Causerie devant quelques toiles de l'école moderne en Russie
Cette année sera mémorable en Russie ci cause des grands événements qui s'y préparent. Le couronnement de l'Empereur sera le plus considérable ; la ville sainte de Moscou s’apprête à célébrer dignement, avec la plus grande pompe, cette solennité imposante.
Nij ni-Novgorod montrera, dans une exposition brillante et considérable, le développement moderne de la Russie d'Europe et de la Russie d'Asie, exposition qui marquera, vers la fin du xixu siècle, les progrès accomplis sur la vaste étendue de cet empire géant.
Enfin, à Kiev, aura lieu la cérémonie de consécration de la basilique dédiée à saint Wladimir, ce père, ce saint, ce prince de la Russie chrétienne.
Comme je vous l’ai déjà dit, cette cathédrale, décorée avec un luxe inouï, est surtout remarquable par son ornementation intérieure. Les peintures qui en couvrent les murailles, principalement celles dues au pinceau de Yasnetzoff, marquent à la fois les tendances et les progrès de la peinture religieuse moderne en Russie; elles inaugurent une nouvelle école, où le respect de la tradi-
lion gréco- byzantine se trouve intimement lié avec le modernisme.
C’est une école qui apparaît solidement fondée et brillamment servie par un talent magistral. Elle a ce grand mérite d’ètre novatrice et d’avoir pris tous ses éléments constitutifs dans le milieu où elle s’est épanouie, où elle doit régner.
J’hésitais à vous parler encore du même peintre, à vous entretenir une seconde fois d’un art auquel je vous avais initié. Et puis, tous mes scrupules se sont évanouis. Je me suis souvenu de l’accueil charmant que vous avez bien voulu faire à celui qui venait vous présenter un inconnu. 11 m’a semblé que le sujet vous était sympathique et que je vous avais communiqué les sentiments d’admiration dont j’étais pénétré. Alors je suis revenu, persuadé que votre indulgence ne me fera pas plus défaut aujourd’hui qu’hier, que vous prendrez plaisir à faire une plus ample connaissance avec celui que vous avez si bien apprécié, à voir de nouvelles reproductions, dont l’examen sera un corollaire indispensable pour former votre jugement et gagner vos suffrages.
Avant de passer en revue une nouvelle série de sujets à la fois historiques et religieux, peints dans l’église de Kiev, je tiens à vous montrer une toile qui est une page purement historique.
Par Victor Vasnetzoff
GALERIE TRETIAKOFF, A MOSCOU
Après la bataille.
Avant de quitter Moscou pour la Russie orientale et la Sibérie — où je devais recueillir des preuves multiples que la France et les Français y sont cordialement aimés, — je revis, toujours avec un nouveau plaisir, la galerie Trétiakoff. Je m’arrêtai devant une grande toile de VasnetzolT dont je ne vous ai pas encore montré la reproduction. Elle représente un sujet emprunté au dit de l’expédition d'Igor, sous ce titre: Après la bataille d'Igor Sviatoslovitch avec les Polovtsi. En 1185, cet Igor, prince de Sévérie, entreprit, en compagnie de son frère Ysévolod, de son fils Wladimir et de son neveu Sviatoslav, une expédition contre les plus farouches et les plus implacables ennemis de la Russie naissante. Le commencement de cette courte et malheureuse campagne fut assombri par des augures néfastes : éclipse de soleil, apparition de corbeaux, etc. . .
Vous allez en juger par le passage du dit de l’expédition d’Igor (1), que je vous demande de bien vouloir écouter :
« Le lendemain, de grand matin, une aurore san-
(i) Slovo o polkou Igorevié, voir la publication de M. P. V. Vla- DniiROFF, intitulée : Le Poème sur ! Expédition d’Igor. — Kiev, 1894.
glante annonce le jour; de sombres nuées s’élèvent de la mer et s’efforcent d’obscurcir les quatre soleils (les quatre princes qui commandent l’expédition). Au sein des nuées étincellent les foudres bleuâtres, gronde le tonnerre formidable ; du grand Don, les flèches pleuvent comme une averse ; ici on rompt des lances, là s’émoussent les sabres sur les casques polovtsi, à la rivière Kaïala, près du grand Don.
