CHAPITRE VI
LES ÉPIQRAMMES.
Jusqu'au temps d'^exandre, rëpigramme ne fut jamais autre chose qu'une inscription, destinée à être gravée sur un tombeau, ou à accompagner une offrande déposée dans un temple ; toutes celles que l'on attribue aux poètes grecs de l'âge classique, et qui ne rentrent ni dans l'une ni dans l'autre de ces deux caté* gories, sont très justement suspectes à la critique ^^). Les Alexandrins continuèrent avec succès à écrire des épigrammes funéraires et des épigrammes votives; nous en avons de Gallimaque, de Théocrite, d'Asclépiade, de Posidippe, qui sont très dignes de figurer dans ce que la poésie grecque a produit de plus aimable et de plus touchant. Mais ils ne se bornent pas à célébrer les morts illustres et les victoires des athlètes, ils accueillent aussi dans leurs vers les noms les plus obscurs; il suffit h leur ambition de faire parier en termes justes et délicats les sentiments que la nature a mis au fond de tous les cœurs. Le prix de leur distiques consiste alors surtout dans la simplicité élégante , .avec laquelle ils savent rendre une émotion vraie ; tel est le mé<rite de cette épitaphe que Catulle a composée pour la tombe de son frère, mort en Troade : «Après avoir parcouru bien des nations et bien des mers, je suis venu, ô mon frère , près de ta dépouille infortunée, t'offrir le dernier présent de mort et adresser de vains adieux à ta cendre muette , puisque la fortune m'a sé-
Bergk, Ge»ch. d. Gr, Lilf., l. II, p. 178 .î 177.
paré de toi, hélas! pauvre frère, si injustement ravi à mon affection. Voici donc que, fidèle à l'antique usage de nos pères, je dépose sur ta tombe ces tristes offrandes, mouillées des larmes fraternelles. Reçois-les, ô mon frère! Salut et adieu pour jamais ^^U 77 Il n'y a pas là seulement l'accent d'une douleur sincère ^^); c'est aussi le langage d'un homme, qui n'espère guère revoir un jour ceux qui l'ont précédé dans la tombe; Catulle, comme beaucoup de poètes de l'Anthologie, est muet sur la vie future ; malgré l'invocation qu'il adresse à son frère, son adieu a bien l'air d'un adieu éternel ^^^ Tout au moins, il doute qu'ils puissent jamais être de nouveau réunis ; on sent bien qu'il est pénétré du néant de ces hommages, rendus aux morts par les vivants. Il dira de même que Quintilie doit se réjouir, dans la tombe, de voir Galvus, son époux, demeurer fidèle à sa mémoire, visi les muets habitants des sépulcres peuvent trouver quelque consolation dans la douleur qu'ils nous causent, s'ils sont sensibles aux regrets que nous laissent nos anciennes amours et aux pleurs que nous donnons à des amitiés depuis longtemps perdues ^^h. Sur les six vers de l'épigramme, il y en a quatre qui expriment un doute ; cette poésie a été à l'écoie des philosophes : il ne lui reste plus qu'un vague désir de s'être trompée et de voir, en dépit de tout , se réaliser ce qui lui parait impossible.
Le genre d'épigramme pour lequel les Alexandrins avaient 6u le plus de goût , c'était l'épigramme erotique ; elle est entièrement de leur invention ; c'est là qu'ils ont dépensé le plus volontiers leur esprit : fables romanesques, déclarations géantes, réflexions morales sur la passion, sur sa nature et ses effets,
(» Catulle, CL
(') Cette impression serait tout autre si Ton rattachait ici les vers 9 à lâ de LXV, comme le veulent certains éditeurs. La raison de (joiH qui 8*y oppose ne nie paraît pas la moins forte.
