‹ Catulle et ses modulesChapitre 8 sur 19 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Une des principales querelles qui divisèrent Técole d'Alexandrie fut celle qui éclata entre Gallimaque et Apollonius de Rhodes, vers le milieu du m* siècle avant notre ère, au moment même où naissait la littérature latine ^^K Les poètes grecs devaient-ils continuer à écrire de longues épopées en plusieurs chants, k la façon d'Homère, ou bien devaient-ils borner désormais leurs ambitions et enfermer le récit épique dans des morceaux détachés, comprenant au plus quelques centaines de vers chacun? Gallimaque, tout en professant pour Homère une respectueuse admiration , soutint constamment le second parti dans son enseignement et dans ses ouvrages ; il fut le chef de ceux qui déclaraient à tout jamais fermée Tère des vastes compositions mythologiques ; son principe était qu'«un gros livre est un gros fléau ^^». Il voulait que les vieilles légendes rebattues fissent place à des légendes rares, empruntées aux compilations des historiens et des géographes. Il exigeait du poète, non seulement une science consommée , mais une forme châtiée , curieuse d'images nouvelles , à la fois élégante, serrée et moderne dans ses tours. Apollonius de Rhodes, après avoir été l'élève de Gallimaque, s'insurgea contre son autorité ; le poème auquel îl doit sa réputation , son Expédition des Argtmautes, a quatre chants et près de six mille vers : il y met en œuvre une des plus anciennes traditions de la

(') Voir, sar ce qui suit, Couat, Poét, aleœ,, le livre troisième et la condusioo; Suscmihi , chap. m et xiv.

^-) Callim., fragm. 369.

Grèce ; elle avait inspiré avant lui une foule d'ouvrages de tout genre ; elle prétait plus qu'aucune autre à un long récit d'aventures merveilleuses , qu'on pouvait patiemment conduire à travers les régions les plus diverses et compliquer presque indéfiniment de péripéties sans nombre. Dès lors, la guerre fut déclarée entre Callimaque et Apollonius : le mattre, piqué dans son amourpropre, répondit aux Argonautiques en écrivant un conte, où il appliquait, avec toutes les ressources de son talent, les théories qui lui étaient chères; il racontait comment Thésée, avant d'aller combattre le Minotaure, avait reçu l'hospitalité dans la pauvre cabane d'une vieille femme nommée Hécalé. On eut donc désormais deux types de poèmes épiques : à côté des longues compositions dans le goût des anciens et d'Apollonius , parut le conte épique, ou epyUioHy sorte de petit tableau héroïque, où, dans un cadre de médiocres dimensions, l'auteur traitait un épisode détaché d'un ancien cycle, en le rajeunissant par des détails assemblés avec un art raiTmé. Dans cette catégorie peuvent être compris, outre YHécaU de Callimaque, plusieurs des poèmes de Théocrite qui sont parvenus jusqu'à nous, la Mort d'Hylas, la Victoire d'Hercule sur les serpents. Hercule reçu par Augias, le Meurtre de Penthée^^^ et même les Exploits des Dioscures qui, sous certains rapports, tiennent aussi de l'hymne ^^). Quelquefois le sujet était choisi de telle sorte que l'auteur pût empiéter sur le domaine de l'élégie et de la poésie erotique : tel fut le dessein de Moschus dans VEnlèvement d'Europe ^^\ de Philétas dans le recueil intitulé Hennés, où il racontait les bonnes fortunes d'Ulysse ^*^ On pourrait citer encore le Glaucus, la Circé d'Alexandre d'Etolie^^) et la plupart des compositions épiques d'Ëuphorion, notamment ses Poèmes détachés, consacrés à diverses fables peu connues, originaires de l'Attique^^l On arriverait ainsi, en

<») Théocr., XIII, XXIV, XXV, XXVI

w Théocr., XXII.

t'J Modclius, II.

f*î Édit. Bach, p. 39 à 38.

'^^ Meinekc, Analecta aUx., p. 338.

(*^ ÂToucTa, Mcineko, AnaL alex., p. 11 à sjS

suivant cette branche de la littérature alexandrine, jusqu'au temps même de Virgile, qui vit paraître Y Hercule de Parihénius^*^

Chacun des deux partis qui rivalisaient, à Alexandrie, dans le genre ëpique s'était préoccupé de se chercher des ancêtres. Pour les délicats de l'école de Callimaque^ les poèmes d'Hésiode, la Quenouilk d'Ërinna représentaient, dans les temps antérieurs, la perfection qu'ils poursuivaient eux-mêmes. Apollonius, au contraire, voyait dans Homère le type idéal, dont il fallait chercher k se rapprocher sans cesse; mais, parmi les générations plus récentes, il y avait eu un autre poète qu'il associait à ce grand nom dans ses sympathies : c'était Antimaque de Colophon ^^K Ce personnage était le contemporain de Platon; on avait de lui un poème élégiaque intitulé Lydé, pour lequel certains écrivains d'Alexandrie professaient une admiration exclusive et bruyante. Il avait laissé aussi une Thébaïde en hexamètres dactyliques ^^^ ; c'était un ouvrage énorme : on arrivait au bout du vingt-quatrième livre avant d'avoir vu les sept chefs se réunir sous les murs de Thèbes^^^. Cependant Antimaque ne manquait pas de mérite; Quintilien, dans son Canon, lui accorde le premier rang après Homère, conformément à l'opinion do la plupart des critiques antérieurs ^^); Stace et l'empereur Hadrien l'ont imité. Mais ce qui lui fait encore plus d'honneur, c'est que Platon le goûtait fort; un jour qu'il lisait en public un morceau de sa Thébaïde, il eut le chagrin de voir ses auditeurs sortir un à un de la salle ; le philosophe seul resta : «Je continue à lire, dit Antimaque; Platon vaut pour moi mille auditeurs ^^^ » Un tel suffrage est

^') A moins cependant que ce poème appartint au genre élégiaque. Mcineke, p. 969 et 373.

(*) Voir ie rapprochement établi par le scoliasle d'Apollonius, Argon., IV, i56, éd. Kcil.

i*î Voir dans les Epie, graec. fragm. , éd. Kînkcl (1877), les fragmenb de cet ouvrage et les témoignages anciens qui s'y rapportent;

t*î Phorphyr. ad Horat., Ars poeL, 1/11.

'*) Ouinlil., X, 1, 5a.

^"î Cic, Britt.f &!. Voir d'autres preuves moins légendaires de l'eslime de Platon dnns Plut., lAfsand., 18 et Proclus in Plat., Tim., I, p. 98 C.

imposant; il fut confirmé à Alexandrie, non seulement par les critiques qui dressèrent la liste des classiques, mais par tous ceux qui partageaient les vues d'Apollonius sur l'épopée. Une épigramme d'Antipater de Thessalonique reproduit à peu près leurs appréciations flatteuses : «Louez la forte poésie de l'in* fatigable Antimaque» louez ses vers dignes de ia majesté des antiques demi-dieux et forgés sur les enclumes des Piérides, si vous avez l'oreille délicate, si vous aimez une voix grave, si vous cherchez les sentiers non battus, et où nul autre encore n'a mis le pied. Homère tient le sceptre des hymnes, et Zeus est plus puissant qu Énosichthôn , mais si Enosicbthôn est inférieur à Zeus, il n'en est pas moins au premier rang parmi les immortels. Ainsi le poète de Golophon vient après Homère, mais il précède la foule des autres aèdes ^^^n A ces éloges, Gallimaque répondait en qualifiant d'épais et de grossiers les écrits d'Antimaque ^^\ et quand on lui objectait l'opinion de Platon, il ripostait que Platon était un grand philosophe, mais qu'il lui déniait le droit déjuger les poètes ^^). Un tel argument étonne dans la bouche d'un homme de goût comme Gallimaque ; mais il montre à quel point les esprits s'étaient échauffés dans ce débat.

Même après la dispersion du Musée, il passionnait encore les poètes grecs. Les élèves qu'ils formèrent à Rome prirent parti dans la question qui les divisait , et alors , transportée dans la poésie latine, elle eut un regain d'actualité, jusqu'au moment où Virgile entreprit ï Enéide. On sait avec quel ensemble, avec quelle chaleur de conviction Valérius Gaton et ses amis essayèrent de substituer l'epyllion alexandrin aux longues épopées historiques qui se succédaient sans relâche depuis le temps d'Ennius. De leurs efforts naquit toute une moisson de poèmes mythologiques, parmi lesquels se détachent la Dictynna de Valérius, le Glatictis de Gornificius, YIo de Galvus, la Smyma d'Helvius Ginna, enfin

<») Anthol Pal., VII, Û09.

^*î Callini., Tragm. 7/16.

^^) Proclus, /. c.

LE CONTE ÉPIQUE. itô

les Noce9 de Thétis et de PéUe de Gatalle ^^K Ces auteurs professent le même dédain pour Antimaque et pour ceux de leurs compatriotes qui s'attardent aux vastes compositions ampoulées; Catulle accouple dans la même épigramme son contemporain Volusius et le poète de la Thébàtde; il est tout plein de Gallimaque, lorsqu'il écrit à propos de l'ouvrage de son ami Helvius Cinna ^'^ : te Mon cher Cinna vient enfin de publier sa Smyma; neuf moissons, neuf hivers se sont succédé depuis qu'il l'a entreprise;

pendant ce temps, Hortensius a écrit cinq cent mille vers

La Smyma pénétrera jusque sur les bords du Satrachus aux eaux profondes, la Smyma sera lue jusque dans les âges les plus reculés. Mais les Annales de Volusius mourront sur les bords du Pô qui les a vues naître et fourniront à profusion de larges tu* niques pour envelopper les maquereaux. J'aime, moi, les petits chefs-d'œuvre de mon ami : je laisse le peuple applaudir aux vers ampoulés d'Antimaque. » Une déclaration si nette nous interdit de croire que les Noces de Tliétis et de Pelée soient un fragment d'un poème latin plus étendu. Supposer que Catulle ait pu s'engager dans une œuvre de longue haleine, ce serait méconnaître absolument le caractère propre de son talent et les principes de son école. Mais ne pourrait-on prétendre qu'il a détaché , pour l'imiter à part, un morceau d'un modèle plus complet? Certains indices ont pu en donner l'idée ^^^; on a fait remarquer qu'au début, le poète rappelle l'expédition des Argonautes, comme s'il suivait le fil d'un récit dont cette expédition eût été le sujet principal, et où le mariage de Thétis eût figuré à titre d'épisode. Catulle s'écrie, en s'adressant aux deux époux : «0 vous, enfants d'un âge trop fortuné, héros, race divine, salut! Salut»

'^) Catulle, LXIV. Le titre général du poème est inconnu; celui que j*adople ne dérive d^aucun manuscrit; il a été introduit par les éditeurs de la Renaissance (voyez Fritze, Catulli carmen LXIV, progr. Halberstadt, i863); je le conserve pour la commodité de Texposition, parce qu*il s'applique un peu mieux que les antres à Tensemble de la pièce.

W Catulle, XCV.

l"") Merkel, Prolwio ad Ov. 76., p. 36o (1837). Réfuté par Haupt (M.), hdêx Uet, aesliv. BeroL, i855; Opu$e,, H, p. 76.

ô fils dignes de vos mères ! Vos noms seront souvent invoqués dans mes vers ^^K v N'est-ce pas là lannonce d'un ou de plusieurs passages, qui devaient se trouver dans les parties ultérieures du poème que Catulle a laissées de côté? EnGn il y a chez lui une disproportion évidente entre les Noces de Théûs et de Pélie et l'aventure d'Ariane qui y est intercalée ; le récit qui devrait être le principal n'est en réalité qu'un cadre. Cette singularité du plan ne s'explique- 1- elle pas, si l'on suppose que les Noces de Théùs et de Pelée elles-mêmes étaient déjà un épisode dans un tout plus considérable? L'inégalité entre les deux parties ne serait- elle pas en ce cas beaucoup moins choquante? Une critique très exacte, appliquée avec zèle au texte de Catulle, a jeté sur cette question, depuis les travaux déjà anciens de Merkel et de Haupt, une lumière aussi complète qu'on peut le souhaiter en l'absence de documents positifs ^^l

Catulle raconte comment Pelée, embarqué avec les Argonautes sur le premier navire qui sillonna les mers, se fit aimer de Thétis, une des Néréides accourues du sein des eaux pour contempler ces hardis navigateurs. Le héros ayant obtenu la main de la nymphe, la fête nuptiale est célébrée à Pharsale, en Thessalie , dans la royale demeure de l'époux , en présence des immortels. Au milieu du festin qui les réunit autour de la même table» les Parques chantent l'épithalame ; elles prédisent que l'heureux couple donnera naissance à un guerrier sans rival, au* quel il est réservé de renverser la ville de Troie : il s'appellera Achille. Le poète termine en glorifiant cet âge lointain , où l'humanité plus pure avait, grâce à ses vertus, la joie de voir les dieux prendre part à ses plaisirs. Il semble qu'un tel sujet suffise, et au delà, à un brillant développement; il ne remplit cependant pas tout à fait la moitié du poème de Catulle. Sur la

^') Catulle, LXIV, s6 : fxVo» ego taepe meo, voa carminé cotnpeîlabo^n (*) Le poème LXIV a été encore étudié récemment dans les deux disserl allons suivantes : De ia Ville de Mirmont, L'épithalame de Thétis et de Pelée et h chant de$ Parquet. (Revue univenitaire du 1 5 juillet iSgS.) — Lemercier ( A.-P.)» Kturle »ur let tourcen du poème LXIV de Catulle. Caen, 1898.

LE CONTE ÉPIQUB.. 145

couche nuptiale de Thétis et de Pélëe est jeté un riche tapis, tout couvert de Ggures artistement brodées : on y a représenté Ariane , abandonnée par Thésée dans une tle déserte ; tandis que le navire de son amant s'éloigne vers la haute mer, elle le poursuit de ses plaintes et de ses imprécations; Bacchus, accourant avec un nombreuK éorlège, y met fin en la tirant de sa solitude et de son désespoir. Sur ies quatre cent huit vers dont se compose le poème, l'épisode d'Ariane en occupe deux cent seize ^^^; il n'en reste que cent quatre-vingt-douze pour les noces de Thétis. Le récit, qui devrait être le fond même du sujet, est coupé en deux ; non seulement il est moins étendu que l'épisode, mais il perd encore de son importance par cela même qu'il est divisé, tandis que, dans l'épisode, tout se suit sans interruption; le tableau de la fête nuptiale ne fournit, en réalité, que l'introduction et l'épilogue. Catulle, du reste, a parfaitement conscience que le lien par lequel il rattache les deux sujets l'un à l'autre est des plus fragiles ; au moment de raconter comment Ariane a abandonné la maison paternelle pour fuir avec Thésée, il s'aperçoit qu'il va encore greffer un épisode sur un épisode et il se donne à luimême un avertissement, (c Mais pourquoi m'écarter ainsi du chant commencé et m'arrêter plus longtemps à ce TécitV'^^7> Il a si peu de souci de raccorder les deux parties, qu'il laisse subsister des invraisemblances : il a dit, au début, que le navire monté par Pelée était le premier qui eût été construit par les hommes (^); plus loin, il parle de la «flotte?' de Thésée, représentée sur le tapis de ce même Pelée ^^). Cette disprop<nrtion et la franchise avec laquelle Catulle lui-même l'accuse, pourraient porter à croire qu'il imite ici un morceau d'un poème en plusieurs chants. Car les digressions ont été de tout temps permises dans une longue épopée, surtout lorsqu'elles donnent matière à un tableau harmonieux et coloré ; souvent aussi elles sont amenées par un ar-

W Ctldle, LXIV, 5i àa67.

i^ Jbià, , vera 116: ^Sêd quid ego a primo digreutu carminé plura commêmorem fn

<*) Vers 11.

