‹ Catulle et ses modulesChapitre 12 sur 19 · LXVIII · texte numérisé non relu

LXVIII

comme l'ode, en les enveloppant dun demi-jour mystérieux, qui en augmente l'autorité; elle est le sanctuaire de l'amour; on n'y pénètre que par des chemins qui se croisent à plusieurs reprises; il faut une certaine initiation pour s'y reconnaître; mais aussi l'on en sort émerveillé de tout ce que ces détours mêmes ajoutent au prix du plaisir.

Laodamie , dont la légende forme comme le centre de l'élégie de Catulle, comptait dans la mythologie des Alexandrins parmi les victimes célèbres de la passion ^^\ Homère raconte que Protésilas , roi de Phylacé , en Phthiotide , partit pour la guerre de Troie peu de temps après son mariage, laissant inachevée la demeure où il voulait recevoir sa nouvelle épouse Laodamie; à peine la flotte grecque touchait-elle le rivage troyen , qu'il s'élança à terre, le premier de toute l'armée, et le premier aussi il y reçut la mort, à l'instant même, d'une main ennemie; depuis ce temps Laodamie le pleurait, tr meurtrissant son beau visage ^^^ p- Euripide, dans sa tragédie de Protésilas^^\ recueillit, en les développant, les nouveaux détails que l'imagination populaire avait ajoutés à la légende primitive; il supposait que le héros avait obtenu du dieu des enfers la faveur de revenir passer un jour sur la terre auprès de sa femme; lorsque arriva l'heure de la séparation, Laodamie ne put se résigner à ce second veuvage et elle se donna la mort pour accompagner son époux parmi les ombres. Ainsi son amour prenait déjà un caractère plus exalté; cependant Euripide conservait au personnage sa gravité et sa noblesse; il donnait dans Laodamie un pendant à Alceste; il présentait sa mort volontaire comme un acte d'héroïque tendresse, non comme une folie ; le chœur disait en parlant d'elle : « Quiconque enveloppe toutes les femmes sans exception dans un même opprobre n'est pas un homme d esprit, mais un sot. Si, dans le nombre, il en est de mauvaises, il en est, comme celle-ci, qui sont pleines

(») Baehrens sur LXVIII 6, 33-3/i.

W 7/., Il, 700.

(3) Fragments dans Eurip. fragin, , éd. Wagner (Didot), ProtésHa$. Cf. Scol. Arîstid., in. p. 671 (Dindorf).

de cœur (*). » Euripide, qu'on accuse d'avoir dit beaucoup de mal des femmes, trouvait, en retraçant l'histoire de Laodamie, l'occasion de montrer qu'il ne mettait dans ses critiques ni âpretë ni injustice; il arrêtait sa vue sur elle avec complaisance et la proposait comme un exemple. Bien différente est la Làodamie de Catulle; ce n'est plus la sœur d'Alceste, mais la sœur de Médëe et d'Ariane; elle n'est malheureuse comme épouse que parce qu'elle aussi , elle a été une fille coupable : elle brûlait pour Protésilas d'une passion si ardente, qu'elle n'a pas pu attendre pour s'unir à lui que les rites sacrés du mariage fussent accomplis; elle a été d'elle-même le trouver furtivement dans sa demeure pendant la nuit. Les divinités, en présence desquelles deux époux échangent solennellement leur foi, n'ont pas reçu les sacrifices d'usage; aussi elles poursuivent de leur colère ce couple impie : Protésilas tombera avant tous les Grecs sur le rivage de Troie ; quant à Làodamie, sa passion est une sorte de délire, qui l'entraîne dans un abtme de maux. Catulle ne s'explique pas davantage ; comme le fait souvent Callimaque , il s'en remet pour le reste à la mémoire du lecteur érudit; mais nous connaissons par Ovide et par Hygin ^^^ les fantaisies bizarres que les Alexandrins avaient ajoutées à la tradition : Làodamie, toujours en proie à sa passion dévorante, avait fait faire une image en cire de Protésilas; dans sa folie, elle la traitait comme un être animé, elle la tenait embrassée et la couvrait de ses baisers; son père ayant fait jeter au feu ce vain simulacre, elle se précipita ellemême au milieu des flammes et y périt. Il est clair que la passion arrivée à ce degré ne peut être qu'une maladie envoyée par le céleste courroux ; Catulle a bien fait de laisser dans l'ombre

u) Fragm. \I. La arts plastiques, dans rantiquilé, s^élaient aussi emparés de celte Jëgende; les monuments qui subsistent complètent d^une Caçon si heureuse le témoignage des textes, qu^on ne saurait les négliger; ils reproduisent en général la version adoptée par Euripide. Voir K. Otf. MûUer, Handbuch der Archœologiê der Kunêl (éd. Welcker, ]878),Siïi3,i. Entre tous se distingue, par la beauté de Pexécution , un sarcophage conservé à Naples. Monumenli deW Itutituto archeologico di Roma^ III, tav. /io et Annalij XIV, p. 3s.

