‹ Caton l'ancien, étude biographiqueChapitre 5 sur 19 · V. Cat. Origg. 1, 34,; cf. Jordan prolegom. p. XXXV · texte numérisé non relu

V. Cat. Origg. 1, 34,; cf. Jordan prolegom. p. XXXV

d*Appiu8 Herdottius vint la mdttre à deux doigU de sa perte» ce fut la jeunesse de Tusculum qui accourut ù son secours et contribua efficacement à la victoire. Aussi Tusculum était-il un des municipes les plus favorisés de TlUlie, et celui qui, au dire de Gicéron, fournit le plus de familles consulaires à la république (i), entre autres les Fulvius (t), les Furius Philus (a) et TiUustre Ti. Coruncarius.

Bâtie sur le plateau qui termine le mont Tusculan* et défendue par une formidable citadelle » célèbre dans Thistoire des premières guerres latines, cette ville était située de la manière la plus agréable. Bien de plus délicieux que la vallée do Tusculum et les fertiles coteaux do ses montagnes. Partout les blancbes villas y riaient à travers d*épais bouquets d oliviers, les unes baignant leurs pieds dans les ruisseaux, les autres, comme des chèvres sauvages, suspen* dues à chaque rebord des ravins. Le côté de la colline qui regarde Bome était surtout parsemé d*habitations ; c*est là que 8*élevaient les maisons de campagne de Cicéron, d*Hortensius, de Crassus, de Lucollus et de tant d'autres. (4) Toutefois, dans le temps dont il s*agit, oa n'y trouvait que des fermes peu élégantes, comme celle de Curius Dentatus, et, un peu plus loin, peut être au N. E. de la ville, celle de Caton, sur une colline qui porte encore le nom de Monte-Porzio.(5) Là était le domaine des Porcius, que Caton, dès sa jeunesse, arrosa de ses sueurs, et où il contracta cette passion de Pogriculture, la première et la plus durable de sa vie. • Dès Tàge le plus tendre,

• disait-il plus tard, j ai tenu ma jeunesse à Técart, dans les champs,

• au milieu des privations, des fatigues, des labeurs, remuant et én<

• semençant les rochers et le sol pierreux de la Sabine. • (e) C'était bien là une éducation romaine ou plutôt sabine ; Tinstruc*

tion 7 était reléguée au second plan. Elle n'était pas tout à fait négligée pourtant ; dès le temps de Camille il j avait des écoles à Tus-

(i) Cic. p. Plane. 8, aO.

(•) Id. 1. 1.; p. SuU. 7, 23 et schol. bobb. ad. l.; p. Fontej. 14; Val. Max. 3, 4, 6.

Ô V. Kircher, Latium Vêtus et Receas.

(*) C'est là qu'aujourd'hui on voit encore le pittoresque village de Frascati.

(^ Smitb, Dictionn. of Greek and Roman Geography, art. Tusculum, Ampère, 0. c.

(•) De Suis virttUibus contra Thermum fi^g. 1 dans l'édition de Jordan. Pour ne pas trop multiplier les notes, je me contenterai de citer désormais les textes de Caton d'après cette excellente édition.

oolum (i); mais renseignement y était des plus élémentaires : lire^ écrire, apprendre par cœur le texte des XII Tables, et surtout caU culer au moyen de YAbacus, voilà tout ce qu*il fallait à un Romain de cette époque (t). Peut être racontait-on aussi aux en£ants les principaux faits de Thistoire nationale qui devaient mettre sous leurs yeux des exemples à suivre, des modèles à imiter.