W Vere54eli73.

l/i6 CATULLE ET SES MODÈLES.

tifice tout semblable à celui qu'emploie Catulle; le poète imagine que l'épisode, qui attire brusquement son attention, est représenté sur une œuvre d'art d'une beauté exceptionnelle : Homère ne consacre pas moins de cent trente vers à décrire le bouclier d'Achille ^^^ et chacun sait tout ce qu'on y voit, un cortège nuptial, une foule à l'agora, deux armées. en présence, des laboureurs dans un champ, des moissonneurs dans un autre; plus loin des vendangeurs, puis des pitres et leurs troupeaux, puis encore des jeunes gens occupés à danser ; au-dessus de tout cela, le firmament avec ses astres, et tout autour le grand fleuve Océan. De même Apollonius de Rhodes feint que Jason a reçu de Pallas un manteau de pourpre, dont la bordure représente les scènes les plus variées : les Gyclopes dans leur forge, la fondation de Thèbes, Mars auprès de Vénus, une bataille, une course de chars et bien d'autres choses encore ^^\ Ces descriptions sont à leur place dans VIliade, qui a vingt-quatre chants, et dans les Argonauttques , qui comptent au total près de six mille vers. Elles mettent de la variété dans le récit ; elles agrandissent l'horizon du poème ; elles promènent l'esprit du lecteur sur mille objets lointains et merveilleux. Mais vouloir qu'elles se maintiennent dans un juste équilibre avec les autres parties, c'est, à ce qu'il semble, demander à l'auteur de respecter une des rè^es les plus élémentaires de son art.

Telle fut en effet, chez les Grecs, la tradition constante de la poésie classique ; mais les Alexandrins l'avaient rejetée. Ce qui les séduisait par- dessus tout, c'étaient les effets qui résultent de l'opposition des contraires. Généralement l'unité de la composition est peu compatible avec un pareil goût ; il ne permet guère , quand il va jusqu'au système, de suivre l'ordre le plus naturel et le plus logique. Il est donc obligé, pour se satisfaire, de multiplier les artifices, ou bien, quand ils paraîtraient gauches, de les dédaigner tout à fait; payer d'audace est quelquefois une

(') iZMiie, XVIII, 678 à G08.

W Argon., 1,721 à 767. Voir encore d'autres exemples réunis dans Comélius Mûller, Spicileg. in Caiull. carm., LX1V. Hambourg, i836, p. \k.

manière d'être habile. Si Ton étudie, par exemple, les Hytmm de Callimaqae, on verra arec quelle insouciance il se joue au milieu de son sujet; il est vrai qu'elle n'est qu'apparente; au fond, Gallimaque a un plan bien arrêté ; mais ce plan n'est jamais simple; il est toujours combiné de façon à nous ménager des surprises ^^\ Théocrite , lui aussi , se platt à nouer dans une même pièce, au gré de sa fantaisie, les épisodes les plus divers. On serait fort embarrassé pour donner un titre exact à l'idylle XXV; est-ce Hercuk chez Augias, la lutte d'Hercule et du taureau, ou bien Hercule et le Um de Némie ? Théocrite traite successivement les trois sujets, en les enfermant dans le même cadre; sans doute, la personne d'Hercule donne à la composition un semblant d'unité ; mais pourquoi le poète choisit-il ces trois aventures, et non d'autres , dans la vie légendaire du héros , qui en compte un si grand nombre ? C'est qu'elles lui fournissent l'occasion d'opposer, avec de savantes nuances , un tableau terrible à un tableau riant et agreste. Ailleurs, dans une idylle pastorale, il met en scène un berger, à qui un de ses compagnons promet, en échange d'une chanson , une coupe finement ciselée ^^^ : la description de cette œuvre d'art ne lui prend pas moins de trente-trois vers, près du quart de la pièce; dans une donnée toute semblable, oii il imite manifestement Théocrite, Virgile, revenant d'instinct à la simplicité des vieux poètes, se contentera de huit vers^^^. Moschus raconte qu'Europe, allant cueillir des fleurs avec ses compagnes, emporte un vase sur lequel une main habile a représenté l'aventure d'Io ; dans ce modeste epyllion , le poète consacre vingt-six vers à énumérer les figures ciselées autour du vase , et l'on voit bien pour quelle raison son choix s'est porté sur lo ; il donne un pendant à Europe qui, dans la suite du récit, va devenir à son tour la maîtresse de Jupiter ^^\ Il est clair que de

'') Gmiat, Poé$. àkx. Le» hymnes de CaUimaque, la eompoittion, notamment p. 3/17.

t«) Théocr., I, vers «7 à 60 (^) Vii^. Bue., III, 36 à /i3.

i'} Moechus, II, 37 à 63.

pareils procédés seraient le comble de la négligence , s'ils n'étaient, dans la pensée de l'auteur, le comble de l'art; ici la poétique se moque de la poétique : il n'y avait pour les Alexandrins qu'an moyen d'échapper au reproche, c'était de se faire gloire du dé* faut de proportion et de l'allure brisée de leurs ouvrages. Us n'y ont pas manqué ; non seulement Gallimaque ne s'efforce nullement d'atteindre à l'unité de composition, mais il affecte de l'éviter là où elle serait possible. Quoi de plus naturel, dans un hymne à Pallas, que de raconter l'histoire de Tirésias, que la déesse frappa de cécité pour le punir d'un sacrilège? Gallimaque amène cette légende, qui est cependant son sujet principal, de telle sorte qu'elle ait l'air d'un épisode ; il commence par décrire la fête même qui est le motif de l'hymne ; il montre les femmes assemblées pom* porter en procession la statue de la déesse ; puis, tandis qu'elles se préparent à quitter le temple, il est comme frappé d'une idée subite : «Puissante Athéna, dit-il, prépare-toi à sortir; en attendant, je raconterai à celles-ci quelque chose. L'histoire n'est pas de moi ; je l'emprunte à d'autres ^^K v II faut que le récit même le plus naturel ait le charme de l'imprévu. Cette recherche dans les Hymnes de Gallimaque s'explique, jusqu'à un ceilain point, par le rapport qu'ils offrent avec la poésie lyrique ; mais ce qui prouve bien qu'elle tient aux principes de l'école, et non aux lois particulières du genre, c'est qu'on la retrouve dans les idylles épiques de Théocrite ^^K Ici le poète entre en matière avec une feinte simplicité , comme s'il suivait le fil d'une narration depuis longtemps commencée : c( Et alors le vieillard , le laboureur surveillant des plantations, interrompant l'ouvrage auquel ses mains étaient occupées, lui répondit en ces termes. . .^'^ v

W GaUiin., Hynuiêi, V, 55.

t*) Et même dans VHécaU de Gallimaque. De nouveaux fragments de ce poème viennent dMtre retrouvés en Egypte. Reinach (Théod.), Rwm de$ étudêt grecques, 1893, p. a 58. Cette découverte a permis de reconstituer le pian de Fouvrage d^une façon plus plausible qu^on ne Tavait fait jusqu*ici; il est facile de voir que Gallimaque y avait appliqué exactement les mêmes procédés de composition que dans les Hymneê; on remarquera surtout le curieux récit de la corneille.

i») Théocr., XXV, 1.

Quel est ce vieillard? c'est un serviteur d'Augias; et à qui s*adresse-t-ii? à Hercule; on l'apprendra dans les vers qui suivent. Les romanciers de notre siècle nous ont habitués k cet artifice; mais, quoiqu'il soit vieux de deux mille ans, il était nouveau au temps de Théocrite, comme il l'était naguère dans notre littérature. Ailleurs, le développement est resserré au point de ne pas contenir même l'essentiel ; Hercule arrive sur les terres d'Augias qu'il n'a jamais vu; Théocrite, après avoir consacré plus de cent vers à décrire le domaine et les étables, nous montre tout à coup Hercule et Augias marchant h côté l'un de l'autre, sans même avoir dit qu'ils se sont enfin rencontrés ^^\ Au contraire, dans tel autre epyllion, la conclusion, qui est indépendante du récit et contient seulement les réflexions personnelles du poète, occupe le tiers de la pièce ^^K Presque toutes les idylles de la même catégorie sont composées avec autant de liberté ^^l Ce qu'il y a de piquant, c'est que les critiques modernes se sont donné beaucoup de peine pour bannir du texte de Théocrite tous ces caprices ingénieux; ils supposent des lacunes, ils séparent ce que le poète a uni , ils affirment qu'ici il devait ajouter, que là il devait couper. Il n'aurait pu rêver un plus grand succès que de produire une telle illusion, h moins qu'il n'eât déploré d'être si mal compris. n n'y aurait pas une erreur moins grave à se figurer que le poème de Catulle ait été tiré d'un original plus étendu. Haupt a indiqué, il y a déjà longtemps, la ressemblance qu'il présente avec l'epyllion alexandrin. Dans les premiers vers, Catulle rappelle l'expédition des Argonautes; mais il le fait largement, à grands traits, comme un auteur qui entre en matière, non comme un auteur qui continue un récit commencé. Il dit de cette légende bien connue juste ce qui est suffisant pour que le lecteur ne soit pas dérouté; la phrase et le vers sont pleins et

(') Il est vrai qu*on suppose une lacune au vers 85. Voir la noie de Fritzsche ad b. ]. Mais je crois, comme M. Gouat {Poéi. alex,, p. /io3, note i), que cette hypothèse est inutile.

w Théocr., XXVI, vers 97 à 38.

t') Voir encore les idylles XHl, XXII et XXIV.

sonores comme il convient dans un exorde : «Les pins, nés sur les sommets du Pélion, flottèrent autrefois, dit-on, à travers les plaines liquides de Neptune vers les flots du Phase et le

royaume d^Eétès » Si Ton compare ce début à celui de la

vingt-cinquième idylle, où Théocrite raconte l'arrivée d'Hercule chez Augias, on verra que l'exemple des Alexandrins aurait pu autoriser Catulle à mettre beaucoup moins de clarté et de naturel dans son dessin; il est loin d avoir usé ici de toute la licence que lui enseignaient ses modèles. De même ses derniers vers sont bien une conclusion; il termine sur une idée morale qui résume la pensée dominante du morceau : si les dieux ne descendent plus sur la terre, comme au temps de Thétis et de Pelée, c'est qu'ils ont horreur de la corruption des humains. Ainsi, après avoir raconté comment Agave, dans un accès de délire bachique, déchira son fils Pantbée, Théocrite déclare qu'il se gardera d'accuser Bacchus, qui inspire de pareilles fureurs, «car nul ne doit blâmer les actions des dieux ^^U. On a aUégué que Catulle, ou plutôt son modèle, semble promettre de donner une suite aux Noces de Thétis et de Pelée, quand il apostrophe ainsi les héros des anciens temps : «Vos noms seront souvent invoqués dans mes vers. » Mais c/est simplement un hommage que le poète leur rend, en passant, dans un moment d'enthousiasme religieux; sans parler des Alexandrins, la même formule est souvent usitée dans les hymnes homériques (^); elle ne signifie qu'une chose, c'est que l'auteur veut donner un témoignage de sa piété et que dorénavant, dans les ouvrages qui sont de sa profession, il apportera, lui aussi, son tribut à de Sérieuses divinités, lorsque l'occasion s'en présenterai'^. Ainsi les Noces de Thétis et de Pelée forment bien un tout qui se sufiit à lui-même. Cependant on ne peut nier qu'une fois entré en matière, Catulle se met à l'aise et qu'il y a dans la distribution des

'') Théocr., XXVI, vers 37.

^^i Ainsi Hom., Hynm., I, 177; II, 368, etc.

(^) Cependant Baehrens (ad v. 31) persiste à croire quUi y a lé une pronoesso formelle de continuer l^ouvrage plus tard. G^cst douteux.

parties de son poème une irrégularité singulière ; on doit même reconnatlre qu'aucun des poètes alexandrins, dans ce qui nous reste de leurs œuvres, n'a violé aussi hardiment les lois de la composition , pour obtenir un contraste agréable ou émouvant Si Ton est embarrassé pour donner un titre général à l'idylle où Théoerite nous montre Hercule chez Augias, on l'est bien da* vantage pour en trouver un qui convienne exactement à 1 epyilion de GatuUe. Son dessein est d'opposer à la joie d'une fête nuptiale le désespoir d une amante abandonnée. D'un côté nous voyons deux époux, choisis parmi les plus illustres, dont l'union est célébrée solennellement sous les auspices des dieux mêmes; de l'autre apparaît, sur une ile déserte, une infortunée qui a , pour^ suivre un étranger perfide, abandonné son père et sa mère, et qui, en récompense de son amour, est livrée k une mort c^laine. Catulle fait une part à peu près égale à chacun de ces deux tableaux , si bien qu'il est presque inexact de parler ici de sujet principal et d'épisode. Il en vient même à oublier, en racontant l'aventure d'Ariane, qu'il décrit les figures inanimées d'une broderie; il leur prête la parole, il met de longs discours dans la bouche de son héroïne et d'Egée. Evidemment l'auteur d'une épopée en plusieurs chants n'eAt pas délaissé à ce point son sujet, parce qu'il n'aurait pas eu besoin de cet élément d'intérêt; il avait, dans ce qui précédait et dans ce qui suivait , assez de personnages vivants pour captiver le lecteur par la variété de leurs situations et de leur langage. Ce qui rapproche encore de l'epyliion alexandrin les Noces de Thélis et de Pelée, c'est que le poète y intervient fréquemment et qu'il nous fait assister, pour ainsi dire, à la préparation de cette œuvre complexe. Nous le voyons lui-même au milieu de ses personnages, choisissant dans la masse des vieilles légendes accumulées par les siècles, ici étendant sa matière, là s'efforçant de la resserrer. Ainsi il est sur le point de raconter comment Ariane a fui le toit paternel; il s'aperçoit soudain qu'il va entrer dans une digression; il s'arrête et il nous le dit^^^ Plus loin,

f) Vers 116.

revenu à Thétis y ii montre les dieux aBsemblés dans la demeure de Tépoux; deux seulement, Apollon et Artëmis, sont restés au ciel et ont refusé de prendre part à la féte^^^; quelques vers seraient indispensables pour nous expliquer leurs motifs ; nous les ignorons encore. Ici Catulle est pressé; il court, il vole; tout concune Théocrite dans la vingt-cinquième idylle, il a hâte de passer d'un tableau à un autre; il a décrit le cortège nuptial; il faut maintenant quil nous montre les Parques prédisant la naissance d'Achille; il est si plein de son idée, qu'il néglige même les éclaircissements les plus nécessaires. Parfois il craint que là continuité du récit ne produise la monotonie et il l'interrompt soudain par des apostrophes, des questions et des exclamations; il s'adresse directement aux héros, pour leur promettre de les célébrer dans ses vers ^^^ ; ce qui n'était dans l'hymne ancien qu'une formule finale très brève, imposée par les usages de la poésie hiératique, est ici intercalé au milieu même du développement, et l'on sent trop que désormais c'est simplement un moyen de

varier la forme du discours. Il dira encore, interrogeant Pelée: «Est-il donc vrai (jue Thétis, la plus belle des filles de Nérée, t'ait reçu dans ses bras ? est-il vrai que tu l'aies obtenue de Thétis son aïeule et de l'Océan, dont les eaux entourent l'Univers ^^^î» Ou bien le poète s'étonne et gémit sur les maux dans lesquels l'Amour a plongé Ariane ^*^ : «Ô toi^ cruel Amour, qui te plais à exciter des troubles si funestes, divin enfant, qui mêles la douleur aux joies des mortels, et toi Vénus, souveraine de Golgos et de l'ombreuse Idaiie , quelles tempêtes vous avez soulevées dans le cœur enflammé de cette jeune vierge, qui soupire pour un étranger à la blonde chevelure! que de terreurs a supportées son âme languissante ! que de fois elle est devenue plus pâle que l'or, quand, brûlant de combattre le monstre redoutable, Thésée cherchait la mort ou une glorieuse victoire ! v Tous ces procédés n'avaient que faire dans l'épopée primitive, lorsque les imaginations étaient ardentes et simples, lorsque le poète s'adressait

