‹ Catulle et ses modulesChapitre 11 sur 19 · VII. Fragm. 35 d · texte numérisé non relu

VII. Fragm. 35 d

vplp à&lépi T^ "Repeplxvs

Non prius. . .

Quam jucunda mihi munera libet onyx.

On a encore signalé d'autres rapprochements (Voir Schneider, CaUimacheat II, p. 160-161), mais ils sont plus douteux.

^') Èp T^épt — - caeletti in lumine. Il faudrait admettre, il est vrai, que les restitutions de Schneider sont certaines, et elles ne le sont pas. Elles ont été discntées par \Vilamowitz-Môllendor(T, Hermès, XIV, 3, p. 199; par Baehrens, H, /i 61, et eu dernier lieu par Nigra, p. io5, dans la comparaison 1res serrée qu'il a établie entre Toriginal cl la copie.

autre qui ne le rend pas exactement ^^); ici, il resserre l'expression ^^^; là , il la développeras il fera dire à la boucle de cheveux moi, lorsque Gallimaque l'appelle et l'astre de Bérénice ^^U. Mais ce sont là des licences qu'on a , de tout temps, passées à une traduction en vers et qu'il lui est impossible de s'interdire; il y a eu , dans notre siècle , des écrivains qui ont mis en vers latins et en vers français les Hymnes de Gallimaque ^^^; si l'on rapproche leurs essais de celui de Catulle, on pourra se convaincre qu'ils ont bien été obligés, comme lui, de s'écarter légèrement de leur modèle et que, souvent même, ils lui sont moins fidèles qu'il ne l'a été au sien.

Mais Catulle a*t-il traduit l'original sans en rien omettre? Ici les avis sont partagés. Le meilleur éditeur de Callimaque, Schneider ^^\ estimait naguère qu'il y avait dans le poème latin au moins une lacune r'^^; il est vrai qu'il l'attribuait uniquement à la négligence des copistes. Catulle fait allusion à un exploit de Bérénice, qui lui avait valu le surnom de magnanime; suivant Hygin^^^ Callimaque racontait cet exploit : Bérénice, fille de Philadelphe, voyant son père cerné parles ennemis, avait sauté sur un cheval; elle avait rallié les troupes égyptiennes et dégagé le roi; or il n'y a rien de tel dans Catulle. M. Couat, cependant, ne croit pas à une lacune ^^^ ; il a montré avec beaucoup de raison que Bérénice, fille de Philadelphe, n'est pas la femme d'Évergète, l'héroïne de Catulle; par conséquent, à supposer que Callimaque eût vraiment célébré ce trait de courage, ce ne pouvait être dans la pièce qui nous occupe. Mais ceci même est douteux; le pas-

(*) È6nxe — poUieita e»U

(') Teque tuumque caput, ai/iv re xapifp <t6» re ^ov.

i^) Voir ci-dessus, p. aoi, note a, ie rapprochement n* V.

<*) /Wrf., n*VÏI.

(^) PetitpRadei, Hymnet de CalUmaque traduits en vers latins de même mesure que Toriginal (1808); de Wailly, Hynmu de CaUùnaqm traduite en vers françait (18&9).

^*) Schneider, CalUmachea (iS'j^)^ H* p« 1^9-1 Sa.

^'ï Après le rers a 8.

<*) Hygin, Aêuron,, II, a/i.

''' Poéê. alex., p. 11 3, noie /i.

LES ÉLÉGIES. iOS

sage d'Hygin est fort suspect, et il ne Test pas seulement pour M. Couat; depuis Haupt jusqu'à Baehreos^^^ presque tous les éditeurs admettent qu'il provient de quelque commentaire sans valeur, dont les principaux éléments ont été puisés dans le texte même de Catulle, mal compris et dénaturé. M. Gouat conclut de là , d'une façon générale , que le poète latin n'a rien supprimé ; c'est peut-être se hâter un peu trop; M. Thomas, par exemple, conserve des doutes ^^l II serait facUe, en effet, de montrer qu'il y a, chez Catulle, plus d'un passage où l'on attend vainement du poète lui-même une explication qui serait strictement nécessaire pour l'intelligence de ses vers; mais ce serait perdre son temps que d'entreprendre une telle démonstration : il resterait toujours a prouver que Callimaque avait su éviter ces obscurités et ces incohérences, et les Hymnes sont là pour attester que, bien au contraire, elles lui étaient habituelles.