(') ttMutam nequiquam alloquerer cinerem» . . Priêco quae more parenium Tradita iunt, . . In perpeluum ave atque vale.'o
t*î XCVI. C'est ainsi encore que s'exprime Tacite en parlant d'Aiyricola ( Agr. J16). Boissier, Relifr. rom. , \, p. 3oi.
plaintes, reproches, portraits de l'objet aimé, tels sont les su-*' jets qui reviennent sans cesse dans les morceaux de l'Anthologie , qu'on peut attribuer aux poètes grecs du troisième et du second siècle. L'épigramme ainsi comprise vit des miettes de l'élégie; entre les deux genres» il n'y a qu'une différence de proportions. Ces petits poèmes, qui se distinguent au milieu des couronnes de l'Anthologie par la finesse et l'éclat de leur coloris, devaient attirer l'attention de GatuUe. La pièce LXXVI, où il gémit sur la passion qui le consume, n'a pas moins de viiigt-t six vers; c'est à la fois une exhortation qu'il s'adresse à lui-même et une prière qui s'élance de son cœur vers les dieux; parmi ses élégies, aucune n'est aussi simple que ce petit morceau; c'est une peinture qui unit à la gravité des anciens poètes moralistes le pathétique des odes de Sapho. Les autres épigrammes erotiques sont, en général, beaucoup plus courtes; mais ce sont toujours comme des fragments d'élégies, dont chacun présente à part un des aspects de la passion. Ici le poète, dans l'enivrement du succès, fait le portrait de sa maîtresse, et comme il sait bien qu'une femme ne se croit tout à fait aimée que quand elle est certaine d'éclipser les rivales à qui on la compare , il proclame avec orgueil que Lesbie l'emporte à ses yeux sur la belle Quintia elle-même ^^L Là il célèbre la joie d'un rapprochement récent ^^^ ou bien il s'abandonne aux illusions que font de nouveau naitre en lui les menteuses promesses de son amie ^'^ ; c'est dans toute sa vivacité et sa chaleur lavoti sententia compoa d'Horace. Certaines observations morales trahissent, au contraire, le trouble et l'inquiétude ; l'épigramme prend alors la forme d'une sentence , dont le distique fait admirablement ressortir la force piquante : « Lesbie ne cesse pas de dire du mal de moi et ne tarit pas sur mon compte; que je meure si Lesbie ne m'aime pas! Quelle preuve en ai-je? C'est que moi-même je la maudis à tout moment, et que je meure si je ne l'aime! ^*^» Aulu-Gelie trouvait qu'il n'y avait pas de plus beaux vers dans Catulle ^^); en effet,
O) LXXXVI. — '» CVII. — ^*) CIX. — '*' XCÏI. — i^) Il ies appelle omnium venustûtimos , VII, 16, *).
ii>
iifriiHf.ais i,t'riiii4i«.
â26 CATULLE ET SES MODÈLES.
jamais les poètes de Tamour n'ont exprimé sous des traits plus frappants les inconséquences du ccsur homain; il n'est pas jusqu'à ce balancement des parties, affectionné paries ^exandiins, qui ne serve ici très heureusement à faire yaloir l'antithèse de deux sentiments opposés ^^^. D'autres fois, Catulle nous émeut de pitié; par exemple lorsque, désespérant de nmener à lui sa maîtresse , il cherche à éloigner d'elle un rival redoutable , en le fléchissant par ses larmes ^'^ Ailleurs, c'est la colère, le m^ris et le désespoir qui parlent dans ses distiques ^^); ou bien c'est, après des brouilles passagères, un scepticisme plus attristant encore : «Ma maîtresse me dit qu'elle ne me préférerait aucun amant, pas même Jupiter, s'il l'implorait en personne. Elle le dit; mais ce que femme dit à un amant bien épris, il faut l'écrire sur le vent et sur l'eau rapide ^^K n Catulle s'est souvenu de cette épigramme de Callimaque : c( Callignote avait juré à lonis qu'^e lui serait toujours plus chère qu'aucun autre ami, qu'aucune autre amante; il l'avait juré , mais on a bien raison de dire que les serments d'amour n'entrent pas dans les oreilles desdieux ! Car maintenant Callignote brûle pour un autre objet, et de la malheureuse jeune fille il n'est pas plus question que des Mégariens ^^^.9 Non seulement le poète latin reproduit la pensée de son devancier, mais il lui emprunte même, dans le tour de la phrase, une habile répétition de mots, qui accentue énergiquement la vanité des serments d'amour ^^K Seulement Callimaque raconte en souriant l'aventure d'un autre; Catulle parle de ses propres infortunes, et ce qui n'était chez le poète grec qu'un badinage nous apparaît comme la confidence douloureuse d'une âme blessée, trop dairvoyante pour se tromper sur son mal, trop faible pour en guérir. Il y a encore dans les épigrammes de Catulle d'autres vers^"^
<*î Voir encore dans le même genre LXXXV.