PFT ! PFT
l'aveu. Au besoin, même, il eût expliqué savamment cette dépravation de goût, expliqué jusqu'à l'excuse et l'absolution. N'est-ce pas un naturel efFet de contraste, que la femme préfère une brute à un esprit d'élite? Il eût prouvé cela magistralement, pour lui faire plaisir.
Mais elle ne lui laissa pas même cette consolation. Lorsqu'il lui demanda, en pleurant, s'il devait croire à ce rival, et lorsqu'il proposa piteusement à la coupable de la proclamer innocente, elle fît une pirouette et murmura :
— Pf 1 1 pft î
Il connut alors toutes les rages de la jalousie et du désespoir. Il en vint à concevoir les plus criminels projets. Il ne les cacha pas, et la menaça de l'en rendre responsable.
. — Oui, criait-il, ce rival à qui tu me sacrifies, je le tuerai.
Elle secoua la tète, en signe qu'elle ne croyait pas à ce dessein sanguinaire ; puis elle ajouta :
— Et d'ailleurs, quand même cela serait, pft ! pft !
Transformé en bête féroce, le savant se montra plus brute que la brute aimée. Il s'embus-
iO CAUCHEMARS
qua un soir, l'ego rgea, dépeça le malheureux, lui arracha le cœur de la poitrine, et vint jeter aux pieds de la femme cet horrihle trophée encore tout palpitant.
Certes, cette fois, elle fut épouvantée, un peu. Mais, un éclair de triomphe ayant lui dans l'œil de l'assassin, elle ne voulut pas reconnaître ce triomphe. Elle se raidit contre sa terreur, contempla tranquillement le hideux morceau de chair rouge, le retourna du bout de son ombrelle, et fît avec une gracieuse moue :
— Pft ! pft !
— Oh ! monstre, monstre, s'écria le savant, je te tuerai donc, toi aussi. Oui, je te tuerai. Je veux savoir si tu en as un, de cœur, et ce qu'il y a dedans, enfin. Et je le saurai. Je le veux. Je le veux.
Il avait le regard égaré, les mains tremblantes.
— Ce qu'il y a dans mon cœur? réponditelle sans s'émouvoir. Je vais te le dire, ce qu'il y a. Oh ! c'est bien simple, va. Il y a ceci.
Et, lui soufflant au nez, elle lui jeta encore son railleur :
— Pft î pft !
PFT ! PFT ! Il
Alor?, il perdit complètement la raison. De ses deux mains aux doigts crispés, il empoigna le cou de la femme, ce cou si blanc, si délicat, qu'il adorait, et il le serra sans pitié, longtemps, longtemps.
Elle n'eut pas la force de crier. Elle se débattit à peine, comme un oiseau qu'on étouffe. Mais, en mourant, son dernier soupir s'exhala ainsi qu'une suprême réponse ; car l'imperceptible haleine disait encore :
— Pft ! pft !
— Enfin ! rugit le savant, quand elle fut bien trépassée. Enfin, tu ne le diras plus, ce pft ! pft ! Tu ne te moqueras plus de mon amour, ni de la science. Et, comme je t'ai étudiée vivante, je vais bravement t'étudier morte.
Il se mit à la disséquer en conscience, espérant constater le n'en qu'elle était, et il se convainquit qu'elle était réellement ce rien, puisque nulle part il ne trouva en elle l'àme qu'il lui niait.
Et cela le rendit joyeux.
Pour perpétuer cette joie et garder le témoignage toujours présent de sa victoire, l'implacable savant s'ingénia. Ou plutôt, sans qu'il y prît garde, l'inconsolable amant eut cette
idée fantastique de tanner la femme mystérieuse et de lui redonner comme une forme vivante.
Car il l'aimait toujours !
Et plus que jamais il l'aima, quand il eut regonflé cette abominable dépouille. Dans son aberration adorante, il la trouva belle encore, et s'agenouilla devant elle , et lui demanda pardon.
Que ne peut faire la folie ?
Eperdu, aliéné, il en vint à désirer de nouveau ce mannequin de peau plein de vent. Et, dans une rage de rut, il se jeta sur cette horreur pour la posséder.