i*^ Ovid., Epiêt., Xlll, 1/19; Remed., 738; Hy^in., fab. CIV.

la fin de l'aventure ; il n'est point de fleurs poétiques qui puissent rendre séduisantes de telles amours; nous verrions les souffrances de Laodamie avec trop de compassion pour songer à admirer sa beauté et à envier Protésilas.

On s'est demandé si Catulle n'avait pas fait des emprunts à la tragédie d'Euripide ^^^; il est difficile qu'il n'ait pas lu cet ouvrage d'un grand poète , pour lequel il manifeste ailleurs un goût marqué; il n'y a, d'autre part, dans les fragments du Proténias, aucun passage qui nous permette de croire à une imitation directe. Mais ce qui nous porte surtout à chercher ailleurs son modèle, c'est le caractère qu'il a donné au personnage de Laodamie et ce parfum d'alexandrinisme qui se dégage, pour ainsi dire , de chacun de ses vers. Autant qu'on en peut juger en rassemblant les débris du Protésilas, et en concluant par analogie d'après d'autres pièces du même auteur, ce qui intéressait surtout Euripide c'était la catastrophe; mais elle apparaissait chez lui dégagée de toutes les fables ridicules qui s'y sont mêlées plus tard* On voyait Protésilas revenir parmi les vivants , puis quitter de nouveau sa femme pour redescendre aux bords du Styx; Laodamie , égarée par le désespoir, se donnait la mort pour l'y suivre. C'est justement ce que Catulle passe sous silence; il n'a d'attention que pour la première scène du roman, celle de la faute; il ne faut pas lui demander de peindre la veuve inconsolable, privée de celui qui fut le soutien et l'honneur de sa vie; il n'a d'yeux que pour l'amante coupable. Laodamie est venue avant l'heure se jeter dans les bras de son époux; rien ne peut être comparé aux transports amoureux , auxquels elle s'abandonna depuis ^^^ ; Catulle n'a pas besoin d'en savoir davantage; le sujet ainsi limité lui suffit. On peut donc conclure avec certitude, comme M. Baehrens^^\ qu'il a imité quelque ouvrage alexandrin aujourd'hui perdu; l'antiquité possédait un poème en vers épiques, intitulé

^^) Kiessling, AnaUcta Catulliana. lad lect. Gryphùw. oêitiv,, 1877. (^' LXVIil 6, 89 : ftSed tu horum magno» vicisli tola furore9.n ('^) Die Laodamia Sage und Catullus 68 GediclU. Neue Jahrbûcher Jur Philohgie (1877), p. /109 ol /ii5. Cf. son coDimeiitaire sur Catulle, LXVIII b, 33, 34.

ProiéfUas, dû à la plume d'un certain Héliodore ^^^ ; mais rien né prouve que cet écrivain ait vécu avant Catulle. Remarquons du reste que le poète latin ^ dans la plus grande partie de cette élégie^ parle de lui-même, de json frère et de son ami Manlius; la fable de Laodamie ne remplit que le quart de la pièce ; tout ce que Ton peut dire c'est que, dans ce morceau, il a peut>-étre, en passant, mis à profit les souvenirs que lui avaient laissés les élégiaques alexandrins. A-t-il puisé surtout dans les Aetia, dans ce fameux recueil des Causes, qui avait fait en grande partie la ré* putation de Gallimaque? M. Baehrens pense que ce nest pas im-probable ; nous n'en avons aucune preuve positive ; mais , en tout cas , c'est bien aux maîtres de la poésie amoureuse qu'il a dérobé le secret de fixer dans le cadre étroit et précis du distique ces images délicates , qui rendent avec tant de vie les différents aspects de la beauté féminine ; il sait à merveille combien elle est rebaussée par la grâce des attitudes , par l'élégance de la parure , et que rien n'est négligeable de ce qui fait sa puissance. Et pourtant il ne se perd pas dans des énumérations fastidieuses d'attraits imaginaires ; parmi les détails accessoires qui ont frappé sa vue en même temps, il en choisit un ou deux, qui résument dans 9a pensée le souvenir d'un moment, ou d'une sensation , et il le rend avec la sûreté de touche d'un véritable artiste; sa récompense, c'est que l'impression qu'il a saisie sur le vif se communique à nous aussi fraîche et aussi intense qu'il Ta éprouvée lui-même. Il vient de parler de la maison de iManlius, où sa maîtresse et lui ont abrité leurs amours iUégitimes : c( Ma blanche déesse s'y est rendue d'un pas léger; le seuil a vu son pied brillant fouler la pierre usée et s'arrêter, suspendant le bruit de sa chaussure. »