« O terre de Russie ! tu as disparu derrière les hauteurs. Les vents, ces petits-fils de Stribog, des rivages de la mer, soufflent les flèches sur les braves compagnons d'Igor ; la terre mugit, les rivières se troublent ; une vapeur de rosée couvre la plaine; les étendards parlent; les Polovtsi accourent et du Don, et de la mer, et de tous côtés ; les bataillons russes reculent ; les fils du diable cernent la plaine de leurs clameurs, tandis que les braves Russes se font une enceinte de leurs boucliers vermeils. Et toi, Vsévolod, l’impétueux aurochs, debout à l’arrière-garde, tu harcèles de tes flèches les guerriers ennemis, tu fais retentir sur leurs casques ton glaive d’acier bruni. Partout où tu bondis, sauvage taureau, partout où étincelle ton casque d’or, la terre se couvre de tètes païennes des Polovtsi; sous Ion sabre d’acier éclatent leurs casques avars,sous tes coups, ô Vsévolod, impétueux aurochs ! Que lui importent les blessures, frères? Il a oublié la splendeur princière... et la vie, et sa ville de Tchernigof, et le trône d’or de son père, et les caresses de sa femme, la gracieuse fille de Gleb, et toute une existence de bonheur! » (1)
Les Russes, après avoir battu les Polovslsi furent
(1) A. Rambaud’.
La Russie épique, Paris, 1876, p. 201.
défaits au bord de la Kaïala. Les princes tombèrent dans les mains ennemies, furent emmenés en captivité, et toute leur droujina (leur suite) fut détruite.
Cet événement est relaté dans la chanson d’Igor; en voici le récit poétique :
« De l’aurore jusqu’au soir, du soir jusqu'au lever du jour volent les flèches d’acier, retentissent les sabres sur les casques, éclatent les lances de fer bruni, au milieu d’une campagne inconnue, au cœur de la terre des Polovtsi. La noire terre sous les fers des chevaux est ensemencée d’ossements, et de cette semence lèvera pour la terre russe, Paffliction.
« Quel est ce bruit, quelle est cette rumeur qui s’élève au matin, avant l’aurore? ce sont les guerriers d’Igor qu’il ramène au combat : il lui faisait peine d'abandonner son frère chéri Vsévolod. On se bat depuis un jour, on se bat depuis deux jours; le troisième jour, sur le midi, les étendards d’Igor tombent, et de nouveau les deux frères sont séparés, sur les bords de la rapide Kaïala. Le vin sanglant est épuisé ; les braves Russes ont achevé le festin ; ils ont désaltéré leurs bons amis les Polovtsi, et maintenant ils sont morts pour la terre russe. L’herbe de la plaine se couche plaintive, l’arbre s'incline douloureusement vers la terre. »
Le tableau de Vasnetzoff représente le champ de bataille après ce carnage. « Il ne restait personne, dit « la chronique, même pour porter la nouvelle de ce « désastre. »
La figure du jeune homme étendu percé d’une flèche en plein cœur, placée au centre de la composition, représente probablement un otrok , c’est-à-dire un page de la droujina. L’artiste a donné ici la même note que dans ses peintures consacrées à l’histoire légendaire de
son pays. Vous vous souvenez sans doute du « Tapis volant » et d’ « Ilia de Mourom » (1). Ici nous trouvons tout autant de poésie.
Le pêle-mêle des morts entourés de leurs armes a quelque chose de plus mélancolique, de plus élégiaque, de plus majestueux que de tragique et de lugubre. C’est le sommeil éternel commençant le soir après la lutte sans merci.
Les fleurs abondantes et riantes couvrent le sol ensanglanté. Les oiseaux de proie arrivent, terribles ouvriers destructeurs, pour défigurer et dépecer ces beaux cadavres. Mais avant de s’abattre sur eux, ils se disputent dans les airs, comme si les barbares vainqueurs ne leur avaient pas préparé un asscv, copieux festin.
Passons maintenant aux sujets historico-religieux, et, dans cette intention, entrons dans la cathédrale de Kiev.
(1) L’Œuvre cle Victor Vasnetzoff, p. 9 et 10.