Et soudain, comme ses bras amoureux pressaient frénétiquement cette outre, comme ses dents la mordaient dans de farouches baisers, une déchirure se fit, et, par ces lèvres monstrueuses, un long sifflement s'échappa, lui cinglant le visage de cette ironie posthume :
— Pf t ! pft î
« x\llons donc I s'écria Pierre Dufaille en haussant les épaules ; allons donc ! Qu'est-ce que vous nous chantez là, qu'il n'y a plus d'aventures? Dites qu'il n'y a plus d'aventureux, à la bonne heure ! Oui, personne aujourd'hui n'ose se fier au hasard. Dès qu'il y a quelque part une pointe de mystère, une odeur de dang-er, on renâcle. Mais quand on veut bien se laisser faire, aller à l'aveuglette, courir bravement à l'arrive-qui-plante, on en trouve, des aventures. Et moi-même, tel que vous me Aoyez, moi qui n'en cherche pas, j'en ai bel et bien rencontré une dans ma vie, et une corsée, je vous en réponds.
J'étais à Florence, en voyageur, et en voya-
geur sage. Tout ce que je me permettais^ en fait craventure, c'était d'écouter par-ci par-là les propositions déshonnêtes dont les étrangers sont poursuivis, sur la place de la Signoria, le soir, par de braves Pandarus à tête de prêtres vénérables. Ces excellentes gens vous conduisent en général dans leur famille, oii la débauche se passe d'une façon très simple et presque patriarcale. Le dernier des bonnetiers s'y risquerait sans peur, les yeux clos.
Un jour, comme je contemplais, pour la vingtième fois au moins, devant la Loggia dei Lanzi, l'admirable Persée de Benvenuto, je me sentis soudain tiré par la manche, d'une main pressée, quasi impérieuse. En me retournant, je me trouvai face à face avec une dame d'une cinquantaine d'années, qui me dit, d'une voLx baragouinante au rude accent tudesque :
— Fus èdes Vrancais, n'est-ce pas, montsieur?
— En effet, lui répondis-je.
— Et, ajouta-t-elle , fulez-fus guger afec une drès cholie vame ?
Cette fois, c'est en riant que je ripostai :
— J'te crois.
La mine et la mise graves dé l'entremetteuse, l'étrangeté de cette botte poussée en plein jour
et dans le plus baroque schoufflick^ rien n'était plus drôle. Mais ce fut bien pis, quand la sérieuse Allemande me dit tout à trac :
— Est-ze que fus safez vaire dut ze g-'on vait à Paris ?
— Et quoi donc, lui demandai-je, ahuri, quoi donc, ma bonne dame? Que diable fait-on à Paris, qu'on ne fasse pas ailleurs?
C'est sans rougir le moins du monde, et comme si elle répétait des mots qu'elle ne comprenait point, d'un air solennel, qu'elle répliqua :
— Dudes les gogeonneries vrançaises.
Ma foi! vous, qu'auriez-vous répondu, à ma place? On met son amour-propre où l'on peut, pas vrai? Moi je répondis crânement :
— Oui, madame, toutes, sans exception.
A vrai dire, moins immodeste que la dame, je rougis un peu. Mais pas longtemps ; car, aussitôt après, je dus pâlir, lorsqu'elle reprit :
— Che beux m'en certivier en bersonne ? Cela, toujours sans se départir de son
flegme, qui maintenant ne me semblait plus si comique, et me faisait plutôt peur un tantinet.
— Comment, m'écriai-je, en personne !
Vous, madame ! Expliquez- vous.
Si j'avais déjà été légèrement surpris jusque-là, je fus tout à fait étonné par son explication. Parole, c'était une aventure. Cela tournait au roman. Je ne pouvais en croire mes oreilles. Voici de quoi il s'agissait. Je vous fais grâce de son charabia.
Elle était femme de confiance, de compagnie, chez une dame du plus grand monde, qui avait envie d'être initiée aux plus secrets raffinements de la corruption parisienne et qui me faisait l'honneur de me choisir pour cette besogne. Seulement, on Aoulait d'abord être sûre que j'étais digne de cette mission, et c'est la femme de confiance qui était chargée du
contrôle.
Une façon d'examen préalable, quoi î Je passais à l'état de petit Florus, si j'ose m'exprimer ainsi.