(') Vers 301. — ^2) Vers 2/1. - '^'> Vers 28. — (*5 Vers 9I

a des hiMnmes d'une foi naive, uniquement avides d'entendre chanter les exploits merveilleux des héros. Qu'importaient sa personne et s«s sentiments? Pour qu'on prît goût à cette forme nouvelle de l'^rt, il a, fallu que l'épopée suhtt l'influence de la poésie lyrique et de l'élégie. Tous les moyens employés par Catulle pour doimer du mouvement à l'action étaient d^à familier» aux Alexandriqis. Ainsi Gallimaque apostrophe les immortels, ainsi il se po^ des questions, et les résout avec l'aide de la divinité qu'il yihhre : «Artémis, 6 vierge qui fis périr Tityos, tes armes et i(^ ceinture sont d'or, d'or aussi est le char que tu montes, d'oi;^ Je ^ein avec lequel, 6 déesse, tu conduis tes jeunes faons. Mais o^-%u porté d'abord ton attelage aux longues cornes? en Thrace, sur THéraus, d'où vient le souffle impétueux de Borée, amenant avec lui les frimas qui glacent les mortels dé^ pourvus . de manteaux. En quel lieu as-tu coupé une torche de pin et à quel foyer l'as-tu allumée ? en Mysie, sur l'Olympe; là^ tu l'as approchée de la flamme qui jaillit sans jamais s'éteindre, de la foudre de ton père. Combien de fois , 6 déesse , as-tu fait l'essai de ton arc d'argent? Tu as lancé ton premier trait sur un orme, le second sur un chêne, le troisième sur une béte sauvage; avec le quatrième, tu n'as point frappé un chêne, mais une ville habitée par des méchants, qui, entre eux et contre les étrangers , avaient commis une foule de crimes ^^K » Et plus loin : «Quelle est celle des îles, quelle est la montagne qui a eu pour toi le plus de charme? quel port, quelle ville préfères-tu? quelle est celle des nymphes que tu aimes entre toutes, quelles sont les héroïnes dont tu as fait tes compagnes? Dis-le moi, 6 déesse, et mes chants le rediront à d'autres ^^). » Quelquefois même le poète , ayant à choisir entre plusieurs légendes, les discute et fait la leçon à ses devanciers. Il ne lui parait pas vraisemblable que le ciel, la mer et l'enfer aient été partagés sur un coup de dés entre les fils de Kropos : «0 Zeus^ tes frères, quoiqu'étant tes aînés, ne t'ont pas disputé, en con-

(*) Callim., Hymnet, IH, vers no.

t'ï /Wrf., ver» i83.

soltantle sort, la piossession des célestes demeuresi. Les anciens poètes B^ont pas dit la vérité, lorsqu'ils racontenrt que les dés firent du monde trois parts entre les fils de Kronos. Qui donc pourrait tirer au sort TOlympe et THadès, à moin.^ d'être tout à fait insensé ? On ne s'en remet aux dés que quauf^ les lots sont de même valeur; entre ces deux empires il y a trâp d'inégalité; le mensonge même doit pouvoir paraître vraj^emblable. Ce n*est pas à un coup de dés que tu dois de régne^ sur les dieux, mais aux œuvres sorties de tes mains, à la For^>et à la Puissance, que tu as fait asseoir près de ton trône ^^ ^^Gatulie n'intervient pas aussi souvent au milieu de son suje^ d'vui^ manière aussi bruyante et , disons-le , aussi pédantesque ; xaais on le sent partout présent. Assurément le poète épique, comme les autres, est toujours libre de faire un choix parmi les événements et les personnages, de les introduire ou de les tenir cachés, suivant qu'il le juge à propos; c'est à la condition cependant qu'il ne pique pas notre curiosité sans la satisfaire; nous voulons encore quil nous dissimule ses moyens, qu'il s'efface constamment, et que ses héros n'aient pas l'air d'entrer et de sortir uniquement pour lui fournir l'occasion de placer un morceau à effet. Tel est le grand secret d'Homère; Virgile le retrouvera.

Mais Catulle, nous l'avons vu souvent, n'est pas un de ces auteurs qu'on puisse juger d'une façon absolue, d'après des principes immuables, sans tenir compte des circonstances au milieu desquelles il a écrit. On n a pas tout dit quand on a montré qu'il y a des défauts de composition dans son poème et qu'ils tiennent à l'influence de l'epyllion alexandrin; car, cette influence, il ne l'a pas subie è son insu, conune un ouvrier mal* habile qui imite les modèles d'ordre inférieur, faute d'avoir suffisamment approfondi les maîtres. S'il a dérogé aux règles de l'art classique, c'est qu'il l'a voulu; ses écarts sont trop apparents pour qu'on en puisse douter. Quel a pu être son but, sinon de réagir contre la lourdeur des épopées historiques qui conti-

'*' Callim., Hymnet, I, 58.

LE CONTE ÉPIQUK 155

Buaient à célébrar au jour le jour les victoires du peuple ro-main? Il est probable qu'elles smYaient un ordre tout dîdae* tique; les Volusius et les Hortensius croyaient avoir assez fait pour la ^oire nationale , lorsqu'ils avaient exposé fidèlement, dans des vers dépourvus de grftce et de fantaisie, les faits les jins saillants de l'année; ce n'étaient pas eux qui conduisaient le récit, c'était le réât qui les conduisait Catulle a voulu montrer que le poète a des droits sur sa matière , qu'il est libre de la tailler à son gré, pourvu qu'il nous intéresse et nous émeuve. Une épopée n'est pas une chronique; ce qu'on y cherche, ce sont des passions; si, pour les peindre d'une façon plus saisissante , elle a besoin de sous-entendus et même d'un peu de désordre, non seulement (m doit les lui passer, mais c'est chez die un charme de pitts. En un mot, Catulle veut qu'on aborde les mythes d'une main légère et hardie. Il est clair que sa théorie, si elle était poussée à l'extrême, aboutirait è faire de l'épopée une succession de tableaux dans le goût alexandrin ; l'esprit se promènerait dans une épopée comme dans une galerie de peinture, où l'on voit suspendues cAte è côte des toiles de toutes dimensions, offrant les sujets les plus divers : batailles, paysages champêtres, aventures d'amour, marines, portraits, scènes de mœurs, légendes, natures mortes, épisodes célèbres de l'histoire politique et religieuse. Peu importe qu'on les examine en commençant par une extrémité de la galerie ou par l'autre , ou même qu^on les examine au hasard; chacune d'elles n'en vaudra ni fins ni moins. St, en effet, il est facile de voir que l'epyllion de Catulle peut se décomposer en un certain nombre de morceaux , presque indé^pendants les uns des autres. Mais si , pour rendre sa démonstration plus frappante, il a outré le système, c'est parce qu'il sait bien que cette exagération ne présente nulle part moins de danger qu'è Rome : aucun peuple n'a poussé plus loin l'amour de Tordre que les Romains. Ce qu'on pouvait craindre, au moment où ils devenaient sensibles à la gloire littéraire, ce n'était certes pas qu'ils fissent trop bon marché, dans leurs productions poétiques, des qualités solides qui leur étaient propres; Catulle sa-

vait de reste que , dans leur art , leur goût des formes amples , majestueuses et régulières reprendrait assez tôt le dessus; il n'était pas aussi certain qu'ils sentiraient la monotonie de la ligne droite et des longues perspectives que rien n'interrompt. Sauraient-ils , comme les Grecs, se retourner avec aisance au milieu d'un sujet, se dégager de la tyrannie des faits, mettre dans un récit de la passion et du mouvement? Catulle l'espérait; mais il fallait, pour l'obtenir, lutter contre la discipline stérile des faiseurs d'annales. Telle est ht gageure qu'il soutient dans les Noces de Thétiê et dePiUe, Peutrétre n'eùt-il jamais réussi, s'il n'avait eu k proposer k ses compatriotes que les modèles les plus purs de la littérature grecque ; son bonheur a voulu qu'il rencontrât dans la poésie alexandrine des ouvrages , dont les défauts très accentués n'avaient, pour le moment, aucune chance de se communiqua* aux écrivains de sa nation ; lui-même , il affecte de les avoir contractés. Vienne ensuite un Virgile, il remettra toutes choses att point; il saura concilier avec les exigences d'un récit bien mené l'art de le couper par des épisodes et d'y répandre, sans se montrer en personne, la sensibilité d une âme d'élite.

Si, comme tout le prouve, les Noces de Thétis et de Pelée n'ont pas été tirées par Catulle d'un original grec de plus vastes proportions, et si, d'autre part, elles offrent une étroite ressemblance avec l'epyllion des Alexandrins, ne peut-on pas supposer qu'elles ont été imitées ou traduites d'un poème de leur école, qui avait exactement la même étendue ? On devait naturellement en avoir l'idée; on a allégué que Catulle, envoyant h son ami Ortalus une traduction qu'il a faite d'une partie de l'œuvre de Callimaque, s'exprime en ces termes : «Je t'envoie ces vers traduits du fils de Battes, v

Mitto Haec expressa tibi cannina BattiaJae ^'^

0) Catulle, LXV, i6.Cf. CXVI, a.

LE GONTE ÉPIQUE. 157

Par là, il désigne la pièce LXVI, sur la Boude de eiwveux de Bérimee; mais quelques savants pensent que le pluriel carmma peut aussi s'appliquer à d'autres pièces; les Noeeê de ThéHs et de Paie ne seraient-elles pas de ce nombre ? C'est ce qu'a sou^^ tenu jadis M. Riese -^^ tirant parti des nombreuses analogies que la composition de ce poème présente avec i'art de Gallimaque , M. Riese essayait en outre d'établir que plusieurs passages pouvaient être rapprochés de certains fragments du poète grec , qu'on ne sait où placer dans son œuvre. Mais MM. Schneider et Schidze^^^ ont réfuté cette opinion d'une façon décisive ; ils ont montré que les rapprochements invoqués par leur prédécesseur n'étaient pas assez précis pour emporter la conviction; au contraire, il y a chez Catulle des imitations manifestes d'Homère et d'autres poètes grecs, qu'on ne saurait comment expliquer, si l'on supposait qu'il a traduit Callimaque. Du reste, M. Riese lui-même, dans son excellente édition, a retiré son hypothèse avec beaucoup de bonne grâce; il serait donc superflu d'insister, même pour l'exposer, sur une opinion que personne ne défend plus, pas même celui qui l'avait avancée. Tout le monde s'accorde aujourd'hui à penser que, dans la composition du poème, Catulle s'est conformé volontairement aux habitudes des Alexandrins, à celles de Callimaque en particulier, mais que, dans l'exécution, il ne s'est pas attaché à suivre un modèle unique, encore moins à le traduire vers par vers. Voyons donc quels sont dans la littérature grecque les ouvrages dont il parait se rapprocher le plus pour les descriptions, pour l'analyse des caractères et la peinture dios passions. Le plus sûr, dans cette étude, est de séparer les deux sujets qu'il a unis par un procédé artificiel, et d'examiner successivement les Nocee de Thélis et de Pilée et l'épisode d'Ariane n&oti-

A côté de l'épithalame lyrique du genre familier, que Sapho avait porté à sa perfection, il y avait eu chez les Grecs, depuis

(^) Rkein, Mu$,t 1866, p. 698 et suîv.

^>) Schneider, Callimachea, 11, (1873), p. iGit, 688 et 791; Schuixe(K. P.), NeuêJahrb, fur philoi, iSSn^ p. noS.

uii« époque fort reculée, une série de compositions oii étaient racontés les mariages conclus entre les dieux et autres personnages de la mythologie^*) : c'était ce quon appelait des Théoga^ fnieê. On nous cite , par exemple , un poème sur les Noce» de Ciyx, que Ton donnait comme étant d'Hésiode; dès l'antiquité même, cette attribution était contestée ; mais il semble bien que l'ouvrage datait d'un âge assez lointain ^^); il était écrit dans le mètre de l'épopée. Le lyrisme héroïque s'était exercé sur des données analogues : Stésichore, dans les strophes majestueuses de ses hymnes destinés à des chœurs, racontait les trois mariages d'Hélène, qui fut successivement l'épouse de Thésée, de Ménélas el de Paris ^^). Pindare avait aussi laissé un hymne, oà il avait recueilli la légende du mariage de Cadmus avec la belle « Harmonie aux bras blancs ^^^ n ; il montrait les dieux assis à la table du héros thébain, et Apollon, entouré des Muses, charmant l'assistance par des chants d'une merveilleuse beauté. Le théâtre même s'empara de ces traditions : Euripide , dans une de ses tragédies , faisait assister le spectateur aux préparatifs du mariage de Phaéthon^^); on peut voir dans ses Troyerme» comment Gassandre, près de subir l'union d'Agamemnon, applique à sa situation tragique, avec une farouche ironie, le chant des fêtes nuptiales ^^^ Aristophane termine la Paix et les Oiseaux par des scènes d'une gaieté débordante , où il marie Opora et Basileia , l'Automne et la Royauté , à des époux de son choix ^^^ ; c'est évidemment une parodie de l'épithalame mythologique. Vers la fin de la période classique, il subsiste encore à part dans les dithyrambes de Té-

(') Voir sur ce sujet la dissertation de Wemsdorf, De veteribui epithalamùhrum auctoribui, dans les Poetae latini minaret (collection Lemaire), t III, p. 37^.

(*) 11 est admis comme authentique par Kinkel, Epie, graec. fragm., I {1877); Henodu» , fragm. 1 68 à 171.

W Argum, Theocr., XVIII (Fritzsche); Stësichore, fragm. 96 à 3i, avec les notes de Bei^.

'*) Pindare, fragm. 99 à 35. Cf. Theognis, vers 16.

(') Euripide, Fragment», éd. Wagner (Didot), Phaethan.

(") Eurip., Troadêi, vers 3o8.

^"^ Aristoph., Fax, 707, i339; Aves, 1678, à la fm.

LE GONTE ÉPIQUE. I&i9

lestés ^^K A l'époque alexandrine, Théocrite imite Stésicfaore dans la channante idylle intitulée Épithalanu d^HéUne, mais en y appliquant rbexamètre dactylique ^^^ ; Philétas chante les noces de Jason et de Médée^^^ Bion celles d'Achille et de Déidamie ^*^; d'autres font rentrer dans l'épopée, d'où elles étaient sorties » ces brillantes descriptions de fêtes héroïques; Apollonius raconte comment fiit célébré dans Ttle des Phéaciens l'hymen de Médée^^^. Ainsi Tépithalame mythologique, après avoir fait le tour de tous les genres , revient à son point de départ , mais non sans avoir subi en chemin l'influence de chacun d'eux ; il est probable que celle de Sapho ne fut pas, entre toutes, la moins importante. Si l'on enlève de VEpithahunê d^Hélène de Théocrite les noms mythologiques, il reste une chanson pleine de détails d'une familiarité exquise, qui, comme le Chant du »wr de Catulle, rappelle les usages populaires notés et poétisés par la Lesbienne. Théocrite n'oublie même pas les images voluptueuses et les plaisanteries de circonstance ^^\ quoique ses vers soient censés avoir été chantés par des jeunes filles. Il respecte avec soin les formules ordinaires qui revenaient régulièrement dans ces sortes de poèmes, l'apostrophe À l'heureux époux, l'adieu de la (in, et le cri à'Hytnénée! Il fait même allusion au Chant du réveil, que le chœur viendra, dès l'aurore, exécuter à la porte de la chambre nuptiale ^^^ A ces données traditionnelles, dont la source est dans le peuple, il ajoute, comme toujours, des traits d'observation, recueillis par lui dans la société contemporaine; le tout donne l'impression d'une poésie très vivante et très (c moderne?). Hélène n'est pas seulement la plus belle des vierges de Sparte : elle excelle dans les exercices du corps, comme il convient à une jeune lacédémonienne; avec ses compagnes, on l'a vue souvent se frotter

(1) Télestès (Bergk), fragm. h : titépoios.

« Théocr., XVUl.

(') Schol. ad ApoIL, Argon., IV, i i/ii (frag. i3 de PbilcUs, dans Téd. de Bach).

(«) Bion,éd. Ameis(Didot),II.

t^) Apollon., Argon,, IV, 1137 à moi.

^*î Ver» 9 a i5 et vers 54.