Si Catulle n'a fait que traduire la pièce de Callimaque, ce n'est pas sur lui, mais sur son modèle, que retombent les jugements auxquels elle peut donner lieu; or c'est le poète latin qui, seul, nous intéresse ici. Il n'est pas inutile cependant de chercher ce qui le séduisait dans l'original grec et quelles leçons il en pou* vait tirer. M. Couat a rendu sur cette élégie un arrêt quelque peu sévère ^'^ dont M. Vahlen, récemment, demandait à appeler (^). tt Callimaque , disait M. Couat, a enfermé dans son poème deux sujets, l'un scientifique, l'autre dramatique, et il les a unis par un lien artificiel." On peut avec M. Vahlen contester que la composition soit aussi défectueuse; car le sujet scientifique n'est, à proprement parler, que le prétexte; il ne tient pas de place dans le développement; au début, le poète célèbre en quelques vers les études chères à Conon et la découverte merveilleuse qui émeut la cour d'Alexandrie (^); c'était là une exposition nécessaire

^*) Baehrens, édition de Catulle, commentaire, p. A 58, note *. — Voir aussi Nigra, p. 8, note i.

^*) Page 656 de son commentaire.

^•^) Poé8, alex., p. 1 13 et siiiv.

(*> Sitzungber. der Berlin. Acad,, ao décembre i888.

'>^ Vers I à 10.

SOâ CATULLE ET SES MODÈLES.

et on ne peut se plaindre qu'elle dépasse les justes limites. Plus loin, Gallimaque détennine, avec autant d'exactitude que le permet la langue poétique, la position du nouvel astre sur la voûte céleste (^); il le fait en quatre vers sans aucun déploiement de vaine science. On ne peut donc pas dire qu'il y ait deux sujets, qui alternent l'un avec l'autre; en réalité, il n'y en a qu'un, et il est éminemment propre à inspirer une élégie : c'est le vœu formé par une jeune femme, dont l'époux vient, après quelques jours d'une heureuse union, de partir pour une expédition où il peut trouver la mort. Il est bien vrai, du reste, que la pièce de Gallimaque se ressent de l'influence d'un temps où l'astronomie est plus que jamais en faveur; mais l'alliance de cette science avec la mythologie est aussi ancienne que le peuple grec; pour en faire admettre la légitimité , Gallimaque n'avait qu'à invoquer les œuvres d'Hésiode. A supposer même que, dans son élégie, il eât chanté plus longuement la découverte de Gonon, le lecteur grec n'eût jamais songé à contester l'unité de la composition, pas plus que son imagination ne se refusait à accepter le rapport établi par le poète entre les cheveux de la reine et la constellation récemment observée.

On peut, par un argument tout semblable, justifier cette prosopopée hardie, qui consiste à faire parler une boucle de cheveux. Pour M. Gouat, Gallimaque a répandu dans ce morceau une fine ironie; c'est un sceptique, qui se moque le premier du sujet qu'il traite et qui sait que ses dispositions d'esprit seront celles de ses lecteurs ^'^^ Il n'en faudrait pas jurer; jusqu'en cet âge de civilisation avancée , l'imagination grecque avait conservé une étonnante facilité à enfanter des fables et un besoin non moins grand d'y croire. Nous voyons la boucle de cheveux s'attendrir et s'indigner; elle décrit, elle raconte, elle exprime des regrets et des vœux, elle parle de sa destinée et de et ses sœurs», les autres boucles dont elle est séparée ^^\ Assurément, ces figures semblent

0) Vers 65 à 68.

<*ï Telle esl aussi Topinion de Niçra, p. i /i.