Quo mea se molli candida diva pede Iniulit et trùofulgentem in limine plantam Inmxa arguta consûtuit solea ^*K

Le vers élégiaque a le souffle un peu court; avouons qu'en

(^) Steph. Byz., s. v. <hvX(Uii.

^*) LXVUl b, 3o-3a.

âl8 CATULLE ET SES MODÈLES.

{^appliquant à ces sortes de descriptions, les Alexandrins avaient été bien heureusement inspirés ; car l'effort que le poète s est inn posé pour se conformer à la loi du mètre n'a pas peu contribué h la netteté et à la vigueur du trait. Des images aussi fugitives ne pouvaient que gagner à être ainsi saisies au vol et présentées sous une forme brève et rapide; les distiques de Catulle offrent dans leur succession la même variété que les sensations qu'ils traduisent; de là un parfait accord entre le sujet et l'expression. A vrai dire, cette poésie est un tissu d'images , rattachées entre elles par un lien à peine perceptible; en poussant jusqu'au bout l'analyse , on découvrirait dans l'élégie de Catulle une suite de petites scènes, dont chacune remplit un groupe de distiques, et quelquefois, dans ce groupe même, chaque distique peint un personnage, un geste, une attitude. Mais quelle supériorité dans l'art de représenter et de poétiser la nature ! Catulle revient au souvenir du premier rendez-vous que lui accorda sa maîtresse : (TËUe ne le cédait en rien à Laodamie, ou peu s'en faut, la lumière de ma vie, lorsqu'elle vint s'abandonner à mes bras. Autour d'elle voltigeait l'Amour, étincelant sous sa tunique couleur de safran. 99 Mais, ici encore, il faut ciler le texte pour ne rien perdre de l'effet de ces vers charmants:

Aut nihil aut paulo eut tum concedere digua

Lux mea se nostrum contuUt in gremium , Quant circum cursans hinc illinc saepe Cupido

Fuigebat crocina candidus in twûea «'^

Et dans cette comparaison, où sont dépeints deux pigeons amoureux, quelle habileté à tirer parti de toutes les ressources du style, pour rendre présente aux yeux une scène souvent observée et toujours gracieuse! «La colombe est moins éprise de son compagnon aux plumes de neige , et pourtant son bec avide lui prodigue des caresses que n'égalent pas, dit-on, celles de la femme la plus ardente. »

i'' LXVIll/», 9i-<j'i.

LBS ÉLÉGIES. 319

Née UaUum niveo gttvisa est ulla eôbtmbo

Comfar, quae multo Heitur ùiq^rolnue Oseula mordenti semper decerpere rostro,

Qwim quae praecipue muUwoia est muUer^^K

André Ghënier se souviendra de ce passage (-). Ce serait un travail de longue haleine de relever toutes les beautés que la lecture de Catulle a suggérées aux poètes les plus sincères des temps modernes et qu'il devait lui-même aux écrivains raffinés d'Alexandrie ; tant il est vrai que les formes de Tart sont infinies et que tout redevient jeune et sain en passant par une âme inspirée.

Nous avons réservé pour la fin la pièce LXVII, parce que c'est, entre les élégies de Catulle, celle qui s'éloigne le plus sensiblement de la poésie éiégiaque. Comme on l'a justement remarqué, c'est aussi bien une épigramme qu'une élégie ^'); elle nous fournit donc une transition commode pour passer de l'un à l'autre genre. Mais, à vrai dire, elle est plus complexe encore : si l'on ne considère que le nombre des distiques dont elle se compose, c'est une élégie ; pour le fond, elle ressemble fort à une épigramme; comme une scène de comédie, elle a la forme d'un dialogue , enfin elle n'est pas sans analogie avec la poésie lyrique, car si elle n'a pas été faite pour recevoir un accompagnement musical, elle imite du moins certaines chansons, qui étaient depuis fort longtemps en usage. Catulle veut flétrir publiquement les désordres d'une jeune femme de Brescia, par qui l'on soupçonne, non sans apparence de raison , qu'il avait été rebuté ; il imagine qu'il s'est rendu devant la demeure de la dame et qu'il interpelle la porte d'entrée. Ce thème était familier à la poésie populaire; il y avait chez les Grecs un nom spécial pour désigner les chansons galantes que les jeunes gens faisaient entendre à la porte de leur bien-aimée^^^; Aristophane nous en donne un spécimen où