<« Vers 55 à 5?.

d'huile , avant de prendre part aux courses du stade ; ce qui ne 1 empêche pas de tisser des ouvrages de tapisserie et de toucher la cithare avec une habileté sans égale. Il y a aussi, dans cette aimable idylle , un coin pour un frais paysage, oii l'on reconnaît le maître delà poésie champêtre : ccO belle, ô charmante jeune fille, te voilà maintenant maîtresse de maison; nous, le matin , nous irons dans les prairies cueillir des couronnes odorantes, pensant à toi, Hélène, comme l'agneau nouvellement né désire la mamelle de sa mère. Les premières, tressant en ton honneur une couronne avec le lotus qui crott près du sol, nous la suspendrons à un platane ombreux; les premières, sous un platane ombreux, nous verserons l'huile goutte à goutte de la fiole d'argent, et sur l'écorce seront gravées des lettres, afin que le passant puisse lire : Honore-moi de quelque don, je suis l'arbre d'Hélène ^^^ » Si l'on voulait achever de donner une idée juste de ce morceau, il faudrait relever les emprunts que Théocritea faits à l'ode légère pour le mouvement de la pensée, pour les figures et le détail du style. L'épithalame mythologique, à l'époque où il produit chez les Grecs les derniers modèles qu'étudiera Catulle, est donc bien loin de la naïveté de l'épopée primitive. Il ressemble aux ouvrages d'Hésiode, comme la Vénus de Médicis ressemble aux antiques statues de déesses naguère retrouvées sur l'Acropole d'Athènes, où elles avaient orné le temple incendié par les Perses.

Dans le sujet même qu'il a choisi , Catulle avait eu de nombreux devanciers. Le premier, Homère avait dit comment Thétis épousa un héros aimé des immortels, et comment les dieux et les déesses prirent part au repas de noces ^^'. La légende est plus tard développée par Pindare et par Euripide^'); Apollonius y touche en passant dans son épopée ^^^ Bien plus, elle avait, de

(1) Vers 38 et suîv., trad. Jules Girard (i888). <«> R„ XXIV, 6i.

W Pind., hfth., m, 87, 96; Ném., III, 33; IV, 60; V, sa; hihm., VÏI, 3o; Eurip., Iphig. à Aul., 701 à 709, io36 à 107a. (*) Arg&n., IV, 791.

très bonne heure» fourni matière à un épiihalame distinct; Tantiquité attribuait cet ouvrage à Hésiode; nous en avons conservé deux vers. C'était sans doute un des personnages du cortège qui s'écriait : «Eacide trois et quatre fois fortuné, heureux Péiée, quf vas, dans cette demeure , partager la couche d'une déesse ^^^ I.)» On nous cite encore un certain Agamestor de Pharsale comme l'auteur d'un épithalame semblable ^^K On peut tenir pour certain qu'il vécut après Alexandre ; mais est-il antérieur au temps de César ? Rien ne le prouve; en tout cas, le peu que nous savons de son poème montre qu'il différait très sensiblement de celui de Catulle. 11 était écrit en distiques élégiaques ; il y était question de la naissance d'Achille, mais non comme d'un événement futur annoncé par un des personnages du récit; Agamestor en parlait au passé, par conséquent en son propre nom, dans une digression savante; il rapportait la tradition, d'après laquelle Thétis, voulant détruire les éléments de mortalité que son fils tenait de Pelée, l'aurait caché dans le feu chaque nuit, jusqu'à ce que Pelée l'eût surprise et eût maladroitement interrompu cette purification divine ^^^ Pour cette raison et l'enfant porta d'abord le nom de Pyrissoos, sauvé du feu; mais Pelée l'appela Achille, parce qu'il avait eu une lèvre brûlée ^*^ par la flamme dévorante, tandis qu'il était couché sur les cendres t). Entre cette poésie pédantesque de grammairien et celle de Catulle il y a un abtme. En supposant même qu'il ait pu lire ce fatras, comment y auraitil été chercher des inspirations, lorsque tant de grands écrivains pouvaient lui en fournir? Cependant il y a un point hors de doute : ou bien il a consulté des sources qui nous sont inconnues, ou bien à toutes celles qui étaient à sa disposition il a beaucoup ajouté de son propre cru. On en peut donner plusieurs preuves.

(^) Tzetz., Proleg. ad Lycophr., p. q6i. Pour Kînkel,ce poème faisait partie du KaxdXoy'oç. Voir Catalngifragm.f n** 98.

(*) Schol. ad. Lycophr., 178; Schneidewin dans le Philologus, 18A6, p. 1.55.

^^J Sur celte légende et son origin.^, voir Decharme, Mythologie grecque y p. 6oâ.

î*^ kjf^iXeûs viendrait tVi-x^iXeos.

Il est inutile de revenir sur la façon dont il associe la légende du mariage de Pelée à celle de Tabandon d'Ariane : c'est déjà cependant une première liberté qu'il prend avec les traditions primitives ; elle le conduit à brouiller la chronologie que la vraisemblance nous oblige à mettre dans les aventures du monde légendaire ; la flotte de Thésée n'a pas pu être représentée dans la demeure de Pelée « qui , peu de temps auparavant, montait avec ses compagnons le premier navire qui eût paru sur les mers. Mais voici encore en quoi Catulle se distingue de ceux de ses devanciers qui sont parvenus jusqu'à nous. Il établit un rapport entre le mariage de Pelée et l'expédition des Argonautes; les Néréides, étonnées de voir un vaisseau parcourir leur empire, se seraient pressées sur son passage, et le héros, ayant aperçu Thé* tis dans la splendeur de sa divine beauté , aurait aussitôt conçu pour elle un brûlant amour ^^\ Il n'y avait rien de semblable ni dans Homère, ni dans les poètes grecs que nous connaissons; Apollonius même ne présente pas ainsi l'origine de cette passion ^'^\ Catulle suppose que Thétis rend à Pelée amour pour amour; depuis le jour où il a passé devant elle au-dessus des flots, ce elle n'a point de dédain pour une alliance avec un morteH*^». C'est une façon atténuée d^ dire qu'elle le souhaite pour époux , car le poète décrit ensuite son bonheur dans des termes qui ne per* mettent pas d'équivoque ^*^ Or, chez les poètes antérieurs, non seulement Pelée n'avait pas inspiré à la déesse un sentiment aussi rif , mais elle l'avait reçu contre son gré de la main et par ordre de Jupiter. Dans l'Iliade , elle se plaint elle-même qu'aucune divinité de l'Olympe n'ait eu autant de maux à supporter qu'elle, et au premier rang elle compte la nécessité oii elle s'est trouvée d'épouser un mortel , pour obéir à la volonté suprême du mattre de l'univers ^^^ Quelle que soit la source de Catulle, si tant est qu'on ne puisse pas lui attribuer à lui-même ces changements, le motif qui les a amenés est assez manifeste. Il fallait que le mariage de Thétis et de Pelée fut la conclusion d'un ro-

(»î Vere i5 à ai. — W Argon., IV, gaS. — '') Vere ao. — ^*î Vers 33o et 37a. - ») lUadê, XVIII, /i3'i;cr. S.').

LE CONTE ÉPIQDE. 16S

man d'amour, d'abord pour permettre la symétrie avec Taventure d'Âriaue, ensuite pour fournir au poète l'occasion dépeindre en jolis vers la félicité de deux époux, qui sont tout entiers l'un à l'autre ; en un mot , il fallait b^ouver le moyen de plier le sujet à la poésie erotique ; et de là la rencontre de Thétis et de Pelée , pendant l'expédition des Argonautes; de là le lien tout nouveau, que Catulle établit entre deux légendes , qui , à l'origine , n'avaient rien de commun. Il en résulte que le voyage du navire Argo, bien loin d'avoir été, comme on l'a cru, le sujet principal auquel se rattacherait l'épisode des noces , n'est, au contraire, qu'un pré* texte pour mettre en présence les deux amants. Chez Homère , Thétis est une déesse sacrifiée; son union , une déchéance dont elle gémit; Jupiter a voulu honorer Péiée, et, en effet, celui-ci accepte avec joie l'épouse immortelle qu'on lui donne ; mais elle n'a pas même été consultée. Telle est bien la condition de la femme dans les sociétés primitives : ce qu'on cherche avant tout en la mariant, c'est l'avantage de deux familles, et telle est la force de la coutume , qu'elle-même ne revendique point le droit de choisir librement son époux; de loin en loin, sa dignité blés-» sée se console par une plainte à laquelle personne ne prend garde» et le ménage n'en est ni moins heureux ni moins honoré. Chez Pindare, il n'en va pas de même : Thétis se révolte contre le joug qu'on lui impose; elle cherche à y échapper, c^ en prenant la forme d'un feu dévorant, puis d'un lion intrépide, armé de griffes aiguës et de terribles dents ^^^ ?>. Mais , depuis Homère et Pindare, les mœurs ont bien changé ^^^. Dans le récit du poète latin, Jupiter, chef de la grande famille dos dieux, ne dicte pas sa loi; il accorde son consentement, et la fiancée avait déjà donné son cœur depuis longtemps, depuis le jour même où elle avait aperçu le héros thessalien. Telle est la marche des aventures d'amour dans nos romans; on sait avec quelle coquetterie les écrivains modernes traitent le chapitre où ils mettent en scène

0) ?mà.,Nem,, IV, 69.

(') Sur ceUe lutte, voir Decharme, Myth, gi\, p. 601, avec los renvois aux monuments figurés où eile est représentée.

ia première rencontre des deax amants : c'est un moment capital dans Fouvrage. Catulle en est convaincu . et il s'étudie à séduire le lecteur, dès le début, par l'attitude qu'il donne à ses personnages. Pelée, chez lui , ne reçoit pas Thétis comme un don ; il ne l'emporte pas comme uine proie; c'est une conquête qu'il ramène dans sa patrie, et une conquête qu'il doit à l'amour, à l'amour seul. Oublions un instant que nous sommes ici dans le monde des fables; nous n'aurons pas de peine à retrouver, sous les rôles de Thétis et de Pelée, les amoureux de bonne famille qui ont réellement vécu dans la société polie des villes grecques, depuis le temps de Ménandre jusqu'à celui d'Apollonius, sans que personne prit la peine d'écrire leur histoire.

Ces noces fameuses ont attiré à Pharsale non seulement les dieux de l'Olympe, mais les divinités locales et les héros des environs, parmi lesquels le fleuve Pénée et le centaure Chiron, le futur précepteur d'Achille. Avec eux arrive Promélhée. Il avait rendu à Jupiter un service signalé , qui méritait bien qu'on mtt fin à son supplice ; Jupiter avait d'abord été épris de Thétis ; Prométhée l'avait averti que cette déesse donnerait le jour à un fils, qui serait plus grand que son père; le maître du monde s'était ravisé, et il avait uni Thétis à Pelée. Mais nous ne savons d'après quelle tradition Catulle compte Prométhée au nombre des invités; au surplus, ce n'est là qu'un détail. Voici qui a plus d'importance : dans Ylliade, les hôtes de Pelée lui font des présents tels qu'un héros peut en attendre des dieux ; ils lui donnent des coursiers immortels , qui , plus tard , entraîneront le char d'Achille à travers tous les obstacles ^^^ Chiron apporte «une lance lourde, longue et solide 79, faite d'un frêne coupé par lui sur les sommets du Pélion; quand Patrocle ira au combat avec les armes d'Achille , il sera obligé de lui laisser cette lance redoutable, parce que, dans toute l'armée, son'ami seul est capable de la manier facilement ^2}^ q\^q^ Catulle, il n'est plus question de chevaux , ni de lance : les dieux aiment mieux ne rien donner

(" JUade, XVI, 38 1.

(») Ibid,, 1/1.3.

à leur favori que de i'anner pour les batailles ^^K Le temps n'est plus, où eux-mêmes se jetaient au milieu de la mêlée; leur humeur est devenue pacifique : Jupiter se rend au festin r avec sa divine épouse et ses enfants t?, comme il convient à un bon père, lorsqu'il a Foccasion de se divertir honnêtement ^^^ Ghiron à cueilli dans le pays d'alentour des fleurs de toutes les espèces et il en a composé des guirlandes pour orner et embaumer la maison de Pelée; lui aussi, il a changé de goûts : c'est un voisin paisible et aimable, qui a fait une étude attentive xle toutes les plantes de la contrée; le farouche Centaure est devenu un personnage d'idylle. Le Pénée ne figurait pas dans les anciens récits; Catulle l'appelle à Pharsale, pour que sa présence accuse encore davantage le caractère champêtre de la fête ; le dieu apporte des arbres entiers, qu'il dispose en guise de mais tout autour de la detneure de son hôte, comme on le fait encore dans nos campagnes. Si Catulle donne au tableau cet air de simplicité rustique, c'est d'abord parce qu'il considère la vie des champs comme plus saine que celle des villes; ensuite il a présent à l'esprit cet idéal de l'âge d'or, que l'on croyait avoir existé jadis dans l'enfance du monde. Il pense à sa conclusion : l'humanité est dégénérée, souillée de tous les crimes; elle a mérité par sa faute que les dieux la privent de leur présence. Il doit donc mettre une opposition complète entre le tableau de la vie actuelle, qui terminera le poème, et celui de la vie primitive; il faut que dans cette scène, à laquelle assistent les dieux, tout soit beau, tout soit pur, moral, irréprochable. Il le faut encore pour que le contraste avec Taventure d'Ariane soit plus saisissant. Dans cette pensée, Catulle oublie que Thésée appartient bien aussi au monde primitif, et que jamais on n'a vu un exemple plus odieux d'ingratitude et de perfidie. A plus forte raison ne faut-il pas lui demander de rappeler la fable d'Éris, jetant la pomme de disr corde au milieu des dieux que le mariage de Pelée a rassem-

('} Catulle, LXIV, vers 998.

(^ Juppiler mil Familie, dit Riose sur le vers 978.

bi^s^^). Mais s'il y a une part de convention dans son tableau , elle marque un progrès considérable des mœurs et de l'esprit public. Le temps n'est plus, où les bommes n'avaient d'admiration €[ue pour la force ; la philosophie leur a appris à concevoir un certain idéal de justice , qu'ils doivent poursuivre sans cesse , comme le but suprême en vue duquel ils ont été créés. Puis est venue la conquête d'Alexandre, qui a élargi leurs boricons et leur a permis de constater que la loi morale, malgré les différences de race, est, au fond, commune à tous les peuples. De là on a été bientôt amené à penser que l'humanité, considérée dans son ensemble, pourrait être meilleure qu'elle n'est; puisqu'elle a l'idée et le désir du bien, pourquoi ne pas admettre qu'elle puisse, d'un commun effort, le réaliser? C est ce rêve généreux qui a conduit les modernes à l'idée du progrès. Catulle, tout au rebours, pense que l'humanité a conunencé par l'Âge d'or, qu'elle est arrivée au dernier degré de la corruption. Mais, à y regarder de près, ces deux conceptions opposées ont le même point de départ; pour nous, l'âge d'or est dans l'avenir; Catulle le place dans le passé; c'est donc qu'il est mécontent du présent et qu'il a dans l'esprit l'image d'une société plus parfaite. Jamais on ne s'est tant plaint de la corruption des mœurs que quand elles sont devenues plus douces. Le tableau des âges successifis par lesquels a passé l'humanité se trouve déjà dans Hésiode (^, mais combien différent de celui que nous présente Catulle! Pour Hésiode, l'homme est un vaincu, auquel les dieux, ses maîtres , ont rég^é sa part de biens et de maux; quand une race a fini son temps sur la terre, ils en ont créé une autre; ce sont eux qui ont préparé à chacune d'elles ses conditions d'existence , et si la somme de maux a augmenté , les hommes n'en doivent pas être rendus responsables. Encore Hésiode n'accepte-t-il pas l'idée que la décadence soit continue d'un âge à l'autre; il croit au progrès,

^^) Au reste, celte fable ne paratt pas très ancienne. Hygin, fab. 99 , est le premier qui en fasse menlion. Voir Roscher, Lexikon der Gr. ti. A. Mythologie, ar— tide Erit (Decckc).

^*^ Œuvra et jours j vers 109 et suiv.