(^) Vers 5i.

bien un peu étranges à notre goût; mais la poésie antique a toujours eu le droit de tout animer; Catulle lui-même prête les discours les plus libres à certaine porte, qui se vante d'avoir aune langue et des oreilles ^^^ j?. Gomment s'étonner que Callimaquo fasse parler cette fameuse boucle de cheveux, qui a participé à l'existence d'une divinité terrestre et qui, maintenant, est entrée dans le monde surnaturel, où vivent d'une vie supérieure et mystérieuse les divinités célestes? Gomme le remarque justement M. Vahlen, c'est là une fantaisie, mais une fantaisie autorisée par un grand nombre d'exemples, et elle ne suffit pas à prouver que le poète, entraîné par le désir de faire sa cour, passe par-dessus les invraisemblances les plus choquantes. On aurait tort surtout de s'imaginer que cette poésie ait pu être accueillie par les Romains avec froideur; bien loin de là, ce conte merveilleux, imaginé par Gallimaque, a dû les charmer, comme il a charmé Catulle; s'il est peu probable que le poète grec se soit ri de son sujet, de lui-même et du public, il l'est encore moins qu'il ait trouvé beaucoup d'incrédules. Il en faut dire autant de la traduction latine; lorsque Catulle l'envoya à son ami Ortalus, il y avait près de deux siècles que la boucle de cheveux de Bérénice avait donné son nom à une constellation; la fable était acceptée depuis longtemps, elle avait déjà un air d'antiquité. D'ailleurs il n'y a point de degrés dans le surnaturel pour ceux qui l'admettent, et, au temps même de Lucrèce , combien aurait-on pu compter d'hommes dans le monde qui se refusassent à l'admettre? César aura à peine cessé de vivre , qu'on croira voir dans l'apparition d'une comète la preuve qu'il a été reçu parmi les dieux; on l'appellera «l'astre de César»; Virgile chantera ce nouveau météore, et il ira jusqu'à dire qu'il n'est plus nécessaire d'observer les astres précédemment connus; un seul suffît désormais à guider le laboureur dans ses travaux ^'^l

On ne peut nier cependant qu'il y eût dans cette élégie de

^') LXVII, hà. Comparez Properco, 1, 16 et Horace, SaL, I, 8. t») BucoL, Vol IX, lii.

quoi troubler profondément les idées d'un Romain attaché aux moeurs de sa patrie. On a déjà vu avec quelle recherche voluptueuse Catulle dépeint dans les Noces de Thétis et de Pelée le bonheur de deux jeunes époux. Les mêmes images se présentent de nouveau sous sa plume lorsqu'il célèbre le mariage de Bérénice, et c'est dans des termes empruntés au langage de la galanterie qu'il parle de l'union la plus durable et la plus sainte ^^\ La dignité du lien conjugal s'en trouvait déjà fort compromise aux yeux des Romains; mais que pouvaient-ils penser envoyant un roi et une reine, maîtres d'un grand pays, transformés en personnages de roman? Quoi de plus étranger à la conception qu'ils se faisaient d'un chef d'Étal, que ce portrait d'un souverain, qui «porte encore les douces marques des combats de la nuit», au moment où il va diriger une expédition guerrière? Le poète que Catulle imite a vécu, on le voit de reste, dans une monarchie d'Orient, où les idées morales se sont singulièrement altérées sous l'influence du despotisme : l'élégie erotique de Cal* limaque sert de dénouement à une sanglante tragédie de palais. Bérénice avait été fiancée par son père Magas à Ptolémée Évergète; Magas étant mort, sa mère voulut lui faire épouser un prince grec, nommé Démétrius, dont elle était elle-même la maîtresse; Bérénice coupa court à ce projet en faisant égorger le nouveau prétendant ^^^ ; c'est ainsi qu'elle devint, comme l'avait souhaité son père, la femme d'Evergète et la reine de l'Egypte. Callimaque ne cherche même pas à dissimuler le crime; bien loin de là, la traduction latine l'appelle bonum facinus,quotum forûu» ausii alis^^K C'est que, dans les familles souveraines de l'Orient, un assassinat de ce genre n'a jamais été un crime; c'est une exécution sommaire, commandée par les nécessités de la politique. Néanmoins cet éloge donné par le poète à son héroïne nous la gâte beaucoup; nous avons de la peine ensuite à la croire aus^i sensible qu'il le voudrait, lorsqu'il nous la montre tout en

"ï Vers i3 à 18, et 80, 8t. Voir Coual, Poe», alcx., p. 119.

