‹ Catulle et ses modulesChapitre 14 sur 19 · W LXXXII · texte numérisé non relu

W LXXXII

l^î Lxxn et Lxxxvn.

(*ï LXX.

(« Anihol. Pal. , V, 6.

('^) Dicit. . . dicit; ûftoaev, éfioae.

^-^ xcix.

oik est dépeint an amour moins conforme à nos mœurs et qui appellcraieni natureUement une comparaison avec l'Anthologie grecque ; mais n'insistons pas sur ce rapport trop évident. Voici une question qui est plus digne de nous arrêter : sur les quarante-sept épigrammes qui terminent le recueil de Catulle , on en peut compter une trentaine qui ne sont autre chose que des satires; dans ce nombre, plusieurs se rattachent à l'histoire de» amours du poète , et par conséquent participent encore en quelque manière du genre erotique; mais toutes contiennent des attaques plus ou moins violentes, qui ne respectent même pas la vie privée de ses ennemis. Or si nous passons en revue les épi-* grammes des principaux poètes de l'école alexandrine qui ont vécu avant Catulle, il semble, au premier abord, que la satire en soit à peu près absente. Nous avons de Caliimaque soixantequatre épigrammes; dans aucune on ne voit un contemporain tourné en ridicule sous son vrai nom^^^; Asclépiade, Rhianus, Théocrite semblent bien avoir observé la même réserve ^^K On peut être certain que Catulle, qui doit tant à Caliimaque dans ses âégies , et même , comme nous venons de le voir, dans ses épigrammes erotiques, n'a pas pris à ce discret et mystérieux poète le modèle des distiques virulents où s'exhalent ses colères. Si, d'autre part, les classiques de la Grèce ne le lui ont pas fourni davantage , il faudrait lui attribuer à lui-même le mérite de l'invention, ou le reporter à quelqu'un des poètes romains qui Vont précédé; et le mérite ne serait pas médiocre, puisque le nom même d'« épigramme » , en passant dans notre langue , a fini par désigner exclusivement une petite pièce de vers satiriques.

Mais il faut songer que l'Anthologie grecque, qui est presque notre unique source au point où en est arrivée notre étude, ne

(') Celle de YAnthûl. Pal, XII, &3, ferait eiceptîoo. Mais le dernier dirtiqtie, qui seul liii donne le caractère à\me satire personnelle, est d^une authentidié très douteuse, quoi qu*en dise M. Gouat, Poéê, alex., p. 5o9, note i.

(') Aucun d^eux n*a été mis à contribution dans cette partie de TAnthoiogie frrecque, ou l*on a réuni les pièces d*un caractère satirique. Voir AnthoL Pmt., XI.

contient qu'une très faible partie des ëpigrammes qui avaient été écrites par les Alexandrins avant Catulle ; les suppléments mêmes , que Ion a formés à l'aide d'extraits empruntés aux auteurs anciens ^^), sont bien loin de combler la lacune. Et pourtant, .jus* que dans ces débris, nous trouvons la preuve que le distique élégiaque, dès le ii* et le m* siècle avant notre ère, avait, aussi bien que le vers iambique , exprimé la colère et l'aversion. Ce (iit la forme que prit quelquefois la satire politique dans les monarchies de l'Orient grec : en a 83, l'eunuque Philétère, nommé gouverneur de Pergame par Lysimaque, lieutenant d'Alexandre, s'était révolté contre son maître, s'était emparé de ses trésors et avait réussi à se rendre indépendant; après avoir gouverné pendant vingt années, il laissa ses Etats à Eumène, son neveu, qui le premier prit le titre de roi : ainsi fut fondée la dynastie des Attales; un grammairien grec, nommé Daphidas, qui avait eu à se plaindre d'eux, rappelait en ces termes leur origine : ci Esclaves qui cachez sous la pourpre la marque des coups de fouet, vous qui avez raclé le trésor de Lysimaque, vous voilà donc maîtres de la Lydie et de la Phrygie ^^^ ! » Daphidas , dit-on , paya de sa vie ce distique; le roi de Pergame le flt mettre en croix. Philippe V de Macédoine, le redoutable adversaire des Romains, avait , dans un festin , fait empoisonner deux poètes , le comique Épicrate et le tragique Gailias ; à cette occasion , Alcée de Messène composa quatre vers, où il disait : <^ Le vin a tué aussi le Centaure ^^\ Epicrate ; il ne t'a pas tué seul avec le jeune et beau Gailias. En vérité, le borgne ^^^ est un échanson de mort, un Charon bachique; puisses -tu lui envoyer de chez Piuton une coupe de vin du même cru ^*^ ! » Le borgne, c'était le roi de Macédoine. En 197, après la bataille de Gynoscéphale , le même poète composait l'épigramme suivante, qui, selon Plutarque, «passa de.

(^) Voir Anthol, grecque, vol. III (ëdit. Coogny), ch. v, SxMMr7ixd(. W Strabon. XIV, 1.

^^) Parodie dVa vers de VOdyssée, XXI, agS.

(4) .Cette ëpîthète est pour nous très obscure, car il ne peut être queslioa da père d* Alexandre. Voir les notes des commentateurs ad h. l. • W AnthoL Pa/.,XI, la.

bouche en bouche»; elle ne se bornait pas h célébrer les vainqueurs, elle insultait aussi Philippe, le vaincu : «Passant, dans cette plaine de Thessalie, qui fut notre tombeau, privés d'honneurs et de larmes, nous sommes couchés au nombre de trente mille, frappés par le bras des Etoliens et des Latins, que Titus amena des vastes domaines de Tltalie. C'est un grand désastre pour la Macédoine ; quant à Philippe, ce héros audacieux, il s'est enfui plus rapidement que le cerf timide.» Plutarque ajoute qu'Alcée, pour rendre l'outrage plus sanglant, avait exagéré le nombre des morts ^^K Gomme on chantait partout cette épigramme, Philippe y riposta par un distique, où il parodiait mot par mot les deux premiers vers d'Alcée : «Passant, l'arbre sans écorce et sans feuilles, que tu vois planté sur cette colline, est une potence, au haut de laquelle Alcée sera mis en croix ('^).» Nous ne savons pas jusqu'à quel point les rois grecs exécutaient ces menaces; l'histoire de la mort de Daphidas pourrait bien n'être qu'une légende ^^^ ; il est difficile en effet de croire que Catulle eût jamais écrit des épigrammes , comme celles oii il bafoue César, Pompée et Mamurra ^*^, si les poètes grecs qui l'ont précédé avaient toujours péri dans les supplices, lorsqu'ils se hasardaient à attaquer les puissants. Les souverains qui succédèrent h Alexandre étaient pour la plupart des lettrés : un roi qui répond à des distiques par des distiques doit, même quand il menace, être disposé au pardon. On sait que César ne tint pas rigueur à Catulle; chez un peuple comme les Romains, qui frappait avec la dernière sévérité les auteurs de vers injurieux, l'indulgence du dictateur ne s'explique pas seulement par sa générosité naturelle et par l'habileté de sa politique; elle suppose aussi que les

t») Plut.. Flamin.,^;Anthol Pal, VII, 3/17.