Aucun élément étranger nlnâua donc, si peu que ce fût, sur la première éducation de Caton : tout au plus connaissait^il dès lors rOdyssée par la traduction défectueuse qu*en avait faite Livîus Ândronicus (s). Tout est romain en lui : ses premiers souvenirs se rapportent tous aux temps où les mœurs de ses concitoyens n*étaient pas encore altérées par le contact du dehors. Cicéron raconte que dans son enfance il eut souvent Toccasion de voir à Rome le tain* queur de Mylae, Duilius, ramené chez lui à la lueur des flambeaux et au son des flûtes (4) : simple et pourtant magnifique récompense accordée par le sénat à celui qui avait le premier remporté une grande victoire navale. Lorsque Caton revenait à Tusculum, la mémoire pleine d*un spectacle si frappant, un nouveau siyet s offrit à ses méditations. Tout près de sa maison paternelle» se trouvaient le champ et la cabane de M. Curius Dentatus, le glorieux vainqueur des Samnites. • Caton allait continuellement visiter ce domaine;

• il t^gardait ce champ si modique^ cette étroite cabane, et il se

• rappelait alors cet homme^ le plus grand des Romains, qui avait

• dompté les nations les plus belliqueuses, qui avait chassé Pyrrhus » de ritalie, qui avait eu le triomphe trois fois, et qui ensuite était

• revenu bêcher de ses propres mains ce petit champ et habiter cette « chaumière. G*est là qu'il était assis près de son foyer, faisant cuire » lui-même ses choux^raves, lorsque les députés samnites vinrent

• lui apporter une grande somme : il les renvoya, disant que point

• n*était besoin d'argent à un homme qui se contentait d*un diner

• comme le sien, et que, pour lui, il trouvait plus beau de vaincre - ceux qui possédaient de For que d'en posséder lui-même. » (5)

(«) Uv. 6, 25, et à Paieries 5, 57.

(<) Beklier uad Marquardt V, 1, p. 93 et la note.

(*) n me semble dillQcile d'admettre, avec Jâger p. 26 et d'autres, que dès cette époque, dans les écoles de Tusculum, on apprit le grec aux enfants.

(♦) De Senect. 13, -44.

(») Cic. de Senect. 16, 55 et 56; de RepuLI. 3, 28, 40. Plut. Cat. 2. La citation est empruntée à ce dernier auteur, qui lui-même a copié le fait dans Cicéron.

C'est dans ces occupations pénibles et dans ces méditations austères que grandissait Caton. Il était encore jeune, paridt<il, lors* qu*il perdit son père (i), et il se trouva donc de bonne heure maître d*un domaine qui devait être assez important, puisque son aïeul avait servi comme chevalier et possédait dès lors au moins le cens équestre. Pendant qu'il arrivait à Tadolescence, le plus terrible orage qui ait jamais fondu sur la république romaine s'amassait lentement, pour éclater ensuite d'une manière inopinée. Rome venait à peine de terminer la guerre contre les Gaulois Cisalpins, lorqu*elle apprit le siège, puis bientôt la chute do Sagonte. Ignorant encore à quel enne* mi elle avait affaire, elle perdit du temps en de vaines négociations, et déjà Annibal s'avançait à marches forcées vers les Pjrénéeai traversait sans résistance la Gaule jusqu'au Rhône, culbutaîl les bar* bares qui s'opposaient À son passage^ arrivait au pied des Alpes, les gravissait a travers des dangers inouïs , et , parvenu au sommet , montrait de la main & son armée les plaines fertiles de la Lambardie, étendues devant elle , et s'écriait : • Voilà que nous avons franchi les remparts de l'Italie : elle est tout entière À nous ! •

Dès ce moment Rome ne compta plus ses jours que par des désastres. Les défaites du Tessin et de la Trébie n'en furent que les préludes , mais la journée de Trasimône fut un coup de foudre d'autant plus terrible qu'il était moins prévu. Plus de 15,000 hommes périrent avec le consul Flaminius dans cette rencontre fatale , et l'Ëtrurle ainsi que l'Ombrie étaient aux mains d'Annibal ! Pourtant, la vertu romaine ne fléchit point. Les préteurs, pendant plusieurs jours , tinrent le sénat rassemblé depuis l'aurore jusqu'au coucher du soleil ; les livres sibyllins furent consultéâ; il j eut un lectisterne et des prières publiques ; un printemps sacré fut promis aux dieux, si dans cinq ans l'état de la république n'avait pas empiré , et enfin Fabius, revêtu de la dictature , reçut l'autorisation de lever, parmi les alliés et parmi les citoyens , autant des troupes qu'il le jugerait nécessaire. Caton avait fait partie des levées de cette année 217 ; on ignore s'il fut k Trasimène ; dans tous les cas il passa avec les troupes nouvelles sous les ordres de Fabius. De Tibur, où il avait donné rendez-vous à son armée, le dictateur la conduisit ensuite &

(0 C'est ce qui semble ressortir de cette parole de Gom. Nep. Cat. i : Adulescentulus, priusquam honoribus operam daret, versatus est in Sabinis, quod ibi heredium a pâtre relictum habebat.

