‹ Catulle et ses modulesChapitre 9 sur 19 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LBS BLÉ6IES.

L'élégie, entre le vu*" et le v"" siècle avant notre ère, avait brillé chez les Grecs dun très vif éclat; elle avait produit un nombre considérable d'ouvrages, où des hommes d'un talent supérieur avaient mis leur âme; c'était vraiment alors une forme de la poésie lyrique , en ce sens qu'elle exprimait avant tout les sentiments personnels de l'auteur; aussi avait-elle, conune la poésie lyrique, pris successivement les tons les plus divers; si sa voix était parfois «plaintive», si elle disait, dans les vers de Mimnerme , «la joie et la tristesse des amants » , il s'en faut de beaucoup qu'elle fût uniquement un chant de deuil ou d'amour; la définition de fioileau serait beaucoup trop étroite pour embrasser tous les caractères qu'elle présente dans cette période de son développement. Elle est alors capable des accents les plus maies; Gallinos, Tyrtée, Solon lui confient le soin de conununiquer à la foule les émotions qui agitent le capitaine et l'homme d'Ëtat; Théognis et Phocylide la jugent digne de servir d'interprète à la morale. Ainsi son rôle consiste à répandre les conseils des sages; elle se mêle à la vie publique; elle est soucieuse des plus hauts intérêts qui puissent, chez un peuple libre, occuper les esprits. Si ce genre était resté jusqu'au bout semblable à luimême, il n'y en avait aucun qui dût mieux convenir au tempérament des Romains ; l'élégie primitive devait leur plaire par ce tour sentencieux , à la fois grave et passionûé , qui la rapproche de l'éloquence. Cependant les Romains n'ont jamais songé à la

faire revivre ; ils semblent même l'ignorer. Quintilien ^^\ dressant pour le futur orateur la liste des écrivains dont il recommande la lecture, ne prononce même pas les noms des élégiaques du vu* et du vf siècle ; il ne fait d'exception qu'en faveur de Tyrtée ^^^ encore en parle-t-il pour mémoire, et il n'est pas sûr qu'il pense k ses pentamètres. Dans la définition qu'il donne de l'élégie, Horace ne semble pas même songer à ce qu'elle fut au début ^'^ Pour Quintilien, comme pour les critiques dont il s'inspire , c'est Alexandrie qui seule a fourni les classiques de l'élégie : dans ce genre , « Callimaque passe pour avoir excellé ; on s'accorde en général à placer Philétas au second rang». Quintilien n'aurait point reproduit cet arrêt, qu'on pourrait encore, rien qu'en lisant les élégiaques latins, affirmer qu'il a fait loi dans les écoles. Jusqu'à la mort d'Ovide, Callimaque et Philétas ont été, à Rome , les modèles préférés de l'élégie ; c'est le type créé par eux, qui, en passant par les ouvrages de leurs imitateurs latins, s'est imposé exclusivement aux modernes , si bien qu'on n'a même plus songé qu'il pouvait y en avoir un autre. Il est bien clair» du reste, que ceux qui goûtaient l'éiégie alexandrine ne pouvaient pas goûter l'élégie primitive , car il n'y a entre elles que des contrastes. La principale différence qui les sépare, celle à laquelle on peut ramener toutes les autres, c'est qu'au temps de Galli* maque, ce genre de poésie, bien que dans la forme il emprunte plus que jamais les tours de l'ode, a dans ses inspirations prescpie complètement rompu avec le lyrisme; non seulement l'élégie n*est plus une exhortation, une sorte de harangue, tnais les sentiments personnels de l'auteur n'y jouent plus qu'un rûle effacé; elle n'a désormais qu'un but : décrire ou raconter; elle aspire à remplacer dans les préférences des délicats l'épopée, dont ils croient le règne à tout jamais fini. Si , parfois , il arrive h l'écrivain de nous entretenir de lui-même et de la société oia il vit, ce n'est plus pour tirer de son expérience une leçon de morale, mais pour

t») QuinUI., X, 1, 59.

f^^ Ibid., 57.

"* Hor. , Art poêL, 70.

avoir un prétexte qui lui permette d'introduire d'ingénieux développements empruntés à la fable. En outre, Télégie s'enferme dans le champ de la poésie erotique; parmi les maîtres an* ciens il y en a un à qui elle s'attache exclusivement : c'est Mim* nerme, parce que, dès le temps des sept sages, il avait chanté l'amour. Mais il est douteux que Mimnerme se fût reconnu dans ces poètes, qui se proclamaient ses élèves : chez lui l'amour n'était pas un thème de récits savamment variés ; comme Sapho ou Anacréon, il avait épanché tout son coeur dans ses vers; comme Théognis ou Phocylide., il avait vu dans ses passions un sujet d'observation et d'enseignement; en un mot, c'était encore un lyrique et un moraliste. En réalité , les Alexandrins procédaient d'un poète plus récent : avant eux, Antimaque avait déjà donné le modèle de l'élégie romanesque, en retraçant dans sa Lydè^ à propos de ses aventures propres, l'histoire des amours célèbres. Callimaque répudiait cet ouvrage, parce qu'il en trouvait le style lourd et grossier; mais, qu'il le voulût ou non, il tenait d' Antimaque ses habitudes de composition ; sous une forme plus châtiée , son principal recueil d'élégies, ses Causes, n'était pas autre chose qu'une galerie, où il avait réuni certains épisodes peu connus de la mythologie galante ^^^ Tel était le nouveau genre de poème pour lequel, contrairement à toute attente, Rome devait à son tour se passionner. Un des premiers qui essayèrent de lui en faire sentir les charmes, ce fut Catulle; son élégie sur la Boticle de cheveux de Bérénice peut être, à ce point de vue, considérée comme un véritable manifeste ^^^.