(*) Justin, XXVI, 3.

^'^ Catulle, LXVI, vers a 7,

larmes au moment du départ de son époux ^^^ : le charme de l'amante innocente et timide s'est évanoui, et nous mesurons d'un coup d'œil la part de convention qui entre dans cette poésie galante. Avant d'être l'époux de Bérénice, Evergète était son cousin , peut-être même son frère ^^^ ; nous sentons trop que la raison d'Etat et la tradition dynastique ont eu plus de part que la passion dans ce mariage. Enfin l'élégie de la Boucle de cheveux évoque devant nous l'image de cette Egypte corrompue, perfide, étrange et cruelle, que Cléopâtre personnifiera bientôt aux yeux des Romains et que leurs poètes poursuivront, après Actium, des plus ardentes invectives.

Mais les contemporains de Catulle n'en étaient pas là : ils s'abandonnaient tout entiers h la séduction irrésistible qu'exerçaient sur eux les brillantes fantaisies de la poésie alexandrine; comme César devant Cléopâtre, ils se sentaient désarmés devant tant d'attraits. Oublions un instant la condition des personnages pour lesquels fut écrite l'élégie de Callimaque; après avoir demandé à l'histoire de nous éclairer sur leur biographie, supposons qu'elle ne nous a rien appris de leurs mœurs, de leur caractère, de leurs passions basses ou terribles, ni même du temps où ils vivaient. Il reste encore, jusque dans cette poésie si pleine d'artifices, une part de beauté simplement humaine, et elle n'a pu manquer de captiver Catulle. Les vers les plus élégants et les plus gracieux dans sa traduction sont ceux oii il esquisse en pas* sant, d'une main légère, quelque scène d'amour, soit qu'il décrive avec malice les pleurs mensongers que la jeune femme verse au seuil de la chambre nuptiale ^^^ soit qu'il s'attendrisse sur sa douleur, lorsqu'une nécessité cruelle la sépare de son époux ^*^, soit enfin qu'il vante la félicité sans mélange d'un couple fidèle à la foi jurée ^^^. Il n'y a plus ici de Bérénice ni de Ptolémée,

(0 Catulle, LXVI, vere ai à 33.

^^ Vers 2 3. Le sens donné par Catulle au moi fratei' est encore très controversé.

0) Vers 15-17.

t*) Vers 90-39.

(*) Vers 79-89.

plus de roi ni de reine, mais des tableaux d'une vérité toute générale; quelque sensible qu ait été Catulle au savant décor au milieu duquel Gallimaque les a placés , il était fait pour les apprécier, et voilà pourquoi il les a rendus avec tant de bonheur.

L'élégie sur la Boucle de clieveux de Bérénice correspond bien à la définition qu'Horace a donnée du genre, d'après les écrivains d'Alexandrie ^^^; c'est un poème plaintif : l'auteur y peint la douleur d'une jeune épouse, menacée de devenir veuve au lendemain de son mariage; à ce sujet principal s'ajoutent les regrets de la boucle de cheveux , qui gémit d'être séparée de sa maîtresse et souhaite de lui être rendue ^^^ Cependant ce n'est pas l'accent de la tristesse qui domine dans ce morceau; Bérénice a vu revenir son époux vainqueur, et si la boucle de cheveux n'a pas repris sa place primitive, c'est bien pour elle une compensation, quoi qu'elle en dise^^^ de briller parmi les astres du firmament; le poète fait sonner si haut l'honneur qu'elle a reçu, qu'on oublie ses regrets pour ne plus voir que sa dignité nouvelle. La pièce LXVIII se rapproche davantage du type de l'élégie à la fois erotique et plaintive. Un ami du poète, nommé Manlius, étant devenu veuf, lui a écrit pour lui demander des vers propres à soulager sa peine. Catulle répond qu'il n'est pas dans un état d'esprit à pouvoir consoler les autres ; il est trop malheureux lui-même; il a perdu un frère qu'il chérissait; son âme est en deuil; cependant il dira combien est douce et étroite l'amitié qui l'unit à Manlius, il le remerciera de ses bienfaits. Ainsi il est amené à mêler aux plaintes, que lui arrache la mort de son frère, l'éloge de son ami; le souvenir de Manlius, à son tour, lui rappelle celui d'une femme qu'ils ont connue tous deux , et avec laquelle Catulle a noué une intrigue passagère; elle lui est infidèle, il le

(*> An poet,, 75.