Fennemi. Partout où devait passer Annibal , on avait donné ordre aux paysans de brûler les villages et de détraire les provisions qn*ils ne pourraient emporter. Mais le désert était l'élément du lion numide, et Annibal était déjà chez les Samnites lorsque le général romain se disposait â marcher contre lui. Pendant tout le reste de la saison, le Carthaginois promena le fer et la flamme èl travers les riches vallées de l'Italie, sous les yeux de Fabius qui croyait avoir assez lait pour la patrie lorsqu'il avait évité le combat. Les consuls qui reçurent les troupes des mains du dictateur à l'expiration de sa charge continuèrent la guerre d'après sa tactique, se tenant sur les hauteurs, et laissant Annibal piller les vallées h loisir. Le peuple romain finit par se fatiguer lui-mômè d'un tel état de choses, au point qu'il créa consuls pour 216, avec L. AemDius PauUus, ce C. Terentius Varro, dont le principal mérite était de pousser de toutes ses forces à la lutte à outrance. Mais les ambitieuses espérances du consul plébéien s'engloutirent avec l'armée romaine dans le grand désastre de Cannes. On ne saurait dire si Caton prit part à cette lutte mémorable; ce qui est certain, c'est que dans toutes les rencontres il se conduisit vaillamment, et que, dès ses premières campagnes, il avait la poitrine sillonnée de blessures (i).

Les travaux et les fatigues de la vie des champs l'avaient préparé ft la guerre; « c'est parmi les laboureurs, dit-il lui même, que l'on recrute les soldats les plus courageux, les plus endurants et les mieux disciplinés » (s). A tous ces traits, on reconnaît eu lui l'homme de la vieille tradition romaine, maniant l'épée aussi bien que le soc de sa charrue : c'est le dernier soldat laboureur, le disciple des Cincinnatus et des Curius Dentatus. La fortune no lui fut pas avare d'occasions^ puisqu'elle le jeta, dès son début, au milieu de la deuxième guerre punique, la plus terrible que Rome ait eu à soutenir. C'est, suivant la belle expression de Pline, à l'école d'Annibal qu'il apprit la guerre (3), et, comme on l'a fait remarquer, aucune génération à Rome ne posséda la vigueur et la constance de celle qui avait traversé et conjuré la crise la plus redoutable de la république. (4)

O Plut. 1.

(S) De Re Rust. prooem. dté par Pline^H. N. 18, 26.

O PUne H. N. praef. 30.

O Jâger p. 44.

Au dé&ut de rensdignements, Ton ne peut suivre CaUm dans les différentes phases de son service militaire. D^aprôs les indications de Plutarqne, que rien d'ailleurs ne vient contredire, il est permis de supposer qu*à la fin de chaque campagne il rentrait dims ses fojers, où il se livrait aux travaux agricoles que permettait la saison, (i) Il avait pour voisin de campagne le riche patricien Valerius Flaccus, appartenant & une des premières maisons de Rome. C'était, dit Plutarque, un homme habile & discerner le mérite naissant, et qui aimait à l'encourager. Les esclaves lui rapportaient qu'il passait ses matinées dans les villes et les bourgs du voisinage, À plaider pour ceux qui avaient besoin de lui, et que dans Taprôs-diner il revenait aux champs, peinant et travaillant au milieu des siens, l'hiver avec une simple eojomis, l'été presque nu, partageant leur table, ne se dérobant à aucune fatigue, sachant à l'occasion égayer le travail par une saillie, en un mot le type accompli du vir firugi, Valerius eut envie de le voir : il l'invita À dîner. Dès l'abord, quelle que fût la distance sociale, les deux hommes se comprireot et se rapprochèrent. La maison des Valerius s'était distinguée, dès l'origine de la république, par un amour du peuple qui avait valu à son chef le surnom de Publicoîa ; elle avait attaché son nom & plusieurs lois favorables À la plèbe , et secondé avec dévouement et sincérité toutes les aspirations vraiment libérales. Cela n'excluait nullement les instincts conservateurs, qui étaient dans le sang patricien et dans les traditions romaines.