(^) Plut., ibid, (AntKoL gr., t. III, Gougny, cb. v, 10). Âlcëe de Messène avait écrit tout un livre de Ditputeê (avyxpiattt). Un auteur Tappelle Xotê6pofpié(t€einr xeJ i'ïïtypafiiidritp oonfTff^ (Porphyre dans Eusèbe.Proép.eo.^X, 9, aS, AGy-d.), SuflemibI, II, p. 5â6, note 1/10.

<^) Tout le rédt de Strabon ( XIV, 1) est plein de merveilleux. Susemihl, II, p. s a , note 111.

^*) Catulle, XCIll, XCIV, CV, CXIIl, CXIV, CXV.

SâO CATULLE ET SES MODÈLES.

mœurs nationales avaient été pro£ondémieat modifiées; il est probable que les ëpigrammes de Daphidas, d'Aleée de Mesaèoe et d'autres beaux esprits de l'époque alexandrine ne furent pas d'uoe faible autorité pour encourager les audaces de Catulle et pour apaiser les rancunes de César.

La satire littéraire, après avoir d^rayé la comédie et Tiambe* avait aussi reçu des Mexandrins droit de cité dans l'épigramme. Cellefi qui ont été écrites par Antipater ^^\ par Philippe de The^ salonique ^^^ contre Callimaque et son école, sont postérieures même au temps de Catulle; nous en avons une d'Antqphane qui ne lui est peut-être pas antérieure ^^\ Mais ce sont là les échos lointains d'une querelle bien plus ancienne , qui avait dû provoquer, au temps même où elle éclata , des épigrammes semblables ; Apollonius de Rhodes n'avaitr-il pas lui-même lancé contre Callimaque ce distique vengeur : «Callimaque, le rebut, le jouet de tous, a l'esprit sec comme le bois; c'est lui qui est la cause de ce châtiment pour avoir écrit les Causes ^'^\ n Catulle , à l'occasion , (l'insurgé contre les arrêts des grammairiens de son temps» comme Apollonius contre ceux de Callimaque. Ce n'est plus seidement la question des longues épopées qui divise les savants ; c'est aussi celle de l'orthographe. On a introduit depuis peu dans l'écriture des consonnes aspirées; on a même augmenté le nombre des voyelles initiales qui doivent être précédées d'une aspiration. Des érudits, tels que Varron^^^ et Nigidius Figulus^^^, ont touché à ce sujet dans leurs écrits ; César lui consacre un chapitre spécial de son ouvrage sur ¥ Analogie '^^ ; voilà l'aspiration à la mode et, concune de juste, l'abus n'a pas tardé à se produire. Catulle se jette dans

(») Antkol Pal., XI, ao.

(') Ibid., XI, 3a 1. Voir Goiiat, Pbé$, ahx., p. 5oo, Soi.

(') 1hid„ XI, daa.

(*) Antkd. Pal., XI, 376. On a douté, il eat vrai, de Tauthendcité de cette é|ûgramme (voir Gouat, Poé$, alex., p. 5o4, noie 1), mais sans ralaon, À œ qiril semUe. Susemihl (I, p. d5o, note 17, 35i, note 18 et p. 896) n'hiéaîle pas à Tattribuer à ApoHonius.

^^) Gramn. laU (Keil), Ghana., p. 73 et 89 , Gaaaiod., p. 9989 P.

'•> Aala-Geile, XIII, 6. Gf. QuinUI., I, 5, 90 et Gic, Or., 160.

^'^ Fronton, p. 991, Naber.

LES ËPIGRAMMES. 231

le débat avec autaai d'ardeur qu'aurait pu le Caire un des savants du Musée : « Arrîus disait hmxmiageê, quand il voulait dire oimm- U^, et hemkéches pour emhûeheê, et il se figurait avoir merveilleosement parié, quand de toute sa force il avait dit hembûehes. Ainsi prononçaient , je crois , sa mère , son oncle Liber^ son grandpère maternel et sa grand'mère. Quand il fut envoyé en Syrie « toutes nos oreilles retrouvèrent le repos; ces mots leur arrivaient enfin délivrés de si rudes aspirations et elles ne craignaient plus d'en entendre de pareils, quand, tout à coup, on nous ap* porte une nouvelle horrible : la mer Ionienne , depuis qu'Arrius était allé là-bas, ne s'appelait plus Iammm$, mais Hionienne ^^\ y> Les discussions littéraires qui agitaient les savants d'Alexandrie étaient souvent, comme on sait, frivoles et puériles, parce qu'elles portaient sur des questions qu'il était impossible ou inutile de trancher. Catulle , au contraire , s'attaque à une question qui avait une extrême importance poui* la langue nationale , au moment où die se préparait aux grands efforts ; il s'élève , au nom de l'u* sage et du bon sens , contre les exagérations des gens à système. Cette ^irituelle épigramme a peut-être plus fait pour défendre la bonne tradition du langage romain qu'un traité en forme ; un eiècle plus tard, Quintilien ^"^^ la citait encore avec empressement, dans un passage où il condamne l'abus de l'aspiration.

Enfin il reste dans le recueil de Catulle un certain nombre d'épigrammes satiriques dirigées contre ses maîtresses, contre ses rivaux et ses ennemis, ou simplement contre des gens vicieux ou ridicules. Il n'y a ici, ni pour le fond, ni pour l'expression des idées , aucune différence appréciable avec les iambes de notre auteur; c'est la même eifronterie et le même talent supérieur dans l'art de railler, la même grâce et la même obscénité ^^\ Les pièces de l'Anthologie grecque qui appartiennent au temps de

^») CatuUe, LXXXIV.

W QuiDtil.,1, 5,90.

t« GatuUe, LXIX, LXX!,LXXIII, LXXIV, LXXV1I,LXXV1II, LXXIX, LXXX, LXXXl. LXXXIII, LXXXVIÏ. LXXXVIII, LXXXIX, XC, XCl, XCVIl. XCVllI,

cm, cvi, cviii, ex, CXI. cxii, cxvi.

m CATULLE ET SES MODÈLES.