— Parbleu, pensais-je, elle n'est pas si bête qu'elle en a l'air, cette vieille bringue d'Allemande ! Elle me conte là des contes à dormir debout, histoire de se payer ma figure. C'est un joli lapin qu'elle veut me poser.
Et, tout en ricanant sous cape, j'écoutais distraitement ce qu'elle ajoutait pour me déci** der :
— Ma maîdresse est la blis cholie vâme g'on
Ijcul rèfer. Lue fraie peaudé. Brindemps ! Yleiir î
— Mais, pardon, repris-je, si voire maîtresse est réellement un printemps, une fleur, vous (excusez-moi d'être sincère), vous, ce n'est pas absolument la même chose ; et ce qu'elle demande pour elle, je ne serais peutêtre pas aussi en train pour vous en gratifier, vous, chère madame.
. Elle fit un bond en arrière, stupéfaite à son tour.
— Mais, s'écria-t-elle, che lois m'en certivier en personne bar mes yeux zeulement, bas bar truger afec fus.
Et elle termina son explication, demeurée incomplète tout à l'heure. Elle avait simplement pour devoir de m'accompagner chez la Patata, rue des Belles-Femmes (une maison que je vous recommande, entre parenthèses), et là, de me payer la plus agréable fille de l'établissement et d'assister à mes ébats.
— Allons, pensais-je, je m'étais trompé sur le genre de goût de la brave dame. C'est bien une vieille passionnée, comme je m'en doutais. Mais c'est une spécialiste. Intéressante, ma foi! Je n'avais jamais rencontré ça, une voveuse !
Ici, messieurs, je vous «lemande la permission de me voiler un instant la face. Ce que j'ai fait n'est évidemment pas d'une moralité à tout casser et j'en éprouve quelque honte. Mon excuse, c'est que j'étais jeune, que la Patata est une maison célèbre, dont j'avaiîj entendu dire des merveilles et dont l'entrée était interdite à mon maig-re budget. Cinq louis la nuit, fichtre ! Je ne pouvais pas m'ofîrir ça. J'acceptai donc que la bonne dame me l'olTrît. C'est dégoûtant, je ne dis pas non. Mais enfin, qu'est-ce que vous voulez? Et puis, en somme, après tout, la vieille était Allemande, n'est-ce pas ? Et c'était toujours une petite restitution de cinq louis sur nos cinq milliards.
Bref, la pensionnaire de Patata était délicieuse, l'examinatrice de Florus eut la discrétion de ne pas se montrer trop encombrante, et votre serA'iteur très humble soutint de son mieux la vieille renommée de la g-alanterie française. J'ose même dire « de la galantine française » ; car la vieille dame, en me donnant rendez-vous pour le surlendemain devant le Persée, daigna reconnaître que j'étais effectivement drès fjorjcon.
Buvons la honte jusqu'à la lie î Le surlendemain, messieurs, à l'heure dite, j'étais devant
le Persée. C'était infâme, j'en conviens. Je prenais goût par trop à la restitution partielle des cinq milliards. Je tournais au maquereau, je ne saurais me le dissimuler. C'est étonnant comme le Français manque de dignité en voyage !
A l'heure dite, la bonne dame apparut. Il faisait nuit noire. Je la suivis sans prononcer une parole ; car, tout de même, au fond, je n'étais pas très fier du métier que je faisais. Mais si vous saviez comme elle était gentille, la petite de chez Patata !
Tout en marchant, je ne songeais qu'à elle, pour m'étourdir, et ne prenais pas garde au chemin que nous faisions. Je ne m'éveillai de cette déambulation rêveuse qu'en entendant la vieille me dire :
— Nus y foilà. Dàgez d'êdre aussi gogeon qu'afant-hier.
Nous n'étions pas rue des Belles-Femmes, au seuil de la Patata, mais dans une ruelle longeant le derrière d'un grand palais aux raides murailles. Devant nous s'ouvrait, poussée doucement par la vieille, une porte basse.
J'eus un mouvement de recul. Apparemment, la voyeuse était aussi une passionnée pour son compte ! Elle m'avait amené dans
un traquenard î Elle voulait, sans nul doute, se régaler à son tour de mes petits talents! Ah ! mais non, ce n'était plus de jeu I
— Endrez, endrez tonc, disait-elle. Qu'afezfus grainde? Ma maîdresse est si cholie, si cholie, pien blis cholie que la bedide l'audre chour.