t') LXVIII b, 85.

(*) RapprochemeDt signalé par Thomas. Voir André Ghénier, Let Colombeê, éd. Becq de Foaqaières, IX, p. 107.

^') Baehrena ad h. i.

(*) UapcoîXwcidvpop.

il mêle aux ardents appels cTun cœur passionné toute la liberté de langage qu'autorisait la comédie ancienne ^^^ Quelquefois, lorsqu'un orage était survenu entre deux amants, la sérénade pouvait se changer en invectives; nos petites villes connaissent encore, coomie au temps de Catulle, ces concerts discordants, qui éclatent parfois, en guise de vengeance, devant le logis de la femme iûfidéle. Le poète suppose qu'il interroge la porte sur les désordres qu'elle a jusqu'ici cachés à tous les yeux ; la porte ne se fait pas prier longtemps; elle raconte tout ce qu'elle sait, elle énumère un par un tous les amants de la jeune femme : jamais l'iambe n'a pu être plus audacieux et plus mordant que ces dis^ tiques ^-K II serait hasardeux de rechercher quel est le modèle dont Catulle s'est ici inspiré ; car les satires en vers élégiaques n'ont pas dû être communes dans la poésie grecque. Ovide dit au début de ïlbis, en pariant de la haine qui l'anime contre son emiemi : «Je préluderai au combat par ce genre de vers, quoique le mitre de fiU^ ne eoit guère propre aux aUaques guerriirei. . • Mais si tu continues, Tiambe audacieux m'armera de traits trempés dans le sang de Lycambès ^^\ n Ovide n'aurait pas éprouvé le besoin de s'excuser, si , avant lui , de nombreux poètes avaient exhalé dans l'élégie leurs rancunes personnelles ; encore la sa-< tire qu'il se permet, comme il dit, pour préluder au combat, est-^lle , à l'exemple de Vlhie de Callimaque , enveloppée de mystère et remplie d'allusions obscures; son ennemi n'y est même pas nommé : il n'y a rien là de commun avec le poème de Catulle. Cependant il ne faut pas oublier que, par le sujet, ce morceau se rattache à la poésie galante , dont le distique élégiaque est le mètre favori; Catulle ne s'attaque pas, comme Ovide, à un honune, mais à une femme, et à une femme que probablement il a aimée. Or l'élégie est une plainte, et il est possible

<^) Ecclegiaz., 950-975.

(*) WeideDbach, CatuU, CalUm, imit,, p. Ao-âi.

(^) Ovide, IbU, à h : tt Prima quidem coepto eommitam fratlia v€nu. Non êoleant quanwii hoc pede beîla geri, . . Poti modo «t pergei, in te fiuVni liber iatnbu» Tincta Lycambeo tanguine tela dabit.n Cf. vers 665. M. Thomas (préambule de Catulle, LXIX) pense qu'Ovide veut parler de répijjramme. Cesl peu vraisemblable.

que, chez les maîtres du genre, la raillerie fût souvent près des larmes; il paraît que Mimnerme, notamment, ne se bornait pas à chanter «les longues souffrances que lui avait causées sa passion pour Nanno » ; il savait aussi faire vibrer dans ses distiques l'accent de la colère, lorsque sa pensée s'arrêtait sur ses rivaux ^^). De même, si Ton suppose que Catulle aimait encore la jeune femme de Brescia» au moment où il la couvrait de honte, on comprend pourquoi il a donné à ce poème la forme d'une élégie : l'injure y déguise mal les regrets de l'amant éconduit. Somme ^ toute, c'est encore l'art de l'école alexandrine, ou des écrivains qu'elle reconnaissait pour ses devanciers, qui se reflète dans cette petite pièce d'un tour si imprévu.

Hennésianai, Fragm, (Bach), vers 35 â iïo.

Page 1