l'Empire ofirent plus d'un point de comparaison avec cette partie de l'ouvrage latin (^); mais il n'est pas nécessaire de descendre aussi bas dans l'ordre des temps : on ne saurait douter qu'avant Catulle lui-même , l'épigramme grecque eût déjà appris à parler le langage d'Archiloque et d'Aristophane. Hédylus, par exemple, qui fut le contemporain de Gailimaque , rappelle à la fois Tiambe et la comédie dans ces distiques , où il prend à partie un parasite fameux : c(La dorade est cuite à point; maintenant tire le verrou, que nous n'ayons rien à craindre d'Agis, ce Prêtée des parasites; pour arriver jusqu'aux plats, il se change en eau, en feu, en tout ce qu'il veut. Allons, ferme la porte Il est capable de tomber sur ce poisson sous la forme d'une pluie d'or, comme Zeus lorsqu'il pénétra chez Acrisius, père de Danaé^^^.i» La courtisane vorace a aussi son tour : c( Mange de ce poisson, Glio; nous fermerons les yeux. Si tu veux même, mange-le à toi toute seule; c'est un congre qui ne vaut pas plus d'une drachme; dépose seulement, en gage de ton écot, ta ceinture, une boucle d'oreille ou quelque autre bijou. Mais quant à te regarder, nous nous y refusons : tu es notre Méduse ; on était jadis changé en pierre pour avoir vu la Gorgone : ce plat de congre ferait sur nous, pauvres malheureux, le même effet ^^K y> Les parasites et les courtisanes étaient depuis longtemps les victimes désignées de la comédie; voici une épigramme contre un médecin, qui, si elle est bien d'Hédylus ^^\ témoignerait que cet écrivain ne craignait pas de s'attaquer à des personnages d'un rang plus élevé : et Agis n'a point donné de clystère h Arîstagore, il ne l'a pas même touché ; à peine était-il entré dans la chambre , qu'Aristagore est mort. Quel est l'aconit qui produit un effet aussi prompt? fabricants de cercueils, couvrez Agis des bandeaux et des couronnes

(*) Voir par exemple Catulle, XGVII; Nicarque dans VAiithol. Pal,, XI, 9&1; Antipater, ibid., Ai 5.

^*^ Athënée, VIII, p. 366 (Anthol, gr, append,, Cougny, V, 17).

(^) Athénée, VllI, p. 345 {Anthol. gr, append,, Cougny, V, 16).

^*) AtUhal. Pal., XI, ia3. Le nom de fauteur est corrompu dans les. manu- •ficrits. Voir aussi Tépigramme de Callicler, ibid., XF, 118, qui est probablement de la même épocjue.

LES ÉPIGRAMMES. i33

réserfés aux athlètes vainqueurs!» Ces satires sont piquantes; mais ce n'est point là Tâpreté des épigrammes où Catulle a mêlé les noms de Rufus, de Gallus, de Gellius et de quelques autres encore. Toutes les libertés qu'il s'est permises dans ses iambes à l'imitation d'Archiloque, il les a prises aussi dans ses distiques : aucun des mots de la langue ne lui paratt trop bas pour flétrir les débauches de ceux qu'il méprise ou qu'il déteste ; il n'épargne pas plus Aufilena que Lesbie. Est-ce encore Archiloque qui lui aurait donné l'exemple de cette licence effrénée? On ne saurait l'admettre, sans attribuer aux épigrammes du poète de Paros un caractère qu'elles n'ont jamais eu. Nous devons plutôt supposer que les Alexandrins, dont l'Anthologie nous a conservé quelques pièces exquises , ont eu aussi leurs heures de colère , que les plus doux , les plus charmants et les plus tendres se sont servis , pour maudire et bafouer leurs ennemis, de ce même distique élégiaque, dont ils avaient fait le mètre favori de la poésie amoureuse. Il n'y a qu'à voir comment un Posidippe ou un Méléagre parlent de la femme qu'ils aiment, lorsqu'elle les a trahis ^^). Telle épigramme de Méléagre sur la vieille Timarion ^^^ est un jeu obscène, qui peut lutter avantageusement avec les passages les plus libres d'Aristophane; telle autre du même auteur sur les vices d'un certain Favorinus n a point encore , et pour cause , trouvé de traducteur dans notre langue ^^). Il n'est pas jusqu'à Gratès, le célèbre critique, la gloire de l'école de Pergame, qui n'ait exprimé ses goûts littéraires dans des vers à double sens, oil l'érudition le dispute à la lubricité ^^\ Il est fort probable que si nous possédions en entier l'œuvre de Méléagre, pour ne citer que lui, nous y retrouverions ce mélange de poésie et de pétulance éhontée, qui distingue certaines épigrammes de Catulle; c'est là un contraste dont les Grecs n'ont été choqués à aucune époque. S'il fallait une preuve de plus pour nous convaincre que les

0) Authal.Pal.,\, 175 et 186.

<«> Ibid., V, aoû.

(^> /6ùf., XI, 3 93.

^*) 7Wrf., XI, 318.

Akxaodrins ont inspiré ces petits poèmes, aoas n'aurions quà en ëiiidier la composîtion. Le goût que Gatuiie manifeste dans ses éUgm pour les développements symétriques, pour les répétitions de mots qui «ccuseiit les idées , ne se trahit pas d'une façon moins sensible dans ses épigrammes. La pièce LXIX en est un exemple ^^^ : Catulle se moqoe du malheureux Rufus, qui est fort gêné dans ses entreprises galantes par une infirmité , dont Todeur éloigne de lai toutes les femmes. Dix vers sont consacrés à ce sujet : les quatre premiers dépeignent Thorreur qu'inspire Bufus; quatre autres en donnent la raison; des deux derniers vers» fun résume le second point, l'autre le premier. La pièce tout entière est comme enfermée entre deux mots qui se répètent ; «Ne t'étonne pas, ditr-elle au début, que les femmes te fuient» Le mène conseil revient à la fin frapper comme un refrain désagréable l'oreille de Rufus. Le dessin de l'épigranmie LXXVUI est un peu difilérent : Catulle rit de la sottise de Gallus , qui encourage les désordres criminels d'un neveu » sans songer qu'étant marié lui-même , il peut en être victime à son tour. Trois distiques, qui se suivent, conmiencent par le même trait habilement gradué et nuancé : « GaUus a deux Jrire$, dont l'un a une charmante épouse , l'autre un charmant fils. Gallus est un homme des plus galants; îi, arrange de douces amours entre le joli garçon et la jolie femme et leur ménage un rendez- vous. GaUus est un homme sans cervelle , de ne pas songer que lui aussi il a une femme, quand il enseigne au neveu â déshonorer son oncle ^^^ 7t Ainsi l'intérêt va croissant jusqu'à la chute, grâce aux surjnises qui nous attendent de distique en distique; chaque phrase semble, au début, devoir rappeler la précédente, tandis qu'au contraire , le sarcasme devient de plus en plus mordant au fur et à mesure qu'on approche du dernier vers. Méléagre n'apporte pas un soin plus curieux dans la composition de ses épigrammes; même lorsqu'il traite un sujet obscène, il s'étudie à équilibrer les diverses parties du développement avec autant de

(^) Observalion d'Otto Franke dans Thomas ad h. 1.

(') Voir encore la composition de LX\XI, LXXXII, LXXXVI.

régularité que bîI s'agirait d'on hymne oh d'une élégie ^\ Tdle ^granme de dix vers rappdie par le plan, par la façon dont lea idées sent groupées et déduites, certaina poèmes de Técole 4)ui en comptent plusîenrs centaines : les pn^ortîonB diffèrent, mais c'est toujours le même art.