Ah ! çà, c'était donc vrai, cette histoire des Mille-et-Une-Nuits? Et pourquoi pas? Et qu'estce que je risquais, somme toute? La pauvre bonne dame ne me violerait toujours pas, hein?
Et j'entrai, quoique en serrant un peu les fesses.
Ah! mes amis, quelle heure j'ai passée alors! La pleine nuitée chez la Patata ne la vaut pas, cette heure-là. Une heure de paradis! Inutile, impossible, de vous la décrire. Une chambre princière, et, dans le lit de cette chambre, une princesse de contes de fées, une fée ellemême. Une Allemande exquise comme quand les Allemandes se mettent à être exquises. Une ondine d'Henri Heine, avec des c'heveux de sainte Yierg-e, des yeux de pervenche tout naïfs, une peau de crème et de fraisé, et le diable au corps, une rag-e de curiosités perverses, une folie de tout apprendre, de tout subir, de tout faire !
— Surdout, m'avait dit la vieille en me laissant au seuil de la chambre, surdout ne manquez bas te lui rébcder dut le demps gue fus Taimez et gue fus èdes Yranrais. Et griez le dut haut, dut haut.
Et, sans penser à ce qu'il y avait de ridicule dans cette consigne, je la remplis strictement, frénétiquement; car je m'aperçus tout de suite que les caresses devenaient plus ardentes , plus extatiques , presque sauvages , chaque fois que je poussais les exclamations commandées :
— Je t'aime ! Je t'aime ! Je suis Français.
Mon amoureuse alors se pâmait, se tordait de volupté, et criait d'une voix vibrante, avec des intonations de folle :
— Yrançais î Yrançais ! Il est Yrançais ! Fife la Yrance !
Et j'étais comme fou moi-même ; car, au lieu de me paraître simplement grotesque (et ça l'était), cela me jetait dans un paroxysme de rut étrange et insane.
Brusquement, l'ondine se dressa, la face maintenant comme convulsée de fureur et d'orgueil. Puis, toute nue, elle se précipita vers une tenture derrière laquelle elle disparut
et se mit à vociférer en allemand des paroles torrentueuses que je ne compris pas.
J'étais resté sur mon séant, tout abasourdi.
A ce moment, la vieille rentra et me dit en bredouillant de peur :
— Fite, lîte, hapillez-fus et bardez, si fus ne fulez pas être due.
Je ne demandai pas mon reste. A quoi bon chercher à comprendre ? D'ailleurs, la vieille, de plus en plus terrifiée, ne trouvait plus ses mots en français et hachait de la paille éperdument. Quatre à quatre, je sautai dans mes souliers et ma culotte, puis dans l'escalier, de là dans la rue, où je continuai à me vêtir tout en courant.
Je repris haleine et conscience dix minutes plus tard, sans savoir par où j'avais passé, ni d'où je venais. Je rentrai dans mon hôtel furtivement, comme un malfaiteur.
Le lendemain, au café, il n'était bruit que d'un crime commis pendant la nuit. Un baron allemand avait tué sa femme à coups de revolver. Il était libre sous caution, s'étant réclamé de son consul à qui, du reste, il avait fourni l'explication suivante, certifiée véridique par la femme de compagnie de la baronne.
La baronne avait été mariée quasi de force
et délestait son mari, contre qui, paraît-il, elle avait des motifs de haine particuliers (on ne disait pas lesquels). Pour se venger de lui, elle l'avait fait empoigner, lier et bâillonner par quatre bravi (qu'on avait retrouvés, en effet, et qui avaient avoué). Ainsi réduit à l'immobilité, sans défense, le baron avait été obligé d'asvsisler à une scène d'orgie où sa femme s'était prostituée à un Français, en outrageant à la fois et la fidélité conjugale et l'honneur allemand. Remis en possession de ses mouvements, le baron avait châtié la criminelle. Il cherchait maintenant le complice.
— Et, demanda quelqu'un à Pierre Dufaille, qu'as-tu fait ?