à la v«ieur de l'énergie individuelle; pour lui, le troisième âg« esl à certains égards supérieur au second, et le quatrième au troisième; il semble plutôt admettre des temps d arrêt et des rechutes dans la marche de l'humanité; mais il a foi dans un avenir meilleur, oii elle atteindra à force de volonté et d'intelligence (^^. Si nous jugeons Hésiode et Catulle à un point de vue absolu, c'est évidemment le premier qui a raison; est-ce à dire cependant que l'homme valût mieux au temps d*Hésiode? Sûrement non. L'idée que Catulle se fait de la divinité est plus haute et plus philosophique; il n'imagine pas qu'elle joue à l'égard de l'homme le rôle d'une puissance inquiète et jalouse; si elle lui témoigne de la malveillance, ce n'est pas parce qu'elle redoute en lui un rival, mais parce qu'elle déplore de ne pas le voir meilleur, parce qu'il a fait un mauvais usage de son libre arbitre et qu'il s'est écarté de la voie qu'elle lui avait tracée. Et même Catulle ne dit pas que le courroux des dieux se traduit par des châtiments; il aime mieux, comme Epicure, les croire indifférents que terribles; ils se sont simplement retirés de la société des hommes, depuis qu'elle est devenue impure : t( Cette fureur coupable', qui confond l'équité ave^c le crime, a détourné de nou3 l'esprit des justes dieux. Et voilà pourquoi ils ne daignent plus visiter nos assemblées et ne souffrent plus que nos yeux les contemplent à la lumière du jour^^^T» Catulle, dans la peinture de l'âge de fer, accumule des traits qu'il emprunte peut-être à Hésiode lui-même ^^^; mais, chez le vieux poète d'Ascra, on voit «les dieux envoyer aux hommes des chagrins accablants 77 , comme pour ajouter à toutes les misères qui ont déjà fondu sur eux : ce Zeus les perdra à peine nés , lorsque leurs cheveux commenceront à blanchir autour de leurs tempes. y> Leurs crimes ne sont pas la cause de cette condamnation ; ils sont plutôt le résultat

t^> Jules Girard, Le teniimeni religieux en Grèce, p. laS à 197. 11 faut MlmeUre, il est vrai, qa^il n*y a poinl d^iaterpolation dans cette partie du poème d^Hësiode. Voir Groiset (Aif.), HUt. de Ja Uit. gr,, t. I, p. &16.

W Vers hob à 607.

^^^ Hésiode, Œuvres et jours, 172 k aoi; Catulle, LX IV, 396 à 607.

d'un aveuglement qui leur vient d^en haut, une calamité qui mal le comble à toutes les autres et à laquelle ils ne peuvent rien. Entre Hésiode et Catulle a passé le souffle de la philosophie socratique. Le découragement du poète latin a bien des causes diverses : mélancolie naturelle, horreur pour le spectacle abominable que lui offrent alors les guerres civiles, chagrins d'un amour qui s'est mal adressé. Toutefois ce qui aggrave chez lui cette tristesse, c'est qu'il apporte dans son jugement une rigueur logique qui était étrangère à Hésiode ^^^ : bonne et vertueuse au début, l'humanité n'a pas cessé de se corrompre; elle n'a pas eu de retours vers le bien , et il n'y a point d'espoir qu'elle se corrige. Mais si Catulle l'envisage avec moins de confiance, c'est aussi sans doute parce qu'il lui demande davantage, parce que ridée qu'il se fait de ses devoirs s'est anoblie, conune celle qu'il se fait de la divinité. Et, en ceci même, il est le disciple des écrivains grecs, qui, depuis Théognis et Platon jusqu'à Ara tus, n'ont cessé de gémir sur la déchéance irrémédiable de notre race ^^^ : honorable illusion, qui est allée toujours trouvant plus de crédit, à mesure que l'homme devenait plus difficile pour luimême et plus soucieux de sa dignité morale.

L'antique légende développée par Catulle rapportait qu'aux noces de Thétis et de Pelée, Apollon avait charmé l'assistance par les accords de sa lyre; telle était la tradition qu'avaient admise Homère et Eschyle ^^l Dans Euripide, les Muses accompagnaient le dieu; elles célébraient les deux époux et formaient des rondes, en frappant la terre de leurs sandales d'or; Chiron prédisait la naissance du guerrier fameux, qui devait un jour dévaster la Troade^*^ Catulle a rejeté ces données de la poésie classique. Il suppose qu'Apollon , avec Diane sa sœur, est resté dans l'Olympe et qu'ils ont refusé, par dédain, de prendre part

(^) Jules Girard, /. c.

^*^ Théogn., ii3ô-ii5o; Aratus, ioo-i3à; Platon (Philèbe, 8) fait dire à Socrate : trLes anciens valaient mieux que nous et ils étaient plus près des dieux.-» i'^^ Hom., //., XXIV, 63; Eschyle, fragra. 36o, éd. Alirens (Didot). i*) Eurip., fjihig. AuL, io36. "

LE CONTE ÉPIQOE. 169

au repas de noces; on croit voir dans ce détail, dont ii n'y a pas d'autre exemple, une de ces subtilités de l'exégèse mytho^ logique, qu'affectionnait l'érudition alexandrine. Catulle a re-* légué les Muses dans l'ombre , et il est muet sur le don prophé^ tique de Ghiron. Cependant cette prédiction de la merveilleuse destinée d'Achille, dont Euripide lui fournissait l'idée, pouvait prêter à un développement d'un heureux effet; aussi n'a-t-il eu garde de la négliger. Les Grecs racontaient que les Parques avaient chanté aux noces de Zeus et d'Héra (^); Catulle imagine qu'invitées à Pbarsale, elles annoncent au monde le redoutable héros qui doit naître de Thétis et de Pelée. La raison de ce choix se comprend aisément : le poète n'avait plus rien à dire de Ghiron qui pût ajouter au portrait qu'il en avait fait; Apollon et les Muses ne convenaient pas davantage; il y avait assez de figures juvéniles dans le tableau; il avait épuisé tous les traits propres à rendre la beauté des dieux , que la croyance populaire se représentait dans toute l'intensité de la force et de la vie. Trois femmes, au déclin de l'âge, mais belles aussi dans leur étemelle vieillesse, devaient produire avec le reste de la composition un contraste piquant. Catulle, sous les noms des trois sœurs fatidiques, nous montre des fileuses à l'ouvrage; il décrit leurs travaux avec ce réalisme délicat et charmant que lui ont enseigné les Alexandrins; c'est ainsi que, dans Théocrite, nous voyons Alcmène berçant ses deux fils et chantant pour les endormir ^^\ Comme Théocrite encore , Catulle place au milieu du récit un morceau lyrique, qu'il coupe en plusieurs strophes, tout en conservant le mètre de l'épopée; tel est aussi le plan de l'Epiihalame d'HéUne^^K Chaque strophe, comme dans la Magicienne de Théocrite ^^\ se termine par un refrain; ce vers, qui scande le chant prophétique des trois sœurs, produit l'impression d'un accompagnement musical, dont le rythme , d'une monotonie étudiée, suit les mouvements de leurs doigts infatigables. Elles disent comment Achille moissonnera les héros troyens sur les

c») Arisloph., Av., 173/i. — ^«J Théocr., XXIV, 1 à 10. — (^) Théocr., XVIII. - î*' Théocr., II.

bords du Scamandre; c'est un beau morceau de poësîe guerrière, qui fait tout à coup briller Téclair des armes au milieu de ce tableau de la paix et de Tiimocence patriarcales. li est luimême intercalé entre un préambule et un épilogue ^^^ dessinés d'une main légère, où le poète» se souvenant à la fois de la poésie populaire et de la poésie erotique, enlace Thétîs aux bras de son amant, devenu son époux. Les Parques disent à Pelée : R Bientôt viendra pour toi Vesper, qui apporte le bonheur aux époux; bientôt viendra, avec cet astre propice, ta jeune compagne , qui versera dans ton âme un amour irrésistible ; elle goûtera près de toi la douce langueur du sommeil , ses bras délicate enlacés autour de ton cou robuste . • . Qu'on livre maintenant la nouvelle épouse aux caresses impatientes de celui qu elle aime. Demain sa nourrice, en la revoyant au lever du jour, ne pourra plus ceindre son cou avec le fil qui l'entourait encore la veille ^^K 9 On s*étonnera peut-être de voir les Parques, qui sont des divinités vierges, s'arrêter par deux fois à ces images voluptueuses; mais la gravité même de leurs augustes fonctions leur donne le droit de tout dire. II faut reconnaître aussi que ces vers trahissent une conception du mariage, qui a dû paraître toute nouvelle aux premiers lecteurs de Catulle. Il y avait assurément beaucoup de liberté dans les chants populaires dont les épithalames de Sapho étaient inspirés; il n'y en avait pas moins dans les vers fescennins qui résonnaient, en Italie, aux oreilles des nouveaux époux. Mais la licence naïve de ces sortes de poèmes ne diminuait en rien la sainteté du mariage dans la pensée des assistants ; le mari surtout conservait toujours sa supériorité morale et son autorité; si épris qu'il fût, on ne concevait pas que l'amour pût le pousser à une abdication, et c'était là une des différences profondes qui séparaient une aventure galante d'une union durable : aussi le langage qui convenait à lune ne convenait pas À l'autre. Catulle, ici, est beaucoup plus chaste que la

(» Vers 398 à 333 et Z^lt à 379.

^ Unge SQperstilieax qui, paralt-iJ, existe encore dans cerlainos paiiies de lltatie (Eilis).

poésie populaire des vieux Romains, mais ils auraient trouvé dans ses vers un charme dangereux qu die n'avait pas. On peut les rapprocher de ceux où il célèbre Bérénice et Evergàte, «son doux mari^^^»; là il ne s'agit pas d'un épithalame, puisque l'union de ces deux personnages est déjà consonunée depuis quelque temps; l'auteur ne peut donc pas invoquer les privilèges traditionnels du genre : ce sont cependant » quand il parle du jeune roi et de sa femme ^'^\ les mêmes images que lorsqu'il représente Thétis dans les bras de Pelée. C'est que cette poésie est tout imprégnée de l'esprit des Alexandrins, alors même qu elle ne traduit pas directement , comme dans la Boucle de cheveua: de BMmce, qudqu'un de leurs ouvrages. Il n'y a plus qu'un seul lan-gage pour l'amour libre, ou coupable, et pour celui que les rites solennels du mariage ont consacré. Théocrite, en ceci , s'accorde avec Gallimaque; il n'y a qu'à voir comment il loue les princesses qui ont partagé le trône avec Ptolémée Lagide et avec Philadelphe ^^\ On aurait tort cependant de conclure de là que les mœurs fussent plus mauvaises au temps de ces poètes; ils n'ont pas douté que mettre la poésie erotique au service du mariage ce fût un moyen de le rendre plus séduisant; leurs intentions étaient dignes d'éloge. Le lien conjugal s'était-il relâché d'une façon générale dans la société grecque au point de justifier leurs efforts? L'affirmer ce serait commettre l'erreur de ces étrangers qui jugent la société française d'après ce que nos contemporains produisent de plus léger ; la mode a bien sa part dans la littérature , et il ne faut pas s'exagérer le rapport qui l'unit aux mœurs publiques. Mais, pour ramenar ce rapport à sa juste valeur, il faut avoir acquis la longue expérience que donnent, seuls, à un peuple plusieurs siècles de culture, et, au temps de Catulle, les Romains ne Tavaient pas; les partisans du mos majutrum ne pouvaient pas goûter les vers de ces Grecs , qui présentaient le mariage conune

t^) Catulle, LXVI, 33 : aPro dulci conjuge.v

(*) Catulle, LXVI, i3, 33, 79, 87, etc. Voir sur ce sujet les réfleiions de M. Couat, Bah, aUx., p. 117 et suiv.

'*' Théocr., XVH, A3 et 129.

une bonne fortune sanctionnée par la loi. Cependant, que Ton songe aux matrones de Piaule, à leur humeur acariâtre, aux dédommagements que leurs maris vont chercher loin du domicile conjugal; on comprendra le succès que durent avoir Catulle et ses amis ^^\ en rappelant aux jeunes Romaines qu il n'est pas défendu à l'épouse la plus respectable d'user d'un peu de coquetterie pour retenir dans le devoir le compagnon de sa vie. Leur montrer qu'il y avait pour elles, comme pour d'autres, un art de se faire aimer, c'était, en un sens, servir la cause des bonnes mœurs elles-mêmes. Il est dangereux de ne pas accorder sa part à l'imagination des femmes et de leur laisser croire qu'il n'y a de vrais romans que ceux qui débutent par un enlèvement et finissent par un crime : Catulle le savait bien , quand il prétait à l'amour conjugal le langage de la passion la plus ardente.

On peut voir, en lisant dans Plutarque la biographie de Thésée ^^^ combien étaient confuses les traditions relatives à l'aventure d'Ariane. Au milieu des versions parfois contradictoires que l'auteur grec a réunies, nous n'avons à relever qu'un seul trait, mais il est essentiel pour nous faire comprendre comment Catulle a préparé sa matière : c'est que Thésée, dans la littérature, ne jouait pas toujours un rôle aussi odieux que celui qu'il lui a prêté ^^K Si nous remontons aux origines les plus lointaines de cette fable, elle nous apparatt comme une des nombreuses variétés d'un mythe cosmogonique très répandu; Ariane, abandonnée pendant son sommeil , puis devenant l'épouse d'un dieu jeune et brillant, symbolisait sans doute la nature, recouvrant, aprè< l'hiver, ce charme infini qui met en joie le

(I) Comparez le fragmeat i de Ticidas, dans Baehrens, Fragmenta poetarum romanorum [iSS6).

(» Plut., 7A«i.,9oet99.

^') Decharme, Mythol. de la Grèce, p. 653; Stoll, article Ariadne, dans Roscher, Lexikon der Gr, u. /?. Mythologie.

cœur de rhomme. Plus tard, quand le sens du mythe se fut perdu, on s'ingénia à expliquer l'abandon d'Ariane, en renouant à peu près, par un lien lo(jique, les diverses péripéties de son histoire. Le personnage de Thésée ne pouvait qu'y perdre; et pourtant, il semble que l'imagination populaire ait toujours reculé i lui attribuer une trahison; les Athéniens surtout, pour qui Thésée, le fondateur de leur ville, était par excellence un héros national , s'efforcèrent de le disculper. On ne pouvait pas admettre qu'il eût, comme un amant vulgaire, abandonné par lassitude et par dureté de cœur celle qui lui avait assuré la victoire; dans ce vieux mythe, transformé en un drame humain, on voulait qu'il conservât jusqu'au bout sa grandeur d'âme. Ainsi l'on racontait qu'ayant été surpris par une tempête, il avait débarqué Ariane à terre, pour ne pas la mêler à ses fatigues et à ses dangers; quand il revint la chercher, il apprit qu'elle était morte ^^L D'autres prétendaient que Thésée avait fui dans un moment d'oubli inexplicable; d'autres, qu'il avait dû céder h un ordre d'Athéna; d autres, que Dionysos, épris d'Ariane, l'avait contraint par des menaces à la lui céder; d'autres enfin, que le dieu la lui avait enlevée. Il y en avait cependant qui croyaient à un abandon; mais ceux-là mêmes n'étaient pas sans indulgence pour Thésée ; d'abord ils lui prêtaient un autre amour, qui l'avait détourné du premier; ce n'était pas une excuse, mais c'était au moins une raison; ensuite Ariane n'avait pas été déposée sur un rocher désert, mais bien à Naxos, tle fertile et peuplée, où elle n'avait pas tardé à recevoir des consolations, si bien qu'elle y avait épousé le prêtre de Dionysos. Enfin, en mettant les choses au pis, on trouvait encore le moyen de justifier Thésée; ceux qui, sans avoir la foi des vieux âges, avaient conservé au moins le sens religieux, considéraient comme un effet de la volonté céleste cette décision du héros, qui avait permis à Ariane de devenir la compagne d'un dieu : le dédommagement paraissait tel, que la faute de Thésée, si c'en était une, disparaissait; il n'était

(•) Wul.J. C, 30.

plus que rinstruoient du destin. C'est ainsi qu'à i'ëpoque alexandrine même, Apollonius conçoit encore la légende ^^); pour lui, i'inunortalité, que les dieux donnent à Ariane, est la récompense du service qu'elle a rendu à Thésée ; celui-ci eût mis obstacle à cette glorification suprême, en faisant d'elle son épouse; s'effacer était non seulement son droit, mais son devoir. En l'aidant à vaincre le Minotaure, «Ariane s'est rendue diàre aux immortels; c'est pourquoi, au milieu de la voûte éthérée, la couronne qui porte son nom brille, pendant toute la nuit, parmi les constellations célestes ». Les artistes mêmes partageaient cette idée : une peiiH ture de Pompéi représente Baccbus, avec son cortège, arrivant auprès d'Ariane encore endormie; lorsque à son réveil , elle s'apercevra de l'absence de Thésée, le dieu consolateur sera déjà là pour sécher ses larmes, et Ton prévoit bien que, si elles coulent, elles ne couleront pas longtemps.