Enfin, à ne considérer que les procédés du style » sans tenir compte des sujets ^ on ne peut douter du rapport qui unit les épi* grammes de €atulie à celles des Alexandrins. On a remarqué que Cailimaque, par exemple, bâtit qodquefois les siennes sur une comparaison ^^^ ; €atulie sait bien tout le parti que Ton peut tirer de cette figure; il a, dans le genre comique surtout, une fécondité d'imagination, dont Rabelais lui-même a dû être émerv^é^'l Pour se borner aux exemples que ïan peut citer, c'est une conçaraison qui fait tout le sel de la pièce GII; eUe est enfermée dans le dernier mot du damier vers ; ceux qui précèdent n'ont d'autre but que de la préparer et de la rendre intelligible. « Si jamais secret a été déposé par un ami dans un cœur qui sAt le taire, et dont il eùi éprouvé la fidélité, ce cœur, tu le verras , c'est le mien ; dis-toi bien que j'ai été initié à l'amitié véritable et que pour toi, Gornéitus, je suis devenu Harpocrate.» Ailleurs Catulle suppose qu'il a un interlocuteur, qui l'interrompt pour l'interroger : a J'aime et je hais à la fois. — Gomment eda? demanderez-vous peut-être. — Je l'ignore, mais je le sens et c'est une torture ^^). 9 Telle épîgramme de notre auteur n'est qu'un proverbe mis en vers ^^ ; il avait pu lire celui-ci dans Gailimaque : «Je le sais bien, que mes mains sont vides d'argent; mais, 6 Ménippe, par les Grâces, ne me raconte pas mon eonge. G'est toujours avec chagrin que je m'entends dire ce mot cruel ;

('} Ainsi Anthol, Pal., V, 906, sur la vidile Timarion. La pièce ee compose de cinq distiques, dont le premier et le dernier enveloppent les trois autres en manière d^exorde et de conclusion.

^ Gouat, Poéi, aUx., p. 188, note 3; Caflim., Epifgr,, 33.

^« Voir XC, XCVII. XCVIU, CV et OVI.

(*) Catulle, LXXXV. Comparez, pour ces épigrammes diaioguées, CaUimaque àmiV Anthol. Pal, VI, 35i; VII, /i/j7,5aa, 5a/i, 726; XU, lAg.

{^^ Catulle, XCIII et XCIV.

mais, dans ta bouche, ami, ii n'en est pas qui m'afflige davantage ^^K n Chez le poète latin comme chez le poète grec, un calembour ou un bon mot sert parfois de matière à toute une épigramme ^^K Ces procédés , assurément , sont devenus communs ; ils ont été si souvent imités par Martial et par les modernes, qu'ils ne nous étonnent plus; nous avons même de la peine à concevoir l'épigramme sous une autre forme. Il n'en est pas moins vrai que le type adopté par Catulle ne remonte pas à une haute antiquité ; c'est une des dernières inventions des écrivains grecs. C'est aussi une des plus heureuses : si l'esprit consiste à saisir promptement entre les idées des rapports délicats ou inattendus et à les exprimer avec vivacité et (inesse, l'épigramme antique était éminemment propre à devenir son domaine, surtout lorsque la comédie dut s'interdire la satire personnelle, pour se borner à peindre dans des personnages fictifs les défauts et les ridicules de l'humanité. Dès lors le tout, dans l'épigramme, fut de donner à une idée ingénieuse le tour à la fois le plus saisissant et le plus naturel. On n'y arrive pas toujours du premier coup; aussi voyons- nous souvent les poètes alexandrins s'y reprendre à plusieurs fois pour traiter le même sujet; non seulement ils s'y exercent les uns après les autres, mais quelquefois tel d'entre eux se plaît à lutter avec lui-même, en s'efforçant de varier l'expression du thème qu'il a choisi. Méléagre est peut-être de tous celui qui a le plus de goût pour cette sorte de jeu ^^) ; mais Callimaque ne le dédaigne pas non plus ; on peut voir dans l'Anthologie avec quelle souplesse il sait y accommoder son talent, lorsqu'il lui faut, par exemple, composer des inscriptions pour les cénotaphes de deux marins également morts en mer^^^ ou faire parler, dans deux épitaphes de Timon le misanthrope, un seul et même sentiment ^^^ L'art de Catulle

(») AnOiolPal^Wl, i/i8.

(') Callimaque dans VAiUholùgiê Palatine, VI, 3oi; Galuile, GXII,GXIII, GXIV. <« iln/Ao/. Pa/. , V, i36-i37, i39-iAo, i43-iA/î, lûS-iAg, i65-î66^, 17a- 173, etc. Voir encore Archias, t6i(l«, X, 7-8, etc. (*) Ihid., VII, 371-373.

(*) /6irf.,VII,3i7-3i8.

n'est pas moins fertile en ressources : qu on examine dans soii recueil les épigrammes XGII et LXXXIII; la seconde dit en trois distiques ce que la première dit en deux : les injures qu'une fenune adresse à son amant sont encore, aussi bien que les plus douces paroles , une preuve d'amour. Il y a plus : les deux ëpigrammes conunencent par les mêmes mots ; mais ce n'est qu'une feinte; bientôt après tout change, grâce à un trait nouveau : c'est en présence de son mari, cette fois, que Lesbie dit du mal de Catulle , et le mari s'y trompe , le pauvre sot ! Ainsi l'épigramme, qui sous sa première forme n'était qu'une maxime générale, devient en outre une satire. Il y a à peu près le même rapport entre celles qui portent les numéros LXXII et LXXXVII: Catulle ne peut plus ni estimer sa maîtresse, ni cesser de l'aimer; seulement, au lieu d'être placé en tête du morceau, comme })récédemment, le thème de la variation vient à la fin. Ainsi encore les épigrammes CXV et CXIV sur le domaine de Mentula ont entre elles une ressemblance évidente; Catulle se moque du faste de ce personnage décrié, il énumère ses richesses, mais chaque, fois en termes différents ^^K Les deux pièces se terminent de même par un jeu de mots; mais, dans la première, il est assez inoffen* sif : si le domaine de Mentula est grand, plus grands encore sont ses appétits. Dans la seconde pièce, au contraire, l'idée revêt une forme plus piquante : les dépenses que Mentula fait dans ses terres dépassent son revenu; il est donc pauvre au sein de l'abondance. Catulle s'est repris; il a ajouté une touche au portrait: dans le débauché, il nous montre en outre le prodigue et le glorieux , qui cherche à faire illusion sur la solidité de sa fortune.

Catulle, dans ses pentamètres dactyliques ^^^ se tient encore très près des modèles créés par les Grecs. Comme ceux-ci , il pra-

^') Comparex Dotamment GXV, 5 et CXIV, 3.