— Dame, répondit Pierre Dufaille, ce que j'avais à faire. Je me suis mis à la disposition du pauvre bougre. C'était son droit. Nous nous sommes battus en duel. Hélas ! au sabre. Il m'a traversé de part en part d'un coup de pointe. C'était encore son droit. Mais il a outrepassé son droit, quand il a parlé sur le terrain, où il m'a chargé en me traitant de gogeon. Alors je lui ai rendu la monnaie de sa pièce, et en tombant je lui ai crié, de tout ce qui me restait de force : « Vrancais ! Yrançais ! Fife la Yrance ! »
Le vieux comte de Chamburlier alluma lentement son cigare, se mit à califourchon sur sa fumeuse, et commença en ces termes :
— Monsieur mon neveu, vous me rendrez cette justice, que je n'ai jamais joué avec vous le rôle d'un oncle de comédie, quoique je sois aussi oncle à héritage qu'il est possible de l'être. Cet héritage, vous n'avez même pas l'ennui de l'attendre, puisque je partage avec vous mes revenus. De mon côté, je dois vous rendre cette justice, que vous avez pendant dix ans dépensé iies revenus comme je le désirais, en loyal neveu qui fait bravement la fête. Ainsi, jusqu'à l'année dernière, nous n'avions qu'à nous louer l'un de l'autre.
— Monsieur mon oncle, interrompit Raoul, je ne vois pas pourquoi nous cesserions. Quant à moi, je vous g^arde les mêmes sentiments.
— Moi pas, monsieur, répliqua le comte, et je crois que tout à l'heure aous changerez aussi d'avis. Laissez-moi continuer.
Raoul s'assit mélancoliquement. Il pressentait bien de quoi le comte était mécontent depuis l'année dernière. Déjà par deux fois cette question avait été débattue entre eux. 11 s'agissait de la grande Constance, une vieille-garde à laquelle Raoul s'était acoquiné. Le comte ne goûtait pas ce collage, avait essayé d'en détourner Raoul, n'y avait pas réussi, puis avait paru n'y plus penser, car il n'en avait pas reparlé depuis six mois. Mais Raoul connaissait trop bien son oncle pour ne pas avoir compris tout de suite, au ton cérémonieux de la conversation, qu'on allait remettre la chose sur le tapis. Et l'obstination du comte l'attristait, n'étant pas moins obstiné lui-même dans son acoquinement.
— Mon cher, reprit le comte, vous m'avez donné, il y a six mois, pour excuser votre liaison avec Constance, des raisons qui m'ont beaucoup fait réfléchir. J'en ai conclu tout d'abord que vous n'étiez point doué, comme je
le croyais, pour rexistence à laquelle je vous avais destiné, trop légèrement, je l'avoue. La fête n'est pas votre affaire. Je m'étais trompé. Vous êtes né pour le mariage.
— Oh ! se récria Raoul. Pour le mariage ! Allons donc ! Vous pensez cela, mon oncle ?
— Comme je vous le dis, mon neveu. Voyez plutôt, je Aous prie. Vous aviez des maîtresses. Vous en chanoriez. Vous alliez de fantaisie en fantaisie. Vous étiez bien tel que je souhaitais, tel que j'ai toujours été moi-même. En un mot, vous étiez digne de moi, et, ainsi qu'on dit dans le commerce, vous preniez la suite de mes affaires. J'étais ravi. Tout à coup, vous vous rangez. Vous n'avez plus qu'une maîtresse. Elle vous chambre. Vous vous trouvez bien de ce régime. Qu'est cela, je vous le demande, sinon un accès de mariage ? Car enfin, vous m'aA'ez déclaré, il y a six mois, que vous ne pouviez pas vous passer de Constance, n'estce pas ?
— J'en conviens, mon oncle. MaisconAenez, en revanche, que je vous ai très franchement expliqué pourquoi. Si vous n'êtes en rien un oncle de comédie, je ne me suis pas conduit non plus en neveu dramatique. Je ne vous ai déclamé aucune tirade sur la force invincible de
la passion, sur les vertus incomprises de Constance. Je n'ai point prétendu la réhabiliter. Je n'ai point prononcé une seule fois le mot : idéal! Je vous ai dit, en toute simplicité, que Constance était devenue très vite pour moi une habitude. Je me rappelle même vous avoir, à ce propos, fait une comparaison dont la justesse vous a frappé.