Il y avait cependant une tradition très ancienne qui parlait du désespoir d'Ariane; Phérécyde de Scyros, qui vivait au vi* siècle avant notre ère, la connaissait déjà ^^); plusieurs œuvres d'art représentent l'amante de Thésée dans l'attitude de la désolation, tendant les mains vers le vaisseau de l'infidèle, qui s'éloigne à toutes voiles : c'est cette donnée que Catulle a développée. Dès lors, il ne lui en coûte point de sacrifier Thésée; il ne cherche pas à expliquer pourquoi il a fui. Ariane est le type de l'amante trahie ; son histoire , une tragédie réduite à des proportions tout humaines. Non seulement Thésée n'a pas répondu à son affection; non seulement il est ingrat, puisque, sans elle, il ne serait jamais venu à bout du Minotaure, mais il est parjure; il a violé la promesse de mariage qu'il lui avait faite sous serment ^^K II joint même la barbarie à l'infidélité ; car il la laisse sans ressources dans une ile déserte, où elle est destinée soit à périr de faim, soit à servir de pâture aux bêtes sauvages (^). Sans doute, c'est elle qui parle; toutes les hyperboles lui sont permises dans une situation aussi cruelle, et nous ne pouvons nous éton-

t»^ Apollon., Argon., III, 997. — ^"^ Schol., Odyu., XI, Saa. — W Vers i35 et i4i. — ^*^ Vers i5a, iSti et suiv.

ner qu'eHe fasse de Thésëe le portrait le plus noir. Cependant GataUe ne peut s*empécher de partager l'indignation de son héroïne; il anticipe sur les évënements, et, quittant le rivage de Naxos, il nous montre le cbÀtiment qui attend le perfide sëduo teur. Au moment de revoir TAttique, Thésée oubliera le signal dont il est convenu avec son père pour annoncer sa victoire ; le vieillard se donnera la mort; ce tragique dénouement est présenté comme un effet de la colère divine ; Jupiter, ayant accueilli la malédiction lancée par Ariane, a obscurci un instant la mé-^ moire du héros. Où Catulle a-t-il pris ce détail ? D'après quelle autorité établit-il ce rapport entre l'abandon d'Ariane et la mort d'Egée? Nous ne le savons pas; mais il est fort possible quil Tait inventé : il se propose de tracer une touchante peinture de l'amour malheureux; Ariane seule l'attire, c'est sur elle qu'il concentre tout l'intérêt; il veut émouvoir notre pitié par le spectacle des infortunes où l'ont précipitée les égarements de la passion, et, dans ce dessein, il montre Jupiter lui-même, le dieu protecteur des serments, prenant en main la cause de l'abandonnée. Ainsi Catulle, dans cet épisode, comme dans le sujet principal, use des libertés dont les Alexandrins lui ont donné l'exemple. Parmi les légendes où figuraient ses personnages, il choisit celle qui offre à la poésie erotique la plus riche matière, et cette légende même il l'accommode de telle sorte, que l'aventure romanesque, qui n'en était qu'un incident, derienne le centre du tableau. Il écarte toutes les péripéties qui ne répondent pas à son but, ou bien il les représente pour ainsi dire en petit, dans un certain nombre de médaillons qu'il groupe autour du sujet principal : il dit comment Thésée tua le Minotaure. comment s'alluma la passion naissante d'Ariane, comment elle suivit à travers les mers le héros qui avait su lui plaire ; enfin il montre en quelques vers la punition du coupable et le triomphe de sa victime. Mais l'image qui domine toutes les autres, c'est celle de cela fille de Minos, debout au milieu des algues, contemplant d'un œil morne le vaisseau qui s'enfuit ^*^??.

'») Vers 60.

Le plus grand des poètes grecs qui eussent chanté les tragiques douleurs de Tamour malheureux , c'était Euripide. Dans sa Médée, notamment, il avait tracé de main de maître le type de l'amante abandonnée. Jason, étant arrivé à Gorinthe avec Médée, s'y est pris de passion pour la fdle du roi Gréon et se prépare à l'épouser ; Médée a reçu l'ordre de quitter le pays. Cependant celui qui la repousse aujourd'hui lui doit tout, comme elle le lui reproche elle-même dans une scène pathétique ^^^ : «ô le plus méchant des hommes ! car ma bouche peut bien t'appliquer ce nom; tu le mérites assez par ton impudence, le plus

grand des vices Je t'ai sauvé la vie , comme le savent tous

ceux des Grecs qui s'embarquèrent avec toi sur le navire Ârgo, lorsqu'on t'envoya pour soumettre au joug les taureaux au souffle de feu et pour ensemencer le champ fatal; ce dragon, qui couvrait la toison d'or de ses replis tortueux et la gardait sans jamais succomber au sommeil, je le tuai, et sa mort, en te sauvant, fut pour toi le signal de l'allégresse. Ensuite, ayant trahi mon père et ma maison, je te suivis dans lolcos, au pied du Pélion, avec plus d'empressement que de sagesse; je fis périr Pélias de la mort la plus cruelle par la main de ses propres filles, et je te délivrai de toute crainte. Voilà ce que j'ai fait pour toi, ô le plus méchant des hommes, et tu m'as trahie ...» Médée essaie de faire rougir l'infidèle, en lui rappelant les serments solennels et terribles, par lesquels il s'est engagé à la prendre pour femme; s'il est ingrat, au moins qu'il redoute les suites d'un parjure. Enfin elle essaie d'émouvoir au fond de ce cœur endurci im reste de pitié : c^Et maintenant, de quel côté me tourner? vers la maison de mon père que j'ai trahi, ainsi que ma patrie, pour m'enfuir avec toi ? vers les malheureuses filles de Pélias ? Elles me feraient un bel accueil, elles dont j'ai lue le père! Car il n'est que trop vrai : je me suis rendue odieuse à ceux de ma maison qui m'aimaient, et ceux que je n'avais pas besoin d'outrager, je m'en suis fait des ennemis pour te plaire ^^\ n II ne suffit pas à Médée de préparer

<') Euripide, MSdée (Weii), vers Û65 et suiv. W Ibid., vers 5o9.

sur rheure pour Jason un épouvantable châtiment; non seulement elle le punit dans ce qu'il a de plus cher, en faisant périr toute sa famille; mais, au moment d'être séparée de lui k tout jamais, elle le maudit, elle lui prédit une vieillesse solitaire et désolée ^^^ Elle avait débuté par des larmes, par des reproches et des prières; elle finit par des imprécations, et en somme la victoire lui reste : Jason demeure seul dans son palais, près des cadavres de tous les siens; Médée vengée disparait sur le char merveilleux que lui a donné le Soleil , son aïeul.

Plus récemment, Apollonius de Rhodes avait raconté dans les deux derniers chants de ses Argonauùques les amours de Jason et de Médée. Lui aussi, il montrait l'amante irritée, mêlant l'invective à la plainte : (c Fils d'Eson , quel est donc ce dessein que vous méditez contre moi? La joie de ta victoire t'a-t-elle égaré l'esprit, oublies-tu les discours que tu me tenais, quand tu avais besoin de mes services? Où sont les serments par lesquels tu prenais à témoin Zeus, protecteur des suppliants? oii sont ces mielleuses promesses qui m'ont poussée à fouler aux pieds tous mes devoirs, à abandonner honteusement ma patrie, mon palais magnifique, et même mes parents, tout ce que j'avais de plus cher au monde? Si aujourd'hui, sans famille, je parcours les mers lointaines avec les tristes alcyons, c'est pour t'avoir aidé dans tes travaux, pour t'avoir sauvé la vie , pour t'avoir fait triompher des taureaux et des géants; enfin , lorsque tes projets ont été découverts, j'ai mis dans ta main la toison d'or, insensée que j'étais ! Pour toi , j'ai répandu l'opprobre sur mon sexe. Dans celle qui t'a suivi vers la Grèce, tu as, je puis le dire, comme une fille, une épouse et une sœur; entoure-moi donc de toute ta tendresse;

prends ma défense et ne m'abandonne pas sans appui

Continue à me protéger, respecte tes serments et la foi que nous nous sommes mutuellement jurée; ou bien prends ton glaive sur-le-champ et tranche-moi la gorge : que je reçoive la digne récompense de ma folie Gomment pourrais-je retourner

^>> Euripide, MédtH^ (Wail), vors i386, i388.

vers mon père? Ne suis-je pas bien couverte de gloire

pour aller m'offrir à ses yeux? A quelle punition cruelle, à quels affreux tourments ne dois-je pas m'attendre après les crimes que j'ai commis? Mais, toi-même, crois-lu rentrer heureusement dans ta patrie? Non, non, la souveraine des dieux, Tépouse de Zeus, dont le secours te rend si fier, refuserait, la première, d'accomplir tes vœux. Un jour, tu te souviendras de moi au milieu des malheurs qui t'accableront; la toison s'échappera de tes mains et s'évanouira dans l'Erèbe comme un vain songe; les Erinnyes, accourant à mon appel , te repousseront de ta patrie. Ta perversité m'a fait souffrir trop de maux; il serait injuste qu'elle ne retombe pas sur toi, car le serment que tu as prononcé est ter* rible et ne te laisse aucune chance de pardon ^^\ n

Si l'on rapproche du morceau d'Euripide ceux d'Apollonius et de Catulle, on voit aisément tout ce que le grand tragique leur a fourni pour le mouvement de la pensée et le tour du développement. Chez tous trois, c'est la même passion qui s'épanche; elle suit le même cours; elle a les mêmes élans et la même voix dans ses fureurs. On doit d'autant moins s'étonner de la fidélité avec laquelle Catulle imite ses deux prédécesseurs, qu'Apollonius lui-même avait déjà marqué dans son poème l'analogie de la situation d'Ariane avec celle de Médée. Il supposait que Jason invoquait l'exemple de la fille de Minos, pour décider sa maîtresse à l'aider dans ses périlleuses entreprises ^^^ Et, en effet, comment ces deux mythes , nés dans deux contrées différentes de la Grèce , n'auraient-ils pas entre eux une étroite ressemblance , puisqu'à l'origine ils ont probablement traduit la même conception populaire? Mais nous pouvons pousser plus loin; car on distingue très nettement ce que Catulle doit à Euripide d'une part, ce qu'il doit, de l'autre, au poète alexandrin.

La Médée d'Apollonius n'a pas encore été trahie par son amant; les Ar^onauiiques s'arrêtent au terme de l'expédition, c'est-à-dire au moment où les héros rentrent à Pagases, leur

t*î Apollon., Argon, (Merkel, i88a), IV, 355 et suiv. <«) /6irf., m, 1096 à 1108.

point de départ , et alors encore Médée est avec eux ; elle avait seulement pu croire, d'après un indice fort alarmant ^ que ses compagnons songeaient à l'abandonner en route ; Apollonius a « sans doute, imaginé ce détail pour avoir une occasion de placer un beau morceau d'éloquence poétique, emprunté à Euripide. Catulle est donc plus près que lui de leur commun modèle. Apollonius a dû dissimuler provisoirement au lecteur la véritable intention des Argonautes et lui faire partager un instant l'erreur de Médée, pour rendre le développement possible; en outre, il a eu soin de contenir dans de justes mesures les plaintes de l'béroîne. On peut trouver néanmoins qu'elle s'emporte un peu vite; il lui aurait suiE de questionner Jason pour que ce mor-^ ceau fût inutile, et l'on s'étonne à bon droit de la patience de son amant, qui se laisse vouer aux Erinnyes plutôt que de Tinter* rompre et de la rassurer d'un mot. Chez Catulle, comme cheit Euripide, nous avons devant nous une femme qui n'a que trop de raisons de gémir et de maudire; ce n'est pas un faux rapport, un soupçon qui l'a émue; c'est une action abominable, dont la preuve trop évidente est là, sous ses yeux. Le goût si sûr du poète latin l'a donc servi fort à propos pour l'empêcher de tom-^ ber dans les abus de la rhétorique alexandrine. Il sait trop qu'une femme blessée, fût-elle une Médée, bien loin d'en venir du pre* mier coup aux partis extrêmes, cherchera jusqu'au bout à se faire illusion sur la faute de celui qu'elle aime, c'est-à-dire sur son propre malheur. La Médée d'Euripide n'exécute sa vengeance qu'après avoir pleuré et supplié; il faut qu'elle se soit convaincue par de longs entretiens quelle n'a plus rien à attendre de Jason; elle a été bravée et humiliée avec autant de cruauté que d'arro-» gance. Pourquoi l'Ariane de Catulle nous touche-t-elle ? C'est qu'elle aussi, elle reste femme dans sa colère; elle cherche ellemême une excuse à l'indigne trahison dont elle est victime ^^^ : peut^ être Thésée a-t-il craint que son père lui défendit de l'épouser; mais, en ce cas, elle lui eût servi d'esclave; elle eût été heureuse

-'^ Vers 169.

encore de répandre 1 eau sur ses pieds, de remplir dans sa demeure les plus humbles offices de la domesticité; du moins, elle neût pas cessé de le voir ^^\ Catulle coipmence donc par émouvoir notre pitié en faveur d'Ariane; avant de la montrer irritée et terrible, il veut nous la rendre sympathique, pour que Thésée soit sans excuse. Ensuite elle s'excite par ses propres paroles; à mesure que le vaisseau s'éloigne davantage vers l'horizon, ses dernières illusions s'évanouissent; la douleur fait place dans son cœur à une colère toujours grandissante , et elle n'a plus ([u'uno pensée : rendre le mal pour le mal. Alors nous la voyons (c ardente, égarée par une fureur aveugle ^^^ '^ , appelant les Euménides sur le coupable. C'est ici surtout que l'on saisit l'effort de Catulle pour se rapprocher d'Euripide; car ce rapport nouveau qu'il établit entre l'infidélité de Thésée et la mort d'Egée, à quoi est-il destiné, sinon à compléter l'analogie de l'aventure d'Ariane avec celle de Médée? Dans Euripide, Médée se venge, non pas en frappant Jason, mais en frappant ceux qui lui sont chers; elle le prive de tous les siens et le laisse achever seul sa triste vie dans une maison ensanglantée : de même , Ariane punit Thésée en envoyant à son père une mort affreuse. Et ce n'est pas tout. A la fin de la pièce d'Euripide, Médée triomphante échappe aux représailles dont l'a menacée Jason : elle s'enfuit sur le char merveilleux du Soleil; elle enlève même au malheureux les corps de ses enfants qu'elle a tués; il ne lui reste à lui que le remords; elle, elle se purifiera bientôt de ce meurtre; elle disparaît dans une sorte d'apothéose, qui efface presque le souvenir de l'horrible crime dont elle s'est souillée. Ainsi, dans Catulle, nous venons à peine de compatir à l'infortune d'Egée, que nous voyons Ariane re- .cherchée par un dieu, qui fera d'elle son épouse ; Thésée retrouve ses foyers en deuil, son tour est venu de pleurer; celle qu'il a lâchement abandonnée, va partager les honneurs des immortels; elle est emmenée par un brillant cortège avec toutes les démonstrations de l'amour et de la joie. L'épisode de Catulle est donc

t*' Vei*s 160 et 8uiv.