(« Vcre39-5a, 63, 70-79, 89-9'!.

^^) Vers 75.

sait et s'y rësighe, non sans regretter les doux moments qui ont marqué le début de leur liaison. Un profond chagrin, causé par un deuil de famille, une tendre amitié pour un homme qui en est digne, un amour exempt de troubles et d'illusions, qui, pour n'avoir été qu'un caprice, n'en a pas eu moins de charme, tels sont les sentiments qui animent, savanunent gradués et nuancés, l'élégie dédiée k Manlius.

Si l'on excepte la pièce LXVI , manifestement traduite de Gallimaque , il n'y en a pas , dans tout le recueil de Catulle , oît se montrent sous une forme plus apparente les procédés de l'école alexandrine. On a déjà pu voir, dans les Noces de Théùs et de PéUe, un sujet épisodique enchâssé au milieu d'un autre sujet, €ette combinaison est simple à côté de celle que Catulle a adoptée ici. Nous n'avons pas à examiner si les quarante premiers vers font partie du même poème que les suivants ; cette question si controversée a son importance; mais, outre qu'il serait hasardeux de la trancher ^^), il n'est pas nécessaire de. nous y arrêter poar pénétrer la méthode de composition de Catulle ; le reste de la pièce ^^^ suffit amplement è nous instruire. Les critiques représentent quelquefois par des figures géométriques, avec des lettres et des chiffres, le plan de certains ouvrages des littératures anciennes; ici ce travail n'est pas un jeu puéril; on ne peut s'en dispenser, si l'on veut se retrouver au milieu des circuits da développement « d'autant plas qu'il a dû être impossible à Catulle lui*méme de le concevoir sans ce secours. Trois sentiments remplissent son cœur : une amitié, un amour, un chagrin; il les énumère dans cet ordre même, puis, arrivé au dernier, il remonte dans l'ordre inverse jusqu'au premier, de telle sorte que les regrets qu'il donne à la mémoire de son frère sont enveloppés entre deux strophes, où il raconte son amour; et celles-ci, à leur tour, le

(*) Récemment encore, la théorie des chorizontes a été défendue par M. Franz Hennés, Beitrâge (1888) et iV<?i« Beitràge (1889) *"'' ^•*»'»^ "»"' Erklàrung des CatuU, progr. Pranklurl; elle a été combattue par M. W. liorschelmann, De CatuUi carminé LXV] If commenta lio. Dorpal, 1H89.

i*î LXVril h (Ht'noistThomas).

sont entre deux autres, qui contiennent Téloge de Manlius. Mais ce n'est pas tout; ii y a encore les fables qui remplissent les intervalles entre les diverses parties de la composition; une comparaison, une association d'idées, si léger qu'en soit le lien, sufiisent à Catulle pour introduire ces souvenirs mythologiques. Il songeait à l'entrée furtive que sa maîtresse fit, une nuit, dans sa demeure; ainsi Laodamie, embrasée d'amour, entra pour la première fois dans celle de Protésilas ; son bonheur fut de courte durée, car son mari dut bientôt la quitter pour prendre part i la guerre de Troie. Mais c'est à Troie que le frère de Catulle a succombé ; nous voilà ramenés au poète et è sa douleur. Nous les quittons cpelques vers plus loin pour revenir à Laodamie, en passant de nouveau par Troie; cette ville fatale a plongé Lao* damie dans un abtme de maux ; non moins profond était l'abtme de Phénée , creusé par Hercule pour dessécher les marais d'Arcadie. Cependant toutes ces images fuient loin de nos yeux et, en avançant davantage, nous voyons reparattre la maîtresse et Tami de Catulle, dont il nous avait entretenus au début. On dirait en somme un édifice d'une architecture compliquée , dont les colonnes, symétriquement variées, laisseraient apercevoir, dans les intervalles qui les séparent , des peintures ou des tapisseries merveilleuses, reproduisant chacune quelque épisode de légendes jétrangères les unes aux autres ^^^

