Cauchemars
Dans un temps et dans un pays que je ne saurais préciser (car, en vérité, ce pays s'est appelé (le tous les noms et ce temps est de tous les temps), il y avait une fois une femme dont je ne puis non plus vous donner la portraiture exacte.
Chacun, en effet, la voyait d'une façon différente, et chacun avait raison, puisqu'il la trouvait bien de cette façon-là.
Il faut vous dire, au reste, qu'elle ne faisait rien pour être jugée de telle ou telle manière. Elle se contentait d'être en réalité tout ce qu'on la croyait être, ne sachant pas elle-même ce qu'elle était.
Quelques sages insinuaient que sans doute
elle n'était rien ; et d'autres, plus sages encore, ajoutaient que ' de là précisément lui venait son charme. Ils la comparaient aux nuages, dont la féerie dépend du rêveur qui les contemple, et aux symphonies de la mer, où l'on entend la musique que l'on se chante en soimême.
A coup sûr les susdits sages, en leurs comparaisons, n'étaient point trop bêtes. Et cependant, comme tous les sages, ils étaient de grands fous. Car ce rien, qu'ils traitaient si dédaigneusement de rien, était bien aussi quelque chose. Et la preuve, c'est qu'ils ne pouvaient pas ne pas s'en occuper, et qu'ils en cherchaient l'explication.
Beaucoup plus sages peut-être étaient les fous avérés qui ne cherchaient pas, eux, cette explication, et qui prenaient bonnement la femme mystérieuse pour ce qu'elle était, ou du moins pour ce qu'ils la croyaient être, et qui ainsi vivaient par elle et en elle.
Vivaient, oui, et mouraient aussi, hélas ! Et mouraient après avoir préalablement soufTert ces mille morts en détail qui s'appellent le désir déçu, la foi trompée, l'espérance brisée, l'amour jaloux, l'amour trahi.
Mais pourquoi cet hélas? Ces mille morts
PFÏ ! PFT î -^
en détail, n'est-ce pas précisément la vie? Et les amoureux se ruaient donc gaiement à leurs souffrances, et les savouraient, comme s'ils avaient pour devise ces vers d un poète :
Va, prends ma vie ; elle est à toi, je te la livre.
Kcris ce qu'il te plait sur ce grand vélin blanc.
Déchire, si tu veux, tous les ieuillets du livre.
Mange ma chair, bois mon esprit, vide mon flanc. Mais vivons ! C'est encor vivre Que de voir couler son sang.
Aussi bien, on doit le constater à la décharge de la femme mystérieuse, elle ne les faisait point souffrir de la sorte par cruauté.
Elle n'était pas plus méchante qu'autre chose. Elle avait même, en maintes occasions, des accès de tendresse, de compatissante bonté. Elle plaignait sincèrement ceux qu'elle allait rendre malheureux. Souventefois il lui arrivait de les avertir en toute loyauté, de leur
dire :
Yous savez que je ne vous aime pas.
A quoi on lui répondait généralement :
— Qu'importe ! Moi je t'adore.
Et vraiment, après cela, les gens qu'elle trompait et torturait, de quel droit pouvaientils se plaindre ?
A d'autres, sans doute, elle soupirait, toute pantelante :
— Je t'aime !
Puis, elle les trompait aussi. Mais elle avait alors cette excuse :
— Je m'étais trompée moi-même. Je croyais l'aimer. Ce n'est pas ma faute. Oh î que je soutire de mon erreur !
Et elle disait cela si gentiment, et de si bonne foi, qu'il fallait bien, quand on était juge désintéressé, lui donner raison.
Au surplus, elle finissait toujours par tourner tout en rire, même ses propres soulTrances, et d'autant mieux celles des autres. Le fonds de sa philosophie (car ce l'ien, en dépit de l'opinion des sages, avait sa philosophie), c'est qu'il ne fallait attacher d'importance à quoi que ce fût.
Elle n'avait pas le cœur dur, et avait un cœur, puisqu'elle pleurait à l'occurrence ; mais, le dos viré, elle ne pensait plus à sa peine, haussait les épaules, ei passait à (T autres exercices, en faisant, avec un mignon mouvement de lèvres :
— Pft ! pft !
Si bien qu'un sage à la langue mauvaise avait fini par la ^wvnomxnQv Madame Pft! Pft !
PFT! PFTI 7
Elle ne s'en fâcha pas. Au contraire, elle en lira vanité. Ce sobriquet lui semblait amusant. Même, en y réfléchissant à loisir (car ce rien réfléchissait), elle le jugea d'un emploi commode.
Au lieu de chercher désormais des excuses à sa conduite, au lieu de donner des expli» cations à ceux qui l'interrogeaient comme un sphinx, elle leur répondit tout simplement :
— Pft ! pf t !
Et alors le sage à la langue mauvaise se dit, en se grattant le front et en se congratulant de son génie inventeur :
— Diable ! Aurais-je, sans m'en douter, fait une grande découverte ? Aurais-je trouvé le mot de l'énigme ?
Il y pensa et y pourpensa longuement, tant et tant qu'il tomba éperdument amoureux de la femme mystérieuse dont il s'imaginait avoir élucidé le mystère.
A vrai dire, comme il était un sage et un savant, id est un de ces orgueilleux qui sont les plus habiles à se duper eux-mêmes, il ne voulut pas s'avouer qu'il était amoureux, et il se berça dans l'idée qu'il obéissait simplement à un devoir scientifique.
— Non, se répétait-il avec complaisance, je
s CAUCHEMARS
ne suis pas séduit par cette poupée. Je tiens à Tétudier, voilà tout.
Or, ni plus ni moins que le vulgaire, il se mit à l'étudier en lui faisant la cour, en la désirant, en ayant soif d'elle ; et, somme toute, sous prétexte de passer cette àme au creuset, il s'occupa naïvement d'arriver à se couler à son tour au creux de ce lit où tant d'autres avaient fondu.
Ni plus ni moins que ce tant d'autres, il y fondit, le pauvre sage. Et il n'apprit rien de rien à y fondre, le déplorable savant.
Il ne sut pas même s'il était aimé.
Elle eût pu lui affirmer que non, ainsi qu'elle l'avait fait si loyalement avec tel ou tel. Mais avec lui, à cause des prétentions de devin et de malin qu'il affichait, elle s'amusa un peu à n'être pas franche. Quand il la questionnait, éperdu de passion, elle lui ripostait en souriant, les regards ailleurs :
— Pft ! pft !
Elle le trompa, cela va de soi. Mais, ce coupci, elle y mit de la malice et de la cruauté, on veut croire. Elle lui donna, en effet, pour rival heureux, un pur imbécile.
Il eût été assez lâche, le brave savant, pour le lui pardonner, si elle eût consenti à en faire