Valerius fut charmé de trouver dans son voisin de campagne un homme qui alliait en lui les mêmes sentiments conservateurs et les mêmes tendances démocratiques. Il le protégea, il lui donna l'occasion de se produire au forum, où le jeune homme eut bientôt des admirateurs et des amis. Grâce â ce puissant appui, Caton, au printemps de 214 , fut nommé par le peuple tribun militaire (s) ; en

(*) Plut. 3 et Corn. Nep. L l. priu8quam honoribus operam daret, versatus est in Sabinis. Dohrn (p. 6), contrairement à ces témoignages, pense que Caîon ne revenait pas chez lui chaque année, attendu, dit-il, que depuis longtemps les Romains avaient l'habitude de rester en campagne et de continuer les opérations militaires pendant l'hiver.

(«) Cette date nous a été conservée par Corn. Nep. : primum slipendium meruit annorum XVII; Q. Fabio Max. M. Claudio Marcello coss. tribunus militum in Sicilia fuit. Âurel. Vict. affirme également que Caton a été tribun militaire en Sicile. Il est vrai que d'après Cicéron de Senect. 4, 10 Caton se trouvait cette

cette qualité il partit pour la Campanie, où les armées des consuls Marcellus et Fabius opéraient de concert. Marcellus ayant été bientôt appelé en Sicile, où il devait se couvrir de gloire, Caton Vy suivit. Il resta sous les armes pendant les années suivantes, et en 209 on le retrouve sous Fabius , alors consul pour la cinquième fois, À la prise de Tarente. Fabius se sentit, lui aussi, attiré vers le jeune soldat ; il voyait en lui un Romain de la vieille roche ; il devint son protecteur et son ami.

Tarente était alors une des villes les plus rickes et les plu& lettrées du monde grec, et, sur le continent italique, il n'y avait aucune cité, excepté Capoue, qui pût le lui disputer en opulence et en éclat. Le jeune soldat^ qui servait depuis huit ans dans le sud de Tltalie, avait trôs-probablement appris le grec dans le cours de ses pérégrinations ; aussi, devenu Thôte du philosophe pythagoricien Néarque, entendix-il avec admiration la parole du vénérable vieillard. On devine avec quel plaisir un homme de sa trempe devait écouter les préceptes de cette philosophie qui réprouvait la volupté des sens comme le plus grand fléau de 1 ame, et qui conseillait de la combattre par Taustérité et par Texercice. Naturellement, il ne prit de cet enseignement que le côté tout pratique ; quant aux spéculatiot^s sur le monde et sur la vie, il dut s*en inquiéter peu : un vrai Romain n*a jamais fait cas d*une philosophie qui ne se traduit pas en règles et en préceptes. N'importe : il est beau de voir celui-là même qui haïra et combattra avec tant d'énergie Tinfluence de la Grèce, prêter une oreille attentive à la voix de ses philosophes, et emprunter à cette vénérable institutrice du genre humain les armes avec lesquelles il lattaquera plus tard. Ce serait un tableau bien fait ))our tenter le génie d'un peintre que ce farouche Romain, ce fils de Mars et de la louve, écoutant d'un air étonné et subjugué la

année en Campante sous le consul Fabius, mais, comme Ta liait remarquer NifH perdey ad Corn. 1. 1., il est probable que Marcellus et Fabius opérèrent ensemble en Campanie avant le départ du premier pour la Sicile. Dnunann, qui ne veut pas admettre le voyage de Caton en Sicile, se trouve devant les deux textes positiOs de Corn, et d'Aur. Vict., et se tire d'affaire en regardant le m Sicilia du premier auteur comme une interpolation, et en mettant, dans le second, une virgule entre militum et in Sicilia, ce qui défigure la phrase. Je ne sais pas non plus pourquoi Drumann veut que Caton ait été élu tribun par son général, alors qu'il ne peut opposer aucune preuve à l'assertion de Plutarque.

