur qui se serait fait l'accusaleur de son propre générai. Quoi qu'il en soit, je dirais volontiers que cette erreur de Plutarque est précieuse ; elle prouve du moins quels sentiments les historiens anciens attribuaient à Caton vis-à-vis du jeune proconsul , et quelle était à leurs yeux sa part dans lacté d'accusation.

Au reste, tout cet échafaudage de la haine croula à la plus grande confusion de ses auteurs. A Locres , les habitants répétèrent à la commission d'enquête ce qu'avaient dit leurs députés ; personne ne s'avisa de charger Scipion des crimes de son lieutenant. A Syracuse, où les commissaires se rendirent ensuite , ce fut bien autre chose. Scipion, qui les attendait, ne demanda sa justification qu'à ses actes.

Il leur montra ses arsenaux et ses greniers abondamment remplis;

(«) Uv. 29, 30 et 58, 5Î.

il leur fit voir l'armée et la flotte prêtes à partir an premier signal; il les fit assister à des combats simulés où les soldats déployèrent leur adresse et leur discipline; bref, il remplit d^admiration et de confiance ceux qui étaient venus pour le juger. Trop heureux de n'avoir pas trouvé de coupable, ils retournèrent à Rome, où ils exprimèrent au Sénat la ferme confiance que Scipion achèverait la guerre à Fhonneur de la république.

Désormais , rien ne pouvait plus Fempêcher de passer la mer et d'aller cueillir la gloire dans ces champs historiques où l'avaient précédé Âgathocle et Régulus. L'embarquement eut lieu enfin à Liljbée, au milieu d'une gr^de affluence de curieux et d'enthou* siastes qui, de toute la Sicile, accouraient pour saluer ce départ victorieux. Car on sentait confusément que le jeune héros portait avec lui la fortune de Rome, et on lisait une inspiration divine dans chaque démarche du prédestiné. La fiotte s'éloigna, suivie des vœux et des acclamations d'une foule immense qui remplissait tous les abords de la mer. Gaton et Laelius se trouvaient à l'aile gauche avec vingt vaisseaux de guerre; & l'aile droite, Scipion et son frère . Lucius en comjnandaient vingt autres ; les bateaux de transport étaient au centre, couverts et protégés par les grandes navires (i). C'est ainsi que Scipion quittait sa patrie, la laissant dans une attente pleine d'espoir.

On n'attendit pas longtemps. L'heureux débarquement en Afrique, les premiers succès sur Asdrubal et sur Sjphax, la terreur de Carthage, et surtout le rappel d'Annibal, tels étaient les agréables messages qui venaient entretenir la confiance du peuple, et justifier les plus audacieuses espérances. Puis, un jour, après deux ans d'attente, éclata comme un coup de foudre cette nouvelle prodigieuse : Annibal vaincu & Zama ! Rome poussa un cri de triomphe. Ce grand événement, qui la débarrassait de son plus cruel ennemi, lui assurait du même coup une prépondérance incontestable sur tout l'Occident.

On eût pu croire qu'il n'y aurait qu'une vo;x à Rome sur celui À qui on devait tant de glorieux triomphes, et qui avait, pour ainsi dire, sauvé la patrie malgré elle. L'envie, semblerait-il, eût dû se taire aux premiers jours de l'ivresse générale, et attendre, pour

0) Liv. 29. 2i-27; App. Carth. IS; Zon. 9, 12; Frontin Strat. 2, 7, 4. Phit. 3. Diod. Sic. 27, 4.