Vers Fan s A 6 avant notre ère, le roi d'Egypte, Ptolémée III

(^) M. Gooat ( Poéi, aUx. , p. 1 9 1 ) soutient , après Schneider, qne l'antiquité n^avail pas d^auires élégies de Callimaque que aes A/ria. M. Jacques Denis {Bull. d$ la Foc, des lettrée de Caen, i885, p. ao) et plusieurs critiques allemands, parmi lesquels Susemibi (I, p. 363, note 71), tiennent pour Topinion coniraire; ils admettent que Oallimaque avait encore publié des élégies d^un caractère personnel. Mais 00 en est loujours aux bypothèses, et ces élégies, même si Ton en peut prouver Texistence, ne (levaient guère di£férer de celles que les poètes latins ont écrites sur leurs amours.

^') Catulle LXVI. Voir Nigra (Costanlino), La ekûnna di Bérénice ^ Iraduzionc e commcnlo. Milan , 1891.

Ëvergète, avait entrepris une expédition en Assyrie; sa jeune femme Bérénice» qu'il venait d*épouser récemment, s'engagea par un vœu à couper une boucle de ses cheveux et à la consacrer dans un temple, si les dieux ramenaient à Alexandrie son époux vainqueur; la guerre s'étant terminée d'une façon heureuse et Ëvergète étant rentré sain et sauf dans son royaume . Bérénice s'acquitta envers les immortels. Au même moment, un astronome célèbre du Musée, Gonon, signala une constellation, qu'on n'avait pas encore observée; on s'écria que la boucle de cheveux de la reine avait été transportée au ciel et métamorphosée par la volonté de Vénus; ce fut un grand événement à la cour d'Alexandrie ; Callimaque prêta le secours de ses vers à la fable inventée par Gonon, son ami. G'est ce sujet que Gatulle a repris; dans une pièce qui précède immédiatement son élégie sur la fameuse boucle de cheveux, il dit, en s'adressant à l'orateur Q. Hortensius Ortalus, qu'il lui envoie, pour répondre à sa demande, des vers où Gallimaque, fils de Battos, lui a servi de modèle :

Ortak, mitto Haec expresaa tibi earmina BaUiadae ^^K

Le poème LXVI était certainement au nombre des ouvrages annoncés par ce préambule, à supposer même que, par le pluriel earmina, Gatulle ait jamais voulu en désigner d'autres. Mais avant d'étudier la composition de ce morceau, nous devons nous demander quel rapport unit la copie au modèle ^^^

On a, en effet, agité la question de savoir si le mot expressa s'appliquait à une traduction véritable, ou bien simplement à une adaptation. Mais il n'y a pas lieu de s'arrêter longuement à ce débat : exp'imere a souvent en latin le sens de traduire; ainsi le prologue des Adelphes dit de Térence, pour montrer avec quelle fidélité il a rendu une scène de Diphile : verbum de verbo

fulln.

t') Catulle, LXV, lo.

-^ Nigra, ouvrnjfc cilé, page io5. Appendice II, suUa traduzione laiina di Ca-

expresmm exiulit^^\ Il y a, du reste , une preuve qui suffirait à défaut de toute autre : c'est que nous avons conservé quelques fragments de la pièce de Gallimaque et que tous se trouvent reproduits dans celle de Catulle ^^\ En comparant Fauteur grec et l'auteur latin, on voit que celui-ci ajoute quelquefois une épitbète , ou qu'il développe en deux mots telle idée qui n'était exprimée que par un seul ^^^; ailleurs, il traduit un veri)e par un

(') Âd$lphe$9 proL, 1 1. De même encore Cicéron, de fin,, 1,9: nfMUê 2a(Miu, ad verbum de graecis expreuas ?>

t») I. Callim., fraçm. 34 :

^ (te Kàvûiv i^Ae^ev èv iljipt, rèv

[hepovixtie

Bda7pv;^oir, Sp r* ipa xeivrj 'oâatv

[ éOiixe Q^oîatv.

Ji. Frajpn. i5a:

11 ftèp à%* A(Tavptû9v iffieSaïf^ àlpanifi.

lU. Fragm. 35: [? yLeyak6^)(ps^ ffCaJlimachus Bcrcnicen magnanimam dixit.n (Hyg., Poet. Attron., II, a 4.)

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