sagesse et Téloquence qui parlaient par la bouche du philosophe de Tarente. (i)

Cependant, le grand drame engagé par Annibal se précipitait. Confiné dans un coin de lltalie. d*où il ne pouvait sortir faute de troupes, et d*où toutes les cohortes romaines ;ae psa^venaient pas à le chasser, le fils d*Amilcar avait plus d*une fois encore épouvanté Rome par des coups foudroyants. Joueur désespéré, on Tavait vu un jour accourir menaçant sous les remparts de la ville, où il frappa les citoyens de cette terreur profonde qu ils n*oubliôrent jamais. Hannibal ante portas ! Admirable surtout au moment où tout le trahissait, il ne pensa jamais un seul instant à abandonner son entreprise, à violer le serment redoutable de son enfance. Enfin, après des instances réitérées, combattues, à Carthage même, par la faction des Hannon, ces complices aveugles et involontaires des Romains, il eut le bonheur d*apprendre que son frère Asdrubal, arrivant à son secours, descendait des Alpes avec une puissante armée. Ces renforts, quoique tardifs, pouvaient tout rétablir encore : au Nord et au Sud, deux armées également aguerries prendraient dans un étau vivant les troupes de la république, et les broieraient comme à Trasimène et à Cannes. C'était en 207. Le consul Livius était dans le Nord, pour baiTer le chemin à lennemi qui arrivait; son collègue, C. Claudius Nero, campait vis-à-vis d*Annibal dans le Brutium. C*est alors qu en présence du danger qui planait sur sa patrie, Claudius sentit son courage grandir à la hauteur des circonstances, et, par une résolution digne d^Aunibal lui-même, il abandonna secrètement son camp avec Télite de son armée pour voler au secours de son collègue. Caton se trouvait parmi cette troupe de 7000 hommes, qui, en quelques jours, traversa au pas de course la moitié de lltaUe, arriva à temps au Métaure pour anéantir Tarmée d* Asdrubal, et, repartant à la hâte pour son poste, y revint après une absence de moins de deux semaines, sans qu*An-* nibal en eût rien su. La tête sanglante de son frère, jetée par-dessus les retranchements de son câmp, apprit au gigantesque adversaire du destin qu'il fallait renoncer à ses dernières espérances; il sentit le coup, et, devant ce grand désastre, il ne trouva que cette parole tragique : • Je reconnais la fortune de Carthage f • Mot touchant et

Cic. de Senect. i, 10 et 12; Plut. 2.

terrible, qu*on a eu tort de révoquer en doute (i) et qui peint si bien le trouble profond et les poignantes angoisses de cette grande âme aux abois I

Caton, qui avait pris part au combat et à la victoire (s), signalait ainsi d*une manière glorieuse la dernière de ses dix années de service obligatoire (3). On ne possède aucun renseignement sur lui de 207 à 204 ; il est probable qu*il resta sous les armes, car, malgré les récents malheurs de Carthage, Rome ne se sentait pas encore soulagée du poids d*une lutte formidable et contre les Gaulois révoltés, et contre Annibal, et contre son allié le roi Philippe de Macédoine. En 204 , honorablement connu du peuple , et soutenu derechef par Tinfluence de Valérius Flaccus (4), il obtint la questure , et fut désigné par le sort pour remplir cette charge dans Tarmée de P. Scipion (5), qui était alors proconsul en Sicile, et qui se préparait à passer en Afrique pour j attirer Annibal (e). La fortune, qui plus tard devait creuser un abîme entre ces deux hommes, sembla s'amuser à les rapprocher d abord de la manière la plus étroite , comme pour donner à chacun loccasion de connaître à fond son futur antagoniste. C'est que , dès l'enfaoce , ils avaient marché dans des voies différentes, et poursuivi des buts différents. On connaît la jeunesse laborieuse et austère de Caton ; laboureur, soldat, il ne s'était jamais distingué par aucune qualité transcendante, mais, parmi ses égaux , il avait toujours occupé le premier rang par son énergie et par son courage. Bien autre avait été la destinée de Scipion. Bans toutes les occasions où il s'était montré jusqu'alors, il avait paru, non un citoyen au milieu de ses pairs, mais un souverain au milieu