— Très vivement, oui, interrompit le comte. Vous m'avez demandé si je me passerais aisément de telle marque de cigare ou de liqueur à laquelle je suis accoutumé.
— Et vous m'avez alors répondu...
— Je vous ai répondu qu'en efîet il me serait <liffîcile...
— Vous voyez bien î
Le comte huma délicieusement une boufTée de son havane, but à petites gorgées un demiverre de son vieux cognac, et dit :
— Cela aussi, mon cher, m'a fait beaucoup réfléchir. Je ne suis pas un entêté, moi. Je prends en considération les bons arguments. J'ai donc compris que vous n'aviez pas tout à fait tort.
Le visage de Raoul s'illumina. La chose tournait mieux qu'il n'avait cru ! Décidément, l'oncle était toujours son bon oncle, elle début
<lu colloque n'avait été cérémonieux que par plaisanterie ! Le comte voulait sans doute faire à son neveu quelque agréable surprise ! Ah î le cher oncle !
— Toutefois, reprit le comte, j'ai tenu à savoir jusqu'à quel point vous n'aviez pas tort. Que je ne puisse pas me déshabituer sans grande souffrance, que je ne puisse même pas du tout me déshabituer, de mes cigares et mon cognac, voilà qui est entendu. Encore faut-il reconnaître, et vous le reconnaissez tout le premier, que mes cigares et mon cognac méritent cet attachement. Vous les appréciez comme moi, autant que moi, n'est-il pas vrai ?
Raoul, pour toute réponse, se versa religieusement un petit vere, et à son tour alluma un Colorado en levant les yeux au ciel avec extase.
— Car, continua le comte, vous avez à peu près les mêmes goûts que moi, et nous sommes généralement d'accord sur le choix des bonnes choses. Il vous est même arrivé, et souvent (et je ne vous le reproche pas, grand Dieu !) de me souffler des maîtresses, tellement ce qui me plaît a chance de vous plaire.
Raoul sourit et jeta négligemment :
— J'entends, mon oncle, et moi non plus.
grand Dion î j<' no vous ferai aucun reproclio. Bref, vous avez voulu... goûter à Constanco.
— Rogoùtor, mon neveu, regoûler ! riposta le comte non moins souriant. Je l'ai pratiquée autrefois, en effet, avant vous, et avant bien d'autres, et après aussi, vous le savez.
— Je le sais, mon oncle. Et permettez-moi de vous répéter ce que je vous ai dit déjà, si sincèrement, il y a six mois : que je ne suis en aucune façon jaloux de Constance. Pas plus, j'y insiste, que vous ne l'êtes de vos cigares et de votre cognac, dont vous aimez à régaler vos amis. Donc, si votre expérience vous a causé le moindre scrupule...
— Pas le moindre, mon cher. Connaissant vos principes, qui sont les miens, c'était tout naturel, n'est-ce pas?
— Tout naturel, mon oncle. J'oserai même ajouter qu'ici vous accomplissiez une sorte do devoir. Il s'agissait pour vous de juger, en toute impartialité et sciemment, si j'étais oui ou non emballé à faux. C'est bien ainsi que vous l'avez compris, j'en suis sûr, et que je le comprends, vous n'en doutez pas.
— Touchez là, mon cher, fit le comte en lui tendant la main. Vous êtes encore un peu digne d'être mon neveu.
IMMORALITE î}:;
— Et, reprit Raoul, quel a été le résultat de votre... dégustation.
— Bon, répondit le comte, très bon, très supérieur à celui que j'attendais, tout à fait concluant en votre faveur, je le confesse. Cette Constance a singulièrement gagné en vieillissant.
— Comme votre cognac, mon oncle.
— Vous l'avez dit, mon neveu.
— Alors, puisque vous êtes là-dessus de mon avis...
— Absolument de votre avis, plus même que vous ne pensez.
A la façon sarcastique dont le comte accentua ces derniers mots, Raoul eut un petit frisson. 11 venait brusquement de se rappeler ce que le comte avait dit tout à Fheure :
— Vous êtes né pour le mariage.