W Vers 197. • -•

conçu comme un drame en raccourci; on y peut aisément re-^ connaître i exposition, le nœud et le dénouement. Catulle a cher* ché ses inspirations dans la tragédie, parce que nulle part il ne pouvait trouver un plus beau modèle de discours pathétique. H s'est adressé à Euripide, parce que ce poète avait excellé pardessus tous les autres dans lart de faire parler les femmes et leurs passions. Ennius avait déjà adapté sa Médée à la scène romaine ^^); si Catulle a choisi comme thème l'aventure d'Ariane, c'est probablement pour qu'on ne pât l'accuser de vouloir faire sentir les imperfections de la pièce latine. Qu'auraient dit ceux de ses contemporains qui, comme Cicéron, la citaient avec admiration, s'il avait repris le sujet traité par Ennius? Il lui aurait fallu soutenir une lutte, qui l'eût exposé au moins, quelle qu'en eât été l'issue, au reproche de présomption. Il n'en est pas moins vrai que , tout en changeant les noms des personnages, il n'a pu manquer de se rencontrer avec son prédécesseur dans l'imitation du toéme modèle grec; nous en avons la preuve pour un des plus beaux passages de son poème; il est très probable que ce n'était pas le seul où la comparaison fût possible. C'est encore l'esprit, sinon le texte d'Euripide, qui revit dans cette maxime de Catulle : (t Aucune femme ne doit espérer de trouver les hommes fidèles à leur parole. Tant qu'ils brûlent d'obtenir une faveur, ils ne reculent devant aucun serment; aucune promesse ne leur coûte. Mais dès que leur passion a satisfait ses appétits avides, ils ne se souviennent plus de leurs discours et se font un jeu du parjure ^^\ w Celui qui s'exprime ainsi par la bouche d'Ariane, c'est un poète qu'une longue expérience de l'amour a instruit et qui a vu dans le monde plus d'un Thésée.

Si semblables que soient la Médée d'Euripide et l'Ariane de Catulle, il importe de signaler les traits qui les distinguent l'une de l'autre. Le plus frappant de tous , c'est que , chez le poète grec ^ Médée est épouse et mère ; Ariane ne peut pas.invoquer.ces titres

^''' Q. En ni carminum reliquiae, ciuend. Luc. Miiller (188/1), Medea exul, fraffm. XVI. Cf. Catulle, LXIV, vers 177. •

'-' Vers 1/1&-1/19. . '

sacrés. Médëe na pas seulement, dans une passion passagère, aidé Jason à sortir sain et sauf des aventures les plus périlleuses ; il la unie à son sort par des liens solennels ; elle a vécu avec lui pendant plusieurs années; ils ont fondé ensemble une famille, et c'est comme épouse, comme mère, qu'elle prétend garder sa place à son foyer. De l'amour romanesque, que la vue du héros a jadis allumé dans son cœur, il est fort peu question; il n'y a pas de' galanterie dans la pièce d'Euripide. Et même, à y regarder de près, c'est comme mère, bien plus encore que comme épouse, que Médée lutte contre Jason; ce sont les droits de ses enfants, bien plus que les siens, quelle défend. Elle va jusqu'à admettre , conformément aux idées antiques, que son mari aurait pu la répudier, si elle avait été stérile ; elle se serait résignée, elle aurait pardonné ^^^ Ce qui la révolte, c'est la pensée que ses enfants puissent avoir une marâtre et qu'on les dépouille de l'héritage paternel. Le poète a soin de nous montrer que ses craintes ne sont que trop justifiées ; ses enfants font horreur à la nouvelle épouse de leur père^^^ ; on a décidé de les chasser comme Médée elle-même, on leur donne à peine quelques heures pour quitter le pays ; s'ils n'ont pas fui au retour du jour, ils seront expulsés par la force. On abreuve d'outrages la malheureuse mère; on la brave en face; Jason est là devant elle, qui prend le parti de ses ennemis; il résiste à ses larmes, à ses supplications, n'y répondant que par le mensonge et la menace. Aussi , quand arrive la catastrophe , on excuserait presque Médée de s'être fait justice elle-même, si elle ne poussait l'égarement jusqu'à sacriiier les têtes innocentes de ses enfants. Ariane n'a pas contre Thésée les mêmes griefs; quoique Catulle ait adopté la tradition la plus défavorable à son héros , il ne pouvait la fausser complètement. Le malheur d'Ariane, si grand qu'il soit, est loin d'égaler celui de Médée ; elle se plaint, et elle a raison ; mais elle ne gémit que sur elle-même et elle ne peut invoquer la sainteté du lien

<>) Eurip., Médée, vers /iSB-âQi.

(>^ Voir notamment les vers 1 1 ^7 à t j 55.

conjugal. Elle est devenue pour son amant une indifférente, une étrangère ; mais il ne la hait point , il n'est pas là pour attiser sa colère par des réparties moqueuses ou violentes. Catulle a si bien senti cette différence, qu'il a modifié quelque peu la légende, de crainte que notre pitié ne fût pas assez excitée ; il suppose qu'Ariane est abandonnée sans secours sur un rocher désert. Il veut que Thésée soit cruel pour qu'Ariane nous inspire une compassion plus profonde; s'il n'était que volage, nous penserions que, de son côté, elle a été bien légère : elle a fui la maison paternelle avec un étranger; tout h l'heure, quand l'tle ne sera plus déserte, elle aura vite fait d'oublier son premier amant, comme elle avait oublié son père et sa famille ; Bacchus a beau être un dieu, Ariane est bien un peu prompte à se consoler, et l'on pourrait trouver que Jupiter s'est montré sévère , en punissant Thésée sur la plainte d'une femme, qui n'est pas elle-même un modèle d'honneur et de constance. La situation d'Ariane ne semble donc pas, tout d'abord, aussi tragique que celle de la Médée d'Euripide.

Mais les deux poètes n'ont pas le même dessein. Ariane, dans la pensée de Catulle, est, avant tout, le type de l'amante coupable et abandonnée; c'est une histoire d'amour qu'il raconte; bien que, par son dénouement, elle rappelle la Médée d'Euripide, elle n'a pas moins d'analogies avec la première partie de la vie de Médée, telle qu'elle nous apparaît dans les At^^onautiques d'Apollonius. Chez l'auteur alexandrin , comme chez l'auteur latin, nous sommes en pleine poésie erotique. Chez Catulle, on s'en aperçoit d'abord au soin avec lequel il décrit les gracieuses attitudes et les charmes de cette jeune femme, assez belle pour ravir un dieu; le poète voit en elle autre chose que sa douleur. Tandis que le vaisseau de Thésée gagne la haute mer, cda fille de Minos, les yeux mornes, le contemple de loin, sur les adgues du rivage , semblable à la statue de marbre d'une Bacchante ; elle le contemple, hélas! et son cœur flotte, agité par de cruels soucis. Plus de bandeau qui retienne, dans un fin tissu , sa blonde chevelure; plus de voiles légers qui couvrent sa poitrine, plus

d'écharpe qui enferme les contours de sa gorge blanche comcne le lait. Tous ses vêtements ont glissé le long de son corps ; ils sont ëpars à ses pieds et servent de jouet à l'onde amère; mais elle ne songe plus ni à son bandeau, ni à ses voiles balancés par

les vagues ^*l» C'est, ajoute Catulle, parce que toute sa

pensée est, en ce moment, dirigée vers Thésée; c'est aussi parce que le poète se préoccupe pour elle de l'effet que va produire sur le lecteur la première apparition de cette belle r statue 9 : il veut la lui montrer dans toute la splendeur de sa nudité. Plus loin, Ariane lui apparaît sous un nouvel aspect tout différent du premier : elle a passé de l'abattement au délire; elle s'élance du rivage h la montagne et de la montagne au rivage, et, pour n'être pas exposée à choir, d'un geste instinctif «elle relève, en découvrant sa jambe, le souple tissu de sa robe». Catulle se souvient d'un gracieux mouvement, que les poètes et les artistes grecs de la meilleure époque attribuaient h de jeunes et légères déesses emportées par une course rapide ^^l Mais, un instant auparavant, Ariane était nue^^^ désespérée et insouciante de ses voiles rejetés loin d'elle; si Catulle ne l'a pas oublié, en tout cas il se dispense d'une transition nécessaire; il a fallu que, dans l'intervalle , Ariane rassemblât ses vêtements épars, et qu'elle songeât de nouveau à s'en couvrir au moment même où son esprit commençait à s'égarer. Le poète, ici, n'a d'autre ambition que de rivaliser avec les arts plastiques, en faisant passer sous nos yeux une série d'images indépendantes les unes des autres; après l'Ariane nue et immobile , il évoque devant nous l'Ariane drapée et bondissante. Jouissons comme lui du spectacle qu'il nous offre, sans lui demander rien de plus, car ces peintures sont, en ellesmêmes, pleines de vie; elles expriment, avec un rare bonheur, les séductions de la beauté féminine. Il faut au poète même qui

^" Vers 60-68.

(^) Vers 199. Pour certains critiques, ce vers souvent cite résume tout Tart de Catulle; il leur semble au plus haut point se ressentir du goût alexandrin. Mais je crois fausse Tinterprétalion qu'ils on doiinont. Voir Y Hymne hom, à Cérès, vers 176; Lafaye (G.) dans la Revue de philnlofrîe, i8()'j, p. l'io.

(■'/ Vers ()6 : *r(hn'na quoc totn delnpsa e rnrpm'e. . . "^ Cf. Riose ad v. jsq.

la décrit un peu de coquetterie pour la faire valoir; on a beau sentir f artifice , on n*a plus le droit de le blâmer une fois qu on en a subi le charme.

Catulle ne déploie pas un talent moins aimable, lorsque, revenant sur le passé, il rappelle comment naquit la passion d'Ariane. Il est manifeste qu'ici le troisième livre des Argonauiiques a été son principal modèle. Un des plus beaux tableaux de ce poème, c'est celui où nous voyons Médée, dans sa chambre virg[inale, lutter seule, pendant le silence des nuits , contre la ilanmie secrète qui la dévore ^^). Tout dort autour d'elle, ce même la mère qui a perdu ses enfants 2^, et elle veille : elle se demande si elle aidera Jason dans sa redoutable entreprise. L'arrivée de Thésée a jeté le même trouble dans l'âme (cde la royale vierge, que son petit lit chaste et parfumé voyait grandir sous les doux embrassements de sa mère, comme les myrtes qui croissent sur les bords de l'Eorotas, ou comme les fleurs qui émaillent la prairie au souffle du prin* temps (^) yf. Plus loin , Catulle parlera encore de cette tendre mère , gardienne de l'innocence d'Ariane ^'^; peut-être eût-il été plus prudent de ne pas trop nous rappeler le souvenir de Pasiphaé, il ne pouvait que nous gâter ces belles images. C'est un peu la faute de la poésie erotique elle-même , si nous n'envisageons pas toujours les vieilles fables avec toute la gravité qu'il faudrait. Mais Catulle, jusque dans ce genre de poésie, sait éviter la légèreté d'Ovide; son Ariane, comme la Médée d'Apollonius, nous parait digne d'intérêt et de pitié, parce que, dans sa faute même, elle est, depuis le premier moment, la victime d'une force supérieure, qui la pousse à sa perte ; c'est par là que ces deux personnages se rapprochent de ceux dont la tragédie classique avait représenté les infortunes sur la scène athénienne. Médée vivait pure et tranquille auprès de ses parents; un jour Aphrodite, cédant aux prières d'Athéna et d'Héra, décide qu elle servira d'instrument h leurs desseins; elle aimera Jason et oubliera tous ses devoirs

<•) Apollon., Argon., III, 7/i/i à 8a8.

(^) Catulle, LXIV, vers 8G à 90.

^^ Cahillc, LXIV, vei-s 1 18-1 19.

pour procurer la victoire aux Argonautes ^^\ Dès lors, Médée ne connaît plus le repos ; ses malheurs et ses crimes ont commencé ; ils ne finiront qu'au bout de plusieurs années, quand son concours sera devenu inutile à son amant. A peine la passion s'estelle allumée dans son cœur, qu'elle est déchirée par des sentiments contraires (^) : au désir coupable, que lui a inspiré la vue de Jason, s'opposent la honte, l'amour filial, la crainte du lendemain, et cette lutte est telle, que, désespérant d'en sortir, elle est près de se donner )a mort ; seule , la volonté d'Héra arrête sa main ; la divinité qui l'a poussée dans la voie fatale la contraint à y rester. Gomment nous empêcher de la plaindre, lorsque nous la voyons abandonner la condition la plus heureuse et la plus brillante pour assurer le succès d'un étranger? La grande entreprise du héros intéresse seule les trois déesses conjurées ; pour elle, elle n*est que le misérable jouet de leur volonté. Qu'importent ses larmes et ses tourments, si Jason triomphe ? Son repos et son honneur sont le prix dont elle paye la conquête de la toison d'or. Il semble que^ pour les divinités attachées à elle comme à une proie, le cœur d'une femme soit bien peu de chose auprès de la gloire d'un guerrier ; mais le lecteur est d'une autre opinion, et le poète le sait bien; les malheurs de Médée nous touchent, parce qu'ils nous révoltent conune une injustice; sa faute disparaît; nous ne voyons plus en elle qu'une victime, sacrifiée sans connaître même l'arrêt qui la condamne. Le récit de Catulle n'est pas moins pathétique que celui d'Apollonius, et pour les mêmes causes. Ariane, elle aussi, est coupable; aux désordres d'une fille désobéissante et pervertie, elle a joint la souillure du crime , car elle a livré le Minotaure , son frère ^^^ ; singuUer frère, il est vrai; on a besoin que Catulle rappelle le lien de parenté qui unit le monstre à son héroïne; mais c'est qu'il veut accumuler les traits propres à montrer jusqu'à quel point d'égarement l'amour peut conduire une femme : Ariane ne

(^) Apollon., Argon., III, i à 166 et 975 à 998.

<« Ibid,, 743 à 894.

^') CatuHe, LXIV, vers i.'îo et 181.

LE GONTE ÉPIQUE. 187

doit pas aller moins loin que Médëe ; il faut que nous mesurions la force de son amour à la gravité de ses fautes. Qu'elle eût abandonné, pour suivre un inconnu, les parents qui ont pris soin de son enfance , ce serait ià une aventure commune ; mais le sang du Minotaure, répandu par les mains de son amant, a rejailli sur elle, et ce sang est celui d'un frère: voilà la conséquence la plus épouvantable de la passion funeste qui 1 aveugle. Il y a dans Apollonius un épisode, où Médée joue exactement le même rôle^'^. Les Argonautes, maîtres de la toison d'or, se sont rembarques ; ils ont fui la Golchide et se sont engagés dans le Danube; le père de Médée a envoyé à. leur poursuite son fils Absyrte; celui-ci les a atteints, il va leur couper la retraite. Dans ee nouveau péril , Jason a recours à la ruse ; il feint de vouloir entrer en accommodement; Médée s'offre d'elle-même pour attirer son frère dans le piège. Elle lui donne un rendezvous, où il doit se rendre seul pendant la nuit; tandis qu'il négocie, les Argonautes surviennent etl'égorgent: c( Médée, la tête couverte de son voile , détournait les yeux pour ne pas voir son frère frappé par le fer des meurtriers. Mais le héros, en rendant le dernier soupir, reçut dans ses deux mains le sang noir qui coulait de sa blessure et en teignit par derrière le voile blanc et le péplum de sa sœur, tandis que la toute-puissante déesse, l'impitoyable Erinnys, regardait d'un œil oblique l'horrible forfait qui venait de s'accomplir ^^^» Cette Erinnys vengeresse reparaîtra un jour, lorsque l'heure de l'expiation aura sonné pour Médée et que Jason la chassera de sa demeure. Et cependant l'héroine d'Apollonius est plus à plaindre qu'à blâmer, puisqu'elle ne fait qu'exécuter, sans le savoir, un dessein arrêté entre trois divinités, qui se servent d'elle en la perdant. Le récit de la mort d'Absyrte est si bien présent à la mémoire de Catulle, qu'il imite même cette apostrophe d'Apollonius : r Cruel Éros, source de tant de maux et de souffrances, toi de qui viennent les discordes funestes, les gémissements, les larmes et les innombrables cha-

<') Apollon., Argon., IV, Ai o à &8i).