(0 Comme fait Montesquieu, Grandeur et Décad. des Rom. chap. 5.

(*) Comel. Nep. 1.

(') Il en parle lui-même dans un fragment dont il est d'ailleurs assez difficile dô déterminer le sens exact : Quid mihi fieret, si non ego stipendia omnia ordinanus meruissem semper? (Discours 11 J.)

(♦) Plut. 3.

(») Corn. 2 Aurel. Vict. 1, 47. liv. 29, 35. Cf. Suet. dep. lib. frg. et Euseb. Chron. Il ol. 135.

(<) Dohm p. 7 et Schlosser p. 194 veulent qu'il y ait en des motifs politiques à la nomination du conservateur par excellence auprès du jeune général novateur. Mais ib oublient tous les deux que les questeurs tiraient leurs provinces au sort. Cornélius dit formellement : Quaestor obtigU Scipioni, cum quo non pro sortis necessitudine vixit.

de ses sigets. Caton était la prose même : pratique avant tout , il exigeait du citoyen des qualités solides et utiles à la république, et regardait le reste comme superflu. Rien de plus fabuleux et de plus romanesque , au contraire , que la carrière si courte encore de Scipion, Une auréole surnaturelle entourait son berceau ; on racontait qu*il ne devait pas le jour à un mortel, et lui-mdme ne démentait pas le brait populaire, d*aprôs lequel sa mère Tavait conçu d*nn serpent sacré, probablement un dieu cacbé sous cette forme (i). Il n*aocomplissait pas un acte important qu*il n attribuât aux conseils d*en haut ; souvent il se rendait au Capitole, fermait derrière lui les portes du temple, et y demeurait longtemps dans le silence et dans la contemplation (2). Sincèrement convaincu de sa mission divine (3), il faisait passer sa conviction dans toutes les âmes. Aussi la confiance du peuple en lui était-elle sans bornes. Il obtint Tédilité curale avant Tâge, après Favoir briguée, disait-il à sa mère, sous Finspiration d*un songe prophétique (4) , et il n*avait pas vingt-quatre ans quand les Romains, à Tunanimité non seulement des centuries mais encore des voix (5), lui conférèrent le périlleux honneur de conduire une armée nouvelle en Espagne , où son père et son oncle venaient de succomber après une lutte glorieuse. Dans cette campagne, dont les dangers avaient effrayé les plus vaillants généraux de la république, il se montra le digne héritier de la gloire paternelle. Il y déploya ce courage dont il avait donné une preuve si précoce à la bataille du Tessin, et cette énergie qui, à Canusium, avait fait renoncer les jeunes patriciens à leur lâche projet de fuite ; on admira en lui un grand général non moins qu\m brave soldat. Il prouva que nonseulement il savait vaincre, mais qu il savait aussi profiter de ses victoires , et s'attacher par Tamour les peuples qu'il avait soumis par les armes. Car il avait ce suprême talent des grands hommes

(*) Liv. 26, 19.

{*) là. ib. Val. Max. 1. 2, 2; App. Hisp. 23.

(>) App. 1. 1. le dit expressément. Polybe, esprit rationaliste s'il en fut jamais, loue Scipion d'avoir su habilement faire accepter cette croyance par le peuple. Mais le caractère de Scipion ne se comprendrait plus si on lui ôtait cette foi dans son étoile, qu'il a eue en commun avec d'autres grands hommes, et qui lui iajsait prédire h prise de Garthagène, la défaite des Carthaginois, etc.