(^) Baumann, p. ivi; Plessis, Métrique, S is3 à i/iâ.

m CATULLE ET SES MODÈLES.

tiqae fëlision sur le quatrième temps fort ^^^ ; il aime à terminer le vers par on mot de trois, de Quatre et même de cinq syHalKS, procédé dont ses successeurs useront d'une façon toujours plus discrète, jusqu'à ce qu'Ovide y renonce presque complètement; enfin il permet au pentamètre d'enjamber quelquefois sur l'hexMiiètre du distique suivant. On peut à bon droit regretter, comme M. Pie»sis , que la poésie latine ait cru devoir donner à ce mètre une forme de plus en plus régulière. Assurément, Catidle en poursuivant la variété d^asse la mesure que les premiers élégiaques avaient observée; ainsi Ton constate que chez lai il y a, en moyenne, un pentamètre sur deux , qui se termine par un polysyllabe ; les poètes grecs de l'âge classique n'en ont guère qu'un sur quatre. Mais il est douteux aussi que les Latins aient été bien inspirés en réagissant plus tard en sens inverse et en exagérant la rigueur des lois auxquelles était soumis le distique éiégiaque. Les^exandrins eux-mêmes, si difficiles sur l'harmonie des vers, ne l'avaient point condamné à s'arrêter invariablement sur un mot iambique; comme leurs devanciers, ils avaient pensé avec raison qu'on polysyllabe, bien loin de nuire à son effet, présentait l'avantage d'adoucir la chute un peu brusque d'une strophe aussi courte ^^l D'autre part, les Alexandrins avaient exigé du poète qu'il groupât les mots avec plus d'art qu'on ne l'avait fait jusqu'à eux; la poésie éiégiaque, à l'origine, étant avant tout morale, suivait de près l'ordre logique des idées; lorsqu'elle derint descriptive, elle emprunta volontiers au lyrisme ses tours plus hardis et plus savants. Aussi les Alexandrins aiment à éloigner l'un de l'autre le substantif et l'adjectif qui s'y rapporte, mais en les plaçant, pour ainsi dire, en regard au bout des deux hémistiches du vers; c'est surtout dans le pentamètre qu'ils se plaisent à les opposer ainsi; si les deux mots appartiennent à la même déclinaison, il en résulte une assonance, dont l'écho rappelle d'une façon plus

- ^^} Ainsi LXVU, kh : ftSpertmt née linguam euê ntc aurioulam.it

(*) Dans le Bain de PalUu de Gallimaque, sur 71 pentamètres, ih seulement se terminent par un ïambe; la proportion des polysyllabes est donc encore phis forte que chez Catulle.

sensible le rapport qui les unit. Ce procédé est familier notamment à Philétas et à Hermésianai ^^^ ; ce dernier le pratique jusqu'à l'abus ; on a compté que , sur quarante-neuf de ses pentamètres , il y en a vingt-six qui sont ainsi construits. Catulle n'a garde de provoquer la satiété ; si nous faisons le relevé des vers où il oppose le substantif et l'épithète à la (in des deux hémistiches , nous trouvons les résultats suivants : dans les pièces LXII et LXIV, qui sont monostiques, cette figure revient une fois par cinq hexamètres; dans les hexamètres des distiques, elle est un peu moins fréquente : elle apparaît seulement une fois sur six; en revanche,, on la rencontre une fois sur trois dans les pentamètres. Catulle en fait un usage plus modéré dans les épigrammes, parce que le style y est plus familier, par conséquent moins riche en épithètes ; mais dans les élégies , surtout lorsqu'il trace un tableau ou un portrait, il se laisse aller volontiers à son goût pour l'assonance des hémistiches, au point même de l'employer consécutivement dans les deux vers du distique :

Duleia noclumae portons vesligia rixae Quam de virgmeis gesserat exuvits^^K

On ne peut douter que ce procédé de versification soit emprunté à l'école alexandrine ^^^ Après Catulle, les poètes latins ne l'ont point proscrit (^); comme lui, ils ne se sont pas contentés de l'allure simple et naturelle des élégiaques primitifs; et en effet, pour chanter l'amour, les vieilles légendes ou les grands souvenirs historiques de Rome, il fallait un vers plus orné et plus sonore que celui dont les poètes gnomiques foiurnissaient le type. Sur ce point, les successeurs de Catulle lui donneront raison : c'est dans Callimaque et dans Philétas qu'ils apprendront, eux aussi, à tourner leurs pentamètres.

(^) Bergk, Comment, de Hermeiianaciis elegia, Progr. Acad. Marburg., 188/1; Meineke, éd. de CalHmaque, p. 365; Gouat, Poés. alex., p. 78 et 9/1. ^« LXVI, i3.

^^) Schulzo, Db Catullo Graec, im., p. 36; Weidenbacli , p. 96. ^*) PlefHÎs, Aftf7nçii«,S i/io.

Catulle na pas été le premier, parmi les Romains, qui se soil senti attiré vers les poètes de l'époque alexandrine et qui les ait imités dans ses propres ouvrages. Sans doute, les plus anciens écrivainç de sa nation s'étaient efforcés de faire goûter dans le Latium les épopées d'Homère et les grands drames de la scène attique; mais ce n'était pas parce que, recommençant une civilisation nouvelle, ils se retrouvaient naturellement dans l'état d'esprit qui avait inspiré ces chefs-d'œuvre. Ennius, quoi qu'il en eût, n'était pas un autre Homère, ou, si Homère revenait au monde en sa personne, il y revenait transformé par une série d'incarnations antérieures, qui lui avaient permis d'assister, pendant de longs siècles, à toutes les évolutions de la pensée humaine. Plus qu'à demi Grecs eux-mêmes, les premiers poètes de Rome, en abordant pour leurs débuts les œuvres les plus parfaites de l'âge classique , voulaient aller au plus pressé et répandre parmi les Latins, leurs élèves, des connaissances que le monde grec, autour d'eux, considérait d'un avis unanime comme les premiers éléments de toute culture. Mais, en même temps, ils étaient profondément imbus de la littérature de date récente; ils continuaient dans une langue encore rude l'œuvre des Alexandrins délicats et raffinés du m* siècle; ce que nous connaissons de leurs annales en vers, de leurs essais dans le domaine de la poésie légère et de la poésie didactique dénote une conception de l'art qui est aussi étrangère que possible aux sociétés primitives. Leur principale ambition était de paraître modernes, et c'est précisément pour mettre leurs concitoyens en état de faire bonne figure devant la Grèce de leur tejnps, qu'ils ont voulu les initier à tout ce qu'elle avait produit de meilleur jus-

lOrHIVI-Bir (iTIII«4lft.

qu'à la g(^nération contemporaine. Après ces premiers poètes latins^ pour la plupart nés dans Tltalie méridionale, sont venus à Rome, à partir de l'an i&6, des professeurs grecs, que la sotte tyrannie des souverains orientaux avait chassés de leurs écoles. Presque tous poètes eux-mêmes, ces nouveaux mattres ont enseigné à la jeunesse romaine la poétique de leur temps; ils lui ont appris à faire des vers latins sur le modèle des vers grecs qu'ils composaient au jour le jour; ils lui ont expliqué les plus beaux ouvrages de l'époque classique, mais en apportant dans leurs commentaires, comme de juste, l'esprit de leur siècle et en y mêlant les souvenirs que leur avait laissés la lecture des poètes alexandrins. Il serait donc inexact de prétendre que Catulle et ses amis révélèrent aux Romains une littérature jusquelà inconnue ou injustement dédaignée. Il n'y a rien, ni dans }eurs œuvres ni dans les témoignages de leurs contemporains, qui puisse nous autoriser à croire que la réforme qu'ils tentèrent consista à tourner la poésie nationale vers l'imitation des écrivains de basse époque. Leur école ne porte point de nom particulier dans les sources de l'histoire littéraire; aucun auteur ancien ne connaît les v,Alexandrinisles7), Les seuls textes que l'on puisse invoquer sont ceux où Cicéron raille les jeunes poètes de son temps, mais rien ne prouve qu'il vise (^atulle, qui était déjà mort; et en tout cas, s'ils différaient d'avis sur certaines questions littéraires, ils ne pouvaient qu'être d'accord sur le mérite des Alexandrins, que Cicéron avait étudiés et imités autant que personne ^^\