En général, les critiques jugent sévèrement cette composition

<^) Voici comment on pourrait diviser Télégie LXVIII b, Riese donne an tublean un peu différent. Il ne faut pas oublier quMi y a des lacunes dans le texte (vers 7 et 10a), sans quoi la concordance numérique des divers groupes serait plus frappante encore :

Vers là 10. Éloge de Manlius 10 vers | .

Vers lia Sa. Amour de Catulle 99 vers j

Vers 33 à h6. Laodamie ih vers \

Vers II'] à 5o. Troie û vers I

' Vers 5i li 60. Le frère de Catulle 10 vers > B

Vers 61 à 64. Troie û vers

Vers 65 à 90. Laodamie 96 vers

Vers 91 à 110. Amour de Catulle 90 vers ) .

Vers 1 1 1 à 199. Éloge de Manlius 13 vers

si peu conforme à nos habitudes et à nos goûts. En tout cas, qu'elle soit chez Catulle l'effet de la négligence, c'est ce qu'on ne saurait admettre un instant; il y a dans ce désordre une affectation de régularité qui ne laisse aucun doute sur ses intentions; comme dans les Noces de ThéUs et de Pelée, et pour les mêmes raisons , il s'est imposé la tâche d'éviter la ligne droite. C'est encore dans les Hymnes de Callimaque qu'il nous faudrait ici chercher des points de comparaison ^^^ mais nulle part nouB n'y saisirions un dessin aussi laborieux ; l'élève , comme il arrive souvent, a exagéré les principes du maître. Pourtant il faut reconnaître, à la louange de Catulle , que, s'il a manqué de mesure, il n'a pas manqué de logique. A l'origine , l'élégie se distinguait de la poésie mélique par sa forme plus serrée , par son allure plus calme et plus modeste; c'était une sorte de discours, destiné à suggérer au lecteur une série de vérités morales; un tel poème ne pouvait, dans sa marche, dépasser un certain degré de liberté. Les Alexandrins l'assimilèrent résolument à l'ode; ils lui permirent d'en imiter les audaces; ils y traitèrent toute espèce de sujets et y semèrent les mythes h pleines mains. Dès lors, il n'est pas étonnant que Catulle , poussant à ses dernières conséquences le système de l'école, ait adopté dans une élégie, où il nous fait la confidence de ses plaisirs et de ses peines, un plan analogue à celui que suit Pindare dans un chant de triomphe. Car le rapport est remarquable : ne trouvons-nous pas ici, comme chez Pindare ^^^ une fable principale placée au centre du poème, entre deux éloges d'un même personnage , qui se font écho aux deux extrémités? Ce sont là les éléments essentiels du morceau ^^^ au milieu, le nom de Laodamie; au début et à la fin, celui de Manlius. Mais chacun des trois membres du développement comprend d'autres groupes secondaires qui s'y rattachent d'une façon plus ou moins étroite : en faisant l'éloge de Manlius, Catulle songe à la femme gracieuse et légère, dont il a reçu les premiers

('} Couat, Am». alex., p. a 38 à 3 5/i.

^'^ Croiset (Aifr.). Hisl. de la lilt. gr., I. if, p. /m -y à /ias.