attaqaer le yainqueur, que Tenthousiasme da peuple se fût un peu refroidi* Mais là faction hostile à Scipion n'eut pas cette patience et cette magnanimité. Déjà au lendemain de Zama, les médiocrités jalouses essayèrent de lui disputer quelques lambeaux de sa victoire. Les consuls Ti. Claudius et M. Servilius montrèrent un ridicule empressement à revendiquer la province d'Afrique, dans lespoir d anéantir Carthage incapable de résister encore, ou de mettre leur nom au bas du traité du paix. Mais le vote unanime des trente-cinq tribus leur refusa cette misérable satisfaction d*aroour propre, ce qui n empêcha pas le consul Claudius de persévérer dans son projet. Il mit à la voile pour l'Afrique, mais, surpris par une tempête, il dut s'arrêter en Sardaigne, et revenir dans le plus triste état. En 201 , le même scandale se produisit. Le consul Cn. Lentulus demanda à son tour la province d'Afrique, mais de nouveau les tribuns, appuyés par le peuple, firent opposition à son projet. Le sénat, où les ennemis de Scipion étaient nombreux, se montra plus favorable à la demande du vaniteux patricien, et lui conféra le commandement de la flotte : toutefois Scipion fut maintenu dans sa province. Pitoyables compétitions de vanités, qui, sans rien diminuer de la gloire du vainqueur de Zama, ne faisaient que rendre plus manifeste la médiocrité de ses rivaux ! Le peuple, toujours sincère dans son appréciation des hommes, n^avait pas encore eu le temps d'oublier les bienfaits du héros , qui était alors À l'apogée de sa popularité. Il en était différemment au Sénat. Là, les ambitieux vulgaires avaient tendu la main aux anciens ennemis de Scipion, qui étaient trop heureux d'exploiter ces mesquines vanités. Apparemment, c'est à cette coalition qu'il faut attribuer le léger succès remporté par Cn. Lentulus. Si j'insiste sur ce point, c'est qu'il me semble que Caton a dû jouer un rôle dans ces débats. Après sa questure, il ava4t quitté l'armée d'Afrique (i). Scipion le voyait partir avec d'autant plus de plaisir que, du consentement du Sénat, il le remplaça par son ami Laelius, en qualité de questeur extraordinaire (t). On croit généralement qu*à son retour, Caton

(0 On ne sait rien sur le rôle de Caton dans Texpédition d'Afrique. Aucun ancien n'en parle; le seul Frontin (Strat. 4, 7, 13) rapporte là dessus une anecdote que je n'ai pas cru devoir, sur sa seule autorité, admettre dans mon texte.

rt Uv. 30, 33.

toucha rile de Sardaigne (i). Ennius servait alors dans cetto île : il se trouva sur le vaisseau qui ramenait le questeur à Rome. C*est à tort qu*on a voulu voir dans cette circonstance fortuite la marque d*une protection ou d'un patronage accordé au poôte. Les écrivains qui rapportent le fait ne le signalent que comme une simple coïncidence (2), et le caractère même du questeur défend toute autre supposition. Quoiqu'il se soit adonné plus tard à Tétude des lettres, il n'a jamais beaucoup honoré les lettrés de profession, qui, pour lui, n'étaient guère au-dessus des histrions et des autres amuseurs. Lui-même raconte avec une grande satisfaction que, dans l'ancienne Rome, la poésie était tenue en mépris; on flétrissait, dit-il, du même nom ceux qui se livraient à cet art, et ceux qui passaient leur vie à table. N'est-ce pas lui encore qui flt plus tard un grief à un général romain d'avoir emmené dans sa province ce même Ennius qu'il amenait aujourd'hui à Rome ? Bien loin donc qu'il ait alors appris le grec d'Ennius, comme le prétend un écrivain malavisé (3), il est très-probable qu'il ignorait jusqu'à l'existence de ce poète. D'ailleurs, le mauvais souvenir qu'il rapportait d'un général dont l'éducation avait été fort littéraire ne devait pas l'avoir réconcilié avec les lettrés. A coup sûr, dès son retour à Rome, il ne manqua pas d'exhaler sa mauvaise humeur au Sénat , où il entrait de plein droit à l'expiration de sa magistrature, et les adversaires du vainqueur d'Annibal le trouvèrent sans doute parmi leurs plus chauds partisans. L'âme de la faction, le vieux Fabius, venait de mourir (4) : à temps pour ne pas être démenti et humilié dans ses prévisions par la victoire de Zama. Mais le parti resta debout, plus acharné que jamais. Caton doit en avoir été l'un des membres les plus actifs et les plus irrités. Malheureusement cette époque ne vous a pas laissé d'Annales Parlementaires; on aurait pu j voir combien souvent le nom de Scipion retentissait dans la Curie, et que de

(0 Gom. Nep. 1. Suet. fragm. Euseb. Chron. II ol. 155. La Sardaigne était d'ailleurs un point de relâche pour les vaisseaux qui allaient en Afrique ou qui en revenaient; il est inutile de supposer avec Drumann que Çatony fut jeté par la tempête.

(*) Même Corn. Nep., qui dit : quod non minons aestimamus, quam quemlibet amplissimum Sardiniensem triumphum.

(») Aurel. Vict. 47.

(*) Uv. 30, 26.

discussions passionnées s*ëlevaient à son endroit. On pent les deviner pourtant, ces orages du Sénat, rien que par las décisions qu*on le vit prendre. Plus d*une fois, Caton j trouva l'occasion de rappeler durement au vainqueur de Zama qu*il n'était que le citoyen d*un État libre, soumis comme tout le monde au sceptre des lois.

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