Les plus grands poètes grecs de l'âge classique étaient familiers à Catulle : Archiloque, Hippouax et Sapho paraissent l'avoir surtout séduit: son Ariane offre un rapport évident avec la Médée d'Euripide; en6n, si l'on analyse les comparaisons, les métaphores, les figures de tout genre qui se pressent dans son

^'^ G. Lafayo, Ualexandiinitme et let premiert poètet latim {Revue iniematio' naîe de Venseignemenl , du i5 septembre 1893). — Les Grèce profetseurs de poésie chez l$$ Romaine. — Ualexandrininme chez lee précuneurt et leê amis de CatulU. {lind., 189/1.)

style, on peut se convaincre qu Homère, qu'Anacréon n'ont pas fait sur lui une impression moins profonde. Les souvenirs qu'il a gardés de la lecture de leurs ouvrages ont laissé une trace même dans ses élégies et dans ses épigrammes; d'autre part, ses poésies lyriques se ressentent bien souvent de l'influence des Alexandrins. Il y a dans toutes les parties de son œuvre des passages où l'art ancien et l'art récent sont intimement mêlés; c'est de là que ses vers tirent bien souvent le charme qui leur est propre. Cependant on ne peut nier qu'il y ait entre les premiers poèmes du recueil et ceux qui les suivent une différence sensible; dans les seconds, les procédés chers à l'école alexandrine reviennent plus fréquemment et sous une forme plus accusée. La pièce LXIII sur Attis est probablement une imitation * des gailiambes de Callimaque; les Noces de Thétis et de Pelée rappellent par la composition et le tour des idées les epyllia de l'école ; la Boucle de cheveux de Bérénice est une traduction d'un original dont les Lagides avaient eu la primeur; les autres élégies et les épigrammes offrent une ressemblance étroite avec celles dont les poètes du III* et du ii* siècle avaient donné le type. Ainsi, dans cette partie, Catulle penche beaucoup plus résolument vers la littérature alexandrine. M. Baehrens est de tous les éditeurs celui qui a été le plus frappé de cette différence et qui Ta fait ressortir avec le plus de force ^^^; mais il a tort d'exclure les épigrammes du nombre des poèmes oii se trahit l'imitation des Alexandrins; car elle n'y est pas moins apparente, malgré la différence des genres, que dans les pièces plus étendues qui les précèdent. L'opposition n'est pas entre les poèmes longs et les poèmes courts, elle est entre les poèmes lyriques de la première partie et le reste du recueil. M. Baehrens l'explique en supposant que Catulle aurait été d'abord attiré vers Sapho et vers Técole éolienne; plus tard, cédant en particulier aux conseils de son ami Cal vus, il serait descendu, en suivant dans ses lectures l'ordre des temps, jusqu'aux Alexandrins, qu'il aurait, à partir

(') Prolegomena , p. 'lo ot suiv.

de ce moment, choisis pour ses modèles préférés. Les pièces où leur influence est le plus marquée seraient donc l'œuvre de la fin de sa vie.

La question est d'importance, car nos conclusions dépendent en grande partie de la solution qu'on doit lui donner. Si Catulle n'est allé aux Alexandrins qu'en dernier lieu, il faut admettre qu'il a été tout à coup frappé de la conformité de leur goût avec le sien et qu'à partir de ce jour, il s'est détourné des auteurs classiques une fois pour toutes : il prend alors à nos yeux le rôle d'un réformateur, qui aiu'ait changé brusquement de direction après une révélation soudaine; arrivé au milieu de sa carrière, il aurait compris que les poètes grecs des derniers siècles pouvaient seuls fournir à la poésie latine ce qui lui manquait encore pour atteindre la perfection; depuis ce moment, son parti aurait été pris : il se serait donné à eux sans retour. Si, au contraire, il a débuté par l'imitation des Alexandrins pour s'élever ensuite jusqu'aux inaîtres de l'art lyrique, il a suivi la même marche que Virgile et qu'Horace; ses ambitions ont grandi peu à peu; il a senti qu'il était mûr pour les nobles efforts et que le temps était venu pour lui de se mesurer avec des modèles d'un goût plus sûr et d'une inspiration plus sincère.

Pour se prononcer, il faudrait pouvoir établir d'une façon certaine la chronologie de toutes les pièces dont se compose le recueil de Catulle; or nous sommes loin d'en ôtre là; mais le peu que nous savons ne justifie guère l'hypothèse de M. Baehrens. On peut même dire que l'hypothèse contraire , qui a pour elle le suffrage de M. Riese^*^, a bien plus de chances d'être la vraie : il se trouve en effet que les pièces LXV, LXVI et LXVIII, où l'auteur manifeste le goût le plus prononcé poiu* les Alexandrins, sont précisément parmi celles que nous pouvons, grâce aux indications qu'elles contiennent, considérer comme les plus anciennes du recueil. Et la vraisemblance est ici d'accord avec les faits : comment un poète en pleine possession de son talent eût-

'^) Einîeitung , ^. xvui-xix. Voir aussi ce que dit, sur ce sujet, M. Em. TliomaSf dans rintroduclion de son commentaire sur Catiiiic, LXVI.

îl mis sa gloire à traduîre en vers latins l'élégie sur Bérénice? Gomment Catulle, un des écrivains les plus ardents qui furent jamais, aurait-il abandonné Sapho pour le doux et discret Cal* limaque, et cela au moment où sa passion, irritée par les obstacles, redoublait de violence? Il est bien plus probable qu'après avoir commencé par exercer sa plume en cherchant à reproduire la savante versification des Alexandrins, il s'est retrouvé lui-même en lisant dans Sapho des poèmes d'un accent plus ému, d'un tour plus libre et plus hardi. Mais ce qui est plus vrai encore, c*est qu'il n'a jamais rien sacrifié de ses premières admirations, parce qu'il ne voyait pas plus que ses devanciers la nécessité d*opter entre les deux écoles. Si les élégies imitées des Alexandrins sont bien, comme on le suppose, des essais qui datent de ses débuts, il ne s'est pas interdit de leur redemander parfois de nouvelles inspirations dans les pièces que l'on peut attribuer aux dernières années de sa courte existence ^^^ Virgile, même quand il a eu lié commerce avec Homère, n'a point dédaigné Apollonius de Rhodes; Catulle n'a pas cru devoir repousser les Alexandrins parce qu'il avait fait résonner sous ses doigts, aux applaudissements de Rome, la lyre de Lesbos. Mais alors que reste-t-il de la théorie qui le représente comme un novateur systématique? Le dépouiller de ce rôle, ce n'est pas le diminuer, c'est le grandir. Si Catulle avait le premier, et de parti pris, amené la poésie nationale à puiser de préférence h la source àlexandrine, on pourrait douter, même en tenant compte des circonstances, qu'il lui eût rendu ser>ice, et que l'influence qu'il exerça sur ses destinées eût été durable. Les poètes qui font le plus d'honneur à l'âge d^Auguste sont ceux qui ont osé remonter jusqu'aux modèles les plus purs de la littérature grecque; celui d'entre eux qui s'est engagé sur les traces d'Homère a été le plus grand de tous; les successeurs de Catulle ne lui auraient donc pas donné raison. Il est plus glorieux pour lui d'avoir su , un des premiers, unir dans des vers harmonieux la beauté classique à