(*) Polyb, 40, 4 et 5.

(•) Uv. 26, 18.

nés pour la domination, de captiver les âmes et de les prendre d*assaut, comme il eût fait d*une ville. Cest par là qu*ii avait déjà conquis l'aifection passionnée de la multitude de Rome, et qu'il se faisait idolâtrer de son armée. Les Espagnols vaincus cédaient également à cette influence magique^ lorsque, dans un transport d'admiration, ils offrirent la couronne et le titre du roi â leur jeune et brillant vainqueur (i). Les ennemis eux-mêmes ne pouvaient résister â cette séduction, et Âsdrubal, qui dîna avec lui chez Sjphax, avoua plus tard à ce roi que Scipion lui avait paru plus redoutable encore en société que sous les armes (2). A toutes ces précieuses qualités du chef d*armée, il en joignait une qui les couronne toutes, et qui a manqué à beaucoup de grands génies : une activité infatigable, qui ne le laissait jamais jouir d'un instant de repos, et l'entrainait sans cesse à de nouveaux triomphes. A ceux qui le félicitaient d'avoir mis fin si glorieusement à la guerre d'Espagne : • C'est aujourd'hui seulement, répondit-il, que commence la guerre contre les Carthaginois • (3),

Mais ce qu'on pouvait reprocher â Scipion , c'est un orgueil qui dès lors répugnait à obéir à la loi commune, et que les caresses de la victoire et l'adulation de la foule ne firent qu*exalter davantage (4). Lorsqu'à 22 ans il briguait l'édilité curule, les tribuns de la plèbe faisaient opposition à sa candidature , alléguant qu'il n*avait pas en* core atteint l'âge légal. • Si tout le peuple romain, dit-il, veut me nommer édile, je suis assçz âgé • (5). Il fut nommé d'enthousiasme, et les tribuns se désistèrent. C'est l'Achille Romain \jura negat sibi nota. Il se sent porté par la faveuc^populaire, et la foule sacrifié volontiers à son favori la légalité et les traditions, sauf à vouloir le forcer d'j rentrer plus tard, et â lui faire cruellement expier des torts qu'elle-même a encouragés. Mais avant d'en arriver là, que de triomphes encore et que de gloire ! On sait comment Scipion emporta pour ainsi dire l'autorisation de passer en Afrique. Cette expédition tenait fortement au coeur du peuple, qui attendait de lui la fin de la

{*) Polyb. iO, 58 et 40. Liv. 27, 19.

(«) Polyb. 11, 24. LiT. 28, 17. App. Hisp. 50.

(') Polyb. 1. 1. Déjà en partant pour l'Espagne, il avait prédit la prise de Carthage Âpp, Hisp. 18.

(*) Diod. Sic. i9, 21 (Excerpt. Vatic. p. 70.) W Liv. 26, 2. .

deuxiôme guerre punique (i); maÎB au sénat elle rencontra d*ardents adversaires, inspirés la plupart par une défiance puérile, quelquesuns par une basse jalousie (2). Parmi ces derniers, on regrette de ranger le vieux Fabius, qui voyait avec indignation le triomphe d*une politique si opposée à celle de toute sa vie, et que Fédat toujours croissant de Scipion offusquait plus qu'il n*aurait voulu se Tavouer à lui même (3). Il prit la parole pour combattre le projet du jeune héros ; mais, malgré tous ses efforts, il dut voir accorder à son rival la permission de quitter la province de Sicile pour FAfrique, si les intérêts de TÉtat Texigeaient. Ce n*e8t pas sans répugnance que le sénat se décida & prendre cette résolution ; mais, voyant avec quelle ténacité Scipion persistait dans son projet, et craignant que s'il échouait au sénat, il ne se fît conférer par le peuple Tautorisation nécessaire, les vieux patriciens, en gémissant, cédèrent à la nécessité (4). Il est inutile de dire combien Torgueil de Scipion dut se sentir flatté d'avoir amené À cette extrémité le corps le plus puissant de TEtat, et on comprendra facilement qu'il se soit habitué à ne plus voir dans la république d'autre loi que sa volonté.