'*) Ihid., vers 465 à /iyô.

grins qui tourmentent les hommes, tourné tes armes contre les enfants de nos ennemis, ô dieu, inspire-leur ces fureurs qui ont poussé Médée à un si horrible forfait ^^l» En reproduisant, à peu de chose près, cette invocation, Catulle veut indiquer qu'Ariane, comme Médëe, n'est pas responsable de ses crimes; car la passion, qui Ta conduite à les commettre, a été la première calamité, où l'a jetée un destin contraire. Plus malheureuse encore que Pasiphaé, sa mère, elle est victime d'un dieu, sans avoir rien fait pour l'irriter. Quoique Catulle se complaise évidenmient dans la peinture de l'amour, il suit bien la tradition de la poésie classique, en le présentant comme un mal redoutable. C'est un de ses mérites, et ce fut, avant lui, celui d'Apollonius , d'avoir su éviter, dans un sujet romanesque , la galanterie fade des poètes de salon; il est paré, mais il est grave et sincèrement ému. Chez Apollonius, l'amour de Médée n'est pas seulement tragique par son principe et par les conséquences qu'il entraine; mais, considéré en lui-même, il est encore, comme celui de Phèdre pour Hippolyte , une cuisante souffrance ^^^ : on en peut dire autant de l'amour d'Ariane. Si Apollonius et Catulle ont subi tous deux l'influence de l'élégie, cependant il s'en faut de beaucoup qu'ils s'attardent, comme elle, dans la peinture du plaisir. Vénus a perdu Ariane; elle lui a inspiré un crime au début; elle la plonge, à la fin, dans l'affliction et le dénuement. Y a-t-il au moins pour la fugitive des instants oii son cœur a été tout entier au bonheur d'aimer ? Catulle ne le dit pas une fois. Depuis le premier jour, cela déesse d'Ëryx, égarant son esprit, l'a vouée à des chagrins sans trêve, elle a enfoncé dans son sein les épines de la douleur ^^^ t». Pour tout bien, même pendant son union avec Thésée, Ariane n'a connu que l'espérance, trompeuse compensation, que les dieux laissent aux mortels les plus misé-

<»> Apollon., Argon., IV, tiUb. Cf. CaluHe, LXIV, vers gh.

^*^ Sainle-Beuvc, La Médée d'Apollonius, dans la Bévue du Deux-Mondes, sept 1 865 , p. 889 : chez Médée , Tamoiir tresl un pur mal , amer, cuisanl, et qui n^a de (gracieux que les débuts "?.

(^^ Vers 7a.

râbles ^^^ Il eut été facile h Catulle dlntrodiiîre dans ce poème un tableau -voluptueux des amours de son héroïne; lorsqu'elle re^ vient sur le passé, elle aurait pu, exhalant ses regrets, rappeler, en quelques vers tendres et passionnés, les douces émotions qui se sont mêlées à sa triste aventure : le poète ne l'a pas voulu; son art est trop mâle pour descendre aux lieux communs de la poésie erotique. L'amant de Lesbie sait ce que coûtent les liaisons coupables, comme celles de Médée ou d'Ariane; à ses yeux, les heures de trouble et d'angoisse, qui en sont le lot ordinaire, l'emportent à tel point sur les autres, qu'elles peuvent seules être comptées. Ainsi l'on n'a pas tout dit quand on a affirmé que Catulle doit beaucoup aux Alexandrins, et l'on se trompe, si l'on veut faire entendre par là que ses préférences le portent vers un certain type de poésie, où l'esprit a remplacé l'inspiration. Il y a de tout chez les Alexandrins, même de la force et de la gran-^ deur; Apollonius est bien loin des poèmes homériques, mais il a profité à savoir s'y plaire; Catulle, en le prenant à son tour pour modèle, choisissait parmi les maitres récents un de ceux qui avaient le mieux gardé la noblesse et la dignité de l'antique poésie.

La métrique a dans l'art de Catulle une telle importance, qu'il est impossible de la négliger, si l'on veut savoir quels modèles il a suivis. Dans les Noces de Tliétis et de' Pelée, notamment, il a appliqué, avec une remarquable insistance, une forme de vers qui nous fournit un indice précieux pour déterminer à quelle école ce poème se rattache. Sur les quatre cent huit hexamètres dont il se compose, trente sont des hexamètres spondaîques, c'est-à-dire qu'ils admettent un spondée au cinquième pied, à la place du dactyle obligatoire. Cicéron nous apprend que les jeunes poètes de son temps multiplinient avec affectation

t«> Vers lui.

les vers de ce type dans leurs ouvrages ^^K Voyons quels étaient les auteurs grecs qui leur en avaient donné l'exemple.

L'hexamètre spondaîque a été employé par les Grecs dès les temps le& plus anciens et dans une très forte proportion ; on a compté que, dans Homère, il feu avait, en moyenne, un sur dixhuit vers; on peut même citer certains passages de flUais, oà le vieux poète en a placé deux et jusqu'à trois de suite ^^^ Bien souvent il les destine à produire un effet d'harmonie imitative, ou bien à terminer une phrase par un son large et plein ; d'autres fois il y introduit, dans les derniers pieds, un nom propre, dont les voyelles longues caressent agréablement l'oreille. Ainsi toutes les ressources que les poètes de l'antiquité en général ont cherchées dans cette sorte de vers, Homère les connaissait déjà; mais, à l'époque aiexandrine, on les exploita avec une prédilection en* core plus marquée. On peut faire l'épreuve, par exemple, sur Apollonius : qu'on examine dans son poème les quatre cent huit premiers vers , c'est-à-dire un morceau d'une longueur égale au conte épique de Catulle ; on y rencontre trente-cinq hexamètres spondaîques, en moyenne un sur onze vers, soit un tiers de plus que dans Homère; on cite un fragment d'Eratosthène , où, sur quinze hexamètres, sept ont un spondée au cinquième pied^^^. Chez les Alexandrins, comme chez Homère, on peut relever des séries de trois spondaîques ; mais les exemples de cette licence sont rares dans les quarante-huit chants des épopées homériques ; au contraire, à voir l'accord unanime avec lequel les Alexandrins l'emploient, même dans des morceaux de peu d'étendue, on sent bien qu'elle est pour eux une élégance ^'^K Elle leur procurait , en

(^) Ad. Attic,, VII, 9, t. Voir sur cette question Ludwich, De héxameint poe-^ (arum graecorum tpondaiiciê(i 866); ChnBt, Melrik der Gr. u. R^, (1879), S aoo. — Baumanu, De arte metrica Catu//t (1881), p. x. — De la Ville de Minnont dans les Annales de Bordeaux (1884), p. 118. — L. Havel, Métrique (1886), S'aS et 57. — - Plessis, Métrique {\SSç^)^ S 67 à 71.

<*) 72., II, 717 s\ 719; XI, /19 à 5i, 5^8 et 569; Ricse (EinUU., p. xxxix) ajoute: n,, II, 658 à 660.

^?l Dans Achille Tat., Isag., c. 39 {Eratoithentea, éd. Hiller, fragm. xix).

t^) Callim., Hyfnn., III, 339; Théocr., XIIÏ, Aa ; XXV, 99; Ewphorion,

effet, un double avantage : en produisant, dans certains cas, une harmonie imitative, elle leur permettait de satisfaire leur goût pour ces habiles combinaisons de sons qui, dans leur sys^ tème , étaient un des éléments essentiels de la poésie ; d'autre part, elle leur fournissait un moyen commode d'introduire au milieu de leurs savants ouvrages, tirés de la mythologie, de l'histoire ou de la géographie, des noms propres d'un usage rare et de formes un peu lourdes, qui, sans cet expédient, auraient eu de la peine à y trouver place.

La poésie latine n'a jamais accepté l'hexamètre spondaîque avec la même facilité que la poésie grecque. Ennius, chez c[ui le vers latin n'a pas encore toute sa grâce et sa souplesse, est cependant bien loin d'employer le spondaîque aussi volontiers que les Grecs ; les poètes de l'âge classique l'évitent généralement ou ne l'admettent qu'avec la plus grande réserve. Catulle, seul, fait exception ; les fragments de Calvus et de ses amis sont en trop petit nombre pour que nous puissions décider s'ils avaient sur ce point de métrique les mêmes idées que Catulle ; mais c'est fort probable ^^). Quoi qu'il en soit, si l'on étudie les Noces de Tliétis et de Pilée, on y trouve, en moyenne, un hexamètre spondaîque par treize vers; la proportion est beaucoup plus forte que chez Homère ; cest, à peu de chose près, celle qu'on observe chez Apollonius. Il n'est donc pas douteux que la critique de Cicéron retombe en partie sur (Catulle « quoique, suivant toute vraisem* blance , elle ne le visât pas directement. Mais il y a lieu de présenter ici quelques observations qui ne sont pas sans importance.

D'abord, il ne serait pas absolument juste de prétendre que Catulle, en employant l'hexamètre spondaîque plus souvent qu'aucun des poètes de sa nation, imite uniquement les Alexandrins, et que c'est cette imitation systématique des procédés d'une seule école que blume Cicéron. Les Alexandrins n'ont pas inventé cette forme de vers, et l'on ne peut même pas dire qu'ils l'aient pliée

fragm. 97 (dans Meineke, Anal, alex,); Aratiis, 619 et 953*, Apollon. Rhod., IV^

('^ Voir Cinna, fragm. 6 {Poet, rom, fragm. ^ coll. Baehrens).

à des usages nouveaux. De toutes parts, nous aboutissons à ia même conclusion : il est faux de supposer qu'il y ait jamais eu pour Catulle et pour les Romains de son temps un antagonisme entre la poésie classique des Grecs et la poésie alexandrine. Il faut renoncer à mêler les Alexandrins au débat auquel donna lieu l'hexamètre spondaîque. Catulle ne l'eût-il employé que dans la proportion où l'emploie Homère, qu'il eût été encore une exception tout à fait remarquable parmi les poètes latins ; par conséquent, la critique de Cicéron lui serait encore applicable. Ce qui est vrai, c'est qu'il essaya de perfectionner la métrique latine, en la rapprochant de la métrique grecque plus que ne l'avaient fait ses prédécesseurs ; naturellement, il prit ses modèles partout où il les trouva, dans les nouveaux poètes aussi bien que dans les anciens, sans qu'il lui vint à l'esprit d'en rejeter aucun et sans se livrer sur leurs vers aux calculs de statistique par lesquels les métriciens modernes cherchent à s'éclairer. La langue latine n'avait pas la légèreté de la langue grecque ; les syllabes longues et sourdes y abondaient. Ennius, malgré la tentation dangereuse à laquelle l'exposait l'idiome national, avait usé avec discrétion du vers spondaîque; il n'y en a qu'un petit nombre dans les fragments de ses Annales; ils y apparaissent dans une proportion inférieure de plus de moitié à celle qu'on a observée chez Homère. Il s'était donc imposé la loi de lutter contre la facilité que lui donnait la langue ; mais il n'avait pas suffisamment remarqué les règles par lesquelles les Grecs s'étaient efforcés de relever la marche pesante de cette sorte de vers. Que s'est proposé Catulle? Évidemment, il a voulu faire le contraire de ce qu'avait fait Ennius : il a voulu montrer que les Latins pouvaient user largement de l'hexamètre spondaîque, puisque les Grecs ne se Tétaient jamais interdit à aucune époque ; mais ce vers même n'aurait de prix qu'à la condition qu'on le réservât pour en tirer certains effets et qu'il fût assujetti à des règles fixes. Des A'or^* de Thétis ei de Pelée se dégage cette leçon : employez le spondaîque aussi souvent que les poètes grecs, chez (|uî on en trouve le plus d'exemples; mais, comme eux, rendez-le expressif, sonore

et gracieux. Voilà pourquoi Catulle, seul parmi les Latins, se permet, à la manière des Grecs, jusqu'à trois spondaïques de suite ^^K Voilà aussi pourquoi il pose, le premier, les principes suivants : le spondaîque ne doit jamais se terminer par un disyiiabe, car il aurait 1 air de finir deux fois; le quatrième pied doit être, en génëral^-^ un dactyle, afin de racheter la lourdeur du cinquième et du sixième; il faut, autant que possible, tirer parti de ce vers pour produire un effet d'harmonie imitative, pour fermer une phrase, ou bien encore pour amener un nom propre, ou un nom d'origine grecque aux formes amples et harmonieuses. Enfin on a remarqué que Catulle évite le spondaîque dans les discours ^^^ sans doute parce que la pensée y est plus rapide et plus vive.

Comme Cicéron , les successeurs de Catulle lui ont donné tort : ils sont revenus, dans l'usage du spondaîque, à la discrétion du vieil Ennius. Parmi les modernes, certains critiques apprécient avec la même sévérité la tentative de Catulle et de ses amis ; ils estiment qu'elle leur fut inspirée par un goiit trop prononcé pour les artifices rares et étranges. A ce compte, nous ne pourrions pas être beaucoup plus indulgents pour Homère, qui a employé le spondaîque, un peu moins que les Alexandrins, il est vrai, mais beaucoup plus qu'aucun des Latins, Catulle excepté. Remarquons en outre qu'il y avait pour notre poète deux questions distinctes, qu'il faut diviser, si nous voulons apprécier justement son œuvre. Il s'agissait d'abord du nombre de spondaïques qu'un auteur latin pouvait se permettre, et en second lieu de la forme qu'il devait leur donner; Catulle a été vaincu sur le premier point, mais il a eu gain de cause sur le second : V^irgile ne manquera jamais aux règles établies une fois pour toutes par son prédécesseur. Or, des deux questions, quelle était pour Catulle la principale? Sans aucun doute la seconde; comme tout réformateur, il a exagéré volontairement la quantité des exemples; mais l'essentiel pour lui élait qu'ils fussent suivis d'eff(»t. Enfin, sur 1<î

^') Caluilc.LXIV, vers 78-80.

^') Le vers h'i fait oxceplioii.

^^) Exceptez le vers 358 dans le clianl ili-s ParqiKM.

I di ,-: >ii :>i Mri '> i •..

i9k CATULLE ET SES MODÈLES.

premier point même, est-on bien sûr que Catulle se soit trompé ? Les poètes latins, en général, considèrent avec Ennius qu'il faut repousser du cinquième pied de l'hexamètre ces lourds spondées qui ne se présentent que trop facilement à leur plume; cette lutte qu'ils ont entreprise contre la langue nationale fait honneur à leur goût et à la clairvoyance de leur génie; elle était nécessaire à l'éducation de la poésie latine. Cependant est-^on vraiment choqué de voir revenir si souvent dans Catulle ces beaux vers qui se déroulent lents et majestueux, tantôt découvrante l'esprit de lointains horizons où il se repose, tantôt arrêtant notre vue sur une image saisissante :

Ipsius ante pedes Jluettis salis alludebant. . . ^'\ Hie qualisfiaiu pîaeidum mare mattUino. . . ^. Cecropiam soUtam esse dapem dore Minotauro. . . ^^K

L'hexamètre dactylique, si noble et si bien fait pour l'épopée, a cependant un écueil : tous ceux qui s'y sont essayés savent combien est restreint en latin le nombre des formes grammaticales, entre lesquelles l'écrivain a le choix, lorsqu'il lui faut trouver le dactyle obligatoire du cinquième pied. On n'aurait pas le droit de s'en plaindre, si ce n'était qu'une heureuse difficulté pour le poète ; mais souvent aussi c'est une cause de monotonie. Si Homère a éprouvé la nécessité de rompre parfois l'ordre trop uniforme des hexamètres par quelques vers spondaîques, combien elle devait être plus sensible encore pour les poètes latins, qui n'avaient pas à leur service une langue aussi riche dans ses désinences! Virgile a vaincu le défaut propre au mètre épique, grâce à l'art avec lequel il a su varier les rejets et les coupes, et à ce point de vue il est supérieur ù Catulle. Mais on peut douter que Catulle eût été mal inspiré, en terminant parfois ses périodes poétiques par ces grands mots d'une sonorité grave, d'où la langue latine tire ce caractère de noblesse qui lui est propre :

Funera Cecropiae nec funera porlarentur . . . ^*^ Ad se quisque vago passim pede discedebant, . . ^^\

(1) Vers 67. — î»î Vers 269. — ^') Vers 79. — W Vers 83. — t*î Vera 377.

Ces formes sont , il est vrai , plus oratoires que poétiques ; mais il est toujours dangereux de dépouiller complètement une langue de ce qui fait son originalité. Lorsque Catulle revendiquait pour les poètes de sa nation le droit d employer hardiment l'hexamètre spondaïque, il était peut-être encore plus jaloux de conserver à la langue latine ses ressources naturelles que de lui en fournir de nouvelles en mettant l'étranger à contribution. Ce qui était d'un goût sévère et raffiné, ce n'était pas de polir le vers spondaïque pour lui permettre de faire désormais bonne figure, c'était de le bannir comme incapable d'exercer honorablement les droits qu'il tenait d'une longue et imposante tradition.

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