(') Voir notammeiil XI, XXIX, LV (55-5/i avanl J.-C).

l'élégance un peu parée des écrivains d'Alexandrie. La littérature latine a été, depuis la Renaissance, la grande éducatrice de notre civilisation ^^); si elle a, plus qu'aucune autre, contribué à former l'esprit des modernes, c'est qu'elle a été la littérature moderne de l'antiquité ; elle a su réunir dans des oeuvres, pleines de noblesse et de grâce le double héritage de l'art classique et de l'art alexandrin. Catulle, à ce titre, est digne d'occuper une place parmi les poètes latins qui ont le mieux mérité de la postérité. Il s'est choisi un autre domaine que Virgile; il n'a pas la même aisance dans son style et dans sa versification, par son tempérament même, il diffère profondément de son successeur; mais rien ne nous autorise à penser qu'ils ne se seraient pas complètement entendus sur le choix des modèles qui convenaient à la poésie latine.

Si maintenant nous cherchons à distinguer dans l'œuvre de Catulle ce qu'il a si habilement associé , nous devons d'abord reconnaître qu'il doit aux Alexandrins ses idées sur le rôle social de la femme. Comme eux, il sent qu elle est une puissance, même quand il la maudit; il veut qu'elle joue dans la poésie un rôle en rapport avec celui qu'elle joue dans le monde. Il proclame par l'exemple de ses vers qu'il y a une poésie de la beauté et de l'amour; comme les Alexandrins, il met à son service certains genres qui en sont le domaine propre, notamment l'élégie et i'épigramme. Mais il entend qu'elle intervienne même dans le récit des actions héroïques; s'il est vrai que la vie des dieux ressemble à celle qu'on mène ici-bas, l'amour doit agiter l'Olympe aussi bien que l'humanité; il y a donc toute une mythologie romanesque , d'autant plus intéressante à étudier et à développer, qu'elle permet d'imaginer dans un cadre plus brillant des péripéties et des déchaînements de passion , dont l'existence monotone des mortels n'offre que très rarement le spectacle. La connaissance des aventures galantes où figurent les divinités de la fable est nécessaire au poète qui se propose de chanter l'amour;

(') Brunelière, La quettion du latin, Revue dei Deux-Monde» de i885 , t.LXXn, notamment la page 87^1. (Hittoire et Uttn*ature, IH, p. 317.)

car c'est là qu'il trouvera des exemples célèbres de toutes les situations où une âme peut être jetée par la capricieuse volonté de Vénus. Catulle ne conçoit pas autrement que les Alexandrins l'élégie et l'épigramme. Le distique chez lui sert à exprimer la haine aussi bien que l'amour; il n'est pas seulement le mètre de la poésie erotique, mais encore celui delà satire, et quelquefois il se prête à l'une et à l'autre dans une même pièce. Du reste, les barrières qui séparaient les différents genres sont tombées : la poésie légère les embrasse tous; tantôt elle prend la forme d'un récit; c'est alors comme un fragment détaché d'une épopée, un épyllionqui se suffit à lui-même; tantôt elle admet un dialogue ^ comme une scène de comédie; tantôt elle emprunte la voix de l'iambe et tantôt celle de l'ode. Outre le distique, elle a encore à sa disposition un mètre rapide et familier, Thendécasyllabe, qui touche tour à tour à tous les sujets, qui se fait, suivant le cas, élégiaque ou lyrique, satirique ou narratif. Le poète ne se pique plus seulement d'être poète, il veut être savant; la géographie, l'astronomie l'intéressent autant que la fable et se confondent avec elle dans ses vers. Il aime la nature pour elle-même; il introduit çà et là des fragments d'idylle, il se complaît aux tableaux descriptifs, et, si l'occasion de les placer ne se rencontre pas, il s'ingénie à la faire naître. Dans la composition, Catulle recherche, comme les Alexandrins, la symétrie; il divise son sujet par petits groupes d'idées , qui s'enveloppent les uns les autres et se répondent à la manière des strophes et des antistrophes; tout l'art est d'en varier le dessin, en l'accusant par quelques expressions plus frappantes, qui, mises en bonne place, raniment par leur répétition l'attention du lecteur. Enfin Catulle, dans sa métrique, reproduit avec insistance les procédés que les Alexandrins avaient recommandés : il entend, comme eux, que l'hexamètre spondaîque soit soumis à des lois fixes, qui, en lui donnant une harmonie particulière, en rendent l'emploi légitime; dans le pentamètre, il veut à la fois de la variété et une élégante syméiric: la variété doit résulter de l'usage des fins polysyllabiques: la symétrie, du rapport que l'on établira pour les

yeux et pour Toreille entre Tëpithète et le substantif. Dans î'iambe, il bannit les substitutions arbitraires, qui finissent, en se multipliant, par déformer ce mètre, au point de lui donner Tallure de la prose. Voilà bien des traits assurément qui rap-> prêchent Catulle de l'école de Gallimaque. Ajoutons cependant que celui-ci n'est pas le seul des Alexandrins pour lequel il ait eu du goût; s'il témoigne de l'éloignement pour Antimaque, il ne s'ensuit pas qu'il ait épousé toutes les opinions du maître; il n'a point rangé Apollonius parmi les auteurs d'épopées lourdes et mal versifiées ^ puisqu'il s'est souvenu de sa Médée; par conséquent il n'a point pris parti dans cette fameuse querelle qui s'était engagée entre les deux poètes vers le milieu du ni* siècle, et qui durait encore parmi les beaux esprits de la Grèce. Gomme Horace, Gatulle refuse de jurer sur la parole d'un seul mattre, même quand la doctrine lui paratt conforme à ses goûts et utile aux progrès de son art4

