‹ Causerie devant quelques toiles de l'école moderne en RussieChapitre 10 sur 11 · CATHÉDRALE DE SAINT-WI. AD1MIR, A KIEV · texte numérisé non relu

CATHÉDRALE DE SAINT-WI. AD1MIR, A KIEV

Fresque de Victor Vasnetzoff

Plafonds.

Dans ma première conférence, je vous mentionnai les trois plafonds ou plutôt les sofites de la nef principale de Saint-Wladimir. Elles sont recouvertes de belles compositions de Vasnetzoff.

Le Père.

D'abord le Pcre éternel au milieu des éléments, se détachant sur un ciel d’azur constellé d’étoiles. Deux chérubins sont penchés sur ses épaules, les autres disparaissent dans les nues qui portent, ses pieds. Ces anges ont des physionomies pleines d’expression, intéressantes à étudier chacune en particulier.

Elles expriment le respect, l'adoration, l’admiration, sous des aspects variés. Vasnetzoff excelle dans ses peintures d'anges.

Le Verbe.

Après avoir contemplé ce majestueux vieillard, nous passerons à une autre fresque. Celle-ci, sous les traits d’un homme jeune et imberbe, représente le Verbe, « Et r.erbum eo.ro factum est ». Cette apothéose du Sauveur apparaît éclatante de blancheur dans une auréole de clarté. Le Verbe, conformément aux traditions, est assis

sur un trône, présentant de sa main droite une croix et de l’autre la charte où sont inscrites les paroles de l’Écriture; il est entouré des quatre symboles évangéliques.

Des trois plafonds, c’est sur celui du milieu que nous trouvons une inspiration vraiment géniale. Ici l’artiste a donné une note (permettez-moi de dire toute ma pensée) aussi nouvelle que sublime. Vous en jugerez tout à l’heure.

Tableau de Gué

Le peintre Gué.

Mais auparavant, je veux vous montrer le Christ en croix, dernière œuvre du peintre Gué, autour de laquelle il se fit grand bruit, et au sujet de laquelle des Ilots d’encre furent versés. J'agirai sur mes bienveillants auditeurs en leur ménageant un grand contraste.

J'ai habitué vos yeux à ne voir que des choses belles, idéales même ou idéalisées. Il faut vous faire connaître ce qu’un beau talent peut produire de laid, quand il se fait l’interprète et l’esclave d’idées naturalistes à outrance, alors que l’art n’est plus un but mais devient un moyen. Gué était un penseur, soit, un peintre de mérite, je l’accorde aussi, il l’a prouvé du reste. Mais petit à petit il a voulu que l'artiste disparût derrière le philosophe matérialiste. Son amitié avec le comte Tolstoï n’est pas étrangère à cette transformation. Dans ses écrits, le célèbre auteur s'est révélé un peintre exquis, tandis que le peintre de mérite s’est montré dans ses œuvres un philosophe médiocre. Bien plus, il a nui aux idées qu'il avait adoptées en leur donnant un corps, une forme, capables d’en dégoûtera tout jamais.

Gué visait à rendre répugnant, à matérialiser le drame du Calvaire, il a voulu imprimer toutes les laideurs, toutes les horreurs à ce supplicié qui était le plus beau des enfants des hommes. Il a cru faire du naturalisme en décomposant des chairs incorruptibles, en étalant aux yeux des vivants ce que la mort a de plus répu-

gnant pour leurs sentiments et de plus blessant pour leurs regards. Les sceptiques n’y trouveront point un argument en faveur de leurs théories, mais simplement l’étude anatomique d’un cadavre déformé par la corruption.

Je ne crois pas qu’il ait été peint un Christ plus désagréable à voir, et que l’on soit descendu plus bas dans l’échelle du réalisme.

Le bon larron attire trop les regards pour le passer sous silence. Il est si affreux que l'on est satisfait de ne pas voir le mauvais larron. Le cri qu’il pousse n’est pas une prière, son visage de criminel n’est pas celui d’un repentant, son regard n'est pas celui d’un suppliant. Il semble que la bouche exhale un mugissement et que les yeux sortent de leurs orbites.

Fresque de Victor Vasnetzoff

Le Christ consolé par les Anges.

Si nous passons du Crucifié écœurant, pardonnez-moi celle expression, du peintre Gué, — est-ce par ironie que le sort lui avait infligé ce nom! — au Christ de Vasnetzoff, nous sommes consolés d'un mauvais rêve par une belle et divine vision. Le Christ en croix a inspiré bien des chefs-d’œuvre, a immortalisé bien des noms, mais il n’avait pas encore été peint de la sorte, c’est-à-dire Jésus expirant consolé par les Anges.

Le soleil et la lune sont voilés de nuages. A travers la lumière ambiante, une douce lueur éclaire, transfigure ce visage sacré, auquel le martyre et la mort n’ont rien enlevé de sa beauté. L’heure suprême a sonné, le sacrifice est consommé, le Rédempteur a terminé son œuvre, les anges assistent le Dieu fait homme, et de leurs ailes enveloppent son corps prêt pour la résurrection. Mais ces ailes laissent visible le côté gauche avec sa plaie béante. Un coup de lance a ouvert le cœur du Dieu crucifié, pour que l’humanité souffrante y puise les consolations et le salut.

Le tableau de Vasnetzoff ne représente pas un drame suivi de mort, mais un mystère enveloppé de poésie. Gué avait fait du crucifiement une parodie infamante, Vasnetzoff en a fait une glorification triomphante. Il n'a pas voulu stupéfier les regards en leur offrant la victime consumée par les souffrances, défigurée par les tortures, terrassée par l'agonie, mais il a voulu char-

mer, réchauffer, émouvoir notre cœur par une apparition consolante et belle.

Dans cette composition, proclamons-le bien haut, l’artiste a atteint les sphères les plus élevées.

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