(^) LWIIU.

gages de tendresse dans la maison de cet ami si cher; de méme^ la fable de Laodamie réveille dans sa pensée le souvenir de Troie, et celai-ci, la récente douleur causée par la mort de son frère. Il serait superflu de montrer que ces groupes d'idées ne sont pas dominés par cette haute inspiration morale, qui fait, chez Pindare , à travers tous les détours du lyrisme , l'unité d'une même ode; on voit bien que Catulle songe surtout à surprendre le lecteur en feignant de l'égarer, pour lui remettre en main le (il conducteur dans le moment le plus critique. On ne peut même pas soutenir sans paradoxe qu'il se soit proposé de marcher sur les traces de Pindare; ce que nous voulons dire, c'est que, nourri des vieux lyriques grecs, il a transporté dans l'élégie, comme l'école alexandrine lui en donnait l'exemple, leurs procédés ordinaires de composition , sans tenir compte de la différence des genres, des sujets, des personnages et des situations ^^^ ; et ainsi nous retrouvons une fois de plus dans son œuvre ce curieux mélange de l'art ancien et de l'art récent, qui donne à tout ce qu'il a écrit un caractère si particulier.

Ces considérations nous font comprendre son dessein ; nous voyons comment il y a été conduit. Il resterait à savoir si ce des> sein est en soi-même très heureux; Gallimaque n'aurait<-il pas désavoué son disciple? Ce qu'il a fait dans ses Hymnes, et encore d'une main plus discrète, n'y avait-il pas une sorte de profanation à le tenter dans une poésie aussi galante? Car enfin, si Catulle pleure son frère, les amours dont il nous entretient ne sont pas du genre le plus relevé; Manlius y joue un rôle qui est, pour le moins, peu digne d'un homme grave; ajoutons que le poète se résigne h l'inconstance de sa maîtresse avec une philosophie qui sent encore plus le libertin endurci que l'épicurien : «Elle ne se borne pas, dit -il, aux hommages du seul Catulle; mais il nous faut supporter ces rares infidélités d'une maîtresse, assez

(1) Westphal et, après lui, Ritlig (Catol/tana, II) ont soutenu que LXVIII ( reproduisait les procédés de composition familiers à Tancienne poésie lyrique. Je souscrirai volontiers à celte opinion, pourvu qu^on y apporte les restrictions que je viens d'indiquer, pourvu surtout que Ton ne croie pas à une imitation directe.

réservée d'ailleurs dans ses trahisons; n'imitons pas les sots et leur importune jalousie ^^K n Junon, poursuit-il, n'a-t-elle pas eu à se plaindre de son époux, plus que lui de sa maîtresse? Puis celle (ju'il aime est mariée; il doit lui être assez reconnaissant de ce qu'elle lui a déjà accordé; en vérité, on n'est pas plus accommodant. Ne faisons pas intervenir la morale hors de propos; encore pourrait-on trouver que ce badinage contraste d'une façon singulière avec les élans lyriques du poème. Quoi ! tant de détours, tant d'apprêt et de science pour arriver à une aventure aussi vidgaire! Chez Pindare, les apparentes irrégularités de la composition ajoutent à l'impression que produisent sur notre ftme la solennité du ton et la grandeur du sujet; mais quand la poésie devient un jeu, qua-t-elle besoin de tant de mystère? Faut-il que l'auteur se couronne de laurier et monte sur le trépied pour nous apprendre qu'une femme qu'il a détournée de ses devoirs le trompe lui-même, et qu'il n'en est pas autrement chagrin? Les Hermésianax, les Phanoclès, les Alexandre d'Etolie, tous ces Alexandrins, dont Catulle suit ici la tradition , n'auraient pas été embarrassés de répondre ; tout dépend de la place que l'on accorde à l'amour dans la vie et dans la littérature. Lorsque, après Euripide, il devint l'objet principal, presque l'unique objet de la poésie, on se demanda pourquoi, s'il était (de maître des hommes et des dieux t?, on ne lui rendrait pas les honneurs qu'on réservait jadis pour les puissants de la terre et de l'Olympe. Dès lors l'élégie, qui est par excellence le domaine de la poésie amoureuse, n'a plus de raison pour s'abstenir des tours ambitieux de l'ode. La moindre aventure galante devient un coup du ciel; il y a toute une mythologie spéciale, où l'on trouve, pour chaque phase de la passion, des comparaisons, des enseignements, des motifs d'espérance ou de crainte, comme Pindare en trouvait jadis , pour les mettre au service de la morale , dans les grandes actions des dieux et des héros. L'élégie erotique, elle aussi, recueille des exemples dans la fable et elle les présente

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