Remarquons que cette indépendance même est déjà une qualité rare, qui le tire hors de pair et qui le rapproche des grands écrivains de l'âge classique; les poètes grecs de son temps, dont il a pu suivre les leçons, n'ont point de manière qui leur soit propre; ils continuent tous docilement la tradition alexandrine, les uns celle de Gallimaque, les autres celle d'Apollonius de Rhodes, de Rhianus ou d'Aratus; mais ils n'ont pas l'idée de remonter au delà. En élevant plus haut qu'eux ses ambitions ^ Gatulle obtient d'abord cet heureux résultat, de corriger en luimême les défauts qui sont propres à l'école d'Alexandrie : il dérobe à Gallimaque et à ses successeurs leur grâce et leur science; il leur laisse leur pédantisme, leur obscurité et leur affectation. Mettons à part l'élégie sur Bérénice, où l'on pourrait, à la rigueur, en trouver quelques traces; c'est une traduction, il y suit pas à pas l'œuvre d'autrui; écartons même, si l'on veut, celle où il a encadré l'aventure de Laodamie. Partout ailleurs la pensée jaillit de source; elle garde sa limpidité au milieu même des méandres qu'il lui impose quelquefois. Il y a assu* rément plus d'une pièce, dont l'interprétation exacte nous

échappe; mais notre embarras vient surtout de ce que la biographie du poète ne nous est pas parfaitement connue; nous ignorons les circonstances qui ont excité en lui tel mouvement de haine , de colère ou de tendresse , et nous sommes encore plus en peine quand il s'agit des personnages dont il parie : ce fut là de tout temps le malheur de la poésie de circonstance. Mais Catulle n'a pas mis son amour-propre à nous dérouter; il n'entasse pas à plaisir les difficultés ; on chercherait vainement chez lui, même dans ses élégies, ces énumérations laborieuses, remplies d'histoires extraordinaires, qui font les délices d'Hermésianax. En général, les élégiaques alexandrins traitent avec une indifférence aimable les choses du cœur; ils glissent sans ap* puyer sur les situations les plus dramatiques : ce qu'ils y voient surtout, ce sont des sujets de tableaux; le cri de l'âme leur échappe rarement. La pasdoti de Catulle revit dans ses vers aussi ardente, aussi sincère qu'au jour où elle s'est allumée en lui; elle s'exprime avec cet accent de vérité qui nous prend par les fibres les plus secrètes. Les Alexandrins n'ont point de patrie; ce sont des cosmopolites, qui passent d'une contrée à une autre ^ suivant que l'intérêt les pousse; s'ils sont las d'Alexandrie , ils vont chercher fortune à Rhodes, à Pergame ou à Antioche. Catulle ressent jusqu'au fond du cœur toutes les angoisses généreuses que donne aux bons citoyens le triste spectacle du désordre et de la corruption ; il ne se mêle pas directement à la vie publique, mais, s'il se tient à l'écart, il est loin de rester indifférent. Enfin les Alexandrins chantent le monarque qui les paie ; ils lui décernent l'apothéose; ils lui prodiguent, à lui et à sa famille, les noms et les attributs divins. Catulle ignore ces bassesses ; était-il aussi attaché à la République qu'on l'a dit quelquefois? C'est fort douteux ; mais enfin son bonheur a voulu qu'il n'eAt pas à se prosterner devant un souverain adoré comme un dieu; il n'est point de personnage si grand dans l'Etat à qui il n'ose dire sa pensée tout entière : jamais un poète n'a rien écrit de plus violent que les vers où il flétrit Pompée, César et Mamurra.

Cette fraîcheur, on pourrait dire cette ingénuitë de sentimeiits, tient d'abord chez Catulle à sa nature même ; mais ce 8ont les vieux auteurs qui lui ont appris à la faire passer dans ses vers. Quand il ne leur devrait pas autre chose y il leur devrait déjà beaucoup : les ouvrages qui ont eu, en naissant, un air de jeunesse et .de vie sont les seuls qui ne périssent pas. Mais de son commerce avec Archiloque , Anacréon et Sapho , Catulle a emporté un autre profit : il a, le premier, montré que la poésie lyrique pouvait encore espérer de beaux jours, pourvu qu'on la retrempât à sa «ource; les Romains ont senti, en le lisant, que leur langue était désormais assez riche et assez souple pour suffire aux ambitions de Iode. Il y a quelque injustice à mettre Catulle audessus d'Horace, comme le font volontiers les critiques étrangers (^) ; mais c'est sans doute une revanche qu'ils croient devoir accorder à sa mémoire. Horace s'est glorifié d'avoir, avant tous les autres, adapté à la lyre latine l'iambe de Paros et les mètres 'de l'école éolienne. Il lui restait encore assez d'avantages pour qu'il pût, sans se nuire, reconnaître qu'il avait eu un prédéceséeur digne d'admiration et de reconnaissance. Le premier, Catulle a donné des ailes à la poésie latine; il a convaincu ses compatriotes qu'on pouvait être un grand écrivain en s'appliquant aux petits genres, si l'on savait, comme les maîtres de l'art, faire parler la nature sous une forme de tous points achevée.

Chacun des classiques de la poésie légère s'est fait de l'amour une idée qui résume et explique son œuvre. En peignant Lesbie, Catulle s'est peint lui-même; elle est comme le symbole de sa muse. Dans cette figure apparaissent des traits qui nous per* mettent de reconstituer la famille poétique à laquelle elle appartient : tantôt nous voyons en elle la Néobulé d'Archiloque;

^') Munro, Criticiênu and elucidationt of Catullui, Calullus and Horace, p. a33; Mommsen, BUm, Gttch., Ilf, p. 585; Boebrens dam son commentaire, p. Ai: Eilis, Prolegom,, p.uiix; Riese, Einleilung, p. xxi. Leur opinion a passe dans la plupart des histoires de la littëraturc latine, dans celles de TeulTel, do Ribbeck, de Martin Scbanz, etc. Voir les observations beaucoup plus justes de Diinlzer, CaftiH und Horaz dans le PhUoh^usy 1893, p. i38 et 333.

tantôt c'est quelque compagne de Sapho, et tantôt la Battis de Philétas ou la Léontium d'Hermésianax. Ici elle arrache à son amant des cris de rage et de désespoir, où Tënormité de Tinsuite rappelle l'extrême liberté des mœurs du vieux temps; là elle lui inspire des accents d'une tragique énergie, qui nous font voir dans sa passion, non une source de plaisir, mais un mal sans remède. Ailleurs, c'est une savante et une coquette : elle veut qu'on admire ses gracieuses attitudes, sa parure élégante, la finesse de son esprit et la variété de ses talents. Non seulement elle reçoit des vers, mais elle en demande et elle en fait; elle juge les auteurs; elle lient un cercle et recherche les divertissements mondains. Et pourtant Catulle a su mettre de l'harmonie dans ses couleurs; cette figure de femme n'est pas, comme les Iris des poètes de ruelle , une abstraction composée d'éléments disparates; elle est une et vivante. De tous nos sentiments, ii n'y en a point qui soit en apparence plus personnel et plus spontané que l'amour; il serait facile cependant de montrer que les poètes qui lui ont prêté le plus beau langage ont tous subi plus ou moins, jusque dans les effusions de leur cœur, l'influence de leurs prédécesseurs ou de leurs contemporains. Ceux-là, néanmoins , nous paraîtront toujours originaux, qui ont su animer de la flamme de leur génie l'image qu'ils portaient en eux; et Catulle est de ce nombre. /

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