Pourtant, le sénat, qui avait dû plier devant les exigences de la foule, usait de tous les moyens qui étaient en son pouvoir pour paralyser l'entreprise de Scipion. On ne lui donna que les troupes de Cannes, qui languissaient dans un honteux exil en Sicile ; on n'osa pas, il est vrai , lui refuser l'autorisation d'enrôler des volontaires , mais, autant qu'on le put, on lui retrancha les subsides d'argent ; on ne lui donna que quelques vaisseaux, bref, on s'évertua à le mettre dans l'impossibilité de tenter le passage en Afrique. Son entrain et son activité triomphèrent de tout. Ces soldats de Cannes, tenus dans un injuste mépris depuis leur défaite, il sut les apprécier et en faire des héros. La flotte fut équipée et approvisionnée par le concours unanime des alliés. Sept mille volontaires accoururent se ranger sous ses drapeaux (5). Ainsi tous les efforts du sénat n'aboutissaient qu'A faciliter la tâche du futur vainqueur . Entouré d'une garde de trois cents jeunes gens, qu'il avait fait armer par les Siciliens (e), il avait

(«) Zon. 9, 41.

(<) Zon. 1. 1. App. Carth. 7.

(*) Plut. Fab. 35 Taccuse formellement de jalousie, et donne des preuveâ*

(*) Liv. 88, 38-45.

(») Liv. 28, 45. Plut. Fab. SB et 26. App. Carth. 7. Zon. 9, il.

(•) Uv. 29, 1. Plut, Fab. 26. Val. Max. 7, 3, 3. App. Cartii. 8,

sur son armée un pouvoir plus grand que jamais roi n*en eut sur ses sujets. • Il n*est aucun de. ces trois cents, disait-il un jour, qui, sur un ordre de moi, ne se précipitât du haut de cette tour dans la mer • (i).

Qu*j avait-il à faire contre un tel homme ? Il fut prorogé dans sa province en qualité de proconsul, et il s'occupait des préparatifs du départ, lorsque Caton arriva dans son camp. Il y apportait, outre un caractère tout à fait incompatible avec celui de son général, des doetrines politiques complètement opposées. On envoyait au proconsul un homme qui n'était sorti des mains de Yalerius que pour passer dans celles de Fabius, et qui, sous Tinfluence de ces deux personnages, avait bientôt transformé ses aspirations et ses goûts individuels en doctrines et en articles de foi. Chez lui, les convictions étaient de fer, et la ténacité du questeur égalait Torgueil du général. Nulle harmonie n'était donc possible entre eux deux. Or, on sait que, d'après les vieilles coutumes, les rapports du questeur avec son général étaient des plus étroits (s); leurs fonctions nécessitaient des entrevues et des relations quotidiennes. Mais les dissentiments éclatèrent bientôt (3)'. Le nouveau questeur, avec cette liberté de langage dont il usait toujours , ne manqua pas de laisser voir à son général ce qu'il pensait de lui et de son administration. Chaque fois qu'il 7 avait une dépense à faire, il en prenait texte pour se plaindre qu'on gaspillât les deniers de l'État. Pour un admirateur du vieux Curins Dentatus, quel perpétuel sujet de scandale que le camp de Scipion I Tout offusquait l'austérité de ses goûts. Le général, selon lui, se départait follement des vieilles mœurs pour suivre les modes nouvelles ; le soldat prenait des habitudes de luxe et de mollesse qui énerveraient bientôt les fortes légions romaines, et, quand la discipline serait une fois relâchée, comment opposerait-on de telles troupes à un ennemi aussi redoutable qu'Annibal? Tel qu'était Caton, il est permis de croire qu'il aurait, par ces tracasseries incessantes, impatienté un général plus endurant que ne l'était Scipion. • Il n'avait pas besoin d'un questeur aussi méticuleux; quand on avait une guerre sur les bras , c'était bien le moins qu'on en fît les frais ; d'ailleurs , il avait & rendre compte au peuple romain de ses actes ,

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