— Est-ce que, pensa-t-il, il Aoudrait me faire épouser Constance ? Diable ! il est d'une immoralité charmante, sans doute ; moi aussi : mais pas jusque-là, cependant.
Et c'est avec un sourire contraint, cachant mal sa secrète épouvante, que Raoul balbutia :
— Ah ! oui, je conçois. J'y suis. C'est très drôle, en vérité, oui, très drôle, mon cher
oncle. Vous avez des façons de plaisanter à froid, en pince-sans-rire. Plein îï humour, certes, plein îïhumour ! Et dire que je m'y suis laissé prendre!... Non, là, suis-je bête!
— Assez bète, en effet, j'en ai peur ! répliqua le comte. Car vous me semblez n'avoir rien compris du tout. Voyons, voyons, mon cher ncA-eu, rassemblez tout ce que vous avez de jug-eotte, et récapitulons. Je reviens à mon point de départ.
— Quel, mon bon oncle ?
— Que vous êtes fait pour vous marier.
— J'admets, à la rigueur.
— Donc, je vous marie. Je vous constitue une dot très sortable. Vous êtes un parti superbe. Je vous marie, vous dis-je.
— Mais je ne veux pas.
— Comment, vous ne voulez pas? Vous n'êtes donc pas logique?
— Me marier avec une femme qui a été la maîtresse de tous mes amis, de vous-même, mon oncle ! Ah ! la plaisanterie dépasse lesbornes, cette fois! Moquez-vous de moi tant qu'il vous plaira. Vous en avez le droit, sans doute. Mais enfin mon habitude de Constance ne va pas jusqu'à vous permettre de supposer que je consentirais à...
— Eh ! qui vous parle (répouscr Constance, bon Dieu ?
— Dame ! Il me semble que la conclusion naturelle de vos paroles..., que vous m'avez assez clairement laissé entendre...
— Mais vous n'y êtes pas du tout, du tout, mon pauvre neveu. Vous y êtes de moins en moins. Ce n'est pas avec Constance que je veux vous marier.
— Avec qui donc ?
— Je n'en sais rien. Je m'en rapporte à votre choix. Vous épouserez qui vous conviendra, n'importe qui, excepté précisément Constance, puisque...
— Puisque quoi, mon excellent oncle ?
— Puisque Constance, mon excellent neveu, c'est moi-même qui l'épouserai.
— Vous ?
— Moi.
— Parce que ?
— Parce que vous aviez raison, mon cher Raoul, parce que cette màtine-là vous a un je ne sais quoi, un goût de revenez-y.
— Comme votre cigare et votre cognac.
— Juste. Et alors, vous concevez bien, moi non plus, maintenant, je ne peux plus m'en passer.
38 CArCHEMARS
— Mais, niuii cher oncle, qui nous empêche (le...
— De la parlag-er, hein ?
— Oui, comme vos cigares et votre cognac.
— J'y avais pensé, mon cher neveu. Mais elle n'y consent pas. Elle veut faire une fin honorable. Elle l'exige, entendez-vous ? elle l'exige.
— Et vous acceptez ?
— Dame !
Le comte prit les deux mains de Raoul, les serra très tendrement, et dit :
— Il faut me pardonner, voyez-vous. A votre âge, on a encore la force de rompre une pareille habitude. Mais au mien, mon cher enfant, au mien, est-ce possible 1
Monsieur le juge d'instruction Pierre-Agénor (le Yarg-nes est absolument le contraire d'un mauvais plaisant. C'est la dignité, le sérieux, la correction en personne. Comme homme grave, tout à fait incapable de commettre, même d'imaginer, fût-ce en rêve, quoi que ce soit pouvant ressembler, fut-ce de loin, à une fumisterie, je ne vois guère, pour lui être comparé, que le président actuel de la République française. Inutile, je pense, d'insister.
Cela connu, on comprendra sans peine que j'aie senti passer en moi le frisson de la petite mort lorsque M. Pierre-Agénor de Yargnes
me fit rhonneiir de me raconter l'histoire suivante.
Un jour de Fliiver dernier, vers les huit heures du matin, comme il allait sortir de chez lui pour se rendre au Palais, son valet de chambre lui remit une carte de visite ainsi libellée :